Plan de carrière

Helen Wan · Chapitre 12 sur 28

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Plan de carrière

Chapitre 11

 

Je sortis les feuilles de l’imprimante et les rapportai à mon bureau, où je fermai la porte derrière moi. J’avais travaillé comme une bête de somme sur le dossier d’acquisition de SunCorp, et tout se présentait bien. Depuis des semaines, je vivais pratiquement au bureau afin de pouvoir tenir les échéances fixées par Lassiter. Maintenant, nous étions prêts à envoyer une dernière version des clauses et conditions complètes du contrat aux avocats de Binney chez Stratton & Thornwell – pile dans les délais. La semaine prochaine, Lassiter viendrait ici et Adler et moi l’accompagnerions personnellement pour lui expliquer toutes les subtilités à connaître.

Je regardai l’heure sur mon téléphone : 17 h 09.

Voilà trente-cinq heures que je bûchais. Mon débardeur en soie était moite et me collait au dos. Je devais sûrement puer un peu, mais j’avais une pêche d’enfer. Il n’y avait rien de meilleur que de boucler et d’envoyer un document important à son destinataire un vendredi en fin de journée. Cela me garantissait un week-end sans travail et une semaine à venir relativement calme, même si cela allait ruiner le week-end et la semaine à venir de mes homologues dans la firme d’en face.

J’éprouvais un soupçon de compassion pour l’innocent avocat de chez Stratton & Thornwell qui allait recevoir ça alors qu’il devait sûrement être en train de se réjouir de l’imminence du week-end. Je l’imaginais en train de surfer tranquillement sur Internet à cette heure paisible de la journée, ou d’écrire un message à sa femme ou à sa petite amie pour lui demander ce qu’ils feraient ce soir. Je savais exactement ce qui allait se passer là-bas ce soir, et que tous ces plans tomberaient à l’eau – le téléphone se met à sonner au moment précis où le type comptait partir, il consulte son portable, voit le nom de l’associé s’afficher sur l’écran, et c’est la consternation, tous ses rêves pour le week-end s’effondrent, la femme ou la petite amie lui fait une scène, etc. Et meeerde.

« Je viens de recevoir le dernier projet de contrat de Parsons Valentine. Tu veux bien passer me voir à mon bureau, s’il te plaît ? Ce serait formidable si tu pouvais regarder ça ce week-end et me faire une synthèse préliminaire pour lundi. »

Je trouvais toujours aussi ridicule cette façon d’employer des formules détournées du type « ce serait formidable que… ». Pourquoi ne pas dire les choses franchement ? Tout le monde savait pertinemment que la réalité derrière ce genre de phrase était « Si tu ne le fais pas, tu es viré ».

Cruelle beauté de la chose : ce que ce type allait perdre, j’allais le gagner. En l’occurrence, un week-end complet de liberté, pour faire ce que je voudrais. Cerise sur le gâteau, Murph et moi comptions passer ces deux jours ensemble. Je ne le considérais pas encore tout à fait comme mon petit ami, mais force était d’admettre que je pensais à lui… tout le temps.

Je pris le téléphone et appelai Justin Keating. Je voulais qu’il reste dans les parages jusqu’à ce que Marty Adler valide mes documents, et qu’il m’aide à les envoyer au client et aux avocats de la partie d’en face.

Justin décrocha à la cinquième sonnerie. Je t’en prie, Justin, prends ton temps, surtout ne te précipite pas.

— Ouaip ?

— Justin, tu peux venir dans mon bureau, s’il te plaît ?

— OK, dit-il en soupirant avant de raccrocher.

Une minute plus tard, il était devant moi. Je m’éclaircis la voix.

— Bon, écoute-moi bien, dis-je sèchement. Je vais monter chez Adler et lui faire signer tout ça. Ensuite, je vais avoir besoin que tu m’aides à faire une dernière lecture des documents corrigés, et à les envoyer en face.

— Euh, on est vendredi soir… ce n’est pas plutôt le boulot d’une secrétaire, ça ?

— Au risque de te déplaire, sache que c’est ton boulot de m’assister sur tous les aspects de ce contrat qui pourraient requérir ton aide.

Les lèvres de Justin s’arrondirent pour former un petit O de surprise. Il me dévisagea un long moment, avant de rouler des yeux.

— Bon, d’accord. Tu sais où me trouver, dit-il avant de partir en traînant les pieds.

