Plan de carrière
Chapitre 17
Petit matin, le lendemain. J’étais assise dans le silence de mon bureau, les bras croisés devant moi. Je me sentais fatiguée. Extrêmement fatiguée, et incroyablement triste. Face à moi, semblant m’accuser de je ne sais quel grief, se dressait le mur d’étagères en cerisier abritant tous les livres de comptes et les contrats de chaque transaction sur laquelle j’avais travaillé au cours de ma carrière chez Parsons Valentine. Il y avait aussi ma précieuse collection de cadeaux professionnels – un bric-à-brac tape-à-l’œil de figurines en verre ou argentées, de trophées, de cubes et de globes. Mon regard s’attarda sur le petit ballon de football en bronze de l’acquisition d’un gros fournisseur d’articles de sport, le premier contrat que j’avais conclu à la firme. Il se nichait à côté d’une maquette d’avion étincelante, souvenir de la fusion de deux compagnies aériennes que j’avais gérée avec brio, l’année dernière.
Sur l’étagère sous celle-ci, il y avait une petite photo encadrée de Rachel et moi lors de la pendaison de crémaillère que nous avions organisée dans notre premier appartement new-yorkais, ainsi qu’une photo de mes parents et moi le jour où j’avais été reçue à l’examen du barreau, presque neuf ans plus tôt. Nous posions tous les trois sur le trottoir devant le bâtiment de la Cour suprême de New York. C’était un des plus beaux jours de ma vie. « Nous sommes tellement fiers de toi, n’avaient cessé de me répéter mes parents en me bombardant de photos. Avocate au barreau ! Notre fille, un Maître ! »
Une fois seule ce soir-là, après avoir déposé mes parents à leur hôtel, j’avais prononcé ces mots à voix haute : « Maître Ingrid S. Yung ». Je me rappelais m’en être délectée. J’avais alors l’impression que le monde de l’entreprise – et le monde en général – me tendait les bras, regorgeant d’espoirs et de possibilités. Quand on est une jeune femme intelligente et éduquée, le monde vous appartient ! On nous avait seriné cela toute notre vie, à Rachel et moi.
Et nous l’avions cru.
Nous étions tombées dans le panneau, à pieds joints.
J’entendis frapper doucement, et Margo passa la tête par la porte. Elle avait une mine réjouie.
— La secrétaire de M. Adler vient d’appeler. Il veut te voir dans son bureau. Il a dit que c’était très important.
Elle se pencha plus avant dans l’entrebâillement, un grand sourire aux lèvres. Si elle souriait ainsi, c’est qu’elle avait procédé à un calcul tout simple, et savait qu’une bonne nouvelle m’attendait. En arrivant, ce matin, elle avait croisé la secrétaire de Hunter ; celle-ci lui avait appris que Hunter Russell venait officiellement d’être nommé associé.
Et Murph, non.
D’après la secrétaire de Hunter, après avoir été appelé dans le bureau de Marty Adler à 9 h 15, Murph s’était fait porter pâle et était rentré chez lui.
J’aurais pu croire que cette nouvelle me réjouirait davantage – me laissant le sentiment d’être vengée, validée, ou quelque chose dans ce genre. Après tout, Murph n’avait que ce qu’il méritait. Ils avaient fait passer Hunter avant lui, ce qui me faciliterait grandement les choses lors de nos prochaines réunions entre associés.
S’il y avait un jour où j’aurais dû jubiler, c’était bien celui-ci. J’aurais dû être en train de danser la gigue dans mon bureau. Or, je n’éprouvais que fatigue et abattement.
Contre toute attente, après tout ce que Murph et moi avions vécu et toutes les choses cruelles et blessantes qu’il m’avait crachées à la figure hier soir, j’étais tout de même désolée pour lui. En mettant de côté la façon dont les choses s’étaient terminées entre nous la veille, il était difficile d’oublier qu’il avait été l’un de mes seuls amis au boulot depuis huit ans. Ironie du sort, c’est lui qui m’avait le plus aidée à me sentir intégrée ici, comme si j’y avais ma place. Désormais, j’avais non seulement perdu un petit ami, mais aussi un ami tout court. Du moins, celui qu’il prétendait être.
