Plan de carrière

Helen Wan · Chapitre 3 sur 28

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Plan de carrière

Chapitre 2

 

— Margo, appelle Marty Adler et dis-lui que j’ai réservé la salle 3201-A pour la réunion avec SunCorp. Et tu voudras bien voir si Justin est dans les parages ?

Justin Keating sortait juste de l’université – ce n’était pas vraiment le profil adéquat pour travailler sur un contrat à un milliard. Mais lorsque Donald Keating – un cadre supérieur de Wall Street qui avait le bras long – avait glissé à Adler qu’il espérait que le bref stage de son fils comme assistant juridique se mue en réel intérêt pour une grande école de droit, Justin Keating était devenu mon problème.

J’étais en train de me repoudrer le nez quand il apparut dans l’encadrement de ma porte, me faisant sursauter.

— Tu m’as appelé ?

Il s’était rasé et avait mis un costume aujourd’hui, pour notre réunion avec le client. Je notai, sans surprise, que le costume avait l’air de grande qualité – d’une coupe et d’une étoffe que l’on voyait davantage sur des hommes deux fois plus âgés que lui. Les mains dans les poches, il était appuyé contre le chambranle de mon bureau, un sourire amusé sur les lèvres. Presque un rictus.

— Oui, Justin, je t’ai appelé. Nos amis seront là dans trois quarts d’heure.

Justin ne cilla pas.

— Et ?

Il inclina la tête avec un mouvement vague semblant me dire « Viens-en aux faits ».

— Et donc, dis-je avec calme, est-ce que la salle est prête ?

— Parfaitement prête. J’ai tout préparé hier.

— Les copies de la liste du groupe du travail ?

— Dans la salle.

— La commande de café ?

— Passée.

— Les blocs-notes ?

— Présents.

— Les stylos ?

— Aussi.

— Fluos et à bille ?

Il se contenta de me regarder.

— OK, merci, dis-je. Tu peux retourner dans ton bureau en attendant, je t’appellerai quand les gros bonnets se pointeront. Et préviens le service restauration qu’il est possible qu’on commande des sandwichs plus tard, à moins que les clients ne préfèrent sortir pour déjeuner.

— Pas de problème.

Justin s’éjecta du montant de la porte et partit en trottant vers son box.

Il n’était là que depuis quelques semaines, mais j’avais déjà entendu plusieurs filles glousser en évoquant ses charmes en salle de pause. Personnellement, il ne me faisait ni chaud ni froid à ce niveau-là. Avant tout parce qu’il avait vingt-trois ans, et que les garçons de cet âge ne m’intéressaient pas, même si je n’en avais que trente-trois.

Un appel de Margo arriva sur mon fixe.

— Oui, Margo.

— J’ai ta mère en ligne.

— Passe-la-moi, merci.

J’appuyai sur le bouton rouge clignotant pour prendre la ligne.

— Salut, maman.

— Ingrid-ah ?

La voix était hésitante.

— Oui, c’est moi, maman.

Ma mère adorait et détestait en même temps m’appeler au bureau. D’un côté, elle adorait le fait que j’avais une secrétaire. De l’autre, Margo l’intimidait. Même après avoir vécu plus de trente ans aux États-Unis, elle préférait encore parler le mandarin.

Lorsque j’étais sortie diplômée de l’école de droit et que j’avais été embauchée chez Parsons Valentine, elle avait appelé tous les gens qu’elle connaissait en leur donnant le numéro de téléphone de mon bureau afin que si quelqu’un tente de me joindre, il puisse entendre : « Bureau de Maître Yung, bonjour. » Pendant les premiers mois de ma carrière ici, j’avais reçu quantité d’appels anonymes où la personne qui appelait écoutait ma secrétaire répondre, avant de raccrocher sans rien dire. Ma mère n’avait jamais reconnu sa responsabilité dans l’histoire.

— Ingrid-ah, tu es occupée ? Je peux te parler ?

Je lâchai un soupir.

— Pas vraiment, maman, j’ai une réunion dans quelques minutes. Avec des nouveaux clients. Je ne vais pas pouvoir rester longtemps.

Cette stratégie avait fait ses preuves avec elle. Je l’employais depuis l’école primaire. Lorsque ma mère voulait que je range ma chambre ou que je travaille mon piano, il suffisait que je la regarde par-dessus un livre et que je lui dise : « Maman, je lis. Pour l’école. » Et elle me fichait la paix.