Mon téléphone sonna. C’était Adler. Je décrochai avant la fin de la première sonnerie.

— Oui, Marty.

— Ah, Ingrid ! lança-t-il en gloussant. J’aurais dû me douter que tu décrocherais tout de suite. Toujours aussi efficace, hein !

Ravie que tu t’en rendes compte.

— Tu comptes toujours me montrer les papiers de SunCorp ce soir ? Je voulais t’appeler pour te le demander, parce que je ne vais pas tarder à m’en aller. J’ai des billets pour aller à l’opéra avec ma femme.

Sans blague.

— Oui, je m’apprêtais justement à monter à ton bureau. J’y serai dans une minute. Si tu peux y jeter un œil et me confirmer que tout est OK pour toi, Justin et moi pourrons envoyer ça chez Stratton dès ce soir.

Petit blanc au bout de la ligne.

— Justin ? Tu me parles bien du petit Keating ? demanda-t-il. Ne me dis pas que tu lui as demandé de rester un vendredi soir juste pour qu’il envoie un courrier FedEx à ta place ?

Je fronçai les sourcils au-dessus du combiné.

— Eh bien, si, je lui ai demandé de m’aider à revoir les documents avant qu’on les expédie, dis-je lentement. Tu m’avais bien demandé de lui montrer toutes les ficelles du métier, non ?

— D’accord, mais je voulais dire par là qu’il fallait être sympa avec ce gosse, pas le faire bosser toute la soirée. Tu ne pourrais pas trouver plutôt une secrétaire quelconque, ou un autre assistant juridique ? Histoire de ficher la paix à Justin ?

Je pris une profonde inspiration pour me calmer. J’étais à bout de nerfs. Marty était bien gentil de se soucier de la soirée de son petit protégé alors que c’était moi qui venais de travailler trente-quatre heures d’affilée, qui bossais tous les soirs jusqu’à des heures indues depuis des semaines, y compris le dimanche, en commandant des plats à emporter à 3 heures du matin pour pouvoir rester au bureau, épuisée, les yeux cernés à force de relire toutes ces pages annotées d’incessants commentaires et questions de l’avocat du vendeur chez Stratton, de Mark Traynor chez SunCorp, et même de Ted Lassiter en personne. C’est moi qui me tapais l’intégralité de ce dossier impossible en un temps record. Pas Marty Adler, et encore moins Justin.

Je ne pus m’empêcher de penser aux innombrables fois où, jeune collaboratrice, j’avais été forcée d’attendre au bureau jusqu’à minuit ou 1 heure du matin un soir de semaine, pour qu’au bout du compte, un associé ou un collaborateur plus confirmé m’appelle soudain de chez lui – se rappelant tout à coup mon existence – pour me dire : « Désolé, je croyais que quelqu’un t’avait prévenue. Tu peux rentrer chez toi, on n’enverra rien ce soir, finalement. » Combien de fois m’avait-on appelée à 8 heures du matin, le week-end, juste pour que je vérifie un détail ou que je corrige les coquilles d’un contrat pour un plus haut placé que ma pomme – « un samedi ordinaire », disait-on au bureau pour plaisanter –, sans que jamais personne n’ait à se plaindre de moi.

— Marty, dis-je calmement, sache que je ne demande jamais à qui que ce soit de faire des heures supplémentaires si je n’ai pas absolument besoin d’aide. Ce contrat a subi tellement de modifications que j’ai pensé qu’il serait utile d’avoir le regard d’un tiers avant de l’envoyer. Je ne sais pas si tu t’en rends compte, mais je suis ici depuis 8 heures…

— Eh bien…

— Hier matin, terminai-je.

Cela le réduisit au silence quelques instants.

— Je vois, dit-il enfin. Écoute, Ingrid, je sais que tu travailles comme une forcenée sur ce dossier, et sois sûre que nous sommes conscients de tes efforts. Mais ce n’est pas une raison pour que Justin Keating prenne l’habitude de rester tard, lui aussi. Il vaudrait mieux pour tout le monde qu’il ne soit pas trop vite dégoûté de son travail.

— Bien sûr.

— Merci. Je savais que tu comprendrais. À tout de suite, alors.

