Plan de carrière
Chapitre 13
Le cocktail débutait à 18 heures, le dîner à 19. Le repas organisé par le comité Diversité n’aurait pas pu avoir lieu à un moment moins adéquat. SunCorp et Binney étaient censés signer dans quelques jours seulement, et nous étions encore loin du consensus sur plusieurs points. Mais Marty Adler m’avait déjà fait comprendre que ma participation à l’événement de ce soir n’était pas négociable. Pas plus que ne l’était la tenue de soirée.
J’avais opté pour l’une de mes robes du soir essayées et approuvées en milieu professionnel – noire à paillettes avec des bretelles ultra-fines, afin que personne ne puisse me reprocher de ne pas avoir une tenue de fête, mais complétée d’une étole assortie qui y ajoutait une pudeur appropriée à un événement de travail. Je fermai la porte de mon bureau pour me changer, préférant éviter de croiser quelqu’un dans les toilettes. Harold Rubinstein avait envoyé un e-mail aux membres de la délégation du cabinet – Marty Adler, Tim Hollister, les autres associés du comité Diversité, le Dr Rossi et moi – pour nous dire de nous retrouver à l’accueil du trentième étage à 17 h 45.
À 17 h 40 précises, je passai la tête par la porte de mon bureau et scrutai les alentours. Margo et les autres secrétaires de son pôle étaient déjà parties. Tout était calme.
Il avait beau ne pas être rare de voir un avocat courir dans les couloirs de la firme en smoking, en retard à une réception chez un client ou à quelque remise de prix, c’est un peu mal à l’aise que je pris ma pochette ornée de perles et me faufilai dans le couloir. Je marchai aussi vite et discrètement que possible en direction des escaliers de service afin d’éviter les ascenseurs, très fréquentés à cette heure de la journée.
À l’angle où se trouvaient les toilettes des hommes, je tombai nez à nez avec Murph.
— Oh, oh ! fit-il en riant et en reprenant ses distances.
Il était craquant à sa manière décontractée, comme d’habitude. Il avait légèrement desserré le nœud de sa cravate, déboutonné son col, et ses manches étaient relevées, révélant ses avant-bras musclés et bronzés.
— Bonsoir, belle inconnue, susurra-t-il tout bas.
Murph me regarda de haut en bas avec admiration.
— Pourquoi cette tenue ?
Il prit ma main, passa son autre bras autour de ma taille et me fit tourner doucement devant lui en une sorte de mambo dénaturé. Je suivis le mouvement en riant avec lui, tout en gardant un œil sur les environs au cas où quelqu’un passerait par là.
Il émit un sifflement lorsque notre petite danse cessa.
— Eh bien, dis donc. Quelle classe ! Tu as un rencard ? Est-ce que je devrais être jaloux ?
— Malheureusement, non. Je dois aller à la soirée Diversité ce soir, tu te rappelles ? J’ai déjà hâte que ce soit fini.
— Quelle soirée Diversité ?
— Tu sais bien, ce truc de réseautage organisé au Rainbow Room. Marty Adler m’a pratiquement collé un flingue contre la tempe pour que j’y aille.
Une expression perplexe se lut sur le visage de Murph.
— Non, ça ne me dit rien, Yung. C’est quoi, cette histoire de réseautage au Rainbow Room ?
— Arrête, Murph, dis-je en lui décochant une petite tape sur le bras, tout en commençant à me sentir un peu agacée. Je sais que je t’en ai parlé.
Pourquoi faisait-il semblant de ne pas le savoir ?
Les invitations avaient été envoyées quelques semaines auparavant aux clients du cabinet, à quelques étudiants triés sur le volet et à des personnalités politiques et universitaires de la ville et de la côte Est. J’essayai de me remémorer la rhétorique d’entreprise qu’ils avaient employée à cette occasion.
— La firme appelle ça « Célébrer la diversité dans la profession : faire tomber les barrières, construire des ponts », dis-je avec un ton faussement enjoué. Voilà ce qui va se passer : on va tous boire du vin blanc, manger des crevettes, les associés vont se pavaner au Rainbow Room, serrer des mains, donner des tapes dans le dos, prononcer un ou deux discours sur « la valorisation de la diversité » et « les richesses de la différence », et nous suggérer d’être tous amis. Après ça, tout le monde rentrera chez soi avec son sac de petits cadeaux de la boîte et oubliera ces belles promesses jusqu’à l’année prochaine. Tu connais la chanson.
— Aaah, d’accord. Si je comprends bien, c’est encore une conséquence de l’histoire du « Paradis des associés », dit Murph, qui ne souriait plus. On parle toujours de ça.
Il croisa les bras sur sa poitrine.
— Alors, qui est-ce qui sera là, ce soir ? demanda-t-il en me regardant attentivement.
Le ressentiment m’envahit brusquement. Cet événement n’était pourtant pas mon idée, mais je me sentis sur la défensive alors que rien ne le justifiait. Je détestais ce jeu, mais pas les joueurs. Je n’avais pas créé ce monde ; j’essayais juste d’en respecter les règles.
— Eh bien, du côté de chez nous, je pense qu’il y aura Adler, Rubinstein et Hollister, peut-être un ou deux autres, ainsi que Pam Karnow, Sid Cantrell, probablement Mitch Lawrence du Contentieux, et pour la Fiscalité…
— Adler ? Rubinstein ? Cantrell ? Jolie brochette de poids lourds, dis donc, remarqua-t-il.
Il arqua un sourcil et inclina la tête sur le côté.
— Et belle occasion pour toi de soigner tes relations, ajouta-t-il d’un ton cassant.
J’eus un mouvement de recul comme s’il m’avait frappée. C’était du grand n’importe quoi. Surtout venant de Murph. Depuis combien de temps déjà organisait-il ses petites soirées arrosées avec les grands associés de la boîte ?
— Tu sais quoi, Murph ? J’imagine que ce ne sera pas mieux que lorsque « tu soignes tes relations » en allant boire des bières avec Marty Adler après chaque match de softball. À moins que ce ne soit plus proche des fois où Jack Hanover t’invite au Century Club, tous les ans, pour regarder le direct par satellite du match Amherst/Williams ? Oui, ce serait peut-être plutôt ça.
Il me dévisagea, sidéré.
— Oui, je suis au courant de ça, aboyai-je. Bon, je suis en retard. Il faut que je file, dis-je en commençant à m’éloigner.
