Plan de carrière
Chapitre 7
Je détestais être désignée pour des raisons qui n’étaient pas de mon fait. J’avais hélas quantité de souvenirs de supérieurs – pas seulement de patrons, mais aussi de professeurs, de présidents d’université, de recruteurs et de DRH – qui me demandaient sans cesse de participer à tel comité, venir à telle réception, faire figure de mentor ou prendre la parole pour tout un jury. Je ne me berçais pas d’illusions en pensant que cela était dû à la puissance de mon esprit, de mon charme, ou à ma perspicacité en tant que professionnelle. Je connaissais la règle : lorsque vous aviez dans vos rangs une femme séduisante issue d’une minorité, qui s’exprime clairement, qui n’est ni trop agressive ni trop douce, qui parle anglais sans accent ou attitude étrangère, qui possède un bon relationnel et est assez photogénique, c’est elle que vous choisissiez.
Être ainsi choisie m’était déjà assez désagréable, mais j’abhorrais plus encore le sentiment de charge, de responsabilité non voulue, d’avoir des électeurs alors que je ne m’étais pas présentée à l’élection. Lorsque vous êtes la seule personne d’une certaine race et d’un certain genre, les gens se sentent tout à fait libres de suggérer comment vous devriez employer votre temps et vos capacités. J’avais remarqué l’expression désapprobatrice de ceux que j’éconduisais poliment. Non, désolée, mais je n’ai pas le temps d’emmener déjeuner les avocats du marché des changes aujourd’hui ; pourquoi ne demandez-vous pas plutôt à quelqu’un qui travaille vraiment dans cette branche ? Désolée, je ne peux pas parrainer de nouveaux stagiaires cette année. Vous m’avez déjà confié Christine Han, Danny Rodriguez, Victor Cho, Meera Patel et Herman Lim. J’ai besoin de temps pour faire mon propre travail.
J’avais beau m’être sentie un peu à part toute ma vie – étant la fille unique d’une première génération de Chinois émigrés en Amérique, la première de ma famille à recevoir une éducation aux États-Unis, la première à fréquenter une école de droit – jamais je n’avais éprouvé ma singularité avec tant de force qu’en poussant les portes étincelantes de Parsons Valentine. Si j’étais prise comme associée cette année, ce ne serait pas seulement une grande réussite pour moi, mais un événement historique pour la firme. Je deviendrais la première femme de couleur à être élue pour intégrer le saint des saints du prestigieux cabinet Parsons Valentine & Hunt. Car telle était l’étiquette que l’on m’avait collée au travail : « femme de couleur ».
Quelle expression étrange… La première fois que je l’avais entendue, elle m’avait fait penser à mon passage préféré du Magicien d’Oz, lorsque la ferme de Dorothy se pose avec fracas et qu’elle en ouvre la porte pour découvrir un superbe monde en Technicolor, où elle va se faire autant d’amis que d’ennemis. C’est ainsi que je me sentais parfois, ici. J’avais ouvert la porte sur Oz, où tout était grand, clinquant, magnifique et semblait être à portée de main. Je savais ce qu’on éprouvait quand on est accueillie en nouvelle étrangère exotique, même si je suscitais la suspicion chez certains. Je savais ce que c’était que d’essayer de faire le tri entre les bonnes et les mauvaises choses, et d’être poussée par une bande de nouveaux compagnons persuasifs à poursuivre la quête que j’avais déclarée m’être assignée. Je m’accrochais à mon rêve de devenir associée comme s’il s’agissait de ma propre route de briques jaunes.
Le jour suivant celui où Adler m’avait coincée devant les ascenseurs, j’appelai le Dr Stephen Rossi et me présentai. Il attendait mon appel et me proposa de nous voir l’après-midi même.
À 16 heures, je descendis au bureau temporaire que le cabinet avait aménagé pour le consultant. Il se trouvait dans un coin obscur du vingt-neuvième étage, une zone peu fréquentée de l’immeuble où l’entreprise avait relégué une grande partie des fonctions support : paye, déplacements, notes de frais, informatique, et notre nouveau consultant.