Aujourd’hui encore, ma mère avait une peur bleue que je perde mon emploi. Mes parents étaient convaincus que les jeunes Sino-Américains, surtout les filles, avaient tout intérêt à occuper des postes stables et tranquilles reposant sur une expertise technique plutôt que sur un instinct de requin. Médecin, oui. Expert-comptable, oui. Être carriériste dans le monde de l’entreprise, non. Ils savaient que j’aspirais à devenir associée au cabinet, et étaient extrêmement fiers de moi. Mais il arrivait encore parfois que ma mère me demande s’il était trop tard pour que je postule en école de médecine.

— D’accord, je vais faire vite.

Elle se mit à parler en mandarin.

— Je voulais juste te rappeler l’invitation au mariage de Jenny Chang. As-tu dit à tatie Chang si tu irais ou pas ?

— Pas encore, maman. Je suis vraiment débordée, en ce moment. Hen mang.

Je répétai les mots « vraiment débordée » en mandarin, histoire d’enfoncer le clou. Je parlais à mes parents dans un mélange d’anglais et de mandarin – mon propre dialecte de chinglish.

— C’est dans deux mois, maintenant.

Deux mois ! J’étais déjà incapable de dire quel serait mon agenda dans deux jours, alors deux mois…

— Maman, je vais essayer de venir, mais tu sais que je ne peux rien promettre.

Elle soupira.

— Je sais, je sais que tu ne peux jamais rien promettre. Mais franchement, Ingrid-ah, tu devrais venir ! Tatie et oncle Chang ont invité deux cent cinquante personnes ! Vingt-huit tables ! Je t’ai dit que ce serait au Potomac River Country-Club, ou pas ?

Juste une dizaine de fois.

— Oui, tu me l’as dit.

J’entendis un petit bip et vis le voyant d’une deuxième ligne clignoter sur mon terminal téléphonique. J’entendais Margo de l’autre côté de ma porte, dire gentiment « Désolée, elle est déjà en ligne ».

— Les fils Fong sont invités aussi, continuait ma mère. Tu sais qu’Eddie Fong vient d’acheter un appartement tout neuf à Washington ! Pas pour y habiter, mais pour le louer à des locataires ! Tu te rends compte ? Il va être – comment dit-on, déjà… ?

— Propriétaire, maman, répondis-je en riant.

— Et tatie Fong dit qu’Eddie est docteur maintenant, spécialisé en endo… endo quelque chose.

— Endocrinologie.

— C’est ça, confirma ma mère.

Elle fit une pause, le temps d’un bref soupir.

— Et Vincent Lu sera là aussi. Quel gentil garçon, celui-là… Tu te souviens de Vincent ?

— Bien sûr, répondis-je sans pouvoir m’empêcher de sourire.

Aussi loin que mes souvenirs remontaient, ma mère avait toujours essayé de me rapprocher de Vincent Lu. D’après ce que je savais de lui au temps où nous étions ensemble au lycée de Potomac Valley, c’était en effet un garçon assez gentil, mais exactement le genre de stéréotype de jeune Asiatique que j’avais tout fait pour ne pas être – lunettes rondes, premier en violon, brillant parcours en sciences et attaché à sa mère comme à la prunelle de ses yeux. L’année du bac, je m’étais trouvée assise à côté de lui lors du dîner récompensant les demi-finalistes pour le National Merit local au Washington Hilton, et je me rappelais encore ma gêne lorsque la femme du maire avait semblé prendre pour acquis que nous formions un couple.

— Oh, et Cindy Bai et Susan Wu seront les demoiselles d’honneur de Jenny.

Ma mère se tut un instant et émit un nouveau soupir.

— Cindy et Susan sont tellement mignonnes. Gentilles, attentionnées et tout… Tu devrais prendre un peu exemple sur elles, Ingrid-ah. Elles ne sont pas comme toi, à travailler, travailler tout le temps, et perdre ses plus belles années sans rencontrer personne.

J’avais grandi avec Cindy Bai et Susan Wu dans la banlieue de Washington. Nous avions fréquenté la même école de langue chinoise tous les dimanches après-midi, de la maternelle jusqu’au bac. Cindy était désormais orthodontiste et avait son propre cabinet dans un centre commercial local, et Susan était analyste informatique au ministère des Finances. Toutes deux étaient mariées – pas ensemble, quoique cela les aurait rendues infiniment plus intéressantes à mes yeux – et vivaient à moins d’un quart d’heure de notre ancien lycée. Ma mère avait raison : Cindy et Susan étaient bien plus gentilles que moi. Mais on ne devenait pas associée d’un des plus gros cabinets d’avocats du pays en étant un parangon de gentillesse. Mes parents n’arrivaient pas à le comprendre.

— Maman, il faut que j’y aille. Mes clients vont arriver d’une minute à l’autre.

— Et comment va ta copine Rachel ? continua-t-elle comme si je n’avais rien dit.

