Plan de carrière

Helen Wan · Chapitre 26 sur 28

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Plan de carrière

Chapitre 25

 

 

Les bureaux du cabinet Ingrid Yung PLLC ont ouvert officiellement en octobre de cette même année. Je m’occupe toujours de SunCorp, ainsi que de tous les autres clients qui se sont présentés au fil du temps – timidement au début, puis avec davantage d’assurance à mesure que les PDG et leurs conseillers juridiques commençaient à reconnaître certains noms d’entreprises sur la liste de mes clients actuels, et que ces entreprises se voyaient citées et félicitées pour la « pertinence » de leur choix en la matière.

Certes, l’article du magazine Fortune m’avait donné un sérieux coup de pouce. On y voyait une grande et belle photo de moi, postée devant la baie vitrée inondée de soleil dans mon nouveau bureau, sous le titre « La souris qui rugissait : une jeune femme défie le club des vieux briscards ». Un titre excellent pour mes affaires.

Tout aussi heureusement pour moi, Margo ne prit pas plus de deux secondes pour accepter le poste que je lui proposais, et elle s’empressa de me trouver les locaux de notre nouveau lieu de travail, de commander nos cartes de visite et de gérer les rendez-vous avec les concepteurs de sites Internet, graphistes et autres publicitaires. J’adore notre nouveau bureau ; c’est un endroit merveilleusement chaleureux, lumineux et douillet, lové quelque part dans le ciel. Et, oui, il possède même une vue sur Central Park.

J’avais prévenu Margo que sa rémunération ne serait pas la même que ce qu’elle gagnait auparavant, mais elle me répondit que cela lui était égal. Au bout du compte, elle n’y perdit rien du tout – c’était une honte, ce que les assistantes touchaient chez Parsons Valentine. Pas étonnant, après cela, que les firmes puissent verser de telles rémunérations à leurs avocats. Margo est désormais mon assistante de direction, et non plus ma secrétaire – un simple changement de nomenclature témoignant à mon sens de plus de respect, que les autres avocats de mon cabinet ont également adopté.

Les autres avocats dont je parle sont Dave Cavender, qui s’occupe de la fiscalité des entreprises (et qui, maintenant qu’il dispose d’horaires plus flexibles, s’adonne au stand-up le week-end et commence à avoir une petite notoriété) ; Sofia Mateo, une brillante associée latérale en valeurs mobilières sortie de chez Stratton & Thornwell, qui a lu l’article dans Fortune et décroché son téléphone sur-le-champ pour me proposer de travailler ensemble ; ainsi que nos jeunes collaborateurs, Andrea Carr, Cameron Alexander et Jason Steinberg, qui m’ont tous envoyé leur CV le matin même où j’ai publié mon annonce de recrutement sur le site Above the Law, bien que tous trois eussent déjà commencé à travailler chez Parsons Valentine.

Lorsque j’ai reçu Andrea Carr en entretien, je lui ai demandé pourquoi elle voudrait quitter une firme aussi installée, solide et réputée que Parsons Valentine, pour commencer sa carrière dans une jeune entreprise comme la mienne ; elle m’a répondu sans hésiter qu’elle voulait mettre sa pierre à l’édifice d’un changement historique, voilà pourquoi. Je l’ai embauchée immédiatement.

Je ne vous apprendrai rien en vous disant qu’il est bien plus difficile de diriger mon propre cabinet que d’être salariée, mais c’est aussi la grande aventure de ma vie. J’aime follement être mon propre patron et pouvoir décider des règles du jeu à mesure que j’avance, sans avoir à me demander si je suis appréciée ou même aimée. C’est beaucoup de travail, bien entendu. Faire venir des clients représente une grosse pression, et je me rends compte que, comme Murph avait voulu me le dire à sa manière, je « calcule tout avec un temps d’avance ».

Naturellement, il existe de nombreux aspects sur lesquels nous ne pouvons pas rivaliser avec les Parsons Valentine du monde entier. Nous n’avons pas une belle cafétéria, une salle de sport dans nos locaux, ou la possibilité de rembourser des notes de frais démentielles. Nous ne commandons pas de grosses berlines noires pour nous déplacer quand le trajet peut facilement se faire en métro. Je n’ai pas les moyens de payer des journées de sortie luxueuses à mes collègues, ou de mettre à leur disposition une salle de repos avec lits et douches. (À ce propos, je préfère leur dire que la meilleure salle de repos, c’est leur domicile. S’il est 2 heures du matin, pitié, rentre chez toi !) Notre salle de pause est minuscule, et mon ambition actuelle est d’acheter une nouvelle machine à café, car celle que nous avons déconne un peu.

