Plan de carrière

Helen Wan · Chapitre 2 sur 28

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Plan de carrière

Chapitre 1

 

La cantine de chez Parsons Valentine – que nous surnommions le Jury Box – n’avait rien d’une cafétéria de lycée. Nous étions tous plus âgés, bien sûr, savamment coiffés et vêtus de costumes ou tailleurs de luxe. Les repas étaient bien meilleurs et servis dans de la vaisselle raffinée, une porcelaine blanche bordée d’un liseré platine. Et puis, il y avait la vue : ici, elle ne donnait pas sur un terrain de foot ou une piste d’athlétisme, mais sur la 5 e Avenue et l’immense étendue de Central Park. On n’y trouvait pas plus de vitrine à trophées que de bannière sportive, juste une monumentale toile d’Ellsworth Kelly et quelques photos signées Chuck Close ornant les murs d’un blanc par ailleurs immaculé. Des trophées d’un autre genre, pourrait-on dire.

Chez Parsons Valentine & Hunt LLP, le moindre pas relevait d’une décision soigneusement réfléchie, y compris celui menant à l’endroit où l’on prendrait place pour le déjeuner – surtout l’année où on s’apprêtait à devenir associé. Les gros bonnets du cabinet notaient scrupuleusement les alliances qui se formaient là. Si on s’asseyait régulièrement à une table pour papoter avec d’autres collaborateurs, on passait pour un fainéant dénué d’ambition. Si on choisissait de manger uniquement avec les associés, on était taxé de lèche-bottes. Naturellement, déjeuner seul revenait à un suicide professionnel pur et simple – autant se balader dans les bureaux avec un panneau « HANDICAPÉ SOCIAL » autour du cou. Et le pire défaut imaginable chez Parsons Valentine était de ne pas être sociable.

Côté cuisine, on n’avait que l’embarras du choix au Jury Box. Je naviguai entre les stands du bar à salades, du coin sushis où opérait un expert en la matière, passai devant la vitrine du traiteur, le four à pizza et la file d’attente pour le teppanyaki, pour m’arrêter au comptoir des plats chauds. Mason – formé chez Le Bernardin – était posté derrière la vitre en Plexiglas, sa toque de chef sur la tête et son tablier d’un blanc éclatant autour de la taille. Mason était l’une des personnes que j’appréciais le plus dans la firme. Un soir, il m’avait fait porter un délicieux sandwich à la viande alors que j’étais coincée au bureau par une visioconférence qui ne semblait plus vouloir finir. Je ne l’avais jamais oublié.

— Salut, Mason, qu’est-ce que tu me proposes aujourd’hui ?

— Tiens, tiens. Ingrid Yung. Ma cliente préférée.

Il tendit un bras vers l’assortiment de plats étincelants devant lui.

— Aujourd’hui, nous avons de magnifiques steaks de thon grillés avec un tartare d’avocat.

— Mmm. Ça a l’air bon.

— Et ici, mes fameuses lasagnes aux épices et trois fromages.

— Allez, vendu.

J’emportai mes lasagnes et une bouteille de Perrier en direction de la caisse. Le type qui faisait la queue devant moi, un collègue des Litiges en quatrième année à qui je n’avais jamais parlé, inscrivait un numéro de client sur un chèque avec un gros stylo doré.

Les avocats de chez Parsons Valentine avaient deux possibilités pour régler leurs repas au Jury Box : de leur propre poche, ou en les faisant passer en frais sur le compte des clients pour lesquels ils travaillaient. Nous étions censés procéder ainsi uniquement lorsque nous travaillions tard le soir et étions forcés de dîner au bureau, mais nombre d’avocats ajoutaient leurs déjeuners à la facture du client quand ça leur chantait. Ainsi, Microsoft pouvait payer le bagel de votre petit déjeuner et Time Warner votre sandwich au poulet du midi. Personnellement, je payais tout moi-même. C’était plus rapide et, naturellement, plus honnête.

Mon plateau entre les mains, j’entrai dans la salle à manger et évaluai rapidement les possibilités qui s’offraient à moi.