Je le trouvai en train de mettre un sachet de thé dans une tasse bleue estampillée du logo de Parsons Valentine.
— Docteur Rossi ?
Il leva les yeux.
— Ah, Ingrid. Entrez, entrez. Je sais que vous êtes très occupée, ne perdons pas de temps.
Il fit le tour de son bureau à grandes enjambées et alla fermer la porte. Cela m’inquiéta légèrement. On fermait rarement la porte des bureaux, chez nous. Le geste était considéré impoli, comme s’il allait à l’encontre de l’esprit de « convivialité » que Parsons Valentine revendiquait inlassablement dans ses brochures en papier glacé. C’était également un bon moyen de faire courir les rumeurs.
J’attendis qu’il soit revenu s’asseoir pour parler. Avant toute chose, je devais lui faire comprendre que je n’étais pas ici de mon plein gré.
— Docteur Rossi, commençai-je. J’espère que vous me permettrez d’être honnête avec vous.
Il me sourit.
— Je l’espère bien, Ingrid. Et je vous en prie, appelez-moi Stephen.
— Bien. Alors, Stephen, dis-je en parlant très vite. Il faut que vous sachiez que j’ai une tonne de travail sur les épaules en ce moment. Je dois finaliser un dossier d’acquisition de première importance dans quelques semaines, donc j’espère que nous n’en aurons pas pour trop longtemps aujourd’hui. Si j’ai bien compris, je suis juste censée vous aider à encourager la participation des autres collaborateurs, et à trouver des idées pour les événements autour de la diversité que le cabinet va organiser.
L’espace d’un instant – d’un instant seulement –, la confusion se lut sur le visage du Dr Rossi. Il croisa les mains devant lui sur son bureau.
— Eh bien, Ingrid, je serais en effet ravi si vous pouviez inciter les autres avocats à participer à ce projet. Mais permettez-moi d’être honnête à mon tour : les associés du comité Diversité et inclusion m’ont indiqué que vous feriez une excellente candidate pour les entretiens que je souhaite mener. J’espérais donc que nous pourrions faire une première séance aujourd’hui.
Une première séance ?
Dès l’instant où ce type nous avait été présenté, j’avais senti qu’il allait m’empoisonner l’existence. Mais j’avais promis à Adler de coopérer.
Je croisai les jambes, m’adossai dans mon fauteuil et soupirai.
— Bon. Je suis prête à répondre à vos questions, même si je ne vois pas bien ce que je pourrais vous dire d’intéressant. Que voulez-vous savoir ?
— Merci, Ingrid.
Il sortit un petit enregistreur et un bloc-notes d’un tiroir de son bureau. Je me redressai.
— Vous allez enregistrer notre échange ?
Il parut de nouveau décontenancé.
— Eh bien, il m’est souvent utile d’avoir ce genre d’enregistrement de séance, mais si cela vous met mal à l’aise, je peux m’en passer.
J’aurais aimé qu’il cesse d’appeler cela une séance. Il n’était pas mon psy.
— Oui, cela me met mal à l’aise, déclarai-je.
— Pas de problème.
Il rangea l’appareil dans le tiroir tandis que je me carrais dans le fauteuil en consultant ma montre.
— Alors, que vouliez-vous me demander ?
— Eh bien, pour commencer, puis-je vous demander pourquoi, à votre avis, votre hiérarchie m’a donné votre nom en premier lieu dans la liste des personnes à interroger ?
La réponse était tellement évidente qu’un éclat de rire m’échappa.
— Écoutez, vous allez rédiger un rapport sur la diversité dans cette firme, n’est-ce pas ?
Il inclina légèrement la tête.
— Et ?
— Et, dis-je avec une férocité qui me surprit moi-même, combien d’autres personnes non mâles et non blanches voyez-vous ici, qui aient tenu le coup depuis huit ans ?