Murph avait travaillé comme une bête et était un excellent avocat. Depuis plusieurs années déjà, nous pensions tous deux que l’affaire était entendue pour lui. Je comprenais parfaitement sa déception.
Je ne me réjouissais pas de son malheur. En vérité, j’étais triste de voir son hypothèse se confirmer. Je savais qu’il était dans le juste, et cela m’embêtait. Vraiment. Parce que j’aurais aimé gravir les échelons en raison de mon mérite personnel. Si tout cela s’était passé une autre année que celle-ci, celle des grands efforts sur l’Initiative diversité, la question ne se serait pas posée. Mais aujourd’hui, dans ce contexte si singulier, j’avais l’impression que l’annonce tant attendue de mon statut d’associée serait entachée à tout jamais. Que les gens se demanderaient toujours si Jeff Murphy n’avait pas raison, si Ingrid Yung n’avait pas juste eu de la chance que la boîte se préoccupe autant d’afficher sa diversité.
— Je confirme à M. Adler que tu montes tout de suite le voir ? me relança Margo.
J’acquiesçai.
— Bien sûr. C’est le moment de vérité, n’est-ce pas ? ajoutai-je avec un petit sourire.
— Je vais lui dire.
Elle retourna à son bureau en refermant la porte pour me laisser un petit moment d’intimité.
Je me levai, ouvris ma penderie et vérifiai mon reflet dans le miroir. Il ne ressemblait pas à celui d’une femme qui venait de rompre avec son petit ami, était rentrée chez elle en larmes peu avant l’aube et n’avait que trois heures de sommeil derrière elle. Mon maquillage était soigné, de bon goût. Chaque cheveu à sa place. Bref, au niveau de l’allure, j’étais impeccable.
Je retirai la manche droite de ma veste en soie ivoire et regardai mon bras. Un hématome jaune et violacé en forme de poulpe descendait de mon épaule suite à ma collision avec la porte de chez Murph.
Comment a-t-on pu en arriver là ? pensai-je encore.
Je passai en revue le reste de ma tenue – un haut noir à manches courtes et un pantalon en soie ivoire. J’avais pris grand soin d’éviter la jupe crayon aujourd’hui. À vrai dire, j’avais même envie de jeter toutes celles que je possédais.
Après avoir ajusté une mèche derrière mes oreilles et jeté un dernier coup d’œil dans le miroir, je passai devant Margo – qui leva les pouces en me regardant – et filai dans le couloir en direction des ascenseurs. Lorsque les portes s’ouvrirent devant moi, je pénétrai dans la sinistre cabine sombre et froide – un cauchemar pour les claustrophobes –, appuyai sur le bouton du trente-septième étage et m’adossai à la cloison. Au bout quelques secondes d’une ascension douce et rapide, les portes se rouvrirent devant moi.
Faisant claquer mes talons sur le sol de marbre, je glissai ma carte magnétique dans le bloc de sécurité, ouvris les portes en verre et entamai le long trajet dans le couloir couvert d’épaisse moquette menant au bureau de Marty. Je me sentais parfaitement calme, presque en majesté. Tous les assistants et secrétaires tournaient la tête pour me regarder comme je passais près d’eux, sereine. Les nouvelles – surtout quand il s’agissait des nouveaux associés – se répandaient comme une traînée de poudre dans cet immeuble. Ils savaient tous exactement vers quel bureau je me dirigeais. Je fis exprès de soigner mon port de tête et m’efforçai d’arborer un petit sourire. Après tout, c’était le jour où je devais avoir l’air heureuse.
Le chemin me parut long.
Lorsque je parvins enfin au bureau d’Adler, Sharon me sourit et me dit gaiement :
— M. Adler vous attend. Entrez.