— Hop hop hop, attends un peu, lança-t-il cependant que ses mains se posaient sur mes épaules dénudées avec une poigne étonnamment ferme. Ne sois pas fâchée, Yung, me dit-il d’un air contrit en me souriant, et je vis dans ses yeux que le Murph que j’aimais était de retour. Je ne voulais vraiment pas en faire tout un plat… Je voulais juste savoir où tu allais, toute belle, comme ça. Rien de plus. Alors excuse-moi, sincèrement. Peu de personnes ont été invitées à cet événement, tu sais.
— Évidemment qu’ils n’ont pas invité grand monde, répliquai-je en me dégageant de son étreinte. Sinon, ça casserait l’illusion d’être élu, pas vrai ? Bon, maintenant il faut que j’y aille, désolée.
Je partis à grands pas dans le couloir en me demandant comment tout cela avait pu devenir si compliqué, d’un seul coup.
Arrivée au palier entre le vingt-neuvième et le trentième étage, je m’arrêtai et m’efforçai d’arborer le sourire de circonstance avant de rejoindre l’accueil.
Marty Adler, Harold Rubinstein et moi montâmes dans la même voiture pour nous rendre au Rainbow Room. Il y avait de la place pour une personne de plus, mais cela aurait impliqué que celle-ci prenne place à l’avant, à côté du chauffeur. Donc, non. Le cabinet appela cinq voitures pour transporter quatorze personnes jusqu’au Rockefeller Center, à sept blocs de nos bureaux.
Rubinstein demanda à notre chauffeur de nous déposer sur la 5e Avenue, et c’est à pied que nous parcourûmes le reste du chemin jusqu’à l’entrée du 30 Rock. Comme à l’accoutumée, je devais faire deux ou trois pas quand Adler et Rubinstein n’en faisaient qu’un, tout cela perchée sur des talons de dix centimètres en slalomant à la manière d’une ivrogne pour éviter les fentes de ces maudits trottoirs, et en bavardant gaiement au sujet de la crèche qui venait d’accepter leurs petits-enfants, de la dernière acquisition dans l’équipe des Yankees, et que disait-on de ce nouveau bar à huîtres sur Union Square, et – ah, oui – comment avançait le contrat SunCorp ?
— J’ai parlé à Ted Lassiter il y a deux jours, déclara Adler. Il me dit être très impressionné par ton boulot et par la façon dont tu as su tenir les délais, avec toutes ces contraintes. Très impressionné, répéta-t-il, tout sourire.
Je jetai un regard vers Harold Rubinstein. Le même grand sourire lui fendait le visage.
— Continue comme ça, Ingrid, dit-il. On est très conscients de tes efforts.
Tu devrais voir ça, Murph.
Nous nous arrêtâmes devant l’entrée de la 49e Rue.
— Après toi.
Adler s’effaça pour me laisser emprunter les portes tournantes et nous pénétrâmes dans le hall aux marbres rutilants. Une file d’attente s’était déjà formée devant les ascenseurs. Des hommes grisonnants et distingués en smoking escortaient des femmes bien conservées en élégantes robes du soir, quelques-uns tenant en main les invitations bleu et argent estampillées du logo de la firme.
— Arthur ! Je suis content que tu aies pu venir, dit Adler à un homme très séduisant aux tempes poivre et sel et au menton très affirmé. Où est Elizabeth ? Ne me dis pas qu’elle ne pouvait pas venir ce soir.
Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent, et Adler et le dénommé Arthur entrèrent dans la cabine. J’allais suivre le mouvement quand Harold Rubinstein posa une main sur mon coude, m’invitant discrètement à attendre le prochain ascenseur. Ce que nous fîmes.
Les portes s’ouvrirent enfin sur le soixante-cinquième étage, déversant la foule des invités dans la zone d’accueil du club-restaurant.
Harold Rubinstein alla directement tapoter l’épaule d’un homme plus âgé à l’air débonnaire.
— George. Il me semblait bien que c’était vous.
Il sourit et tendit la main à son interlocuteur.
— Harold Rubinstein. C’est Rick Fallon qui nous a présentés.
— Oh, mais oui, bien sûr, répondit George.
— C’est drôle, je me disais justement qu’il fallait que je prenne des nouvelles de Rick, enchaîna Rubinstein. Comment vont les affaires chez Time Warner, en ce moment ? Je crois avoir lu la semaine dernière que vous comptiez…
Les deux hommes partirent devant moi en discutant, à mon grand soulagement. Je détestais les flagorneries propres à ce genre d’événements.
Rubinstein semblait avoir oublié ma présence, ce qui m’allait très bien.
Sans me presser, mais en prenant soin d’élargir la distance me séparant de Rubinstein, j’entrai dans la salle Rainbow and Stars, où un somptueux buffet de cocktails et de canapés avait été dressé. Des employés du cabinet étaient assis à une longue table où ils accueillaient les invités et vérifiaient sur une liste les noms des amis et clients importants de la firme. Grâce en soit rendue à nos robes de soirée et smokings, on nous avait cette fois épargné les sempiternels colliers avec badges en plastique indiquant notre nom, qu’il fallait habituellement se mettre autour du cou. Ce soir, nous étions censés être des adultes chics venus festoyer et s’amuser de leur plein gré.
— Coucou, lançai-je à Anne Trask, qui était assise à l’extrémité de la table de la réception.
— Ah, salut, Ingrid. Viens voir, une minute, me dit-elle en me faisant signe d’approcher.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Elle tourna la tête vers une enfilade de sacs cadeaux bleu nuit affichant le logo et le nom de la firme, dont dépassait du papier de soie argenté.
— N’oublie pas de prendre un de ces sacs quand tu passeras là. Franchement, ça vaut le coup.
— Laisse-moi deviner, dis-je. Une polaire Parsons Valentine et un mug « On aime la diversité » !
Elle rit à ma plaisanterie.
— Cette fois, c’est du lourd : deux billets pour aller voir un match des Knicks, un bon d’achat Apple Store, une semaine gratuite à l’Equinox, un massage chez Bliss, et un rouge à lèvres Bobbi Brown.
— Ouah. Bien joué !
— Merci.
Je balayai du regard la salle qui commençait à se remplir.
— Bon, je crois que je vais aller essayer de m’intégrer à tout ce beau monde, moi.
— Oui, file donc, dit-elle en me chassant d’un geste de la main. Réseautage, réseautage, à fond ! C’est pour ça que tu es là.