Je pinçai les lèvres. J’en avais déjà dit plus que je ne comptais le faire. Attention.
— Voilà un excellent début, commenta le Dr Rossi en sortant un stylo de la poche de sa chemise. Vous pensez donc avoir été choisie parce que vous êtes… une femme ? Ou une Asio-Américaine ?
Comme si l’un pouvait être séparé de l’autre dans mon cas.
— Eh bien, les deux, répondis-je. Les entreprises adorent les deux-en-un comme moi.
Il releva les yeux.
— Pardon ?
— Les deux-en-un, répétai-je. Vous savez, comme le shampoing qui fait démêlant en même temps.
Le Dr Rossi eut un petit rire et prit note.
— Ah, voilà un truc qui me plaît bien. Vous permettez que je l’utilise ?
— Je vous en prie.
— Alors, continuons. Selon vous, combien y a-t-il dans la firme de personnes « non mâles non blanches », comme vous dites, qui sont actuellement en lice pour le statut d’associé ?
Le côté direct de la question me désarçonna. Je pensai tout de suite à Tyler. Il m’avait confié avoir passé plusieurs séries d’entretiens pour changer de poste, et donnerait probablement sa démission dans quelques semaines. Je fis semblant de sourire et répondis d’un ton léger :
— Je ne me sens pas très à l’aise de donner des noms. Je veux dire, ce n’est pas la commission McCarthy ici, n’est-ce pas ?
Le Dr Rossi ne me rendit pas mon sourire. Il retira ses lunettes et commença à se frotter l’arête du nez.
— Ingrid, dit-il, croyez-le ou non, mais je suis de votre côté. Si je suis ici, c’est pour que le cabinet puisse améliorer la qualité de vie de tous ses collaborateurs. Mais je ne pourrai pas accomplir cette mission si les intéressés ne s’ouvrent pas un peu à moi.
Il cligna des paupières en me regardant, puis exhala un soupir.
— Bon, abordons les choses sous un autre angle, dit-il en repoussant ostensiblement son bloc-notes. Et commençons par le début : pour quelle raison avez-vous voulu devenir avocate ?
Je fis mine de réfléchir, alors que je savais pertinemment quand cette idée m’était venue.
Alors que j’étais à l’école primaire, ma mère avait lancé une tradition chez nous, appelée « Soirée bibliothèque ». Tous les mercredis, en rentrant du travail, et quel que soit son état de fatigue ou l’avancement de la préparation du dîner, elle m’emmenait à la bibliothèque ; là, elle vidait sur le comptoir le cabas plein des livres de la semaine passée pour les rendre, puis m’aidait à porter le même cabas rempli de nouveaux ouvrages. J’avais le droit d’en prendre autant que je voulais, et même ceux provenant des rayons pour adultes. Ma mère et mon père ne connaissant aucun de ces livres en langue anglaise, je me retrouvai donc à lire aussi bien L’Amant de lady Chatterley que Les Enfants de la Terre ou des romans de Judy Blume. Je m’installais sur le canapé du salon, devant tout le monde, et mes parents n’y voyaient que du feu. À leurs yeux, je lisais simplement pour l’école.
— Tu es notre meilleure cliente, me disait à chaque fois la dame blonde de la bibliothèque derrière son comptoir.
Cette année-là, celle de mes dix ans, notre machine à laver tomba en panne, un soir. Ma mère appela le magasin Sears et, après avoir été mise en attente près d’une heure, essaya d’expliquer dans son anglais approximatif ce qui s’était passé, et quand elle avait acheté la machine. J’étais assise à la table de cuisine, l’écoutant à moitié tout en faisant mes exercices de maths. Le service client lui répondit sèchement que Sears n’était pas tenu de procéder à une quelconque réparation, et raccrocha au nez de ma mère.
Mais ma mère gardait tout. Elle retrouva rapidement la facture de la machine à laver achetée chez Sears et me demanda de décrypter le bon de garantie. La garantie était valable un an, et nous avions effectué l’achat il y a dix mois seulement.