Je raccrochai le combiné avec plus de force que je ne l’aurais voulu, et me dirigeai vers ma penderie, que j’ouvris pour me regarder dans le miroir. J’avais l’air d’une folle. Je retirai l’élastique qui retenait plus ou moins mes cheveux depuis 22 heures hier soir. Il leur avait laissé une marque qui les faisait maintenant partir dans un sens, sur le côté, une fois détachés. Pas possible. Je songeai à me refaire une queue-de-cheval, mais cette coiffure me donnait l’air d’avoir douze ans. Pas possible non plus. Je décidai de les laisser libres et tentai d’aplatir le pli malvenu avec mes mains.

Un profond soupir m’échappa. J’avais l’air exténuée. J’étais exténuée. J’avais le teint terne et mon mascara – appliqué chez moi, le matin de la veille – avait créé autour de mes yeux un superbe effet panda que je ne pouvais pas enlever. Je n’avais même pas le temps d’aller prendre une douche au quarantième étage, et de toute façon, je n’avais pas de vêtements de rechange. Eh bien, tant pis. J’avais promis à Adler de lui apporter ce contrat dans les délais convenus, et c’est exactement ce que j’allais faire, voilà tout.

Je fis ce que je pouvais – c’est-à-dire, me remettre du rouge à lèvres, arranger mon débardeur froissé aussi bien que possible en le coinçant dans ma jupe crayon, lisser les plis qui fronçaient le haut de ma jupe, et enfiler la veste de soie noire que j’avais abandonnée la veille au soir sur mon fauteuil.

J’embarquai mon exemplaire du contrat modifié et pris l’ascenseur jusqu’au trente-septième étage.

Adler se leva derrière son grand bureau et me regarda un instant de plus qu’à l’accoutumée. Apparemment, mon allure négligée ne lui avait pas échappé. Je me sentis gênée et contrariée en même temps. Je suis debout depuis trente-quatre heures non-stop. Ça te suffit, comme explication ?

Il ôta ses lunettes et, d’un geste, m’invita à m’asseoir autour de sa table en teck. Je lui tendis le document où figuraient des lignes soulignées en rouge. Il sortit un stylo-plume de sa poche de chemise, le décapuchonna et commença à parcourir le document. Ses lèvres bougeaient comme il lisait. Je n’avais jamais remarqué cela avant, et en conçus un certain embarras pour lui. Je ne savais jamais où regarder quand quelqu’un évaluait mon travail devant moi. D’une certaine manière, il me paraissait impoli de le regarder lire. Je tournai les yeux en direction de la fenêtre, l’air de rien. Dehors, le ciel virait au rose et au pourpre au-dessus des toits de Manhattan.

Lorsque mes yeux revinrent se poser sur Adler, il soulignait des choses et griffonnait des notes dans la marge. Ce dernier fait me rendit nerveuse. J’espérais n’avoir rien oublié. J’avais pourtant tout vérifié.

Adler retira ses lunettes de lecture et me tendit la liasse de papiers.

— Ça m’a l’air bon, Ingrid. J’ai juste noté deux ou trois broutilles.

Le mot me déplut. Il me donnait l’impression de minimiser l’importance de mon travail.

Il se leva, me signalant que nous en avions fini. Je me raclai la gorge.

— En fait, Marty, je voulais attirer ton attention sur deux ou trois choses.

— Vas-y, dit-il en me jetant un regard oblique.

— Comme je l’ai évoqué l’autre jour, le dernier retour de Stratton insistait lourdement sur les conditions du vendeur et la clause MAC, et j’ai l’impression que cela risque encore d’être un point de friction quand ils verront cette proposition.

— Pourquoi, qu’est-ce qu’ils veulent enlever ?

— Ils ne veulent rien enlever ; plutôt en rajouter. Ils aimeraient qu’on mentionne toutes sortes de nouvelles contingences susceptibles de modifier la charge de risque pour SunCorp s’il se passe quoi que ce soit entre maintenant et la signature finale.

— Quel genre de contingences ?

Adler croisa les bras sur sa poitrine et porta à ses lèvres la monture de ses lunettes.

— Eh bien, en gros, ils tiennent à s’exonérer d’un maximum de responsabilités en cas de changement dans les conditions générales du marché pouvant survenir avant la signature de la vente. Bien plus que ce que l’on voit d’habitude.

— Ça ne me surprend pas vraiment, dit Adler. Depuis la crise financière, les avocats des vendeurs seraient idiots de ne pas essayer de se blinder sur les conditions générales du marché.