Avoir mon propre cabinet se révèle être une expérience libératrice et effrayante, à parts égales.

Mais il est aussi très stimulant d’être entourée d’une équipe d’avocats extrêmement doués et motivés, qui viennent chaque jour travailler le sourire aux lèvres et sont finalement plus productifs qu’avant, parce que nous ne perdons pas notre temps à insulter l’intelligence des autres en justifiant ce que nous faisons à chaque seconde de la journée. Car, oui, j’ai aboli le système des heures facturables. Chez nous, on facture le client en fonction de la prestation qu’il désire que nous lui fournissions et du résultat que nous obtenons, quel que soit le temps que nous y passons. Cela veut dire qu’Andrea, Cameron ou Jason ne sont plus obligés de surfer sur Internet jusqu’à minuit tous les soirs pour essayer de facturer des heures en plus. C’est un système qui m’a toujours paru ridicule.

J’ai décidé que l’on pouvait s’habiller de manière décontractée le vendredi, mais pas les quatre autres jours de la semaine. Je dirige une entreprise, tout de même !

— Des messages, Margo ?

Je m’arrêtai à son bureau en revenant de déjeuner.

— Ta mère a téléphoné. Elle veut que tu la rappelles. Et voilà ton courrier du jour.

Elle me tendit une pile de journaux, lettres et factures. Je passai rapidement les lettres en revue : une demande de participation à une enquête intitulée « Les transactions de fusions et acquisitions au XXIe siècle » ; une invitation à intervenir lors d’une conférence appelée « Le pied dans la porte : les femmes leaders dans le milieu juridique » ; et une sollicitation pour sponsoriser un stand lors du gala de Nouvel An lunaire du Fonds pour la défense et l’éducation des Asio-Américains. Je tendis les trois courriers à Margo en hochant la tête.

— Vérifie les dates, mais c’est OK pour les trois.

Je partis dans mon bureau, en refermai la porte d’un coup de hanche, m’enfonçai dans mon fauteuil moelleux et pivotai pour faire face à la fenêtre. C’était une magnifique journée d’automne sur Central Park.

— Allô ?

— Coucou, maman.

— Ingrid-ah ?

— Oui, c’est moi !

Elle ne s’était toujours pas habituée à ce que je puisse l’appeler en milieu de journée. Maintenant que je gérais mon temps à ma guise, c’était devenu bien plus facile.

— Tu viens toujours nous voir ce week-end ?

— Oui. Je prendrai l’Amtrak. J’arriverai vers midi, samedi.

— Super, dit-elle, l’air ravi. C’est ce que je voulais savoir.

— C’est tout ? demandai-je tout en avisant la pendule. J’ai encore quelques minutes avant mon rendez-vous de 14 heures. Tu ne voulais pas discuter d’autre chose ?

— Oh, il n’y a pas grand-chose de neuf ici, tu sais… On discutera quand tu seras là. Ah, si : comment va ta copine Rachel ? demanda-t-elle finalement.

— Elle va bien, comme d’habitude.

À vrai dire, Rachel allait mieux que bien. Elle venait de reprendre le travail, trois jours par semaine, chez Proskauer. Jusqu’ici, tout se passait à merveille. Et maintenant qu’elle revenait dans le centre régulièrement, nous nous retrouvions pour déjeuner tous les mardis.

— Bon, parfait.

J’entendis les clés de voiture de ma mère tinter au bout du fil.

— Écoute, je dois y aller, Ingrid-ah. Je vais déjeuner avec tatie Wu. Je te rappelle plus tard, d’accord ?

— D’accord.

— De toute façon, on se voit samedi.

Sur ce, ma mère raccrocha.

C’était plutôt agréable de ne pas toujours être celle qui devait se presser de mettre fin à une conversation.

Un appel de Margo arriva juste après.

— Est-ce que tu es prête pour ton rendez-vous de 14 heures ? Elle est déjà là, un peu en avance.

Je m’apprêtais à recevoir une jeune femme nommée Grace Chen, qui postulait à un poste de collaboratrice débutante dans mon cabinet. Elle avait déjà rencontré Dave, Cameron et Andrea, et suscité le même enthousiasme chez chacun d’entre eux. Je jetai un œil au CV impeccablement présenté posé sur mon bureau.

Nom : Grace Xiao-Li Chen. Faculté : Université Stanford, mention Très bien, Anglais et Économie. École de droit : Université Harvard, Ordre de la coiffe ; Harvard Law Review : rédactrice ; Association Harvard Law Women : présidente. Loisirs : danse moderne, architecture de la Renaissance italienne, poésie slam. Langues étrangères : parle couramment le français et l’italien ; maîtrise le mandarin.

