Plan de carrière
Chapitre 23
Lundi matin. Je payai le chauffeur de taxi, le remerciai, puis, sur un coup de tête, lui laissai un énorme pourboire – désormais bien au-dessus de mes moyens.
— Oh, merci, dit-il en pivotant sur son siège pour me regarder.
— Souhaitez-moi bonne chance, vous voulez bien ?
— Je ne sais pas pourquoi, mais bonne chance à vous, mademoiselle !
Je sortis sur le trottoir. Le taxi redémarra et se fondit bientôt dans la circulation de Madison Avenue. Je le regardai s’éloigner pendant un moment. Plus moyen de faire machine arrière, maintenant.
Je fouillai dans mon sac et en sortis mes grandes lunettes de soleil à la Audrey Hepburn, dont j’imaginais toujours qu’elles me conféraient une certaine aura de mystère. Je levai alors les yeux vers le gratte-ciel de cinquante étages si familier, avec son drapeau flottant au-dessus de l’entrée, sa statue en bronze sur le parvis, son toit-terrasse au sommet, le bleu du ciel et quelques filaments de nuages formant un cadre parfait à cette vue sur la tour étincelante. J’étais nerveuse, naturellement, mais je me sentais également mieux que je ne l’avais été depuis des semaines. C’était formidable de porter à nouveau des escarpins, d’entendre leur claquement sur le pavé, et d’avoir un endroit où me rendre. Je portais mon tailleur de crêpe noir préféré avec un chemisier en georgette classique, des boucles d’oreilles en diamant et des escarpins en crocodile dignes d’une vraie dame. Quant à la jupe crayon de mon tailleur, je l’assumais fièrement.
Je me dressai de toute ma hauteur – c’est-à-dire, de tout mon mètre soixante –, pris quelques respirations profondes, et pénétrai dans l’immeuble. Un court instant, j’eus l’impression que je pourrais à nouveau me fondre dans la foule des petits soldats tirés à quatre épingles de chez Parsons Valentine, qui franchissaient chaque jour ces portes de verre tournantes.
Mais il s’était passé bien trop de choses pour cela.
Je traversai le hall au sol de marbre, comme je l’avais fait mille fois lors de matins semblables à celui-ci, passant devant les murs aux imposantes boiseries et l’exposition d’art savamment éclairée du moment – ce mois-ci, une collection de photos de Walker Evans, période de la Grande Dépression, prêtées par le Whitney –, et m’approchai du comptoir de l’accueil derrière lequel s’étalait en grosses lettres d’or le nom de la firme.
Ricardo était de service.
Il sourit en me voyant, mais son sourire s’effaça comme il se rappelait la dernière fois qu’il m’avait vue, escortée jusqu’à l’extérieur par un agent en uniforme. Ricardo jeta un regard circulaire autour de lui avant de me dire tout bas :
— Ingrid. Je suis content de te voir.
— Moi aussi, Ric. Comment vas-tu ?
— Bien, bien, dit-il en regardant encore autour de lui. Mais la question est surtout : toi, comment vas-tu ?
— Eh bien, contre toute attente, je vais bien.
— Ah, ça c’est une bonne nouvelle. Alors, qu’est-ce qui t’amène ici ?
Je levai les yeux vers la grosse pendule accrochée au mur de la réception. Il était presque 10 h 45. À cette heure-ci, tout le monde devait déjà vaquer à ses occupations dans son bureau. Pour l’instant, Ricardo et moi étions seuls.
— J’ai un gros service à te demander, Ric. Je voudrais que tu me laisses passer pour que je puisse monter voir Marty Adler.
Il hésita. Puis fouilla dans un tiroir devant lui et glissa discrètement une carte magnétique bleue plastifiée sur le comptoir entre nous.
— Si quelqu’un te pose une question, tu diras que quelqu’un a dû la laisser tomber du côté des ascenseurs, OK ?
— Ça marche, dis-je en lui souriant. Merci infiniment, Ric. Je savais que je pouvais compter sur toi.