Un serveur s’arrêta devant moi avec un plateau bien garni.
— Un canapé, mademoiselle ?
La sueur mouillait déjà sa chemise, alors que la soirée ne faisait que commencer. Je compatis pour lui.
— Merci, répondis-je en souriant.
Je choisis quelques canapés aux crevettes et poivrons grillés et acceptai la serviette qu’il me proposait, puis je me rendis à l’autre bout de la salle pour contempler la vue sur la ville et Central Park. J’avais envie de retarder autant que possible le moment des salutations et autres politesses d’usage. Si je pouvais perdre le maximum de temps avant le dîner assis, ce serait déjà un réel soulagement.
Ce genre de cocktails professionnels représentaient pour moi une véritable torture, pour deux raisons : j’étais une jeune femme célibataire, et j’étais petite. J’avais horreur d’essayer de m’immiscer dans une conversation déjà entamée entre un PDG de trente ans mon aîné, sa femme d’à peu près le même âge que moi, et quelque abruti de cadre aux dents longues essayant de se mettre dans les petits papiers du PDG. Ajoutez à cela le fait que, même avec mes dix centimètres de talons, mes yeux demeuraient au niveau des aisselles de la plupart des hommes, si bien qu’ils devaient tous se pencher pour entendre ce que je disais. Beaucoup ne prenaient pas cette peine, ou bien, le cas échéant, c’était pour sonder mes formes sous ma robe ou découvrir si j’avais ou non la bague au doigt.
C’était un perpétuel défi pour les jeunes femmes non mariées que de signifier clairement leurs intentions lors de ces soirées. Je me souvenais d’un séminaire pour les avocats spécialisés en fusions-acquisitions auquel j’avais assisté dans un hôtel de Tampa, où j’avais passé quarante minutes dans la salle de réception bondée, un verre d’eau gazeuse à la main, à parler des pratiques de défense des cols blancs du cabinet au directeur juridique d’une société de courtage en valeurs mobilières. Il en était à son troisième gin tonic mais me posait un tas de questions pertinentes et buvait littéralement mes paroles. Je commençais déjà à imaginer le coup d’éclat que cela me vaudrait au bureau, lorsque j’annoncerais aux associés que je venais de dégoter un nouveau client. Tout s’était passé de manière très fluide jusqu’à la fin de notre discussion, quand il m’avait glissé une carte de visite avec le numéro de sa chambre d’hôtel griffonné au verso.
J’étais encore plantée devant les fenêtres de la salle Rainbow and Stars, tournant le dos à la réception pour contempler la vue, en bas – avec ses petits taxis jaunes pareils à des briques de Lego et le matelas verdoyant de la cime des arbres de Central Park –, quand j’entendis une voix masculine derrière moi.
— Ingrid ? Ingrid Yung ?
J’exhalai un soupir discret avant de me retourner, me préparant à afficher un sourire de circonstance et à faire la conversation à quelque client dont je me souvenais à peine. Je faillis rire de soulagement en reconnaissant mon interlocuteur.
— Marcus !
— Ça alors ! Comment vas-tu ?
Marcus Reese, un camarade de l’école de droit, se pencha vers moi, et j’écartai mon toast à moitié grignoté pour lui donner une accolade un peu maladroite.
— Bien, bien. Et toi, qu’est-ce que tu deviens ? demandai-je. Tu es entré chez White and Case, c’est bien ça ?
— Oui, mais j’ai quitté le milieu du droit il y a deux ans. Je travaille à MTV, maintenant.
— Ah, oui ? Ça doit être super, non ?
Il eut une petite moue dubitative.
— Oh, ce n’est ni mieux ni pire que les cabinets d’avocats, juste différent. De la politique avant tout, comme d’habitude… Tu vois ce que je veux dire.
J’acquiesçai.
Drôle et populaire, Marcus Reese était une sorte de star dans notre promo de la Columbia Law School. Il avait été footballeur dans l’équipe des Michigan avant de s’orienter vers le droit, puis il était devenu rédacteur en chef de la Law Review et avait été président de l’African American Law Student Association pendant deux ans. Apprécié de tous, parfait diplomate au sourire radieux et au rire facile, Marcus était lui aussi un enfant chéri des minorités – et un des chouchous de l’administration de l’école de droit. Cet homme était à cent pour cent présentable. Marcus Reese et moi avions ceci en commun.
J’avais toujours perçu une certaine humilité chez lui. En dépit de sa popularité, jamais il n’avait joué les fanfarons. Nombre de nos anciens camarades de droit auraient imprimé et distribué des flyers pour annoncer qu’ils avaient décroché un poste fixe à MTV. Souvent, quand je tombais sur l’un d’eux dans la rue ou dans le métro, ils se répandaient en commentaires enthousiastes sur la vie formidable qui était la leur depuis que nous avions obtenu notre diplôme. Cela pouvait durer si longtemps qu’on avait l’impression qu’ils tentaient davantage de se convaincre eux-mêmes que de m’impressionner. J’appréciais donc beaucoup l’honnêteté avec laquelle Marcus m’avait lâché son petit « de la politique avant tout, comme d’habitude ». C’était rafraîchissant.
— Mais, et toi, alors ? Je suppose que tu te débrouilles très bien chez Parsons, dit-il avec un signe de tête en direction de l’immense écran plat accroché à un mur où l’on pouvait lire « PARSONS VALENTINE & HUNT LLP VOUS SOUHAITE LA BIENVENUE ». Je veux dire, je suis sûr que tous les collaborateurs du cabinet n’ont pas été invités à porter le drapeau ce soir, je me trompe ?
Je le fixai avec un regard complice.
— C’est sûr. Tu n’es pas au courant, Marcus ? Ils ont jugé que c’était moi, l’avocate la plus pointue de notre génération. C’est évidemment la seule et unique raison pour laquelle ils m’ont demandé de venir ce soir.
Nous partîmes tous deux à rire, et Marcus fit un geste vers sa veste de smoking.
— Et moi, je suis bien content que mon chef ne m’ait pas demandé de mettre un boubou.
Trois notes suaves retentirent soudain.
« Mesdames et messieurs, votre attention, s’il vous plaît, annonça une voix entre les notes de carillon. Si vous voulez bien vous rendre du côté des tables pour vous installer, le repas va bientôt commencer. Merci. »
Lentement, une bonne moitié des invités se dirigea vers la salle à manger tandis que l’autre picorait les derniers canapés, terminait une conversation en cours ou se précipitait vers le bar pour prendre un dernier cocktail avant le dîner.