Ma mère adorait Rachel Freedman, ma meilleure amie et ancienne colocataire pendant mes études à Columbia. À l’époque où Rachel et moi partagions un petit appartement à Morningside Heights, j’avais été étonnée de les voir se lier autour de la fameuse recette de ma po tofu de ma mère ; elle avait montré à Rachel comment en faire dans notre minuscule cuisine d’étudiantes. Rachel cuisinait. Moi, non.

Notre diplôme en poche, nous avions toutes deux été embauchées dans de grosses firmes – moi chez Parsons Valentine, elle chez Cleary Gottlieb. Mais Rachel avait démissionné au bout de trois ans, quand elle avait épousé un gestionnaire de fonds spéculatifs nommé Josh et déménagé dans une charmante maison en banlieue. Mon amie avait renoncé à un poste prestigieux pour devenir femme au foyer et s’occuper de leurs deux enfants. Ma mère approuvait cela. Rachel, elle, ne perdait pas les plus belles années de sa vie.

— Elle va bien, comme d’habitude, soupirai-je. Bon, autre chose, maman ?

Après quelques instants de silence, elle ajouta d’une petite voix :

— Tatie Chang et tatie Fong demandent à chaque fois comment ça se passe pour toi à New York. Ton père leur dit « Tout va très bien ! », mais moi, je leur dis que tu travailles trop, comme toujours. Elles me demandent « Toujours pas de petit ami ? », et je leur réponds que non. Toujours pas de petit ami.

Ma mère avait le chic pour aborder les bons sujets au bon moment.

— OK ! lançai-je. Bon, il faut vraiment que j’y aille. Je te rappelle plus tard, d’accord ?

— D’accord.

Elle n’avait pas l’air contente.

À 10 h 25, Margo m’appela à mon bureau.

— Les représentants de SunCorp attendent à la réception. M. Adler termine un appel, il veut que tu commences sans lui. Je descends les chercher ?

— Oui, s’il te plaît. Emmène-les à la salle 3201-A. Je les retrouverai là-bas.

Je lissai ma jupe crayon, sortis quelques cartes de visite du porte-cartes en argent sur mon bureau et partis en direction de l’open space où travaillaient les assistants juridiques.

Justin était dans son box, les yeux rivés à une annonce d’eBay sur son écran. « e 2 TICKETS POUR S PRINGSTEEN AU M ADISON S QUARE G ARDEN , 14

RANG !!! » L’offre en cours était à 689 dollars.

Je le regardai taper « 780 dollars » à côté de « Votre offre maximale », puis toussotai ostensiblement.

— Justin, les rois du pétrole sont là. On y va.

— Attends. Une seconde, dit-il en levant un doigt comme pour me réduire au silence.

Je crus rêver.

— En fait, non. Il n’y a pas de seconde qui tienne, répliquai-je sèchement. On ne fait pas attendre les clients.

Il leva les yeux vers moi, un sourcil légèrement arqué par la surprise. Avant de se résigner en poussant un profond soupir et de cliquer sur le bouton « Soumettre l’offre ».

— OK, c’est toi le patron, dit-il avec un sarcasme non dissimulé.

J’avais réservé ma salle de réunion préférée, celle que j’utilisais pour toutes mes signatures, réunions et sessions de travail tardives, voire nocturnes, celle qui offrait la plus belle vue sur Manhattan – de là, on voyait tout Central Park. Je pouvais même apercevoir le haut de l’immeuble où j’habitais, en regardant bien. Parfois, lorsque j’étais seule ici au petit matin à potasser je ne sais quel rapport financier, je me postais contre la baie vitrée, y collais tout mon corps et regardais en bas. Le froid sur mon front et l’effet de vertige de cette verticalité me coupaient le souffle et m’exaltaient.

Justin avait posé un bloc-notes à en-tête PARSONS VALENTINE & HUNT LLP ainsi que deux crayons fraîchement taillés à chaque place. D’élégants plateaux noirs contenant trombones, pinces à dessin et stylos rangés par couleurs – noirs, bleus et rouges – étaient posés à intervalles réguliers sur toute la longueur de la grande table de réunion en acajou. La salle avait belle allure ainsi, et je lui en fis part. Justin haussa les épaules sans même me regarder.

J’entendis bientôt la voix de Margo se rapprocher dans le couloir, évoquant le mois de mai inhabituellement froid que nous avions eu.

— Nous y sommes, dit-elle en ouvrant la porte de la salle.

Les rois du pétrole entrèrent et Margo se retira en fermant la porte sans bruit derrière elle.