— C’est de bonne guerre, oui, sauf qu’ils veulent aussi se blinder contre les changements dans la loi, et faire endosser ce risque à l’acquéreur également. Qui sait ce que le Congrès pourrait faire entre aujourd’hui et ce jour-là ?

Adler me regarda fixement. Il souriait comme si je venais de dire quelque chose de drôle.

— Très intéressant, Ingrid. Essayons de rester sur nos positions à ce sujet. Mais je ne suis pas très inquiet. Nous avons convenu d’une juridiction exclusive dans le Delaware, n’est-ce pas ?

— En effet.

— Eh bien, aucun acquéreur n’a jamais…

— Aucun acquéreur n’a jamais invoqué avec succès une clause MAC auprès d’un tribunal du Delaware, je le sais. Seulement, il y a eu cette fameuse décision Gilder à la Cour de la chancellerie du Delaware, dernièrement, qui semble dire que cela ne durera peut-être pas éternellement. Nous pourrions mettre toutes les chances de notre côté avec une clause MAC, à condition qu’elle soit rédigée correctement dès le début, terminai-je.

Adler souriait toujours. Et il semblait me jauger.

— J’admire ta rigueur, Ingrid. Je savais que j’avais choisi la bonne personne pour ce dossier. Me permets-tu quand même de te donner un conseil ?

— Avec plaisir.

Il se pencha en avant. J’en fis de même.

— Prends-toi un peu moins la tête avec tout ça.

Pardon ?

Je crois que j’aurais été moins surprise s’il m’avait soudain giflée. Je me sentais à la fois désorientée et humiliée. Je me tuais littéralement à la tâche pour livrer ce putain de contrat dans les temps, et Adler, monsieur Cent dix pour cent, était en train de me dire de moins me prendre la tête ?

Il eut un petit sourire en coin.

— Écoute. Si tu crois vraiment que ce cas Gilder pourrait nous mettre des bâtons dans les roues, je te suggère de demander son avis à Jack Hanover. C’est un expert. Montre-lui le contrat pour qu’il ait le contexte. Mais, entre nous soit dit, à ta place, j’arrêterais de me faire des cheveux blancs sur le nombre de virgules que contient la clause MAC. Il est temps de boucler tout ça.

Il consulta sa montre.

— Bon, je vais devoir y aller. L’opéra n’attend pas.

Je me demandai si Ted Lassiter apprécierait la désinvolture avec laquelle Marty Adler abordait la conclusion du contrat à un milliard de SunCorp.

— Je voulais juste dire que Binney semble particulièrement méfiant sur quelques points, insistai-je. Ils m’ont également demandé de remonter d’un pour cent le montant des frais de rupture. Ça me paraît un peu bizarre.

Ce dernier point sur les indemnités à régler en cas de rétractation fit tiquer Adler.

— Il me semble qu’il est un peu tard pour qu’ils se mettent à jouer aux cons avec les frais de rupture, non ?

— C’est ce que je pense aussi, dis-je.

Adler tapota ses lunettes contre son menton avant de se lever à nouveau.

— Bon, c’est très bien tout ça, Ingrid. Vérifie avec Jack ce qu’il en est du côté du cas Gilder, mais tu peux envoyer le document ce soir. On campe sur nos positions et on verra comment ça réagit chez Stratton. Et n’oublie pas de bien briefer Lassiter sur tous ces points lors de notre rendez-vous de jeudi prochain.

— Ça marche.

Je me levai de ma chaise, prête à partir.

— Au fait, dit Adler en retournant vers son bureau. Sache que je suis parfaitement conscient du travail colossal que tu fournis sur ce dossier. Et que nous apprécions au plus haut point ton investissement et l’excellence dont tu fais preuve.

— Merci, Marty.

Manœuvre typique des associés des cabinets d’avocats. Ces gens-là avaient l’art de féliciter un collaborateur au moment exact où il avait besoin de l’entendre, afin de lui donner envie de rester. À leurs yeux, nous n’étions pas des collègues ; nous étions plus proches des animaux de compagnie.

Sitôt revenue à mon bureau, je parcourus les documents pour examiner les notes qu’Adler y avait laissées. Mais il n’y avait pas de commentaires à proprement parler. Il avait juste changé deux virgules en points-virgules et mis une majuscule à un mot. Là où j’avais utilisé le terme « profits nets », il avait barré le mot « profits » pour le remplacer de son écriture exubérante par celui de « gains ».