Je me rendis aux ascenseurs les plus en retrait et appuyai sur le bouton du trente-septième étage. L’ascension fut rapide et douce, et j’appréciai même étrangement le son feutré de la cabine s’élevant dans les airs, qui eut sur moi un effet apaisant.
Un ding ! retentissant me ramena bientôt à la réalité. Arrivée à l’étage d’Adler, je sortis de la cabine.
Par chance, personne ne passait par là en cet instant. Je fonçai en direction des portes de verre, insérai la carte dans le boîtier, et entrai comme la petite lumière passait au vert. Pourvu qu’Adler se trouve dans son bureau ! Telles que je m’étais figuré les choses, je disposerais de quatre ou cinq secondes pour le convaincre de m’écouter avant qu’il n’appelle la sécurité.
Une montée d’adrénaline m’envahit tandis que je m’engageais dans le couloir. À l’angle, je tombai soudain nez à nez avec Sharon, la secrétaire d’Adler, qui renversa le gobelet de café fumant qu’elle avait à la main, en répandant partout sur la moquette. Elle jura entre ses dents avant de me dévisager.
— Qu’est-ce que vous faites ici ? me jeta-t-elle d’une voix de mégère. Je vais être obligée d’appeler le PC sécurité…
— C’est ça ! lançai-je en poursuivant mon chemin vers le bureau d’Adler, où j’entrai sans frapper.
Il était seul, assis à son bureau avec sa boisson chaude de chez Starbucks, son Wall Street Journal et son muffin aux myrtilles. La vive lumière matinale se déversait à flots derrière lui, illuminant sa tête et ses épaules, presque à la manière d’un halo.
— Ingrid, dit-il en se levant d’un bond.
— Marty, avant de dire quoi que ce soit, s’il te plaît, écoute-moi.
Il recula doucement, à petits pas prudents, les deux mains en l’air, comme si j’étais un bandit masqué brandissant une arme.
— Écoute, Marty, dis-je d’une voix forte et posée. C’est Murph qui a accédé au contrat SunCorp, la veille de notre réunion. Il l’a trafiqué délibérément afin de m’humilier face à toi et Lassiter. Et je peux te le prouver.
Adler avait reculé jusqu’aux baies vitrées contre lesquelles il se tenait maintenant, les deux mains agrippées à la rampe derrière lui. Et son expression était celle d’un homme profondément peiné.
Sharon passa la tête par la porte et me toisa.
— Désolée, monsieur Adler, je ne sais pas comment elle a réussi à entrer. J’appelle tout de suite la sécurité pour leur dire de…
— Attendez une minute, Sharon, dit Adler en levant une main, mais sans me quitter des yeux. Laissez-nous un peu de temps, je vous prie.
La secrétaire me jeta un dernier regard noir avant de se retirer en fermant la porte derrière elle.
Je pus enfin souffler.
— Merci, Marty.
Il secoua la tête avec vigueur.
— Ne me remercie pas, Ingrid. Bon, qu’est-ce que c’est que cette preuve dont tu me parles ? C’est une accusation extrêmement grave. J’ai du mal à croire que Jeff Murphy puisse faire une chose pareille.
J’exhumai de mon sac le journal du serveur et le lui tendis.
Adler me coula un regard suspicieux avant de chausser ses lunettes et de passer la page en revue. Il les retira bientôt en me rendant le document.
— Désolé, mais je ne vois pas comment je pourrais en conclure qu’un de nos avocats a accédé à un document avec la ferme intention de saboter l’une de nos affaires en cours avec un client. Il y a cent bonnes raisons pour lesquelles Murph aurait pu avoir besoin de consulter ce fichier.
Il croisa les bras sur sa poitrine en secouant lentement la tête.
— Tu voudrais me faire croire que Murph s’est donné tout ce mal pour te saboter ? Nous saboter ? Pourquoi donc aurait-il pris un risque aussi absurde ? Ça n’a aucun sens.
Il secoua de nouveau la tête, avec encore plus de conviction.
— Non, non, vraiment, je suis navré, Ingrid, mais je crois que nous en sommes déjà venus à la seule conclusion raisonnable qui s’imposait.
