Plan de carrière

Helen Wan · Chapitre 21 sur 28

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Plan de carrière

Chapitre 20

 

J’étais recroquevillée sur le canapé quand le téléphone sonna. Je me redressai à moitié, le regard flou. Je n’avais toujours pas envie de parler à qui que ce soit. Je laissai sonner jusqu’à ce que le répondeur se déclenche.

Bonjour, vous êtes bien chez Ingrid. Laissez-moi un message. Bip.

« Ingrid-ah », fit la voix enjouée de ma mère en mandarin. Cela me faisait du bien de l’entendre, et en même temps, j’eus un pincement au cœur en pensant que mes parents me manquaient, et qu’il allait m’être très douloureux de les décevoir. Ils avaient sacrifié tellement de choses en venant s’installer ici au terme de leurs études, des décennies plus tôt. Qu’éprouveraient-ils en apprenant que j’avais eu le rêve américain à portée de main, et que je l’avais laissé m’échapper ?

Je tendis l’oreille pour écouter le message de ma mère. Sa voix était plus plaintive et plus forte qu’elle ne l’aurait fait en m’appelant au bureau, mais demeurait un peu hésitante.

« Comme on n’a pas de nouvelles de toi depuis un moment, on voulait juste savoir si tu allais bien, papa et moi. Appelle-nous quand tu pourras. Je sais que tu as beaucoup de travail, comme toujours, et que tu dois être très occupée. Bisous, maman. »

Bip.

Il fallait que je leur dise.

Je repoussai le plaid, pris le téléphone et composai le numéro de mes parents. Mes mains tremblaient tellement que je dus m’y reprendre à deux fois.

Je ne savais pas comment j’allais leur annoncer la nouvelle, mais ils méritaient de connaître la vérité. Le coup allait être rude pour eux. Tant pis, il fallait que je me lance et que j’assume.

La sonnerie retentit trois fois avant que mon père décroche.

— Allô ? fit-il d’une voix guillerette qui m’occasionna un nouveau pincement au cœur.

— Salut, papa, dis-je aussi gaiement que possible.

— Ah, Ingrid !

Je l’entendis écarter le combiné de son oreille et crier à ma mère :

— Yan-Mei ! C’est Ingrid ! Viens vite ! Un instant, ma puce, maman arrive, on va mettre le haut-parleur…

— Non, papa, attends… En fait, je préfère que tu ne mettes pas le haut-parleur.

Il y eut un grand bruit, et mes deux parents se mirent à parler en même temps.

— Bonjour ! s’écria mon père.

— Coucou, Ingrid ! fit la voix joyeuse de ma mère. Quelle surprise ! Il n’est que 18 heures. Tu n’appelles jamais si tôt, d’habitude. Tu es partie du travail en avance ?

Oui, en quelque sorte, pensai-je avec un petit sourire triste.

— Eh bien, commençai-je, justement, je voulais vous parler de ça.

Et, sans avoir rien préparé ni réfléchi, je leur déballai alors toute mon histoire en un long monologue plus ou moins cohérent. Je leur parlai en mandarin, afin d’éviter toute incompréhension, pour leur raconter ce qui s’était passé dernièrement : Marty Adler, Ted Lassiter, l’horrible sketch de Hunter à la sortie, le comité Diversité, le Dr Rossi, Zhang Liu et la terrible réunion avec le client où tout était parti en vrille ; sur ma lancée, je leur parlai même de Murph.

Je leur décrivis enfin l’affreux entretien dans le bureau d’Adler et avouai que j’étais maintenant à la maison – depuis plusieurs jours, à vrai dire.

Je m’attendais à ce que ma mère fonde en larmes. Cela n’arriva pas. En fait, mon père et elle gardèrent le silence pendant un temps qui me parut très long. Lorsque ma mère parla enfin, elle s’exprima également en mandarin, d’un ton calme et pragmatique. Purement factuel, même. À mon grand étonnement, elle me fit penser à Rachel.

— Bon, eh bien, rentre chez nous et trouve-toi un travail ici, c’est tout ce qu’il y a à faire, dit-elle avec conviction avant que sa voix se radoucisse. Tu pourras peut-être parler à Cindy Bai ou Susan Wu… Si ça se trouve, elles connaissent un avocat dans le coin, qui serait content d’avoir quelqu’un pour donner un coup de main au bureau. En attendant que tu te retapes.