Je poussai un soupir en lâchant la liasse de documents sur mon bureau. Un vieux souvenir me revint soudain en mémoire, de l’époque où j’étais stagiaire pour l’été, quand Tyler et moi avions été dépêchés à l’imprimerie. Alors que nous patientions dans le confortable salon en attendant que les exemplaires d’une offre d’achat en bonne et due forme sortent des presses, Tyler et moi regardions l’émission de Letterman sur l’écran plat géant de la pièce tout en nous régalant de crevettes, de pinces de crabe et d’ailerons de poulet marinés. C’était le petit avantage en nature qu’offrait le service pour rendre notre longue nuit d’attente plus supportable. Nous étions assis près de deux jeunes requins de chez Cravath, qui planchaient sur le texte d’un contrat d’acquisition. Soudain, l’un d’eux sursauta et donna une grande tape sur le bras de son collègue. « Hé ! Regarde cette virgule, ici, dit-il. Ça ne devrait pas plutôt être un point-virgule ? » « Mais oui, tu as raison ! Bravo, belle prise ! » Et les deux types d’échanger de grandes tapes dans la main triomphantes avant de se replonger dans leur document. Tyler m’avait regardée, les yeux écarquillés, et nous avions réprimé un fou rire. Pendant des semaines après cela, il suffisait que je dise « belle prise » à Tyler lorsque nous nous croisions pour que nous éclations de rire.

C’était moins drôle aujourd’hui. Ce soir-là, à l’imprimerie de la boîte, nous ignorions que bientôt, c’est nous qui nous retrouverions à la place de ces gars de chez Cravath dont nous nous étions moqués. Que ces minuscules ajustements entre virgules et points-virgules seraient bientôt le genre de choses qui comptaient à nos yeux.

— Alors, on fait encore des heures sup ?

Je levai les yeux et vis Ricardo qui effectuait une de ses rondes nocturnes et passait la tête par la porte de mon bureau. Je lui adressai un petit sourire sans joie.

— Tu sais ce que c’est, Ric.

Il s’arrêta un instant, avisant ma mine défaite.

— Oui, je crois… Je te vois tout le temps ici, en ce moment.

Il secoua la tête avec une petite moue.

— J’espère au moins que ça en vaut la peine.

Son talkie-walkie émit un grésillement.

— Il faut que je file, reprit Ricardo avant de me faire un grand signe avec son bras. Rentre donc chez toi, jeune femme. C’est vendredi soir.

Mon regard s’attarda quelques instants sur l’espace qu’il venait de quitter ; puis, je pris mon téléphone et appelai Justin. Pas de réponse. Évidemment, pensai-je, passablement irritée. Il ne serait pas étonnant que ce môme soit parti sans me le dire pour profiter de son week-end. Justin Keating ne risquait guère de se faire remonter les bretelles, du moment qu’Adler n’y voyait pas d’inconvénient. J’attendis tout de même le bip sur sa ligne.

— Justin, c’est Ingrid. Je viens d’avoir le go de Marty, donc je fais deux ou trois petits changements et on pourra envoyer tout ça. Tu veux bien passer à mon bureau dès que tu auras ce message ? Merci.

Je cherchai Jack Hanover dans l’annuaire intranet du cabinet et cliquai sur sa fiche. Au-dessus d’un nez aquilin, des yeux bleu acier me fixaient maintenant, avec bref topo de son parcours dans la firme et ses coordonnées téléphoniques. La photo devait avoir été prise il y a trente ans. L’homme paraissait avoir moins de cinquante ans.

Jack Hanover était l’unique grand-père survivant de la firme, un pionnier du contentieux d’entreprise qui avait autrefois été l’un des avocats les plus influents de la ville. À presque quatre-vingts ans désormais, l’homme avait encore le bras long dans le milieu judiciaire. Il avait conservé une place d’honneur au sein du Comité de direction et un bureau dans la firme, où il passait trois jours par semaine à lire le New York Law Journal, répondre à sa correspondance professionnelle et rédiger des articles d’opinion pour le Times. On ne pouvait pas faire plus vieille école que lui. La rumeur prétendait que Jack Hanover gardait toujours des cigares et une bonne bouteille de scotch dans le bas de son bureau, et qu’il en offrait volontiers sur les heures de travail.

Je regardai l’heure une nouvelle fois. 17 h 45. Doutant que Jack Hanover fût encore là, je composai tout de même son numéro. Sa secrétaire décrocha immédiatement.