Jeff Murphy se leva à demi pour me faire signe de le rejoindre à la table où il était installé avec Hunter Russell, un autre collègue de notre promotion. Ce bon vieux Murph. C’était un de mes meilleurs amis dans la boîte. Nous avions partagé un bureau pendant un été, il y a tout juste neuf ans. Pour tout dire, je ne pensais pas l’apprécier, au début. À première vue, je l’avais trouvé bien trop sûr de lui et familier à mon goût – le genre de type à vous taper tout de suite dans le dos comme si vous étiez les meilleurs amis du monde. Et puis, j’avais appris à le connaître. En fait, Murph était un chic type, en dépit de son pedigree de bourgeois sportif.

Je posai mon plateau près du sien sur la nappe d’un blanc immaculé et pris place en adressant un signe de tête à Hunter, qui releva à peine les yeux vers moi, trop occupé qu’il était à jouer des pouces sur son BlackBerry. Hunter était fou de son BlackBerry. L’objet lui donnait l’air de répondre à des messages urgents de clients, alors qu’il consultait les statistiques de son club de baseball préféré.

— Quoi de neuf, Yung ? lança Murph en me décochant un coup de coude.

Il me gratifia de son plus beau sourire tandis que je le regardais en biais.

Murph était bel homme, et il le savait. Je ne pus m’empêcher de le constater une fois de plus en le voyant dans sa chemise d’un blanc impeccable ouverte au col, ses manches retroussées dévoilant ses avant-bras bronzés et musclés qui reposaient avec décontraction sur la table. Ses cheveux ondulés d’un blond foncé effleuraient le haut de son col et son bronzage tout frais faisait ressortir l’éclat de ses yeux verts. La famille de Murph possédait une maison à Cape Cod, où il passait une semaine à chaque Memorial Day. Il venait juste de rentrer et irradiait d’autosatisfaction et de bien-être.

Murph et moi avions eu un semblant d’histoire, des années auparavant. Quand on recrute chaque année quatre-vingt-quinze jeunes gens intelligents, séduisants et ambitieux qui sortent tous des cinq plus grandes facs de droit et se retrouvent à Manhattan pour travailler ensemble vingt heures par jour, la tension sexuelle est inévitable. Lors de notre première année ici, Murph avait organisé une énorme fête pour Halloween dans le loft qu’il partageait avec un copain d’école à Tribeca. Je n’étais pas très motivée pour y aller et n’avais pas de tenue pour la soirée, mais tous les autres collègues de notre promo y allaient, et je détestais me sentir à l’écart.

À la dernière minute, je courus donc du bureau jusque chez moi et enfilai ma robe de bal du lycée – celle que je portais le soir où j’avais été couronnée reine de la soirée de Potomac Valley High, la toute première d’origine asiatique. (Oh là là ! s’était extasiée Mrs Salzstein, la conseillère d’orientation. Elle avait entendu parler de majors de promo d’origine orientale avant, mais d’une reine de bal chinoise, jamais !) La robe était en taffetas rose et il me fallut un certain doigté pour remonter la fermeture éclair. Mon buste pigeonnait un peu trop mais, bon sang, force était d’admettre que cette robe m’allait sacrément bien.

Lorsque le taxi me déposa au loft de Murph, la fête battait déjà son plein.

— Yung ! s’écria un Murph bien éméché en m’ouvrant la porte.

Il était déguisé en Jean Paul II. Nous nous sommes fait la bise – c’est drôle comme on s’autorise ce genre de choses avec ses collègues dans les fêtes –, puis il m’a emmenée vers le bar dans la cuisine. Plusieurs heures et margaritas plus tard, Murph, Hunter, la femme de ce dernier et moi étions agglutinés autour de sa collection de CD (tout cela, c’était avant l’âge de l’iPod), et quelqu’un mit alors la chanson « Son of a Preacher Man ». Murph m’a alors scrutée d’un œil vitreux et a marmonné :

— Yung… Qu’est-ce que c’est que cette robe ?

J’ai battu des cils en minaudant.

— C’est ma robe de bal du lycée.

La femme de Hunter est partie dans un grand éclat de rire avant de lancer :

— Et les suçons, alors ? Tu ne peux pas être la reine du bal sans avoir de suçons dans le cou !