Donner un coup de main au bureau ? Moi, qui avais été à deux doigts de devenir la première femme associée d’un des cabinets d’avocats les plus prestigieux au monde ? Ma foi, cela me ferait mal, mais finalement, pourquoi pas… Peut-être que j’en étais là, en fin de compte.

— Ce n’est pas si simple, maman. Je ne veux pas me précipiter. Pour l’instant, j’ai juste besoin d’y voir un peu plus clair.

Nouveau silence au bout de la ligne.

— Il n’est pas trop tard pour postuler à la faculté de médecine, dit-elle.

Je me mis à rire, et j’eus du mal à m’arrêter. Cela me faisait un bien fou de rire aux éclats.

De son côté, ma mère paraissait plutôt contrariée :

— Tout ce que je veux dire, c’est que tu pourrais encore, si tu voulais.

— Je crois qu’Ingrid a raison, intervint mon père. Elle a besoin de temps pour réfléchir à tout ça, Yan-Mei.

Cher papa, pensai-je avec un soupir d’aise.

Ma mère déclara alors posément :

— Écoute Ingrid, tu peux très bien revenir à la maison et prendre un nouveau départ. Il y a plein d’endroits charmants où vivre dans le Maryland ou en Virginie. Je t’aiderai à chercher.

Mais je ne voulais pas vivre dans un endroit charmant, moi. Je voulais juste rester à Manhattan.

— Je suis sûre que dans une autre ville, poursuivit ma mère, tout le monde se moquera de savoir que tu as travaillé sur un mauvais projet avec un méchant patron dans une entreprise de New York. Si ça se trouve, ils n’auront même jamais entendu parler de cette Valentine je ne sais quoi.

J’exhalai un soupir.

— Oh, si, ils en auront entendu parler, maman, crois-moi. Tout le monde connaît cette boîte.

Je marquai une pause, puis ajoutai :

— Je suis désolée. J’aurais préféré ne pas avoir à vous dire tout ça. Et vous donner de meilleures nouvelles.

Ma mère soupira à son tour.

— Ingrid-ah.

Un silence se fit, et je devinai qu’elle s’apprêtait à dire quelque chose de difficile.

— Tu sais, ça nous a toujours inquiétés, ton père et moi, que tu aies ce travail et que tu vives en célibataire dans cet appartement, que tu ne manges pas bien, que tu travailles tard tous les soirs et que tu rentres seule chez toi à 3 heures du matin. Peut-être, hésita-t-elle, peut-être que finalement, c’est une bonne chose, ce qui t’arrive. S’il te plaît, rentre à la maison. Tout ce qu’il te faut, c’est du temps, pour essayer de savoir ce qui te rendra heureuse.

Je restai figée, le combiné plaqué contre mon oreille. J’avais toujours cru que mes parents seraient incapables d’encaisser les déboires qui pouvaient m’arriver. Alors qu’en fait, ils voulaient peut-être tout simplement que je sois heureuse, de quelque manière que ce soit.

— Ta mère et moi avons fait une fille intelligente, déclara mon père. Tu t’en sortiras très bien. Ça ne m’inquiète pas.

Moi qui avais cru devoir les protéger pendant des années… Et si, finalement, ils n’avaient eu besoin d’aucune protection ? Alors que c’était moi qui en avais besoin ?

— Promets-moi au moins que tu réfléchiras à l’idée de revenir à la maison, dit ma mère. À l’automne, peut-être ? Tout est toujours plus radieux en automne. Tu te souviens que tu me disais toujours ça, avant ?

Je souris au bout du fil.

— Oui, je m’en souviens, soufflai-je.

Nous prîmes congé, et je restai assise une minute de plus, à réfléchir aux paroles de ma mère.

L’automne avait toujours été ma saison préférée. Il y avait un je-ne-sais-quoi que j’adorais dans l’air, quelque chose de vif et de stimulant, que j’associais encore à l’odeur des cartables neufs, des cahiers à spirale et des boîtes de feutres. J’adorais aller faire les courses de rentrée des classes avec ma mère pour acheter des jupes et des pulls neufs chez Sears and Penney’s. Un nouveau départ à chaque fois, en d’autres termes. Oui, pour moi, l’automne était toujours un nouveau départ. On pouvait partir pendant l’été et revenir en septembre en s’étant totalement réinventé.

Tout semblait possible.

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