— Bureau de M. Hanover, bonsoir.

— Bonsoir, c’est Ingrid Yung. Euh, est-ce que…

J’hésitai. Jack Hanover était une figure tellement légendaire qu’il me paraissait totalement déplacé de l’appeler par son prénom. Seulement, nous étions tous censés nous plier à la tradition qui régnait au cabinet, selon laquelle tout le monde était sur un pied d’égalité et devait donc appeler les autres par son prénom, comme si nous formions une grande famille, heureuse et épanouie. Pourtant, j’étais toujours choquée en voyant Hunter ou Murph appeler Jack Hanover par ce seul prénom. Aujourd’hui encore, alors que j’étais sur le point de devenir associée du cabinet, je trouvais gênant de l’appeler autrement que M. Hanover – ce qui témoignait bien du fossé qui, à mes yeux, nous séparait encore.

— Est-ce que Jack est disponible ? me forçai-je à dire. Marty Adler m’a conseillé de le consulter pour lui poser une petite question, s’il en a le temps.

— Conservez, je vais voir.

Une seconde plus tard, elle me reprit en ligne :

— C’est bon, M. Hanover peut vous voir maintenant. Son bureau se trouve au trente-neuvième étage, premier espace à l’angle après l’accueil.

Le temps que je sorte de l’ascenseur, franchisse les portes de verre et trouve le domaine vitré de Jack Hanover, sa secrétaire s’était déjà volatilisée pour rentrer chez elle. Mais la porte du bureau du vénérable ancêtre était entrouverte sur un rai de lumière – il m’attendait.

Je lissai mes cheveux et ma jupe dans une ultime tentative de me rassurer, puis frappai doucement à sa porte.

— Entrez, répondit une voix caverneuse.

Je poussai la porte.

Éclairée par une unique lampe verte posée sur une crédence, la pièce était plongée dans une certaine obscurité. Je fis une entrée un peu timide. Jack Hanover était assis derrière un bureau ancien en noyer aux pieds sculptés en forme de griffes. Et qui y avait-il juste devant lui, assis chacun dans un somptueux fauteuil club en cuir ? Hunter et Justin Keating. Qui avaient tous deux l’air aussi surpris de me voir que je l’étais moi-même.

Les trois hommes avaient en main un verre de cristal taillé contenant un fond de liquide ambré.

Le fameux scotch de Jack Hanover. Cette partie-là de la rumeur était donc vraie.

— Bonjour, bonjour, fit Hanover de sa grosse voix plutôt sympathique en me faisant signe d’approcher. Tu avais une petite question pour moi, c’est ça ?

Je savais qu’il ne connaissait pas mon nom, mais au moins semblait-il savoir que j’étais une collaboratrice.

Je me sentis tout à coup complètement paumée. Par trop consciente de ma mine de déterrée et de mon allure négligée, j’ouvris la bouche pour parler, mais aucun son n’en sortit, et je restai plantée là, pétrifiée. Me contentant de dévisager un à un Jack Hanover, Justin Keating et Hunter.

Justin s’était redressé brusquement à mon arrivée. Même lui semblait se rendre compte qu’il y avait quelque chose de légèrement inconvenant – presque déplacé – dans cette situation.

Hunter, pour sa part, n’avait l’air nullement surpris. J’avais une furieuse envie de lui arracher le masque de complaisance et de fatuité qu’il s’était collé sur le visage.

— Ne te gêne pas pour mes amis ici présents, lança Hanover d’un ton chaleureux avec un geste en direction de ses amis. On prend juste des nouvelles. Le père de Hunter et moi nous connaissons depuis des lustres. Même chose pour celui du Justin, bien entendu.

Bien entendu.

J’acquiesçai, ne sachant trop que dire. Ni même si l’on attendait de moi la moindre réponse. Jack Hanover se montrait aimable. À ses yeux, il devait être parfaitement normal que nous nous retrouvions tous ici, dans cette configuration précise.

Avisant la décontraction du vieil homme, Justin se radossa dans son fauteuil. Peut-être même fit-il exprès de boire une gorgée de scotch avec une légère ostentation – mais peut-être pas. Me tournant le dos, il fit semblant d’observer attentivement la collection de récompenses et de photos encadrées sur les murs et les étagères de la pièce, mais je vis une rougeur éloquente se répandre jusque dans sa nuque.

Bien. Ç’aurait été le comble s’il n’avait pas été au moins mal à l’aise.