Cette semaine-là, lorsque ma mère m’emmena à la bibliothèque, elle demanda à la documentaliste de nous trouver un livre expliquant comment rédiger un courrier formel. Cette dernière, visiblement trop heureuse qu’on lui demande conseil, entraîna ma mère entre les rayonnages et en exhuma bientôt un livre de poche jaune et brillant dont elle épousseta la tranche avant de le lui tendre. Son titre : Des lettres officielles bien tournées !
J’étudiai l’ouvrage page par page, lisant soigneusement les explications de chaque élément composant un courrier formel. Il y avait là nombre de mots inconnus, mais qui avaient l’air tellement adultes, tellement importants. J’adorais leur consonance. En-tête. Salutation. Objet. Développement. Reformulation. Formule de politesse. Signature.
Munie de ce guide et de la facture chiffonnée et jaunissante de chez Sears, je me préparai à taper ma lettre sur la vieille machine à écrire de mon père. Un pot de beurre de cacahuètes me servait de presse-papiers pour maintenir les pages ouvertes.
D’abord, je tapai la date. Puis le nom et l’adresse du destinataire, soigneusement recopiés à partir de la facture. Vint ensuite la salutation : « À qui de droit », écrivis-je en suivant l’exemple du guide jaune. Je relus une dernière fois les consignes de composition du corps de la lettre.
« Étape 1 : Exposez clairement l’objet de votre courrier. Le ton doit être courtois mais ferme. Étape 2 : Donnez toutes les informations utiles dont le destinataire va avoir besoin pour répondre à votre demande. Étape 3 : Reformulez votre requête et remerciez le destinataire de l’attention qu’il vous aura accordée. »
Prudemment, je me lançai :
L’objet de cette lettre est de vous informer que ma machine à laver achetée dans votre magasin est cassée et de vous demander de la réparer gratuitement s’il vous plaît.
La machine a été achetée dans votre magasin de Rockville, Maryland, le 4 décembre. La garantie qui est agrafée à la facture dit que « Les réparations et la main-d’œuvre sont garantis pendant un an à compter de la date d’achat » et cela ne fait pas encore un an. (J’ai encore la facture car je garde tout.)
Je reformule maintenant ma requête. S’il vous plaît, envoyez quelqu’un pour réparer ma machine à laver, parce que cette année n’est pas encore finie. Merci pour l’attention accordée.
Avec mes respectueuses salutations,
Mme Elinor Yan-Mei Yung
Ma mère lut la lettre et décréta qu’elle était parfaite. Après l’avoir dûment signée de sa main, elle la posta et, trois semaines plus tard, un homme conduisant une camionnette Sears vint se garer dans notre allée et répara notre machine à laver sans que nous ayons à débourser un sou.
Jamais mes parents n’avaient été aussi fiers de moi. Rayonnante, ma mère me serra dans ses bras en me disant que j’étais une petite fille très intelligente. Et que je devrais devenir avocate, quand je serais grande, et qu’ainsi, mes parents auraient l’assurance de ne plus jamais se faire maltraiter parce qu’ils avaient un physique ou un langage différent des autres.
Personne n’a d’ordre à donner à ma petite Ingrid, avait dit ma mère en chinois. Je repensais souvent à cette phrase, même maintenant. Surtout maintenant.
Je regardai le Dr Rossi et haussai vaguement les épaules.
— Je ne sais pas… c’est mieux que de retourner des burgers, lâchai-je.
Le consultant me dévisagea, puis il se carra dans son fauteuil, posa son pied droit sur son genou gauche et croisa les bras sur sa poitrine.
— Ingrid.
Je battis des cils en le regardant.
— Je ne pourrai pas vous aider si vous ne m’aidez pas, dit-il.
— Ne le prenez pas mal, mais je ne me souviens pas d’avoir demandé de l’aide à qui que ce soit.
Le Dr Rossi se pencha en avant sur son bureau.