En un clin d’œil, Murph se porta volontaire pour me les faire et, sans me laisser le temps de réagir, il se jeta sur ma gorge dénudée pour y déposer la marque rituelle. Je me rappelle avoir été surprise par la chaleur qui émanait de lui, et charmée par la sensation de sa barbe naissante contre ma peau. Cela me chatouillait, je riais et Dusty Springfield chantait qu’il n’est pas toujours facile d’être vertueux, mais lorsque Murph se redressa et me dévisagea avec une gravité déconcertante, pleine d’attente, je me rendis compte que je venais de commettre une erreur. En fin de soirée, lorsqu’il vint m’aider à retrouver mon manteau parmi la pile de vêtements des invités sur son lit, il me fixa avec un regard aussi sérieux que le permettait son état d’ébriété avancée et se pencha vers moi ; l’angle de son visage invitait au baiser. Je m’écartai doucement et fis semblant d’en rire.

— Si seulement tu n’étais pas habillé en pape, dis-je afin de l’éconduire avec autant de légèreté que possible.

C’était Murph, tout de même ; je le considérais comme mon frère. De plus, tout le monde au travail savait que c’était un dragueur invétéré. Le lundi venu, nous avions fait comme si l’alcool avait été l’unique responsable de cet épisode. C’était il y a huit ans déjà. Nous n’en avions jamais reparlé depuis.

— Tu es au régime, je vois ? ironisa-t-il avec un signe de tête vers mon assiette.

— Oh, la ferme. C’est délicieux, répliquai-je en engloutissant une énorme bouchée de lasagnes.

Je n’aimais pas que Murph ou quiconque scrute ce que je mangeais. Cela me rappelait toujours les fois où, à la cafétéria du collège, je déballais timidement les galettes à la ciboule ou les crevettes frites faites maison que ma mère enveloppait de papier aluminium pour mon déjeuner.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

Becky Noble grimaçait, immobilisant son sandwich club à mi-chemin de sa bouche, faisant ricaner toutes les autres filles du groupe. Des années plus tard, lors d’un rencard au Campbell Apartment, mon martini à 20 dollars était arrivé accompagné de cette galette à la ciboule en guise d’apéritif, coupée en petits triangles à tremper dans une sauce au gingembre. Mon rencard – un anesthésiste nommé Ethan – les avait poussés vers moi.

— Goûte ça, c’est délicieux, tu vas voir, dit-il avant d’en porter un morceau à sa bouche.

— Délicieux, en effet, répondis-je en souriant vaguement tout en me demandant ce qu’avait pu devenir Becky Noble.

Murph secoua la tête en me regardant.

— Je n’ai jamais vu une femme manger autant et rentrer encore dans du trente-six, Yung.

Je haussai les épaules.

C’était une autre manie des avocats hommes avec qui je travaillais : ils m’appelaient tous par mon nom de famille au lieu de mon prénom, Ingrid. Je me demandais même si certains connaissaient mon prénom. Mais au fond, cela m’était égal – j’avais passé suffisamment de temps dans le monde de l’entreprise pour savoir que c’était plutôt bon signe. Lorsque les hommes se sentaient suffisamment à l’aise pour jurer comme des charretiers à côté de moi, je me sentais intégrée.

Je levai les yeux vers Hunter. Il était maintenant penché sur une feuille de papier, où il dessinait ce qui ressemblait à un arbre.

— Qu’est-ce que c’est ? demandai-je.

— Hein ? fit-il en relevant la tête. Oh, c’est le tableau de notre équipe de softball. Regarde.

Il tourna la feuille vers moi.

— Voilà comment la suite de la saison se présente. Wachtell est éliminé. Tout ce qu’on a à faire, maintenant, c’est battre Simpson Thacher dans deux semaines. Et c’est plié, tu peux me croire, ils sont nuls, cette année. Donc, si Davis Polk bat Skadden la semaine prochaine, et s’ils battent les gars du DA après ça, on les affrontera en finale, conclut-il avec un sourire radieux.

Murph me coula un regard oblique.

— Alors, contente de le savoir ?