Ouah. Parfois, en lisant le CV de certains jeunes, j’avais l’impression que je n’aurais aucune chance d’être retenue pour intégrer une école de droit si je postulais aujourd’hui.

J’ouvris la porte et passai la tête dans l’entrebâillement. Margo était debout près de son bureau, en train de discuter avec une jeune femme pétillante. Celle-ci était jolie, avec de beaux cheveux noirs à longueur d’épaules et des yeux vifs et confiants. Son sourire était d’une sincérité désarmante.

— Bonjour, dis-je avec un sourire en lui tendant la main et en la regardant dans les yeux. Vous devez être Grace. Je suis Ingrid. Soyez la bienvenue. Venez, nous allons discuter dans mon bureau.

J’étais heureuse de ne plus avoir à faire semblant de l’ignorer, ni elle ni personne d’autre au monde, plus jamais.

Cet après-midi-là, Cameron Alexander vint frapper à ma porte.

— Pardon de te déranger. Tu aurais une minute ?

— Bien sûr.

Je lui fis signe d’entrer – je prône une « politique de la porte ouverte » dans mon cabinet.

Cameron se percha sur l’un des confortables fauteuils vert sauge en face de mon bureau.

— Juste une seconde, s’il te plaît, le temps que j’envoie un truc, lui dis-je, les yeux rivés à l’écran de mon ordinateur.

J’étais en train de finaliser un contrat de souscription d’actions. Le genre de document assez simple que j’aurais normalement laissé à l’un de mes collaborateurs, mais la start-up en nouvelles technologies de Justin Keating venait juste de bénéficier d’investissements providentiels et j’avais accepté de vérifier moi-même leur dossier, à titre de faveur personnelle.

— Voilà.

Je cliquai sur « Envoyer » et accordai toute mon attention à Cameron.

— Oui, qu’y a-t-il ?

Elle me sourit.

— J’ai croisé Grace aux ascenseurs, tout à l’heure. Alors, qu’est-ce que tu en penses ? Elle est super, non ?

— C’est vrai, convins-je. Mais on en a encore quelques autres à voir, la semaine prochaine.

— Je sais, fit Cameron. Et on reçoit encore des tas de CV assez impressionnants. Tu es au courant qu’on est la nouvelle firme la plus attractive aux yeux du Bureau d’orientation professionnelle de Harvard ? Il paraît qu’ils disent aux étudiants de postuler directement. Je crois que leurs employés font ça pour se sentir moins coupables, ou quelque chose de ce genre.

— Eh bien, pourvu que ça dure ! dis-je en riant.

Cameron s’éclaircit la voix et repoussa une mèche blonde derrière son oreille.

— Alors. Euh… Avec Andrea et Jason, on s’est dit que…

Je me figeai.

— Oui ?

Allaient-ils me demander une augmentation ? Plus de jours de congé ? En avaient-ils déjà assez de notre petite expérience de laboratoire, et préféraient-ils retourner à la sécurité d’un mastodonte comme Parsons Valentine ?

— On s’est dit qu’il serait temps qu’on fasse une sortie, tous ensemble. Tous les autres cabinets le font. Il suffirait qu’on prenne un jour de congé et qu’on aille dans un endroit sympa, tous les sept. Tant qu’il fait encore beau.

Ah, ce n’était donc que cela ? Je me sentis tellement soulagée qu’un rire m’échappa. Je me carrai dans mon fauteuil et le poussai pour m’écarter un peu du bureau tout en croisant les mains derrière ma nuque.

— Écoute. Je n’ai aucune objection à ce que vous preniez tous un jour de congé, tu le sais… mais tu dois aussi savoir que le Oak Hollow Country-Club, ce n’est pas vraiment ma tasse de thé.

Elle secoua vigoureusement la tête.

— Qui te parle d’un country-club ? Tu plaisantes ? Personne parmi nous n’aurait envie de ça. Non, l’idée, ce serait un endroit complètement différent. Un endroit à l’opposé de Oak Hollow, justement.

— Comme quoi ? Coney Island ? dis-je en riant.

Son visage s’illumina.

— Exactement.

Andrea s’arrêta juste devant ma porte, les bras chargés de dossiers.

— C’est quoi, cette histoire de Coney Island ?

— Continuons de bousculer les codes : nous allons organiser la première sortie annuelle officielle du cabinet dans un parc d’attractions, répondis-je. Vous êtes tous cordialement invités.

Andrea eut un sourire jusqu’aux oreilles.

— Non, sans blague ? Pas de golf, de squash ou de tennis imposé ? On ne sera pas obligés de manger du filet de dinde en sauce sur une nappe blanche ?

— Pas de golf imposé ! Pas de filet de dinde ! confirmai-je.