— Écoutez, dit-il d’une voix grave. Cela vous surprendra peut-être, mais je suis parfaitement conscient de la position dans laquelle vous êtes. Je sais que vous allez jouer votre potentiel statut d’associée dans quelques semaines, et, d’après les bruits qui courent, il me semble que tout cela est plutôt bien engagé.
Cette dernière remarque me redonna un petit coup de fouet. Des bruits qui courent ? Je m’éclaircis la voix.
— Où avez-vous entendu cela ?
Il me coula un regard entendu.
— Vous oubliez que j’ai déjeuné ici avec plusieurs groupes d’associés depuis le début de la semaine… Les gens parlent, vous savez.
Voilà qui était une bonne nouvelle. Une très bonne nouvelle. Je baissai les yeux vers mes chaussures pour qu’il ne voie pas le grand sourire que je tentais de contenir.
— Et donc, vous voyez, continua-t-il, je comprends très bien pourquoi vous êtes réticente à me parler ouvertement des problèmes de diversité et d’inclusion au sein de la firme. Je veux dire, qu’importe si le système est pourri, puisqu’il fonctionne bien pour vous… pas vrai ?
Je m’abstins d’acquiescer mais ne le contredis pas non plus.
— De toute évidence, vous faites une très belle carrière dans cette firme, ce qui est formidable. Mais j’aimerais vous inviter à vous questionner un peu : comment se fait-il qu’il n’y ait que vous qui y soyez parvenue, jusqu’ici ? En d’autres termes, pourquoi n’y a-t-il pas plus de femmes de couleur en lice pour le statut d’associée ?
Alors que j’essayais de trouver une réponse diplomate, il brandit une feuille avec un tableau Excel.
— Par exemple, je vois qu’il y avait une autre femme d’origine asiatique dans votre promotion, à votre arrivée ici. Mais elle est partie au bout d’un an et demi. Je serais curieux d’avoir votre avis sur les raisons de ce départ. D’après vous, pourquoi le cabinet n’a-t-il pas su la retenir ?
Je me souvenais très bien de cette femme – Zhang Liu –, même si j’avais essayé de l’oublier. Lors des premiers mois où nous avions officiellement été engagées comme collaboratrices, beaucoup d’associés et de secrétaires avaient du mal à nous différencier, alors que nous ne nous ressemblions pas du tout. Zhang avait une frange et des cheveux courts, quand les miens étaient longs et dégradés. En outre, elle faisait une tête de plus que moi. Mais au bout d’un an, l’une recevait encore le courrier interne adressé à l’autre.
Zhang Liu venait de Pékin ; elle était arrivée aux États-Unis à l’âge de dix-huit ans, pour intégrer le MIT. Elle avait ensuite décroché l’examen du barreau et tous les autres concours existant sur terre. On la prétendait brillante, seulement, il pouvait être difficile de s’en rendre compte car elle parlait un anglais techniquement correct mais avec un très fort accent. Ses cheveux courts paraissaient souvent sales et elle portait des tenues informes qui ne la mettaient aucunement en valeur, quoiqu’elle parût avoir une jolie silhouette. Lors des rares occasions où elle sortait, Zhang demeurait silencieuse, en marge de notre groupe, à siroter son 7-Up alors que nous autres descendions des martinis en enchaînant les blagues salaces et les commérages. Et lorsqu’elle parlait, sa voix était si basse et si ténue qu’elle franchissait à peine le niveau du murmure. Un jour, lors d’une réunion de service, j’avais vu Marty Adler perdre patience et lui aboyer : « Mais parle plus fort, Zhang, sacré bon sang ! » Jamais je n’avais entendu Adler parler ainsi à quelqu’un, ni avant, ni après. Cela m’avait marquée.
Une autre fois, Harold Rubinstein l’avait félicitée pour une excellente synthèse de recherche qu’elle avait rédigée à propos de nouvelles réglementations de sécurité entrant en vigueur.