Hunter était le capitaine de l’équipe de softball de notre firme, les Procureurs de Parsons Valentine, et s’était fixé pour objectif de remporter le trophée du Central Park Lawyers League. Il passait deux fois plus de temps à s’occuper de ses tâches de capitaine que de celles relevant de son travail d’avocat, mais il pouvait se le permettre. Hunter était pistonné et protégé. Neuf ans auparavant, au cours de sa dernière année d’études de droit, il avait eu la chance de séduire la fille d’un client historique de Parsons Valentine. Ce directeur de banque s’était empressé de transmettre le CV de Hunter au principal associé de la firme, assorti d’une invitation à déjeuner et d’une note manuscrite suggérant aimablement que son jeune gendre serait un atout de taille pour n’importe quel cabinet réputé. Hunter fut embauché dans les semaines qui suivirent. Il était là depuis lors, et facturait environ deux tiers des heures que nous autres rapportions à la firme. Nous l’acceptions bon gré mal gré parmi nous, tout en sachant qu’il ne serait jamais promu associé – la boîte ne voudrait pas risquer de procès en népotisme –, mais il jouirait d’un poste peinard au sein de la firme aussi longtemps que la banque de son beau-père continuerait de payer ses factures.

— À bon entendeur…, souffla Murph à voix basse. J’ai ouï dire qu’Adler cherche quelqu’un pour un gros dossier, une vraie usine à gaz. Si vous le voyez se pointer, essayez d’avoir l’air débordé.

Habituellement, c’est lors des réunions de service que l’on nous attribuait les affaires à traiter, afin que la procédure ait l’air juste et transparente ; mais il arrivait que des associés arpentent les couloirs en cherchant de l’aide au petit bonheur la chance. Si votre bureau était trop peu encombré ou si vous étiez surpris à surfer sur Internet quand un associé passait par là, on pouvait vous coller d’office un nouveau dossier dans les pattes, sans préavis. Tout le monde redoutait ce genre de tuile.

— Ce n’est pas le mode opératoire d’Adler, objectai-je.

Marty Adler était l’associé numéro un chez Parsons Valentine, c’est lui qui y faisait la pluie et le beau temps. Il n’avait nul besoin d’arpenter les couloirs : tout le monde voulait travailler avec lui. S’il vous aimait bien, votre carrière était assurée.

Murph haussa les épaules.

— Eh bien, crois-le ou non. Je passe juste le message.

— Quand on parle du loup…

Je regardai vers l’autre bout de la salle. Marty Adler, Harold Rubinstein, Sid Cantrell et Jack Hanover – tous des poids lourds du cabinet et des membres du Comité de direction – se levaient de table et rangeaient leur BlackBerry dans leur poche. (Les associés laissaient leur plateau sur la table après le repas. Les collaborateurs normaux, comme nous, les débarrassaient.) Nous regardâmes les quatre huiles de la firme franchir les portes vitrées du Jury Box et continuer à discuter devant les ascenseurs. Adler parlait en gesticulant avec véhémence tandis que les autres acquiesçaient, n’ayant visiblement pas conscience que toute la cantine les regardait.

Je pris une autre bouchée de lasagnes. L’intérêt confinant à l’adoration que suscitaient les grands associés chez les autres m’amusait. Nous étions des collaborateurs confirmés, mûrs pour devenir associés, et pourtant nous les considérions toujours avec une sorte de crainte et d’admiration irrévérencieuse, un peu comme des gamins parlant de leurs profs au lycée. Les associés évoluaient parmi nous. Nous leur parlions tous les jours. Mais en dépit de ce simulacre d’équité, ils demeuraient nimbés de mystère à nos yeux. Nous ne pouvions nous empêcher de les observer et de les révérer, de les aimer et de les haïr – et de commérer sur leur compte. Il était de mise de tous les appeler par leur prénom quand nous nous adressions à eux, mais en privé, nous n’utilisions que leur nom de famille pour les désigner, comme pour maintenir une distance.

La bande des quatre disparut dans l’ascenseur.

— Allez, au boulot, lança Murph en froissant sa serviette, qu’il jeta sur son plateau. J’ai une tonne de trucs à finir aujourd’hui.

Hunter repoussa sa chaise et se leva à son tour.

— Oui, il faut que j’y aille, moi aussi.

Murph me regarda avec une petite moue.