Andrea et Cameron se regardèrent en levant les poings en l’air.

Nous eûmes un score de cent pour cent de présents à la sortie d’entreprise du cabinet Yung & Associés. À vrai dire, plus de cent pour cent, même, en comptant Tim Hollister, venu nous rejoindre en qualité de petit ami potentiel – mon petit ami potentiel.

Eh oui, Tim Hollister. J’étais tombée sur lui un mois plus tôt lors d’une conférence sur l’éthique dans les cabinets d’avocats au New York City Bar, et il ne m’avait pas laissée filer sans me parler un peu :

— Ingrid, ce que je suis content de te voir ! avait-il dit. Il paraît que ta boîte fait un carton. C’est génial.

J’avais scruté son visage, y cherchant une éventuelle trace d’ironie. Je n’y décelai rien de la sorte.

J’avoue avoir été d’abord un peu méfiante, à la fois parce que Tim était toujours associé chez Parsons Valentine, et parce que je n’étais sortie avec personne depuis le désastre avec Murph. Mais Tim paraissait sincèrement heureux pour moi, et nous convînmes de prendre un café la semaine prochaine, puis ce fut un déjeuner la semaine suivante, suivi d’un dîner la semaine d’après. Dîner qui se prolongea jusqu’aux premières lueurs du jour, le lendemain. C’était donc une affaire à suivre.

Alors que nous marchions tous tranquillement sur la promenade du parc d’attractions, Tim et moi picorant le même beignet, Cameron et Jason s’arrêtèrent brusquement, la tête en l’air.

— Oh, il est ouvert, dit Jason.

Cameron opina, l’air fasciné.

Je levai les yeux à mon tour. Ils contemplaient le Cyclone, les illustres montagnes russes du parc de Coney Island.

Cameron et Jason insistèrent pour patienter trois tours de plus afin de pouvoir avoir le premier wagon du grand huit. Mais lorsque le petit train arriva dans la vieille station branlante avec force claquements et que vint enfin leur tour de s’installer à l’avant, tous deux s’écartèrent et nous firent signe, à Tim et moi, de prendre place devant.

— Vous plaisantez ? Vous venez d’attendre trois tours pour avoir cette place, dis-je.

— S’il te plaît. On insiste.

— Vous êtes sûrs ? renchérit Tim.

L’employé baraqué et tatoué de partout qui surveillait les entrées du manège regarda la foule agglutinée derrière nous et grogna :

— Oui, oui, ils sont sûrs. Allez, m’sieurs dames, on ne traîne pas, on y va maintenant.

Tim sourit, me prit le bras, et nous grimpâmes à bord de la première voiture du Cyclone tandis que Cameron et Jason, Margo et Sofia ainsi que Dave et Andrea prenaient place dans les trois derrière nous.

Je penchai la tête et tâtonnai sur les bords intérieurs du petit wagon.

— Il n’y a pas de ceintures de sécurité dans ce truc ?

Le malabar tatoué s’approcha et abaissa la barre transversale devant nous.

— Et voilà, pas besoin de ceinture de sécurité, lâcha-t-il d’un ton bourru.

Le train se mit en mouvement. Sans attendre, j’attrapai la barre de sécurité et m’y cramponnai de toutes mes forces.

Tandis que le célèbre train en bois entamait lentement l’ascension de la première crête, je tournai la tête vers Tim. Il me souriait, regardait le sol en contrebas et lançait des regards rieurs aux autres, derrière nous, qui commençaient déjà à pousser des cris d’excitation et brandir leurs poings en l’air. Je ne me rappelais même pas la dernière fois où j’étais montée dans des montagnes russes. Je les adorais, quand j’étais petite.

Les claquements métalliques se firent bientôt plus forts, plus lents et plus espacés, et soudain, le train s’arrêta, comme suspendu au sommet pendant un instant, le temps de prendre son souffle avant de se lancer dans la première descente.

Tim me donna un coup de coude.

— Allez. Lâche prise, maintenant !

— Quoi ? criai-je alors que nous partions déjà doucement en avant.

— Lâche ! s’écria-t-il.

Nous commençâmes à descendre ; derrière nous, tout le monde se mit à hurler, et Tim leva les bras de la barre et poussa un grand cri de joie propulsé par l’adrénaline.

Je lâchai la barre et levai à mon tour les bras au-dessus de ma tête au moment précis où je sentis toute la force du train se précipiter dans la pente. Mon estomac fit un bond dans mon ventre, et je hurlai comme jamais je n’avais hurlé. Le vent bourdonnait à mes oreilles, faisait voler mes cheveux dans tous les sens et me fouettait le visage. Je me sentais formidablement libre. Jeune et sans peur.

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