— C’est du très bon boulot, Zhang, avait-il dit devant nous tous. Bravo.
Zhang avait rougi et décliné le compliment en murmurant qu’il s’agissait avant tout d’un travail de groupe et que c’étaient surtout deux stagiaires qui avaient fait le plus gros. J’avais secoué la tête en soupirant. Elle ne comprenait pas. Tout le monde savait que, les rares fois où un associé vous félicitait publiquement, la seule réponse valable était « Merci ».
Environ un an après notre embauche, Zhang vint me voir dans mon bureau un soir, tard. Elle frappa timidement à ma porte et, comme si de rien n’était, me demanda bientôt si je savais parler chinois.
— Non, répondis-je, mentant éhontément.
Je savais le courage qu’il avait dû lui falloir pour oser me poser cette question ; je savais combien cela avait dû lui coûter. Et pourtant, à ma grande honte, je n’eus pas la moitié de ce courage pour être simplement gentille avec elle.
C’était ma première année au cabinet. Mon poste n’était pas encore assez solide pour que je puisse me permettre d’être associée à Zhang Liu plus que je ne l’étais déjà. J’étais terrifiée à l’idée qu’elle me tire vers le bas.
Je faisais mon petit bonhomme de chemin, elle non.
Zhang resta chez Parsons Valentine quelques mois de plus, empocha son bonus de fin d’année et démissionna. Je n’avais aucune idée de ce qu’elle avait fait ensuite.
Je repensais à elle de temps en temps, surtout l’hiver dernier, lorsque j’avais relu l’un des livres préférés de mes années d’études, The Woman Warrior de Maxine Hong Kingston. J’avais été frappée par une scène dans laquelle l’héroïne, forte et rebelle, terrorise une camarade de classe sino-américaine dans les toilettes des filles, en lui tirant sur les tresses et lui pinçant les joues pour la forcer à parler anglais. « J’observais son visage pour pouvoir le haïr de près », écrivait-elle. Je m’étais rendu compte, avec un pincement de culpabilité, que c’était exactement ce que j’avais fait moi-même – regarder le visage perdu et esseulé de Zhang Liu et le détester de près.
— Bon, d’accord, soupirai-je. Disons que, d’après mon expérience, la plupart des hommes blancs sont toujours beaucoup plus à l’aise quand ils travaillent avec des types qui leur ressemblent, parlent et se conduisent comme eux.
— Mais alors, que dites-vous des différentes initiatives prises par le comité Diversité et inclusion ? aiguillonna le Dr Rossi.
J’eus une petite moue ironique. Autant que je sache, jusqu’à l’incident du sketch lors de la sortie, le comité Diversité et inclusion était plutôt moribond. Leurs prétendues « initiatives » s’étaient réduites à emmener les collaborateurs voir Le Roi lion à Broadway, lancer une happy hour margarita lors du Cinco de Mayo, et servir des rouleaux de printemps et des raviolis chinois à la cantine pendant le Mois du patrimoine des Américains d’Asie et des îles du Pacifique.
Franchement, on n’en avait rien à faire d’une Journée du ravioli à la cantine. Ce qu’il nous fallait, c’était un manuel de décodage pour toutes les règles de survie non écrites dans ce milieu.
Le Dr Rossi se gratta le menton.
— Pensez-vous qu’il est possible pour de jeunes femmes de couleur de trouver des mentors dans un endroit comme celui-ci ?
— Possible, oui. Facile, non.
— Personnellement, avez-vous essayé de trouver des mentors au cours de votre carrière ici ?
Nouveau sourire ironique de ma part.
— Quoi, j’ai dit quelque chose de drôle ? demanda le Dr Rossi.
Je haussai les épaules.
— Eh bien, on conseille toujours aux jeunes collaborateurs de se trouver un mentor « le plus vite possible ». Comme si c’était simple.
— Ça ne l’est pas ?
— Non.