Ses propos me désarçonnèrent, et je dus prendre quelques instants pour savoir quoi lui répondre. Franchement, je m’attendais à ce qu’Adler m’accorde au moins le bénéfice du doute. Le fait qu’il ne me croie pas et qu’il ne veuille même pas entendre ce que j’avais à lui dire, après tout ce que j’avais fait pour lui et pour cette firme, m’était insupportable. Cela me faisait mal de me rendre compte, une fois encore, que la bonne volonté dont ces associés étaient capables à mon égard serait toujours inférieure à celle dont ils pourraient faire preuve à l’égard de Murph, de Hunter, ou d’autres types leur rappelant leurs fils, leurs frères ou eux-mêmes.
— Je ne pense pas utile d’appeler la sécurité si tu veux bien partir sans esclandre, Ingrid, mais il faut que tu t’en ailles maintenant. Tout de suite.
Une bouffée de rage monta en moi. Or, on est mille fois plus courageux quand on n’a plus rien à perdre.
— Non, lui opposai-je férocement. Je crois que tu ne comprends pas bien, Marty : je ne partirai pas d’ici avant que mon nom soit lavé.
Adler resta muet. Nous nous dévisageâmes fixement, telles deux statues.
— Si tu ne me crois pas, tu n’as qu’à appeler Justin Keating, il te le confirmera lui-même, dis-je enfin.
Cela parut retenir son attention. Il étrécit les yeux en me regardant.
— Le fils de Donald Keating ? Qu’est-ce que ce gamin a à voir dans cette histoire ?
— C’est lui qui a découvert le pot aux roses. C’est Justin qui me l’a dit.
— Oh, bon Dieu !
Adler poussa un lourd soupir. Il me tourna le dos pour regarder par la fenêtre et resta là de longs instants, à hocher la tête, tandis que je patientais, les bras croisés. Enfin, il revint vers son bureau et fit pivoter avec hargne son fauteuil en cuir vert. Un regard vers moi. Puis il appuya sur le bouton de son téléphone.
— Sharon, faites venir Justin Keating dans mon bureau. Oui, tout de suite.
Justin arriva sur-le-champ. Comme s’il avait attendu l’appel d’Adler.
Un quart d’heure plus tard, un Murph impeccablement coiffé et rasé passa la tête par la porte.
— Tu voulais me voir, Marty ?
— Oui, répondit Adler en se levant, la mine sombre. Entre, Jeffrey, je t’en prie.
Murph s’esclaffa en entendant prononcer son prénom.
— Oh, tu me donnes du Jeffrey aujourd’hui ! Personne ne m’a jamais appelé comme ça, sauf ma mère quand je jouais au ballon dans…
Il avança dans la pièce et se figea comme je me levais de la banquette du coin salon.
La tête qu’il fit n’avait pas de prix.
— Salut, Murph. Surpris de me voir ? lançai-je.
Il se ressaisit rapidement.
— Oh. Salut, Ingrid, dit-il d’un ton presque normal.
Son regard oscilla, incertain, entre Adler et moi puis Justin, qui croisa et décroisa les jambes sur son fauteuil, mal à l’aise.
— Qu’est-ce que tu fais ici ?
Adler soupira.
— Murph, je viens d’apprendre des révélations très surprenantes, et…
— Des révélations ? le coupa Murph avec un petit rire nerveux. De quoi s’agit-il ?
Adler s’éclaircit la voix.
— Eh bien, apparemment, dit-il, tu aurais ouvert et modifié le contrat SunCorp la veille au soir de notre rendez-vous avec le client. Ma question est donc la suivante : pourquoi cette connexion apparaît-elle dans le journal du serveur ?
— Je n’en ai aucune idée, déclara Murph.
Adler fit un geste en direction de la table basse.
Murph me jeta un furtif regard en biais, s’empara du document imprimé et arbora une expression de totale confusion.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? En quoi est-ce que ça me concerne ?
— Lis-le, ordonna Adler.
Le silence se fit cependant que Murph lisait le rapport informatique.