— Ça ne t’embête pas ? Tu préfères peut-être qu’on reste avec toi jusqu’à ce que tu aies terminé ?

En réalité, cela m’embêtait. Manger seule au Jury Box me donnait l’impression de me retrouver toute nue en public. Mais je ne pouvais évidemment pas le leur dire ainsi.

— Allez-y, ne vous en faites pas, dis-je en agitant une main. À plus tard, les gars.

J’avalai deux autres bouchées de lasagnes aux épices et trois fromages et m’empressai de débarrasser mon plateau.

Mon bureau se trouvait au trente et unième étage, avec ceux d’autres collaborateurs confirmés – seniors, comme nous disions. Le bureau de Hunter était le premier sur mon chemin quand je sortais de l’ascenseur – « HUNTER F. RUSSELL », pouvait-on lire sur la plaque en laiton poli. À côté se trouvait celui de Murph, puis celui d’un collègue en septième année nommé Todd Ames, qui avait fait officiellement modifier son nom alors qu’il était encore en école de droit, pour ne plus s’appeler Abramowicz. Orthographe trop compliquée, l’avais-je un jour entendu dire.

Les bureaux de Hunter, Murph et Todd se situaient tous du bon côté de l’immeuble, dans une portion de couloir surnommée l’Enfilade de la fraternité. Ils avaient obtenu ces beaux espaces avec vue panoramique en flirtant sans vergogne avec la responsable logistique du cabinet, Liz Borkofsky. Le bruit courait que Liz avait choisi ce poste dans l’espoir de se dégoter un mari avocat, n’importe lequel, du moment qu’il soit un possible futur associé. Et puis, l’hiver dernier, elle s’était fiancée avec le directeur des services informatiques de la boîte, un homme assez timide et assez chauve. Une blague récurrente dans les étages disait qu’elle avait finalement préféré passer ses nuits sur le mont Chauve.

Je tournai à l’angle du couloir et arrivai à mon bureau. Il était assez agréable, mais donnait sur Madison Avenue, pas sur le parc. J’avais essayé de le rendre aussi confortable que possible, vu le temps que j’y passais. J’y avais apporté un vase aux couleurs vives toujours garni de fleurs fraîches. Des affiches de voyage vintage pour décorer les murs. Et une photographie encadrée de la skyline de Manhattan, que j’avais prise du pont de Brooklyn.

Margo revenait juste de sa pause de midi. La règle était ridicule, mais les secrétaires n’avaient pas le droit de déjeuner dans la cantine des avocats. Margo apportait donc des sandwichs de chez elle, qu’elle allait manger au parc.

— Ça va, Margo ? demandai-je. C’est comment, dehors ?

— Il fait chaud et ça grouille de monde, soupira-t-elle. Ah, ces touristes européens… Ils ont tout l’été de libre, eux.

J’adorais Margo. C’était l’une des meilleures secrétaires de Parsons Valentine, et j’avais de la chance de l’avoir pour moi. (J’avais autrefois fait pression pour pouvoir l’appeler « mon assistante » au lieu de « ma secrétaire », mais je m’étais heurtée au veto strict des associés, aux yeux desquels cela pourrait créer « un précédent fâcheux ».) En tant que jeune collaboratrice, j’avais connu quelques débuts difficiles avec des secrétaires, comme Dolores, qui fumait comme un pompier et m’avait complimentée sur le fait que je parlais « très bien anglais » la première fois que je lui avais dicté un courrier. Je lui expliquai que j’étais née dans le Maryland, mais cela n’eut guère d’effet. Après deux ou trois autres remarques déplacées – « Je n’ai jamais trop aimé les sushis, sans vouloir vous vexer » –, je finis par le signaler aux Ressources humaines, et Dolores fut vite affectée à un autre cabinet. La firme n’aimait pas les boulets de ce genre.

— Des messages ?

— Non, aucun, mais voici ton courrier du jour.

Margo me tendit une pile d’enveloppes de courrier interne, d’exemplaires du Wall Street Journal, du Financial Times et du New York Law Journal, ainsi qu’un avis de cotisation de l’Association du barreau de la ville.