C’était bon signe, non ? Les secrétaires savaient tout ici. Sharon ne se serait pas montrée aussi enjouée si de mauvaises nouvelles m’attendaient – le contraire eût été cruel. N’est-ce pas ?
Allez, ressaisis-toi un peu, me dis-je. Tu réfléchis trop, là.
Je repensai au petit message trouvé dans le biscuit chinois lors de ma dernière commande de repas livré au travail, quelques jours auparavant. La confiance vous montrera la voie. S’il y avait une chose que je maîtrisais, après toutes ces années chez Parsons Valentine, c’était bien de simuler cela.
Arrivée devant la porte d’Adler, je frappai un coup sec.
— Entrez, beugla-t-il.
Je redressai le menton, inspirai à fond, plaquai un sourire neutre sur mes lèvres et pénétrai dans son antre. Il n’avait pas allumé les lumières du plafond. Dans un petit clic, je refermai la porte derrière moi.
Marty Adler était assis à quatre ou cinq mètres de moi, dans son gros fauteuil en cuir vert.
— Bonjour, Ingrid, dit-il d’un ton ne trahissant rien – ni regret ni enthousiasme à venir. Assieds-toi, je t’en prie.
Il me désigna l’un des deux fauteuils faisant face à son bureau, et non le petit salon de teck où il recevait souvent. Cela me parut un peu curieux. J’avais toujours trouvé les autres sièges plus confortables.
Je vis alors Adler baisser les yeux vers ses mains, le visage sombre.
— Ingrid, commença-t-il. Tout d’abord, sache que cet échange est extrêmement difficile pour moi.
Je le fixai bêtement, les yeux ronds. Avais-je mal entendu ? Ce n’était pas la manière dont cette conversation était censée débuter.
— J’aurais aimé avoir de meilleures nouvelles pour toi.
Oh, mon Dieu, pensai-je. Non, non, non. Quelque chose avait gravement, sérieusement, affreusement merdé. C’était à moi qu’on disait cela. Ingrid Yung. Moi qui avais fait tout ce qu’ils me demandaient, et plus encore, bien plus qu’ils ne pouvaient légitimement l’espérer.
J’ouvris la bouche, mais aucun son n’en sortit.
Il soupira.
— Je tiens à ce que tu saches que les associés ont longuement réfléchi à ta candidature, et que la décision a été tout sauf unanime. Tu as compté – et tu comptes toujours, d’ailleurs – de nombreux soutiens parmi les associés, ta candidature a suscité beaucoup d’enthousiasme, et nous pensons que tu es une avocate extrêmement talentueuse, avec une grosse capacité de travail…
— Mais ? lançai-je bêtement.
— Mais. Nous avons décidé de ne pas te prendre comme associée. Pas cette année, du moins. Désolé, Ingrid.
L’espace d’un instant aussi absurde que radieux, je crus qu’il allait éclater de rire et me dire « Mais non, je plaisante ! Bien sûr que nous te voulons comme associée ! Bienvenue parmi nous ! ».
La vérité, c’est que j’étais sous le choc. Je ne l’aurais pas été davantage si Marty Adler avait ouvert la bouche pour en laisser sortir une énorme bulle rose, ou s’il avait baissé son pantalon pour se retrouver en chaussettes et caleçon et était monté sur son vieux bureau pour y danser la polka. Ce qui se passait là n’était tout bonnement pas croyable. Ça ne pouvait pas être vrai. J’avais envie de me pincer et de me réveiller de ce mauvais rêve.
— Marty, je…
— J’aimerais que tu comprennes. Nous espérons avoir l’occasion de revoir ta candidature l’année prochaine.
— Mais je… je ne comprends vraiment pas. Voilà des années déjà qu’on me dit que je suis prête à être associée. Et que je serai sûrement nommée cette année. Que du moment que je continue de fournir la même qualité de travail, c’est une certitude.
Adler se racla la gorge.