— Regarde bien la date et l’heure, Murph, dis-je. Tu as délibérément saboté le fichier SunCorp afin de me faire perdre la face devant Marty et le client. Et nous le savons tous, maintenant.
Il leva les yeux vers Adler, qui détourna le regard. Il partit alors dans un rire désespéré qui sonnait affreusement faux.
— Je ne sais pas ce que tu essaies de prouver, Ingrid, mais si tu insinues que j’aurais été capable de trafiquer volontairement un fichier, tu es encore plus folle et instable émotionnellement que nous le pensions tous !
Il tourna de nouveau les yeux vers Adler, espérant obtenir son soutien.
Mais c’est moi qu’Adler regarda. Il semblait me jauger, essayant de se forger une conviction. Murph profita de cet instant de doute pour s’en prendre encore à moi :
— Je ne comprends strictement rien à toute cette histoire, Ingrid, vitupéra-t-il en tendant vers moi le document imprimé.
Justin se racla la gorge et parla soudain d’une voix posée mais parfaitement claire :
— Je t’ai vu, Murph. Il était très tard, et je t’ai vu attendre qu’on ait fini de bosser, qu’on se déconnecte et qu’on s’en aille. C’est pour ça que j’ai pensé que ça pouvait être toi.
Adler regarda Justin avec la plus grande attention ; quelque chose parut se consolider dans son expression. Il se tourna ensuite vers Murph :
— Eh bien ?
La panique se lut un instant dans les yeux de l’accusé, mais il se ressaisit rapidement pour prendre un air outré. Il jura dans sa barbe, puis fit face à Adler qui se massait le front, comme terrassé par un mal de tête.
— Marty, écoute-moi, dit Murph d’une voix fébrile. Tu ne peux tout de même pas croire ça ? Ne me dis pas que tu fais plus confiance à ce… ce petit morveux, qui n’est là que depuis trois mois, qu’à moi ? Je te jure que je ne comprends rien à ce qu’il manigance.
Adler lâcha un nouveau soupir.
— Justin n’a aucune raison d’inventer tout cela.
Un rire caustique s’échappa de la gorge de Murph.
— Comment peux-tu le savoir ? siffla-t-il. Si ça se trouve, elle couche avec lui aussi, comme elle le fait avec la moitié de la firme !
Justin rougit violemment – de colère ou de gêne, je n’aurais su le dire.
— Ça suffit, maintenant ! gronda Adler.
J’étais tellement hors de moi que je tremblais de la tête aux pieds. Je n’arrivais pas à croire que Murph ait pu me duper à ce point. Et quand je disais « duper », c’était un euphémisme.
— Écoute… je t’ai vu, Murph, répéta Justin d’une voix plus forte et plus ferme.
Murph regarda Justin, décontenancé. Il ouvrit et referma la bouche tandis que sa lèvre inférieure commençait à trembloter.
— Murph, reprit Adler, je vais malheureusement devoir parler de cette histoire au Comité de direction. Tu le sais. Et tu sais également ce que cela signifie, n’est-ce pas ?
Les jeux étaient faits. J’avais visé juste : si Marty devait prendre parti pour Justin contre Murph, ce dernier n’avait pas une chance. Comme je n’avais eu aucune chance moi-même avec ma seule parole face à celle de Murph, et comme ni lui ni moi n’en avions face à Hunter. Dans la hiérarchie d’influence de Parsons Valentine, tout était relatif.
L’air attristé, Adler continua :
— Murph, je crois qu’il vaut mieux que tu prennes ta journée aujourd’hui, le temps que nous tirions tout cela au clair. Si tu pars tranquillement, tout de suite, sans faire de scène, je peux tout à fait m’abstenir d’appeler la sécurité.
— Ah, carrément, la sécurité ! explosa-t-il. Tu déconnes, j’espère ?
— Murph, je t’en prie, dit Adler. Essayons de nous comporter de manière juste et raisonnable. Ne rendons pas les choses plus compliquées qu’elles ne le sont déjà.
— Juste ?
Murph pivota sur ses talons et me montra du doigt.