Le téléphone sonna sur son bureau. Elle lui jeta un coup d’œil et me signala que c’était un renvoi de ma ligne. Je m’appuyai contre le mur près d’elle et continuai de feuilleter mon courrier.

— Bureau de Maître Yung, bonjour, dit-elle dans le combiné. Veuillez patienter, je vais voir.

Elle appuya sur le bouton MUTE et haussa les sourcils en me regardant :

— Tu es dispo pour Marty Adler ?

Tout le monde était dispo pour Marty Adler.

— Je le prends dans mon bureau.

— Elle le prend dans une minute, annonça Margo à la secrétaire d’Adler.

J’entrai dans mon bureau, refermai la porte avec mon talon et balançai mon courrier sur la crédence. Un frisson de joie adolescente me parcourut. Il m’appelle !

Je m’assis sur mon siège à roulettes et le fis pivoter pour me trouver face à la fenêtre ; puis je pris quelques instants pour me ressaisir. Au diable l’avertissement de Murph ce midi à propos de cette « usine à gaz ». J’étais ravie qu’Adler pense à moi. J’avais travaillé sur plusieurs petites affaires avec lui, mais rien d’assez valable pour me permettre de faire mes preuves. En outre, j’avais davantage eu affaire à ses collaborateurs qu’à Adler lui-même. Aujourd’hui, après huit ans de boîte, c’était moi la collaboratrice senior en lice pour une promotion.

Il était rare que Marty Adler prenne lui-même son téléphone pour solliciter des subordonnés. Voilà qui était nouveau.

Je me raclai la gorge et pris la voix mielleuse que je réservais aux associés et aux clients :

— Bonjour, Marty, comment vas-tu ?

— Patientez, fit une femme à la voix de fumeuse. Je vous le passe.

Merde.

Quelle erreur de débutante. Évidemment qu’Adler n’allait pas appeler lui-même. À 1 125 dollars de l’heure, son temps était précieux.

Un bip retentit, puis j’entendis enfin mon interlocuteur :

— Bonjour, Ingrid, dit-il.

Il avait une voix grave et bougonne, mais j’avais toujours trouvé qu’elle comportait aussi un je-ne-sais-quoi de gentil. Cela me plaisait bien.

— Alors, enchaîna-t-il sans détour, je me demandais si tu étais disponible, ce mois-ci. As-tu un peu de temps devant toi ?

— Eh bien, je…

— Je t’explique, continua-t-il sur sa lancée. Un gros dossier d’acquisition hyper confidentiel vient d’arriver. L’avocat habituel du client en fusions et acquisitions s’est trouvé en situation de conflit d’intérêts, donc c’est une grosse victoire pour nous. Le dossier va demander beaucoup de temps et d’attention, et je serais très heureux de t’avoir dans mon équipe.

Les associés avaient toujours cette drôle de façon de formuler leurs demandes dans les cabinets d’avocats : pour vous ordonner de faire quelque chose, ils disaient presque à tous les coups « je serais très heureux de… », comme si vous aviez votre mot à dire.

— Bien sûr, poursuivit Adler, le client veut ça pour hier. Le délai de négo est super court, donc il va falloir que tu fasses passer cela avant tout le reste. Je veux dire, si tu t’en sens capable.

Il marqua une pause pour laisser le sous-entendu infuser. L’homme était parfaitement conscient de l’opportunité qu’il m’offrait là.

L’occasion de briller devant Marty Adler ne se présentait pas tous les jours, surtout à quelques semaines seulement de votre potentielle élection comme associée.

— Je serais ravie de rejoindre ton équipe, Marty.

— Formidable, dit-il sans la moindre surprise. Dans ce cas, viens donc dans mon bureau, que je te mette au parfum sur le dossier.

— J’arrive, dis-je avant de raccrocher.

Hourraaaa !

Je me trémoussai de joie sur mon fauteuil, y imprimant trois rotations complètes consécutives. Je m’arrêtai et le repoussai en arrière, étourdie et euphorique. Après quelques respirations profondes pour me calmer, mon regard se posa sur les étagères en cerisier qui bordaient un mur entier de mon bureau.