— Bon, fit Marcus en déposant sa coupe de champagne sur un plateau, eh bien, je vais essayer de trouver la table Viacom. Ça m’a fait bien plaisir de te revoir, Ingrid. Tu as une carte sur toi ?
— On se fait radier du barreau si on vient à une soirée comme celle-là sans en avoir, non ? répondis-je en souriant.
J’ouvris ma pochette et lui tendis une carte de visite. J’en avais un petit paquet dans tous mes sacs à main. Marcus y jeta un rapide coup d’œil.
— Super. Je t’appelle au bureau ou je t’envoie un e-mail très vite pour qu’on se fasse un déjeuner ensemble. D’accord ?
— Avec grand plaisir.
Je lui adressai un petit signe de la main avant qu’il ne disparaisse parmi la foule. En regardant s’éloigner son élégante silhouette, je me demandai depuis quand Marcus Reese et moi étions devenus des gens qui ne se retrouvaient plus simplement pour déjeuner ensemble, mais pour se faire un déjeuner.
Dans cette ville, et particulièrement dans ma branche, on lançait à tout-va des propositions de déjeuner, qui se matérialisaient rarement. Aussi sûr que je m’appelais Ingrid, j’avais la certitude que Marcus ne téléphonerait pas de sitôt à mon bureau pour me proposer de manger ensemble un midi. Non parce que nous ne nous appréciions pas sincèrement, ou qu’il se fût senti forcé de lancer une telle invitation. Simplement, il n’en aurait pas le temps, et moi non plus.
Dans un soupir, je m’éloignai des fenêtres et suivis le mouvement en direction de la grande salle à manger. C’est parti, pensai-je en jetant un regard circulaire autour de moi. Je consultai ma montre une nouvelle fois. Où diable était Tyler ?
Je m’arrêtai à l’entrée de la salle.
Le Rainbow Room me coupait toujours le souffle. Les New-Yorkais étaient censés être passés maîtres dans l’art de ne pas paraître impressionnés par grand-chose, mais là, les expressions d’émerveillement mal maîtrisées ne dupaient personne. Je remarquai quantité de regards furtifs vers les superbes chandeliers et les magnifiques compositions florales au centre des tables, la précieuse vaisselle de cristal et de porcelaine, le spectaculaire lustre à pampilles accroché au plafond, et, bien sûr, vers cette vue imprenable sur la ville.
Les tables rondes occupaient l’espace servant habituellement de piste de danse au centre de la pièce. À l’avant, on avait installé une estrade et une longue table VIP sous un gigantesque écran qui, pour l’heure, affichait un simple fond bleu avec le nom et le logo de la firme.
De petites pancartes en noir et blanc avec les noms des invités avaient été placées au centre de chaque table. Citigroup, MetLife, Time Warner, American Express, General Electric, JPMorgan Chase, Google, etc. J’avais repéré Marcus Reese à l’autre bout de la salle avec un groupe d’hommes blancs plus âgés qui riaient et parlaient fort, et finirent par tirer leurs chaises pour prendre place autour de la table Viacom. Marcus faisait une tête de plus que la plupart de ses collègues. Voilà un détail qui doit aider, songeai-je avec un brin d’envie.
Je savais que Parsons Valentine avait réservé une table entière pour ses employés. Mais Marty Adler et Harold Rubinstein, en tant qu’associés du comité Diversité et co-présidents du comité d’organisation de cet événement, devraient s’asseoir à des places d’honneur autour de la longue table sur l’estrade. Ce qui m’allait très bien.
Je trouvai enfin la table qui nous était réservée, dans un emplacement bien visible mais pudiquement décentré et à trois rangs de l’estrade. J’étais la première arrivée. Je m’assis, et regrettai immédiatement de l’avoir fait ; la plupart des invités étaient encore debout, à discuter çà et là. Tant pis, il était maintenant trop tard pour que je me lève – si quelqu’un me voyait faire, je passerais pour une bécasse indécise. Non, mieux valait rester assise. Je sortis mon BlackBerry et fis semblant d’être absorbée par mes e-mails.
Une fois écoulé tout le temps crédible qu’une personne normale pouvait passer à lire ses messages, aucun autre convive ne s’était approché de ma table. Baissant les yeux, j’observai les délicats amuse-gueule disposés dans l’assiette devant moi, et entrepris ensuite d’examiner le menu au somptueux papier ivoire posé avec art près de mes verres.
Parsons Valentine & Hunt LLP
est heureux de vous présenter
Le Rainbow Room
« Célébrer la diversité dans la profession :
faire tomber les barrières, construire des ponts »
***
Tarte aux tomates rouges et jaunes et fromage de chèvre
sublimée d’un filet de vinaigrette au parmesan
Saumon de l’Atlantique farci aux épinards, haricots blancs et pignons
Pommes de terre rôties
Gâteau au chocolat noir et à la truffe
***
Eh bien, le repas, au moins, était diversifié. Je jetai un nouveau coup d’œil à ma montre, puis dans la salle. Toujours pas de Tyler en vue, constatai-je, contrariée, avant de me rappeler avec irritation que Murph était jaloux de ça – du prétendu honneur d’être exhibée ici comme une pin-up de la diversité.
— Salut, Ingrid, dit enfin une voix.
Je levai la tête. Tim Hollister venait de prendre la chaise à côté de la mienne. Je fus soulagée de ne plus être seule – et encore plus soulagée d’être assise à côté de lui.
— Alors, comment va notre arme secrète de l’équipe de softball ?
Je ris à sa plaisanterie.
— Ça va, merci, Tim.
— Tout se passe toujours bien avec SunCorp, d’après ce que je sais.
— Jusqu’ici, oui, confirmai-je.
— Tant mieux.
Il me sourit, et je me dis qu’en fin de compte, les femmes intelligentes n’avaient pas à en débattre : Tim Hollister était beau, point final.
— Bonsoir, tout le monde, lança une autre voix familière derrière nous.
Tim et moi nous retournâmes et vîmes le Dr Rossi. Il était différent ce soir, tout élégant dans son beau costume et avec sa barbe fraîchement taillée.