— Je comprends ta déception, Ingrid. Crois-moi, nous n’avons pas pris cette décision à la légère. Comme je te l’ai dit, nous réétudierons ta candidature l’année prochaine. D’ailleurs, nous t’encourageons fortement à poursuivre tes efforts actuels, en espérant que cela nous permette de t’annoncer une meilleure nouvelle la prochaine fois.
Je me carrai dans mon fauteuil, stupéfaite. Nous nous regardâmes en chien de faïence pendant de longues secondes. Au bout d’un moment, je demandai d’une voix posée :
— Mais que s’est-il passé entre ma dernière évaluation et aujourd’hui, Marty ? Qu’est-ce qui a changé ?
Il parut un peu mal à l’aise.
— Je n’aime pas avoir à dire cela, mais avant tout, j’ai eu peur que ton niveau d’attention aux détails ne soit pas à la hauteur de ce qui est attendu du travail d’un associé.
Je pris une courte inspiration en regardant Adler droit dans les yeux, sans prendre la peine de dissimuler ma stupeur et mon indignation. Il regarda par terre. Il avait l’air sombre, presque triste.
— Marty, dis-je en me retenant de crier, j’aimerais savoir, exactement, ce qui n’est pas à la hauteur d’un associé dans le travail que j’ai fourni. Parce que, comme tu le sais, tous les associés avec lesquels j’ai travaillé depuis ces quatre dernières années n’ont eu de cesse de me répéter, sur tous les tons, que j’avais au contraire géré et conclu tous mes dossiers avec une vraie « carrure d’associée ».
— Je comprends à quel point cela doit être frustrant pour toi, dit-il en joignant les mains sous son menton avant de soupirer. Mais, Ingrid, tu peux tout de même admettre que l’incident pendant notre réunion avec Ted Lassiter, la semaine dernière, était très embarrassant. C’est typiquement le genre d’erreur qu’on ne peut pas prendre à la légère. Comme tu le sais, Parsons Valentine & Hunt est l’un des plus prestigieux cabinets d’avocats de la ville. Nos associés des Fusions-acquisitions sont très demandés, très estimés, et nous ne pouvons pas prendre le risque d’entacher cette brillante réputation.
— Et comme je te l’ai dit, j’ai vérifié trois fois ces documents la veille au soir de cette réunion, et ces erreurs n’y figuraient pas à ce moment-là. Je peux le jurer.
— Navré, Ingrid.
— Et c’est tout ?
Ma voix montait progressivement dans les aigus ; je m’efforçai de la contrôler.
— Je vais devoir patienter un an de plus à cause d’une simple erreur de traitement de texte, c’est ça ?
— Eh bien…, fit Adler.
Je vis qu’il hésitait, et devinai que la vraie raison se cachait ailleurs, qu’il ne m’avait pas tout dit.
— Oui, quoi ?
Il poussa un énième soupir.
— Un autre souci a été évoqué par plusieurs autres grands associés. Pas par moi, sache-le, mais quelques autres.
— C’est-à-dire ?
Il sembla chercher les bons mots, et finit par expliquer :
— Eh bien, ils ont remis en question ta capacité à te consacrer à ton cœur de métier, ayant remarqué récemment que tu t’investissais beaucoup dans… d’autres domaines.
Mon ventre se noua subitement. Ils savaient, pour Murph et moi ! Bien sûr qu’ils le savaient. Oh, j’allais tuer Murph. Et ce petit morveux de Justin Keating par la même occasion. Oui, j’allais les tuer, tous les deux.
— Et de quels « autres domaines » s’agit-il, exactement ? parvins-je à demander.
Adler évita mon regard.
— De ton travail dans l’Initiative diversité.
— De mon travail dans l’Initiative diversité ?
Je n’avais jamais reçu de coup de poing dans le ventre de ma vie, mais j’imaginais que c’était ce que l’on devait ressentir. J’en avais littéralement le souffle coupé.
Adler gigota dans son fauteuil, évitant toujours soigneusement de croiser mon regard.