J’adorais ces étagères. Elles abritaient les montagnes de livres de transactions que j’avais accumulés à chaque nouvelle affaire gérée : fusions, achats d’actifs, ventes d’actifs, achats d’actions, ventes d’actions, transactions tout en liquide, transactions tout en actions, échanges d’actions, recapitalisations, fonds spéculatifs, fusions triangulaires réversibles, fusions-absorptions, fusions-acquisitions verticales, horizontales, concentriques, conglomérales, et j’en passe ! Il y avait vraiment de quoi se perdre dans cet univers, tant ces négociations pouvaient revêtir de structures différentes. La moitié du travail consistait simplement à apprendre à lancer ces termes à la ronde comme on lancerait des balles de tennis.

J’adorais le moment de clore une négociation. Je sentais alors littéralement le pouvoir et l’influence qui parcouraient ces salles de réunion comme le courant électrique au-dessus d’une ville. J’adorais écouter les discours de clôture d’un dossier autour d’un dîner chez Jean Georges ou à La Grenouille, à cet instant ou des milliards de dollars, de yens ou d’euros partaient de quelque part et, par la magie des réseaux virtuels, atterrissaient sur les comptes en banque de nos clients, quelque part sur le globe. Ce monde me faisait vibrer.

J’avançai vers ma penderie en cèdre et ouvris la porte contenant un miroir en pied. Dans le reflet, je vérifiai mon mascara et mon rouge à lèvres avant de renouer soigneusement la ceinture de soie à la taille de ma robe de style Audrey Hepburn. Puis j’attrapai un stylo et un bloc-notes sur la crédence et volai littéralement jusqu’à l’ascenseur.

Marty Adler occupait un immense bureau d’angle au trente-septième étage. Je m’arrêtai au poste de sa secrétaire, prête à donner mon nom, mais elle me regarda en m’adressant un sourire familier.

— Bonjour, Ingrid. Je suis Sharon. Ravie de faire votre connaissance. Entrez, M. Adler vous attend.

— Merci.

Bien sûr. Les secrétaires étaient au courant de tout, ici.

Je grattai à la porte et l’ouvris. Adler était assis à l’autre bout de la pièce dans un fauteuil à roulettes en cuir vert, derrière un énorme bureau en acajou encombré de piles de papier et de classeurs. De l’autre côté, une banquette à haut dossier et ses deux fauteuils anciens encadraient une superbe table basse en teck sur laquelle était posé un appareil de téléconférence. D’immenses baies vitrées cloisonnaient deux pans de la pièce jusqu’au plafond, laissant la lumière du jour inonder les lieux et briller sur le crâne chauve et luisant d’Adler. À moins d’un mètre du sol, les longs rebords des baies exhibaient récompenses, plaques, photos et quantité de petits « trophées » en souvenir de la conclusion heureuse d’une fusion ou d’une acquisition. J’adorais les collectionner. Et on peut dire qu’Adler en possédait une sacrée collection.

— Entre Ingrid, entre.

Il fit le tour de son bureau et m’invita d’un geste vers le coin banquette en retirant de son nez ses lunettes à double foyer. Adler n’était ni grand ni beau, mais il avait de la prestance.

— Je t’en prie, assieds-toi.

Le chemin me parut long jusque-là. Je me perchai enfin sur le bord de la banquette et posai sagement mon bloc-notes sur mes genoux. Mon supérieur prit place dans un fauteuil en face de moi.

— Tout d’abord, je sais que je n’ai pas besoin de te le redire, mais ce dossier est ultra-confidentiel.

— Bien sûr, Marty. Pas de problème.

Il s’adossa, releva les bras et joignit les mains derrière sa tête en fermant les yeux. De petites taches jaunâtres constellaient sa chemise blanche. Je m’efforçai de ne pas les regarder ; je n’aimais pas perdre mes illusions.

— Donc, dit Adler, les paupières toujours closes, comme tu l’as sûrement appris par le téléphone arabe, nous venons d’être engagés par SunCorp, le fournisseur d’énergie installé à Houston.

Je fis oui de la tête comme si je le savais.

— Ils sont sur le point d’acquérir une start-up d’énergies renouvelables, Binney Enterprises, pour neuf cents millions et des bananes, poursuivit-il. Ils leur courent après depuis un an et demi, et ont convenu d’un accord avec les gars de Binney la semaine dernière.