Il échangea une poignée de main avec Tim, puis se tourna vers moi, hocha la tête et m’adressa un subtil clin d’œil. Cela me prit totalement au dépourvu. Le geste me paraissait tellement intime et bizarrement complice que j’en restai sans voix. Ne te laisse pas déstabiliser, pensai-je. J’ai dit que je l’aiderais, et je l’ai fait. Mais pas question de faire comme si tout cela était mon moment de gloire. Et je serai bien contente dès que cette soirée sera finie.
— Il y a plein de places, installez-vous, proposa Tim.
Le Dr Rossi secoua la tête.
— Merci, mais Marty et Harold ont voulu que je me joigne à eux, là-haut, dit-il avec un signe de tête vers la table VIP sur l’estrade.
Ouf !
— Pas de souci, dis-je gaiement. À tout à l’heure, alors.
— À plus tard, oui. Passez une bonne soirée, répondit le consultant avant de gagner l’estrade.
Adler et Rubinstein prenaient place sur scène. Je vis Adler feuilleter quelques pages de notes, ajuster le nœud de sa cravate, consulter sa montre. Il regarda alors sur le côté de l’estrade et fit un signe de la tête à quelqu’un en coulisses.
Apparut alors une femme aux cheveux blond polaire, à la bouche rouge vif et vêtue d’un tailleur noir de soirée ; elle prit un micro qu’elle tapota deux fois – il fonctionnait.
— Bonsoir à tous.
Sa voix claire résonna par-dessus le brouhaha sourd de la foule.
— Si vous voulez bien rejoindre vos places sans trop tarder, nous aimerions lancer les festivités de la soirée.
L’annonce provoqua une dernière vague de bavardages, faux baisers, invitations à déjeuner ou prendre un verre, échanges de cartes de visite, cliquetis de verres abandonnés à la hâte et crissements de pieds de chaises sur le sol cependant que cette assemblée de sommités new-yorkaises – politiciens et professeurs, procureurs et juges, PDG, DG, directeurs financiers – prenait enfin les places qui leur étaient réservées et commençait tout de suite à chercher le vin autour d’eux.
Je posai ma minuscule pochette en perles sur la chaise voisine de la mienne, la réservant pour Tyler, s’il daignait un jour se montrer.
Deux autres personnes arrivèrent à notre table et prirent place de chaque côté de Tim Hollister – Pamela Karnow et Sid Cantrell. Je n’avais pas revu Pam depuis la journée de sortie, et n’avais jamais parlé à Sid Cantrell jusqu’alors. Celui-ci était un puissant associé du Contentieux, brillant orateur lors des procès, bourreau de travail et grande gueule. Il avait un jour provoqué un petit scandale en forçant un pauvre collaborateur à rester au bureau la moitié de la nuit pour rédiger un mémo comparant les qualités et défauts respectifs des huit restaurants livrant des pizzas dans le quartier, assorti de commentaires et notes de bas de page. Le tristement célèbre « Mémo pizza » avait, sans surprise, été transmis aux associés, collaborateurs et assistants juridiques de tous les gros cabinets d’avocats du pays.
Pamela Karnow me regarda et me sourit.
— Bonsoir… Ingrid, c’est bien ça ? Nous nous sommes vues à la sortie annuelle.
Elle me serra la main, et je sentis la fierté me gonfler la poitrine. Le fait que Pamela Karnow savait qui j’étais ne pouvait que flatter mon ego. La firme était tellement grande que la plupart des associés ne prenaient pas la peine de connaître les noms des collaborateurs extérieurs à leur service. À quoi bon ? La plupart étaient partis avant leur troisième année dans les lieux.
Cette fois, je pouvais être sûre qu’on parlait de moi en haut lieu. Je souris et avalai une petite gorgée d’eau.
Sid Cantrell se pencha pour me serrer la main à son tour.
— Enchanté. Mildred, c’est ça ?
— Ingrid, rectifiai-je.
Ainsi allaient les choses avec l’ego – un pas en avant, deux en arrière.
— Et, tu travailles au… au service de la Propriété intellectuelle, si je ne m’abuse ?
— Non, je suis aux Fusions-acquisitions, répondis-je.
C’est Ellen Chu qui travaillait à la Propriété intellectuelle, eus-je envie de lui dire.
— Ah, fit-il. Très bien. Et, tu es en… quoi, troisième, quatrième année ?
— Eh bien, en fait, cela fait déjà huit ans que j’ai intégré la firme.
Il opina, nullement embarrassé par son erreur.
Un serveur en costume noir et blanc approcha de notre table avec une bouteille de cabernet sauvignon débouchée enveloppée d’une serviette blanche, et emplit adroitement tous nos verres de vin.
Après un nouveau bruit strident issu du micro, chacun dirigea son attention vers la scène. Adler était sur l’estrade, la main sur le micro.
Je tournai légèrement ma chaise pour mieux voir, heurtant sans le faire exprès celle demeurée libre à côté de moi. Ma pochette en perles et satin glissa par terre et, comme je me penchais pour la ramasser, je sentis une main me tapoter doucement l’épaule.
— Cette chaise est-elle libre, ma chère ? demanda Jack Hanover dans un chuchotement, en me désignant la place que je réservais pour Tyler.
— Euh, oui, bien sûr… Elle est libre.
Je me retins de justesse de dire « monsieur ».
Je me demandai si Jack Hanover se rappelait seulement de moi après mon passage catastrophique dans son bureau, et s’il avait la moindre idée de l’humiliation et du mal que m’avait occasionné ce bref moment, de ce que cela m’avait coûté.
— Merci, mon petit, dit-il en se laissant tomber sur la chaise au moment exact où Adler commençait à parler.
— Mesdames et messieurs, bonsoir à tous, lança un Marty Adler rayonnant.
Les dernières voix se turent et tous les yeux se braquèrent vers la scène. En même temps, de manière presque imperceptible, lente et progressive, l’éclairage de la salle déclina peu à peu, cependant qu’Adler se retrouvait sous les feux des projecteurs de la scène. Cela lui conférait un air vieux et rabougri qui me rappela encore Le Magicien d’Oz – cette fois, l’homme derrière le rideau.
— Au nom de tous les employés et associés de chez Parsons Valentine and Hunt, je vous souhaite la bienvenue à ce qui promet d’être une magnifique soirée, déclara-t-il fièrement.
Il balaya toute l’assemblée du regard avec un sourire radieux et confiant, et je m’étonnai une fois de plus de sa capacité à avoir l’air gentil et arrogant simultanément.
