Plan de carrière

Helen Wan · Chapitre 23 sur 28

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Plan de carrière

Chapitre 22

 

 

L’interphone sonna dans mon entrée. Je relevai la tête, les yeux chassieux, contrariée par cette interruption. J’avais veillé toute la nuit, assise devant mon ordinateur, à travailler fébrilement, créant des feuilles de calcul, de budget, des listes, pour retranscrire toutes les notes que j’avais prises et les stratégies que j’avais élaborées après mes trois quarts d’heure de conversation avec Ted Lassiter, la veille au soir.

La sonnerie retentit à nouveau.

Je songeai un instant à faire comme si je n’étais pas là, mais Dennis savait tout. Dans un soupir, je jetai un œil à l’heure sur ma box Internet. Qui diable pouvait bien se pointer chez moi à l’improviste à 10 h 30 un samedi matin ? En vérité, je n’étais pas très présentable – en caraco et pantalon de pyjama, et je ne m’étais même pas brossé les dents. Je posai ma sixième tasse de café et avançai dans le couloir tout en enfilant un gilet.

— Allô ? fis-je dans l’interphone avec une certaine méfiance.

J’en étais au point où je m’attendais presque à me voir expulser d’un jour à l’autre.

— Bonjour, Ingrid. Il y a quelqu’un ici qui veut vous voir, dit Dennis. Je le fais monter ?

— Je n’attends personne. Vous pouvez lui demander son nom ?

J’entendis un bruit étouffé tandis que Dennis parlait à quelqu’un derrière lui. Un silence se fit, puis un marmonnement.

— C’est Justin Keating, annonça le portier.

Incroyable. Que venait-il faire ici ? Se moquer de moi ?

— Dites-lui de s’en aller, répondis-je. Je ne veux voir personne en ce moment.

Nouveaux bruits de voix étouffés. Le ton de Dennis paraissait ferme, mais le marmonnement persistait derrière lui. Il soupira dans le combiné.

— Il insiste et dit que c’est très important. Et que ça ne prendra que quelques minutes, m’annonça-t-il.

Trois minutes plus tard, Justin sonnait à ma porte. J’entrouvris, sans retirer la chaînette de sécurité.

— Eh bien, quelle surprise, dis-je. Qu’est-ce que tu veux, Justin ?

Il regarda autour de lui, visiblement nerveux. Il portait un jean et un sweat à capuche gris sous une veste. Ses mains étaient enfoncées dans ses poches, comme à son habitude, sauf qu’aujourd’hui, il n’arborait pas son éternel petit rictus. Il avait l’air plutôt stressé.

— Je peux entrer ?

Je soupirai, puis défis la chaîne et ouvris la porte en grand. Justin entra et scruta les lieux prudemment. Je refermai la porte et croisai les bras en le dévisageant.

— Voilà, tu es entré, maintenant. Qu’est-ce que tu veux ?

Il parut surpris.

— Tu n’as pas eu mon e-mail ? demanda-t-il.

— Justin, on m’a repris mon BlackBerry. Et je n’ai même plus de compte mail Parsons Valentine.

— Je sais. C’est pour ça que j’ai demandé à Margo de me donner ton mail perso.

— Je ne consulte plus mes e-mails en ce moment. Je fais une pause plus que nécessaire.

Je le regardai droit dans les yeux.

— Pourquoi donc tenais-tu tellement à me joindre ?

— J’ai quelque chose à te montrer.

Il sortit de sa veste un long document imprimé et me le tendit.

— Qu’est-ce que c’est ? demandai-je sans le prendre.

— Vas-y, lis, insista-t-il en agitant le papier.

Dans un nouveau soupir, je pris la feuille et l’aplatis pour la lire. C’était un journal du serveur central de Parsons Valentine. Un tableau y relatait les dates, heures, noms d’utilisateurs, les identifiants matériels, les numéros de documents et l’emplacement des postes de travail.

— Et donc ?

— Ici, regarde, dit Justin en tendant le doigt.

Deux lignes du document avaient été mises en évidence. Je les lus attentivement. Il y avait un numéro de document, Doc 235986, version 12, à côté de mon nom d’utilisateur, isyung, et l’heure, 23:44. La ligne juste en dessous disait Doc 235986, version 12, à côté du nom d’utilisateur, jdmurphy, et l’heure, 00:08, à la date du lendemain.

Je levai les yeux vers Justin, stupéfaite.

— Où est-ce que tu as trouvé ça ?

Il haussa les épaules.

— Le serveur enregistre chaque fois que quelqu’un accède à un document. Ça prouve que Murph a ouvert le contrat de SunCorp après que nous sommes partis, ce soir-là. Et comme on ne l’a pas vérifié avant de l’imprimer le lendemain matin…

— Mais j’avais déjà consulté l’historique du document moi-même, et je n’ai vu le nom d’aucun autre utilisateur, à part toi et moi.

Il secoua la tête.

— C’est normal. Quand on vérifie depuis son propre poste de travail, ça montre uniquement qui y a accédé de manière normale sur l’un des ordinateurs du cabinet. On ne voit pas qui peut y avoir accédé à distance, modifié le fichier et l’avoir enregistré après. Mais le serveur, lui, enregistre tout.

Je restai les yeux rivés sur le document, ébahie.

— Comment sais-tu tout cela, Justin ?

— Oh. Ce n’est pas grand-chose. Je suis diplômé en informatique. Avec des potes, on essaie de lancer une start-up, mais mon père a voulu que je me trouve un « vrai boulot » en attendant. C’est comme ça que j’ai atterri à la firme.

— Je ne savais pas que tu étais diplômé en informatique.

— Tu ne m’as jamais posé ce genre de questions, dit-il avec un petit haussement d’épaules.

— C’est vrai.

— Bref, le service informatique imprime le journal du serveur toutes les semaines, et après ça, ils le jettent simplement à la poubelle pour que ça file au recyclage. Donc ce n’était pas dur à trouver.

— Mais comment as-tu eu l’idée de chercher ça ? demandai-je, cramponnant toujours la feuille comme si je doutais encore de son existence.

— J’ai vu Murph au bureau assez tard, ce soir-là. Du coup, j’ai eu un genre d’intuition. Surtout après vous avoir vus ensemble, et tout ce qui s’en est suivi… Enfin, tu vois.

— Justin. Tu mériterais que je t’embrasse.

Il me sourit.

— Je n’en demande pas tant, répondit-il à mi-voix avant de se tourner vers la porte, prêt à s’en aller.

— Justin. Attends.

— Oui ?

Il me regarda en biais. Il avait toujours les mains dans les poches de son sweat, et les épaules basses, comme s’il avait froid. Il me parut brusquement très jeune en cet instant, bien plus jeune que ses vingt-trois ans.

— Je me demandais… Enfin, j’aimerais bien savoir…, bredouillai-je avant de reprendre : Pourquoi est-ce que tu fais ça pour moi ? J’ai toujours été… un peu dure avec toi.

Il réfléchit quelques instants.

— Je ne sais pas trop, dit-il. Peut-être parce que justement, tu n’as jamais eu l’air de te soucier de qui était mon père. Tu ne faisais pas semblant de m’apprécier à cause de lui.

Il me regarda avec un petit sourire en coin, et je retrouvai cet air de roublardise que je lui connaissais.

— Tu étais la seule avocate de toute la boîte à me traiter comme de la merde, comme si j’étais un assistant juridique lambda.

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