Je prenais note frénétiquement sur mon bloc. Adler parlait vite.

— SunCorp représente une chance énorme pour nous. Cela pourrait déboucher sur d’autres contrats dans le secteur de l’énergie.

Il me regarda pour s’assurer que je prenais la mesure de l’importance de cette affaire. J’acquiesçai avec un grand sourire.

— Ted Lassiter, le PDG de SunCorp, veut que son dossier soit notre priorité numéro un, continua Adler. Il vient nous voir jeudi. Si tu as autre chose dans ton agenda, ça passera après. Ils tiennent à signer un contrat le plus vite possible, afin de pouvoir l’annoncer publiquement à la fin du trimestre.

Je haussai les sourcils malgré moi.

— Mais, c’est dans moins de cinq semaines…

— Je sais. Raison pour laquelle je compte sur toi pour t’en occuper avant tout le reste, Ingrid.

Il faudrait qu’une équipe entière d’avocats travaille sans relâche jour et nuit pour pouvoir établir un contrat de la sorte dans les délais.

— Pas de problème, dis-je. Je vais m’y consacrer à cent pour cent.

— Bien. C’est ce que je voulais entendre.

Adler frappa ses deux mains sur ses genoux et se leva. Ce devait être le signe que je devais me lever, moi aussi.

— J’ai dit à Ted Lassiter qu’après notre rendez-vous de jeudi, nous lui fournirions un premier jet des conditions du contrat d’ici la fin de la semaine suivante. Ça te va ?

La question était purement rhétorique.

— Bien sûr, répondis-je.

— Parfait.

Il sourit, avant d’ajouter un ton plus bas :

— Oh, et Ingrid… J’espère que tu comprends…

Il marqua une pause, entretenant le suspense.

Oui ? Quoi ? Je me rendis compte que je retenais mon souffle.

— J’espère que tu es bien consciente que je ne confierais pas un tel dossier à n’importe quel collaborateur. Tu as impressionné des personnes influentes ici, et nous savons que tu es capable de gérer celui-ci.

Mon cœur fit un petit bond dans ma poitrine.

— Merci beaucoup pour cette preuve de confiance, Marty.

Il agita une main devant lui – « oh, de rien », disait-elle. Alors que je m’apprêtais à tourner les talons, peinant à contenir le grand sourire qui me fendait déjà le visage, il ajouta, l’air de rien :

— Une dernière chose, Ingrid. J’ai demandé qu’un assistant juridique soit à tes côtés sur ce dossier. Il vient de commencer chez nous. Il s’appelle Justin Keating.

Je n’avais jamais entendu parler de lui.

— Ah, un nouveau ? m’étonnai-je. Est-ce qu’il ne serait pas préférable de prendre un assistant confirmé en fusions-acquisitions ? J’ai l’habitude de travailler avec Evelyn Griffiths ou Joseph Cruz, qui sont tous deux hyper compétents. Très doués et efficaces.

Adler leva les yeux, l’air un peu ennuyé.

— C’est Justin Keating qui sera l’assistant sur cette affaire, répéta-t-il avant d’arborer à nouveau un grand sourire. D’après ce que j’ai entendu dire, c’est un jeune homme tout à fait brillant et impatient de faire ses preuves. Pour ne rien te cacher, Ingrid, tu me rendrais un grand service en lui montrant les ficelles du métier. Son père est un vieil ami à moi, et un très bon ami de la firme.

Il me coula un regard entendu.

— Je te serais très reconnaissant de bien vouloir le prendre sous ton aile. De sorte qu’il s’intègre vraiment à l’équipe. Je m’en serais bien chargé moi-même, évidemment, mais je suis complètement débordé, ce mois-ci.

Tandis que moi, on venait juste de me mettre sur le dos un dossier monstrueux à boucler en moins de cinq semaines. Ce n’est pas comme si on me mettait la pression, non plus.

— Pas de problème, Marty, dis-je. Avec plaisir.

— Merci, Ingrid. Je savais que nous pouvions compter sur toi.

Sur ce, Adler retourna s’asseoir derrière son grand bureau en acajou, me signalant la fin de notre entretien.

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