— Nous sommes très honorés de vous avoir tous ici, ce soir, pour notre dîner d’inauguration des Initiatives diversité, ce qui deviendra, nous l’espérons, une tradition annuelle, continua-t-il. Je tiens à ce que vous sachiez que mes collègues du comité Diversité et inclusion et moi avons longuement réfléchi à la façon dont nous allions appeler l’événement de ce soir.
Là, il fronça les sourcils et afficha une petite moue pour illustrer la longue et difficile réflexion à laquelle ils s’étaient livrés.
— Finalement, nous avons trouvé que la formule « Célébrer la diversité dans la profession » était la plus simple et la plus juste.
Il marqua une pause pour laisser infuser son propos.
Je jetai un regard circulaire sur l’assemblée. Elle était très majoritairement blanche, pour un hommage à la diversité.
— Alors, certains d’entre vous me diront peut-être, pourquoi le mot « célébrer » ? N’avons-nous pas encore beaucoup de chemin à parcourir avant d’atteindre une véritable égalité sur notre lieu de travail ? N’y a-t-il pas encore beaucoup de travail à faire en la matière ?
De l’autre côté de la table, Pam Karnow inclina la tête, pensive, semblant réfléchir aux réponses à ces questions théoriques. Sid Cantrell déchiquetait en mille morceaux une serviette en papier tandis que Jack Hanover avait les yeux fermés, les bras croisés sur sa poitrine.
— La réponse à ces deux questions cruciales est un énorme oui, nous informa Adler. Cela dit, chez Parsons Valentine, nous avons la farouche conviction qu’il est important de nous réjouir de toutes les avancées que nous avons déjà pu accomplir jusqu’ici, et de toutes les barrières administratives et culturelles que nous avons déjà fait tomber, dans ce combat, dans notre combat commun pour aller vers l’égalité professionnelle entre tous les hommes et toutes les femmes, quelle que soit leur race, leur couleur de peau ou leur orientation sexuelle.
Tonnerre d’applaudissements dans la salle. J’entendis même quelques sifflets et cris enthousiastes s’élever dans la foule. Ici, ce soir, Marty Adler était une rock star.
Je me retins de rire. Il y allait un peu fort dans les bonnes intentions et dans l’autocongratulation, tout de même. Nous n’étions quand même pas en train de marcher sur Washington, ou de refuser de céder notre place assise dans le bus. Nous étions au Rainbow Room, un des plus beaux restaurants de Manhattan, à manger des tartes à la tomate et au fromage de chèvre sublimées d’un filet de vinaigrette au parmesan, bon Dieu. Nous étions, quasi littéralement, assis au sommet du monde.
Je jetai un œil à mon BlackBerry et découvris un nouveau message dans ma boîte de réception, de « Reese Marcus A. ». Je me retournai furtivement en direction de la table Viacom. Marcus me regardait avec un petit sourire en coin. Je baissai les yeux et lus son message :
« J’ai fait un rêve !!! »
J’éclatai de rire – pas trop fort, et brièvement, mais tout de même. Sid Cantrell me coula un regard noir en biais.
Je ravalai mon sourire et glissai mon téléphone sur mes cuisses, sous la table.
Sommes-nous enfin libres ? répondis-je.
Quelques instants plus tard, je vis Marcus rire à sa table, avant de s’empresser d’effacer mon message, rempocher son BlackBerry et se concentrer à nouveau sur la scène, l’air on ne peut plus sérieux et impassible. Ah, il était fort, ce Marcus. Très fort.
Suivant son exemple, je me retournai sagement vers la scène en adoptant une mine contemplative. Il n’y avait rien de tel que ce genre d’événements d’entreprises où l’on se félicitait de tout ce que l’on faisait pour me donner l’impression d’avoir capitulé. D’être un pion consentant. Tyler avait eu raison de ne pas venir. Je le savais, maintenant.
— Alors, ce soir, reprit Adler d’une voix tonitruante, nous allons mettre à l’honneur celles et ceux qui sont à la tête de ce mouvement. Mesdames et messieurs, nous sommes honorés d’avoir avec nous notre principal intervenant, le professeur Charlton James Randall de la Harvard Law School, qui sera précédé du Dr Marilyn DuBois, de la Fondation pour la
protection juridique et éducative de la NAACP1. Il me tarde de les entendre tous deux. En attendant, mangez, buvez, et passez une bonne soirée !
Comme par enchantement, une escouade de serveurs surgit soudain de nulle part pour nous servir du saumon et du vin.
À notre table, la conversation était clairement restreinte par la présence de Jack Hanover. De longues minutes s’écoulèrent au seul son des couteaux et fourchettes cliquetant délicatement dans les assiettes, ou du bruit de carillon d’un verre d’eau entrechoquant un verre de vin comme nous buvions discrètement. Tim Hollister et Pam Karnow, tous deux fraîchement nommés associés, paraissaient particulièrement soucieux de ne rien dire de fâcheux devant Hanover. La politique du léchage de bottes avait donc toujours cours une fois qu’on était associé. Tim et Pam avaient beau l’appeler Jack, on sentait bien que la syllabe était hésitante quand ils la prononçaient, comme s’ils n’étaient pas tout à fait sûrs de leur légitimité à l’employer.
Jack Hanover, quant à lui, ne paraissait nullement gêné de mastiquer tranquillement, sans rien dire, en compagnie de son saumon. La seule fois où il lança une conversation fut lorsqu’il brandit son verre de vin vide en cherchant un serveur du regard, tout en murmurant :
— Eh bien, où sont ces petits jeunes quand on a besoin d’eux ?
À l’avant de la salle, le professeur Randall se leva et se dirigea vers l’estrade. Je n’avais jamais vu le vénéré Charlton James Randall en personne avant ce jour, mais, naturellement, je savais qui il était. Nous le savions tous. En école de droit, on m’avait confié son ouvrage de référence sur le droit constitutionnel et j’avais effectué une première révision de son article publié dans la Columbia Law Review. Cet Afro-Américain d’une soixantaine d’années était un homme de grande taille, à petites lunettes et à l’allure très digne ; il sortit une feuille de papier de la poche de sa veste et la déplia devant lui.
— Merci, Marty, de m’avoir invité à m’exprimer lors de cette fabuleuse soirée. Pour commencer, je voudrais féliciter Parsons Valentine & Hunt de prendre un tel rôle de leadership pour la cause de la diversité et de l’inclusion dans le monde de l’entreprise. Applaudissons bien fort nos généreux hôtes !