— Oui, dit-il avant de s’éclaircir la voix. Certains ont estimé que tu avais consacré beaucoup de temps et d’énergie à ta mission sur la diversité et l’inclusion, et quelques associés se sont demandé si tu serais capable de faire systématiquement passer ton travail d’avocate avant les autres priorités non rémunératrices pour le cabinet.
— Mais ce n’était pas ma priorité, Marty, c’était la tienne ! C’est toi qui m’as forcée à porter cet étendard ! me défendis-je précipitamment. Ça ne m’intéressait pas du tout de m’y impliquer, moi, mais tu m’as pratiquement mis le couteau sous la gorge en me faisant comprendre que c’était une condition sine qua non pour devenir associée. J’espère que tu le leur as dit !
— Holà, holà.
Adler leva les mains devant lui, l’air soudain moins navré.
— Attention. J’aimerais qu’il n’y ait aucun malentendu sur nos échanges, Ingrid. Je n’ai jamais posé la moindre condition à ton accession au statut d’associée. Pas une seule. Ce que tu as fait ou non est entièrement de ton ressort. Que ce soit bien clair.
— Eh bien, en l’occurrence, Marty, tu as été parfaitement clair sur ce que tu attendais de moi à ce sujet, pour me faire comprendre les règles du jeu ; et maintenant, je suis punie parce que j’ai suivi ces règles. Parce que j’ai fait précisément ce que tu me disais !
Il secoua la tête.
— Ingrid, je suis vraiment désolé que tu penses cela, et encore plus désolé si tu as mal interprété mes propos.
Nous nous toisâmes un moment tandis que j’essayais de me remémorer les termes de notre discussion devant l’ascenseur – cela me paraissait déjà très loin. Qu’avait-il dit exactement ? Était-il possible qu’il ait raison, et que j’aie mal interprété ce qu’il me demandait de faire ? Ses mots me revinrent en mémoire : « Je ne crois pas utile de te rappeler combien nous apprécions l’investissement d’un collaborateur sur des sujets annexes à notre cœur de métier lorsque nous votons pour recruter de nouveaux associés. » Non. Il n’y avait eu aucun malentendu. Ma seule erreur avait été de lui faire confiance.
— Je comprends tout à fait ce que tu ressens, osa-t-il me dire.
Je le dévisageai, incrédule.
— Non. Tu ne peux pas dire ça. Tu ne peux absolument pas comprendre.
Il eut un hochement de tête.
— Je maintiens. Et je suis désolé que tu aies mal compris.
Voilà, les dés étaient jetés. Que pouvait-il m’arriver de plus, maintenant ?
— Va te faire foutre, Marty.
— Pardon ? dit-il en clignant des yeux.
Je pris une grande inspiration.
— Va – te – faire – foutre.
— Calme-toi, Ingrid.
Il lança un regard furtif vers son téléphone.
— Je suis parfaitement calme. Huit ans. Huit ans, putain ! Où on me demande constamment de sauter, et où moi, je dis « OK, de quelle hauteur ? ». Tu prends le dossier SunCorp ? D’accord. Tu nous boucles ça en cinq semaines ? Pas de problème. Tu veux bien être notre jolie petite bête de cirque au dîner Diversité ? Bien sûr ! Fais la révérence, Ingrid. Mesdames et messieurs, pour votre plus grand plaisir, voici la Petite Minorité Qui A Réussi !
— Ingrid, je suis désolé, mais cette conversation est terminée. Je ne pensais pas que tu réagirais de cette manière. J’avoue que c’est totalement inattendu.
Sur ces mots, il prit son téléphone et, sans me quitter des yeux, parla à un agent de la sécurité.
— Bonjour, ici Marty Adler. Je vais avoir besoin de quelqu’un pour raccompagner une jeune femme à l’extérieur du bâtiment. Oui, tout de suite. Merci.
Je fus surprise et un peu satisfaite de voir que j’étais enfin parvenue à choquer Marty Adler.
— Bon, fit-il. Je pense que tu comprends aussi bien que moi que ce comportement est totalement inacceptable.