Lors de notre arrivée chez Parsons Valentine, on nous donna des badges nominatifs dans une ambiance bon enfant le jour de notre grande réunion d’orientation, qui avait lieu dans une salle de bal où l’on nous offrit Perrier et sushis tandis qu’un chœur de jeunes associés fringants nous chantait ses conseils : Cherchez des mentors et des sponsors ! Lancez-vous, allez vous présenter aux associés qui vous inspirent ! N’ayez pas peur de demander du travail !
J’avais suivi ces conseils. Du moins, j’avais essayé. Après avoir bien étudié mon sujet, j’avais tenté d’approcher Ellen Chu Anderson, la seule femme sino-américaine de la firme, qui avait été nommée Of Counsel – un échelon juste en dessous du statut d’associé, à un cheveu près. J’avais déjà lu son profil dans le New York Law Journal, où elle avait figuré en tant que l’une des « dix avocates de couleur à suivre ». (Et tout le monde de plaisanter que cette liste n’avait pas dû être bien difficile à établir, étant donné qu’il n’existait qu’une cinquantaine de ces femmes en exercice.)
Ellen avait environ quarante-cinq ans, elle était mariée, sans enfants – son mari faisait partie de la direction de Goldman – et avait été nommée Of Counsel à l’âge de trente-neuf ans, dans le service Propriété intellectuelle de la firme. Si je savais tout cela, c’est parce que j’avais mené ma petite enquête. Elle était allée à Yale – l’université et l’école de droit – et avait même joué dans l’équipe de tennis féminine de l’établissement. Avec tout cela en commun, comment pourrait-elle ne pas me prendre sous son aile ? Elle me dirait avec quels associés travailler, et ceux qu’il valait mieux éviter. Qui était gentil ou méchant. Peut-être m’emmènerait-elle déjeuner, de temps en temps. Cela commencerait de manière occasionnelle mais, très vite, le rendez-vous deviendrait mensuel et nous parlerions de tout et de rien, de l’adresse de notre coiffeur à qui serait susceptible de devenir associé prochainement. Plus tard, elle m’inviterait à lui rendre visite dans sa maison des Hamptons, où nous aurions des fous rires autour d’une limonade et de petits gâteaux, et je la laisserais me battre au tennis. (Je savais qu’elle et son mari avaient une telle maison : ils avaient un jour publié une offre de location saisonnière dans la newsletter de Parsons Valentine. 15 000 dollars le mois.)
Et puis, un matin, peu après mon arrivée à la firme, je pris mon courage à deux mains et montai jusqu’à son bureau. Après être passée devant quantité de noms inconnus inscrits sur les plaques de laiton des portes – je n’étais alors jamais montée au trente-troisième étage, et n’avais jamais rencontré d’avocats travaillant à la Propriété intellectuelle –, je m’arrêtai devant celle où apparaissait celui d’ELLEN CHU ANDERSON. La porte était presque fermée, et je l’entendais parler au téléphone, à l’intérieur. J’hésitai.
— Je peux t’aider, ma belle ? demanda la secrétaire d’Ellen, une jolie jeune femme lourdement maquillée assise derrière le comptoir de l’accueil.
— Oh ! fis-je en me retournant. Je suis une nouvelle collaboratrice, et je voulais saluer Ellen.
Estimant que cela risquait de ne pas suffire, j’ajoutai :
— C’est que… en fait, on jouait au tennis dans la même équipe, à la fac.
Elle sourit.
— Eh bien, je suis sûre qu’Ellen sera ravie de te rencontrer.
La secrétaire me fit un clin d’œil et parla plus bas :
— C’est une crème, cette femme. On peut dire que j’ai eu de la chance… Si tu avais vu le type qu’ils m’ont refilé au début, quand je suis arrivée ici.
Je souris à mon tour.
— Ah, oui.
Et je me gonflai de fierté à l’idée que mon futur mentor soit quelqu’un dont les secrétaires disaient du bien.
— Ah, je crois qu’elle a fini son appel, m’informa la jeune femme. Dépêche-toi, avant qu’elle ait un autre coup de fil. Frappe et entre, vas-y.