L’assemblée s’exécuta, entre cris enthousiastes et applaudissements. Le professeur Randall but une gorgée d’eau et continua :
— En une telle occasion, et en aussi bonne compagnie, il peut être difficile d’imaginer qu’il y a une cinquantaine d’années seulement, le juge en chef Earl Warren a rendu la célèbre décision unanime proclamant que la ségrégation raciale est intrinsèquement inconstitutionnelle, et qu’il n’y a que quarante ans que Thurgood Marshall est devenu le premier Afro-Américain à siéger à la Cour suprême des États-Unis…
Jack Hanover écoutait distraitement, trop occupé qu’il était à engouffrer de grosses bouchées de gâteau au chocolat et à la truffe. Un gâteau noir et blanc aurait été plus approprié, songeai-je en souriant de ma petite blague. Vingt minutes plus tard, le professeur Randall remballait ses notes sous un tonnerre d’applaudissements. Je commençais à avoir mal aux mains à force d’applaudir, et mal aux joues à force d’arborer un sourire forcé. Réprimant un bâillement, je jetai un œil à mon BlackBerry : 22 heures passées. Les serveurs avaient cessé de nous resservir du vin depuis un moment déjà. Ils terminaient maintenant leurs rondes avec le thé et le café.
Adler, sourire jusqu’aux oreilles et frappant toujours dans ses mains, monta sur scène, où il donna une bourrade amicale dans le dos du professeur.
— Merci infiniment pour ces paroles si inspirantes. Et maintenant, mesdames et messieurs, j’aimerais ajouter quelques mots en guise de conclusion.
On entendit un soupir collégial s’élever du public tandis que chacun se mettait à gigoter avec impatience sur sa chaise, prêt à partir, les sacs à main déjà posés sur les genoux des femmes, les programmes écornés et abandonnés dans les assiettes à dessert. Le temps de cerveau disponible pour « célébrer la diversité » était apparemment de trois heures maximum.
Adler s’éclaircit la voix.
— De la part de tous mes associés de chez Parsons Valentine & Hunt, permettez-moi de vous dire à quel point nous sommes heureux de vous avoir à nos côtés pour cette soirée. En choisissant d’y assister, nous envoyons un message au monde, un message clair et puissant, selon lequel nous ne pouvons pas… que dis-je, nous ne tolérerons pas que quiconque soit exclu des salles d’audience, des différentes chambres, des salles de conseil et autres lieux saints du droit et de l’entreprise sur le sol des États-Unis. Ce soir, nous devons reconnaître cette vérité : que toutes nos institutions ne peuvent qu’être enrichies par l’inclusion de femmes et d’hommes de couleur. La diversité raciale et de genre n’est pas une simple tendance, ni une injonction du politiquement correct. C’est l’un de nos plus puissants atouts. Et je vais vous confier un petit secret : c’est même le seul moyen de rester compétitifs sur le marché dynamique et mondial du XXIe siècle.
J’avais la bouche sèche et un début de migraine. Je remarquai une petite perle noire qui se détachait de ma pochette et tirai dessus machinalement.
— Chez Parsons Valentine, nous avons conscience de cette vérité depuis des années, et elle se confirme dans tout ce que nous entreprenons – cela va de l’aide que nous apportons aux communautés dans le besoin qui le méritent en intervenant bénévolement à leurs côtés, à nos efforts de recrutement et d’embauche, en passant par le développement, la promotion et le mentorat de nos avocats au parcours non conventionnel, à chaque stade de leur carrière.
Cessant de tripoter la perle fugueuse, je jetai un œil à mon BlackBerry et y vis trois nouveaux messages, cependant qu’Adler poursuivait :
— Je suis notamment extrêmement fier que nous ayons ce soir avec vous un des meilleurs exemples de ces efforts – le produit vraiment exceptionnel de tous ces programmes de recrutement, de mentorat et de rétention des bons éléments –, j’ai nommé Ingrid Yung, l’une de nos jeunes avocates les plus prometteuses du service Fusions-acquisitions. Ingrid, tu veux bien te lever, s’il te plaît ?
Je relevai la tête vers la scène. Mon téléphone tomba à terre. Non. Il n’a pas dit ça ? Je rêve ?
— Allez, Ingrid, ne sois pas timide ! lança Adler dans le micro.
Tous les yeux étaient rivés sur moi. Et Marty Adler de pousser le public à applaudir tout en arborant un sourire béat dans ma direction. Sid Cantrell et Jack Hanover me dévisageaient en frappant dans leurs mains. Pam Karnow et Tim Hollister, eux, se contentaient de me regarder, sidérés.
— C’est pour toi, mon petit. Lève-toi, m’intima Jack Hanover dans un chuchotement.
Je vis le regard implorant de Tim, qui secouait subtilement la tête pour que je ne le fasse pas, cependant que ses lèvres articulaient le mot « non ».
Et le plus fou, dans l’histoire, c’est que j’obtempérai. Je n’arrivais pas à croire que je faisais cela, mais je me levai bientôt, les jambes tremblantes, en souriant timidement à l’assemblée. Je crois même que, dans mon égarement, je fis une sorte de petite révérence. Cela ne dut pas prendre plus de quelques secondes, mais cette brève mise en lumière me sembla durer une éternité. Ce moment fut clairement le plus long de toute ma vie. Mais pourquoi diable m’étais-je soumise de la sorte ? J’étais visiblement incapable de dire non. Je me souciais davantage de plaire aux autres qu’à moi-même.
Lorsque je me rassis enfin, je me sentais chancelante. J’arrivais à peine à voir devant moi.
Visage en feu, j’éprouvais une honte profonde, incandescente, teintée d’un amer regret. Regret d’avoir été aussi bête. De m’être fait berner et, pis encore, d’avoir laissé cela se produire. J’avais vu le coup venir, et j’avais tendu le bâton pour me faire battre. Après tout, ils ne faisaient que ce qui leur venait spontanément – c’était à moi seule de me protéger et d’assurer mes arrières. Mais j’avais échoué lamentablement. Comme une imbécile.
Mon regard se tourna vers la scène, où paradait encore Adler, et je fus prise d’une rage monstrueuse, d’une haine si forte qu’elle m’effraya.
Continuant de sourire à la foule, il assena sa conclusion :
— Ensemble, nous pouvons changer les choses et rebattre les cartes. Ensemble, nous pouvons vraiment gagner !