— À vrai dire, rétorquai-je, je ne fais que suivre le meilleur conseil que tu m’aies jamais donné.
Adler arqua les sourcils.
— La fois où tu m’as dit d’arrêter de trop me prendre la tête, tu te souviens ?
Il hésita un instant, et je vis qu’il essayait de se rappeler s’il m’avait effectivement dit cela un jour. Mais peu importait.
— Ingrid, tu ne me laisses pas le choix. Nous en avons fini ensemble. Nos chemins se séparent maintenant.
— Je vais t’épargner de la paperasse, Marty : c’est moi qui pose ma démission.
Nous nous dévisageâmes par-dessus son bureau. Au bout de quelques instants, il secoua la tête et dit avec un semblant de tristesse :
— Tu ne peux pas savoir combien je suis navré que les choses se terminent ainsi entre nous.
— Et toi, tu ne peux pas savoir combien je suis navrée d’avoir perdu tant de temps ici.
Sur quoi, je me levai et sortis de la pièce.
En me voyant débouler, Sharon et trois autres secrétaires s’empressèrent de retourner derrière leurs bureaux respectifs. Elles relevèrent les yeux quand un agent de sécurité – un type costaud et chauve que je n’avais jamais vu avant, Dieu merci, et pas Ricardo ou un autre avec qui j’avais sympathisé – vint se poster à côté de moi sans un mot et m’emboîta le pas avec une mine sinistre tandis que je refaisais le trajet en sens inverse jusqu’à mon bureau. Tout ce temps, je gardai la tête haute, le dos droit, et je trouvai un soupçon de réconfort dans le fait qu’à cette heure de la matinée, tout le monde n’était pas encore présent pour me voir partir.
Lorsque nous arrivâmes à mon bureau, Margo se leva de sa chaise et nous regarda, l’agent et moi, avec une surprise évidente.
— Ingrid, qu’est-ce que…
— Ce n’est rien, Margo, éructai-je, le malabar sur mes talons.
Poliment, celui-ci m’indiqua que j’avais le droit de faire un carton pour emporter mes effets personnels, mais j’abandonnai presque tout derrière moi – même mon diplôme d’avocate encadré sur le mur. Je pris simplement ma mallette, mon sac à main et les deux photos posées sur mes étagères – celles de moi avec Rachel et mes parents. Pardon à tous, me dis-je. Pardon papa, maman. Désolée, Rachel. Désolée, professeur Tanaka. J’ai tout bousillé. Pour moi, pour vous, et pour tous ceux et celles qui devaient venir après. Je rangeai les petits cadres dans ma mallette en réprimant un sanglot.
Je jetai un dernier regard sur le désordre de mon bureau et par la fenêtre donnant sur Madison Avenue. Puis, sous l’œil médusé de l’agent de sécurité, je balayai d’un coup de bras méthodique tout ce qui se trouvait sur l’étagère principale de la bibliothèque, envoyant valser huit années de récompenses, plaques et autres souvenirs de travail, qui vinrent se fracasser au sol dans un vacarme très satisfaisant. L’homme ne fit aucun geste pour m’en empêcher.
Je sortis de mon bureau la tête haute, l’agent toujours sur mes talons. Il m’escorta jusqu’aux ascenseurs, où nous tombâmes sur Cameron Alexander et son toutou, le fameux Steinberg du jour de la sortie, qui me scrutèrent avec une curiosité non dissimulée.
Une fois en bas, l’agent de sécurité m’accompagna dans le grand hall d’entrée où s’étalait le nom PARSONS VALENTINE & HUNT LLP au-dessus de l’accueil. Nous croisâmes Ricardo, qui nous regarda bouche bée, le temps que nous traversions la surface de marbre menant aux portes en verre tournantes. Juste avant que je sorte pour la toute dernière fois de chez Parsons Valentine & Hunt, l’agent me tendit la main et j’y déposai ma carte magnétique, mon badge et mon BlackBerry.
— Bonne continuation à vous, mademoiselle, se contenta-t-il de me dire.
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