— Même si sa porte est fermée ?
— Oh oui, elle fait toujours ça quand elle prend son déjeuner ou une collation.
Elle baissa de nouveau la voix :
— Elle n’aime pas qu’on la voie manger.
— Ah, fis-je bêtement avant d’avancer vers la porte, où je frappai fermement.
— Entrez ! répondit une voix chaleureuse et chantante.
J’ouvris la porte et pénétrai dans le bureau d’Ellen Chu Anderson. Elle faisait plus jeune que sur sa photo. Ses cheveux étaient coupés en un carré court encadrant des lunettes papillon et un sourire s’ouvrant sur des dents très blanches.
Elle me dévisagea, et son sourire disparut en une fraction de seconde.
— Je peux vous aider ? demanda-t-elle.
Le ton n’était pas désagréable (pas tout à fait), mais il n’était pas cordial non plus. Vaillamment, j’arborai mon plus beau sourire et avançai vers son bureau.
— Bonjour, dis-je avec entrain. Je suis Ingrid Yung.
Elle resta là où elle était.
— D’ac-cord… et d’où suis-je censée vous connaître ?
Elle aurait aussi bien pu me gifler. J’avais envie de tourner les talons et de partir en courant, mais je décidai de tenir bon.
— Euh, eh bien, en fait, vous ne me connaissez pas, m’entendis-je répondre. Je suis une nouvelle collaboratrice de la firme, et je voulais me présenter. Je crois que, comme moi, vous faisiez aussi du tennis à Yale quand vous y étiez.
— Et comment savez-vous cela ? me jeta-t-elle en me fixant, les yeux étrécis.
Je me sentis soudain affreusement stupide. Tout cela était une très, très mauvaise idée. Comment avais-je pu être aussi présomptueuse ? Ellen Chu Anderson avait d’autres choses à faire qu’adopter une première année comme la petite sœur qu’elle n’avait jamais eue.
— Oh, eh bien, je…
— Écoutez, me coupa-t-elle avec un demi-sourire forcé. Je suis débordée. Ce n’est vraiment pas le bon moment.
J’avisai le muffin à moitié mangé et l’exemplaire du Wall Street Journal ouvert sur son bureau.
— Très bien. Je… désolée, bafouillai-je en sortant de la pièce.
— Merci à vous d’être passée me voir, dit-elle en me refermant la porte au nez.
Ce fut la première et la dernière fois que j’adressai la parole à Ellen Chu Anderson.
Pendant les années qui suivirent, chaque fois que nous nous apercevions lors d’un événement d’entreprise, nous penchions la tête et faisions mine de ne pas nous voir. Elle paraissait aussi réticente à croiser mon chemin que je l’étais à l’idée de tomber sur elle. Peut-être estimait-elle qu’il n’y avait de place que pour une seule femme d’origine asiatique sortie de Yale et de ses courts de tennis à la firme. Elle a quitté Parsons Valentine l’année dernière, après avoir obtenu un poste de juriste de haut rang à l’Office américain des brevets et des marques. Ce qui fut probablement un soulagement pour elle comme pour moi.
Le Dr Rossi me regardait avec gravité.
— Et qu’est-ce que cela vous inspire, Ingrid, de savoir qu’il n’est pas aussi aisé pour les femmes que pour les hommes de trouver des mentors de bonne volonté ?
J’eus un léger mouvement de recul. Ce Dr Rossi me donnait la migraine. Je n’avais ni le temps ni l’envie de l’aider à jouer son petit remake de la hiérarchie de genre et de race dans le monde de l’entreprise américaine. S’il pensait avoir dégoté sa Norma Rae à lui, il se fourrait le doigt dans l’œil.
— Désolée, dis-je. J’ai une visioconférence dans cinq minutes. On pourra poursuivre cet échange une autre fois ?
Il me dévisagea, l’air pensif.
— Avec grand plaisir.
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