Une dernière salve d’applaudissements vint couronner la fin de son discours. Je constatai cependant que seule une moitié de la salle faisait maintenant preuve d’enthousiasme. J’avisai alors Marcus Reese, toujours assis parmi ses collègues de Viacom. Il n’applaudissait pas. Il avait l’air affligé. Triste. Il compatissait.
J’étais humiliée.
Je restai à ma place une ou deux minutes, plus ou moins en état de choc. Aux autres tables, les convives avaient détalé sitôt qu’Adler avait quitté la scène. Tim Hollister restait assis, l’air grave. Il me regarda en haussant les sourcils. Ça va ? Je me contentai de faire non de la tête. Je ne me sentais pas encore capable de parler à qui que ce soit.
À côté de moi, même Jack Hanover avait légèrement pivoté sur sa chaise et me regardait fixement. On aurait dit qu’il me voyait pour la première fois de sa vie. Ce qui était peut-être vrai, en fin de compte.
La salle se vidait rapidement, retrouvant peu à peu le silence, et je restai assise, encore étourdie de honte et de rage. J’avais la vue brouillée. J’aurais voulu pouvoir creuser un trou sous la table et y disparaître. Au moment où je levai les yeux vers la scène, je croisai le regard de Marty Adler, fier comme un coq, qui me sourit avec un hochement de tête en levant les deux pouces devant lui.
Ce fut le déclic.
Je me levai brusquement, attrapai ma pochette et partis en trombe en direction de la sortie. Tandis que je jouais des coudes entre les convives sur le départ, plusieurs invités de marque à la tête chenue me reconnurent et m’adressèrent un salut discret assorti d’un sourire paternaliste. Tiens, c’est la petite avocate issue des minorités dont ils ont parlé tout à l’heure, disait ce sourire. Ce qu’elle est mignonne !
Je ne rendis aucun de ces sourires. Impossible. Serrant ma pochette contre moi, je filai sans m’arrêter vers les ascenseurs. Le temps que je patiente là, je sentis la gêne me déserter peu à peu pour laisser toute la place à la fureur – une fureur pure et noire. Elle avait commencé sous forme d’un petit nœud dur quelque part dans mon ventre, et grossissait maintenant à vue d’œil, menaçant de déborder.
À l’instant où tout le monde avançait et où je m’apprêtais moi-même à suivre le mouvement pour entrer dans une cabine d’ascenseur, une main se posa sur mon coude. C’était Adler. Il me tenait par le bras, un immense sourire sur les lèvres.
— Alors, qu’est-ce que tu en penses ? La fin valait le coup, non ?
Ce que j’en pense ? Mon Dieu, il était vraiment stupide à ce point-là ? Je dégageai mon bras de son étreinte. Adler parut décontenancé.
— Quelque chose ne va pas ?
— Non, tout va bien. Mais je dois vraiment y aller. Tout de suite.
— Non, non, reste, je veux te présenter à des gens qui…
— Je ne crois pas, non, aboyai-je. Je pense m’être assez donnée en spectacle pour ce soir, Marty.
Il y eut un silence de quelques instants, pendant lequel mes mots planèrent dans l’espace entre nous. Puis Marty Adler étrécit les yeux.
— Je te demande pardon ?
— Je dois y aller. Maintenant. À cette seconde précise, insistai-je.
Adler baissa d’un ton.
— Ingrid, que se passe-t-il ? Y a-t-il quelque chose que je devrais savoir ?
En d’autres circonstances, son absolue imbécillité aurait été risible. Mais pas en cet instant.
Mes mains tremblaient. J’eus vaguement conscience de l’éclat d’un flash tandis que le photographe de la soirée immortalisait ce moment entre Adler et moi.
Adler posa de nouveau une main sur mon bras, comme pour me rassurer ; mais sa voix n’avait rien de rassurant lorsqu’il chuchota à mon oreille :
— Écoute, Ingrid, je ne sais pas ce qui nous vaut cette petite crise, mais j’espère vraiment que tu auras repris tes esprits lors de la réunion de jeudi avec SunCorp. C’est un énorme enjeu pour nous, et je ne peux pas me permettre, ou plutôt, je ne permettrai pas que mon meilleur joueur saborde la partie à cause de je ne sais quel délire ou sensiblerie. Alors quel que soit ton problème personnel – parce que de toute évidence, il y en a un –, règle-le. Mais sache que je t’attends au meilleur de ta forme jeudi. Il faudra que tu sois à cent dix pour cent lors de cette réunion. Me suis-je bien fait comprendre ?
— Oh oui, tu t’es parfaitement fait comprendre.
Je tournai les talons pour m’en aller avant de me retourner.
— Mais dis-moi, Marty, quand est-ce que tu m’as déjà vue autrement qu’à cent dix pour cent ?
Il me jeta un regard furibond et ouvrit la bouche pour répondre.
Sans lui laisser le temps de le faire, je fis volte-face et me fondis dans la vague de toutes ces personnes si élégantes qui montaient à bord de l’ascenseur.
En rentrant chez moi, la première chose que je vis fut la lumière clignotante sur la crédence de l’entrée. Ma mère. Je savais que ce serait elle.
— Ingrid-ah.
Sa voix familière emplit l’espace de mon appartement sombre et vide, et les larmes me montèrent aux yeux.
— Il est plus de 22 h 30, dit-elle avant d’exhaler un petit soupir. Tu es encore au bureau… Mais, avec papa, on voulait te demander si tu viens ou pas au mariage de Jenny Chang. Tatie Chang a vraiment besoin de savoir, elle dit que la salle compte toutes les têtes ! Alors appelle-nous pour nous dire. Au revoir. Bisous. Maman.
Pour je ne sais quelle raison, ma mère terminait toujours ses messages vocaux comme elle le ferait dans une lettre. « Bisous. Maman », disait-elle systématiquement pour conclure ses appels.
J’avais une terrible envie d’entendre sa voix. J’aurais voulu qu’elle me rassure, qu’elle me dise que tout allait bien se passer. Que tout cela en valait la peine. Je regardai la pendule : il était déjà plus de 23 heures. Trop tard.
Personne n’a d’ordres à donner à ma petite Ingrid, avait un jour déclaré ma mère.
Oh, mais ils le font, pourtant, aurais-je voulu lui dire.
Et ils ne s’en privent pas.
1. National Association for the Advancement of Colored People : Association nationale pour la promotion des gens de couleur. (NdT)
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