— Juste ? Parce que tu crois peut-être que je n’ai rien vu de ce qui se tramait ? Tu crois que je ne savais pas que Hunter était favori, et qu’Ingrid arrivait derrière lui ?
Il eut un nouvel éclat de rire affreux, amer.
— C’est une femme, et issue des minorités, par-dessus le marché ! Je n’avais aucune chance. Et tu trouves que ça, c’est juste ?
— Bon, tu ne me laisses pas le choix, Murph, dit Adler en décrochant son téléphone. Allô ? Oui, j’ai besoin de deux agents de sécurité dans mon bureau, tout de suite, merci.
Murph se mit à arpenter la pièce en grommelant dans sa barbe tandis qu’Adler, Justin et moi le regardions. Sans bouger.
Brusquement, il se tourna vers moi et me fixa en secouant la tête avec un rictus où se mêlaient rage et mépris.
— Et toi, là, pour qui tu te prends ?
Je le regardai droit dans les yeux ; et me rendis compte, non sans une certaine tristesse, qu’il ne restait décidément rien en lui du Murph que je croyais connaître. Nous étions désormais deux étrangers.
— Je sais exactement qui je suis, déclarai-je avant d’ajouter, un ton plus bas : Tu devrais plutôt te soucier de ton propre cas.
Deux agents de sécurité pénétrèrent dans le bureau, et Adler leur adressa un signe de tête en direction de Murph.
— Merci à vous de raccompagner ce monsieur hors d’ici, je vous prie.
Murph me jeta un dernier regard assassin avant de repousser brutalement la main de l’agent qui essayait de le prendre par le bras.
— Je te promets que tu vas avoir mon avocat au cul, Marty, lança-t-il à Adler tandis que les deux agents l’entraînaient déjà hors du bureau.
Sitôt qu’il eut disparu, Adler alla refermer la porte. Il poussa un soupir et se tourna vers moi.
— Ingrid, dit-il d’un ton solennel.
Je me redressai et lui adressai mon sourire le plus magnanime en inspirant avec délectation. C’était le moment que j’avais tant attendu. J’étais prête à me montrer clémente, voire chevaleresque. J’allais accepter les excuses de la firme. Ç’allait être drôle de voir Adler s’aplatir un peu.
— Ingrid, répéta-t-il.
J’attendis.
— Je crois que le cabinet va avoir besoin de quelqu’un sans délai pour clore le dossier SunCorp, la finalisation de l’acquisition étant maintenant imminente. Naturellement, au vu des circonstances, je pense que nous pourrons rétablir immédiatement ton ancien statut de collaboratrice.
C’est tout ? Après tout ce qui s’était passé, il n’avait rien de plus à me dire ? Aucune excuse, pas de « Nous sommes désolés d’avoir douté de toi » ? Ni de « Nous espérons que tu accepteras de nous pardonner » ? Il ne comptait donc pas se mettre à genoux et s’aplatir un peu ?
Eh bien, une fois de plus, et pour la toute dernière fois, je les avais surestimés. Sauf qu’aujourd’hui, cela ne me dérangeait pas. Au contraire : cela allait me faciliter la tâche pour finir ma mission avec brio.
— Oh, merci, Marty, répondis-je avec un sourire mielleux.
Justin tourna vivement la tête et me regarda avec incrédulité.
— Mais, continuai-je, je pense qu’en fait, vous n’allez avoir besoin de personne pour finaliser le dossier SunCorp.
Adler eut un petit rire.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Bien sûr que si ! D’abord, il va falloir soumettre le dossier fissa à la loi Hart-Scott-Rodino, après quoi, quand on aura obtenu l’approbation de la Commission fédérale, on devra préparer la prochaine salve de…
— Il est effectivement grand temps que quelqu’un adresse le dossier pour examen par les autorités, approuvai-je avant de secouer la tête. Seulement, ce ne sera pas Parsons Valentine.
— Mais enfin, qu’est-ce que tu dis, Ingrid ?
Marty Adler retira de son nez ses petites lunettes rondes et me regarda avec irritation.