Je me penchai maladroitement au-dessus du bureau de Hanover pour lui montrer le contrat d’acquisition, et lui désignai la clause qui me posait question.

Le vieil homme se carra dans son fauteuil, croisa les mains derrière sa tête et commença à me faire un cours sur les profondeurs de la décision Gilder et son impact potentiel sur la Cour de chancellerie du Delaware. J’étais mortifiée. Humiliée. Je ne comprenais pas un traître mot de ce qu’il disait.

J’avais l’impression d’être une enfant débarquant au milieu d’un dîner d’adultes.

Et je restai là, telle une pauvre bonniche faisant le piquet devant Jack Hanover et sa cour royale. Avec ma colère qui montait, montait. Et menaçait d’exploser.

Justin me regardait maintenant sans détour. Son expression n’était ni moqueuse ni empreinte de pitié, juste attentive. Il semblait guetter ma réaction. Justin Keating, le jeune assistant juridique qui était censé m’aider sur ce contrat de première importance, était là, en train de tailler une bavette et siroter un verre de scotch avec le patriarche de la boîte alors que moi, je courais dans tous les sens et à tous les étages tel un poulet sans tête.

Je me sentais humiliée, en sueur, débraillée et hirsute. Une véritable catastrophe sur pattes. Et sur quel public venais-je de tomber pour assister à cette catastrophe ! Penchée comme je l’étais à côté du fauteuil de Jack, espérant ne pas trop empester des aisselles, que mes cheveux n’étaient pas un total désastre et que mon mascara ne me coulait pas jusqu’en bas des joues, je sentais le regard scrutateur de Justin sur moi et en conçus un regain de haine contre lui.

Lorsque Jack Hanover acheva enfin son laïus sur la valeur de la jurisprudence de Gilder, je rassemblai les feuilles de mon contrat sans le regarder, ni lui ni les autres. J’avais les joues en feu et sentais de petits picotements derrière mes yeux.

— Merci d’avoir pris ce temps pour me conseiller, Jack, dis-je d’une voix affreusement ténue et tremblante avant de me précipiter hors de la pièce.

Dès que j’eus retrouvé la sécurité de mon bureau, porte close, je m’effondrai dans mon fauteuil, fermai les yeux et me mis à pleurer sans bruit. J’entendis des avocats et des secrétaires se dire au revoir et se souhaiter bon week-end. Puis, ce fut le silence. Au bout d’un moment me parvint le bruit des femmes de ménage progressant dans le couloir, en même temps que le rugissement de leurs aspirateurs.

Et si l’on reprenait notre conversation sous un autre angle, Ingrid ? Pour quelle raison avez-vous voulu devenir avocate, à l’origine ?

J’approchai de la fenêtre et contemplai le ciel du soir. Les lumières s’allumaient peu à peu sur Madison Avenue. Longtemps, j’admirai la ligne d’horizon de mon cher Manhattan, avec ses silhouettes découpées désormais si familières que j’aurais pu dessiner tout cela de tête. Je me rappelai le fameux soir de mon enfance où mes parents m’avaient emmenée à ce dîner dans l’appartement de M. Giles sur la 5 e Avenue, avec cette vue imprenable que je voulais faire mienne aussi, un jour.

C’était pour cette raison que j’avais voulu rester chez Parsons Valentine pendant toutes ces années, la raison pour laquelle il était maintenant absolument crucial pour moi que je devienne associée du cabinet. C’est à ce moment-là seulement que seraient amorties toutes les humiliations et exclusions que j’avais pu subir au cours ma vie. Il fallait que j’y arrive. Plus que tout au monde, je voulais définitivement me débarrasser du doute que je n’étais pas estimée, même si la valeur de mon travail était déjà largement reconnue.

Parce que, si je me sentais globalement appréciée chez Parsons Valentine, je ne m’y sentais pas pleinement respectée pour autant.

Et puis, le fait que je devienne la première femme de couleur à devenir associée du prestigieux cabinet d’avocats Parsons Valentine & Hunt LLP serait une bonne chose pour tout le monde sur le long terme. N’est-ce pas ? Parfois, à un plan supérieur, il nous incombe de faire certaines choses non parce que nous le voulons, mais parce que nous faisons partie des rares qui le peuvent.

Et parce que je faisais justement partie des rares qui le pouvaient, j’avais depuis longtemps décidé que je devais le faire.

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