— Ce que je dis, répondis-je d’un ton parfaitement posé, c’est que, vraisemblablement, SunCorp a décidé de confier ses affaires à quelqu’un d’autre. Vois-tu, poursuivis-je en ouvrant mon sac et en lui passant la coupure du Wall Street Journal, Ted Lassiter a beaucoup apprécié que je l’informe des réformes potentielles du forage en mer qui vont être votées sous peu par les deux chambres du Congrès. Si le projet de loi est adopté, le plafond actuel des 75 millions de dollars de responsabilité en cas de marée noire disparaît. Les compagnies privées seront responsables de tout. Et tu sais ce que ça signifie, n’est-ce pas ?
Marty Adler continuait de me regarder, ébahi et furieux, en ouvrant et fermant la bouche sans qu’un son en sorte, tel un poisson ayant mordu à l’hameçon.
— Cela signifie que la clause MAC serait enclenchée. Ce qui aboutirait très probablement au paiement des frais de rupture. Et puisque ceux-ci ont été fixés à cinq pour cent du prix d’achat…
Adler leva les yeux au ciel, s’efforçant d’effectuer le calcul.
— … cela engendrerait une perte de pas moins de 49 millions de dollars pour pouvoir se retirer de l’affaire. Ted Lassiter s’est dit très reconnaissant de mes conseils à ce sujet. Et extrêmement surpris que son avocat principal ait négligé de lui en parler.
Adler commença à bafouiller.
— Quoi ? Tu nous as piqué SunCorp ? Quelle ingratitude, espèce de…
— Ingrate, moi ?
J’inclinai la tête et lui souris.
— Non, je préfère me dire que ce sera mon indemnité de rupture à moi, en quittant la firme. Parce que je ne reviendrai pas, Marty.
— Ne me fais pas rire, s’esclaffa Adler. Je vais te faire radier du barreau en deux temps trois mouvements. Aurais-tu oublié un petit détail appelé les règles de déontologie du métier ? Utiliser les informations confidentielles d’un client après avoir quitté son ancien cabinet d’avocats est…
— Parfaitement légal, terminai-je. Sans vouloir jouer les Perry Mason, Marty, permets-moi de te rappeler l’article 1.9(c)(1), qui stipule qu’un avocat ayant déjà représenté un client n’a pas le droit d’utiliser ensuite ses informations confidentielles au détriment de l’ancien client. Je pense que même toi, tu conviendras – et je sais que c’est l’avis de Ted Lassiter – qu’il était clairement à son avantage que je l’informe du risque potentiel de frais de rupture s’élevant à 49 millions de dollars. En outre, je n’ai même pas eu besoin d’utiliser d’informations confidentielles. Je sais que la presse écrite est censée être une espèce en voie de disparition, mais je ne crois pas qu’on puisse encore considérer un article du Wall Street Journal comme de l’information confidentielle.
Le visage d’Adler était écarlate. Il abattit un poing rageur sur son bureau tout en vitupérant de manière inintelligible avec force postillons. Puis il ferma les yeux une ou deux secondes. Lorsqu’il les rouvrit, ce fut pour parler d’une voix étranglée :
— Ingrid, ne… ne faisons pas de bêtise, tu veux ? Prenons quelques instants pour nous calmer. Je pense pouvoir parler au nom de tous les associés si je te dis que nous serions prêts à réexaminer sur-le-champ ta candidature au statut d’associée, au lieu de la remettre à plus tard. Reviens avec nous. Tu seras la première interlocutrice de SunCorp parmi nous, je te le promets. C’est toi qui récolteras tous les lauriers pour nous avoir permis de les garder comme clients.
— Comme c’est gentil de ta part, Marty.
Je pris mon sac à main et me dirigeai vers la porte.
— Mais je ne resterai pas dans cette firme, quand bien même vous me nommeriez grande associée.
En tournant le dos à Adler, je lançai un regard à Justin, lui exprimant un immense merci. Et c’est avec un grand sourire non dissimulé et plein d’admiration qu’il me suivit des yeux jusqu’à la porte.
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