Les clients me firent bonne impression. Ils étaient tous deux grands, larges d’épaules, et portaient des costumes bleu marine classiques comportant les quelques plis inévitables de ceux qui viennent de sortir d’un avion. Âgé d’une bonne soixantaine d’années, l’un avait une tignasse de cheveux blancs, des yeux bleus rieurs et un teint de rouquin. Il me faisait penser à un Père Noël en bottes de cow-boy, et je dus réprimer un sourire. Il ne lui manquait plus qu’un bon vieux Stetson sur la tête. L’autre, plus grand, paraissait plus jeune que ce à quoi je m’attendais. Il était presque beau, dans le genre sportif sur le retour typiquement américain.

J’avais choisi à dessein le tailleur le plus classique que j’avais dans ma garde-robe, et me rendis compte que, finalement, j’aurais pu mettre quelque chose de plus sexy.

— Soyez les bienvenus, dis-je en les regardant tous deux. Marty arrive, il va nous rejoindre dans quelques instants.

— Merci, dit poliment le Père Noël avant de traverser la salle pour aller tendre la main à Justin. Ted Lassiter, dit-il en se présentant alors.

Justin serra la main du client avec une expression légèrement décontenancée tout en me jetant un regard inquiet. Ted Lassiter se retourna vers moi.

— Pourriez-vous nous commander du jus d’orange quand vous aurez un instant, mademoiselle ? me demanda-t-il.

Lorsque vous êtes la seule femme, et avec une peau non blanche, un nom bizarre et une voix douce dans une salle remplie de mâles en costume, il faut savoir choisir ses combats. La remarque me fit à peine l’effet d’un affront. En termes de préjugé racial et sexiste, c’était l’équivalent de trouver un cheveu dans sa soupe – agaçant, mais pas de quoi en faire tout un plat.

— Bien sûr, dis-je d’une voix mielleuse tout en me tournant vers un Justin Keating rouge comme une pivoine. Justin, tu veux bien appeler le service restauration et le leur demander, s’il te plaît ?

Justin se précipita sur le téléphone pour passer la commande. De son côté, Ted Lassiter ne paraissait nullement embarrassé par sa méprise.

— Enchantée, Ted, dis-je en lui tendant la main. Je suis Ingrid Yung. Ravie de faire votre connaissance.

Je lui souris chaleureusement et le regardai droit dans les yeux.

C’était une habitude que j’avais prise depuis ma première année ici, lorsque les associés nous avaient tous convoqués à une formation d’une heure appelée « Stratégies de communication efficaces pour les avocats ». « Répétez toujours, toujours le nom de la personne à haute voix une fois que vous avez été présentés », avait insisté Valerie, notre experte en communication interpersonnelle. « Et regardez toujours la personne dans les yeux lorsque vous lui serrez la main. Droit dans les yeux. »

Murph et Hunter, qui étaient assis près de moi pendant la formation, avaient trouvé Valerie et ses conseils hilarants. Ils n’avaient pas cessé de ricaner pendant toute l’heure. Pendant des jours après cela, dès que je croisais l’un ou l’autre dans un couloir, ils venaient me serrer la main frénétiquement en chuchotant sur un ton grave « Ravi de faire votre connaissance, Ingrid Yung » et en me fixant avec un regard de tueur. Je voulais bien admettre qu’il y avait quelque chose de ridicule dans cette formation sur la manière de communiquer ; mais cela ne m’avait pas empêchée de foncer directement dans mon bureau après l’intervention de Valerie pour prendre note de tout ce qu’elle avait dit.

— Ah, c’est donc vous, Ingrid Yung, répéta le Père Noël cow-boy en me toisant avec une expression légèrement déconcertée.

Sa voix était à la fois bourrue et chaleureuse.

— Je suis Ted Lassiter, dit-il à nouveau en me serrant la main avant de se tourner vers son compagnon. Et voici notre conseiller juridique, Mark Traynor.

La poignée de main du sportif était agréablement chaude.

— Enchanté, Ingrid, dit-il.

L’homme exhalait une délicate odeur d’after-shave de qualité.

Justin s’était rapproché de moi ; je tendis un bras vers lui.

— Je vous présente Justin Keating, l’un de nos assistants juridiques, qui m’aidera à monter votre contrat d’acquisition.

Justin fit un pas devant moi.

— Enchanté, messieurs, dit-il avec un sourire plus blanc que blanc tout en serrant la main des deux hommes.

— Keating, c’est ça ? répéta Lassiter. De quelle école sors-tu, mon garçon ?

— Colby, monsieur, répondit Justin avec un sourire jusqu’aux oreilles.

— Très bon établissement, commenta Lassiter. Très, très bon. Mon fils a failli y aller. Avant d’être pris à Dartmouth, finalement.

Je contins un petit sourire. Cela m’amusait toujours de voir la façon dont certains hommes ne pouvaient s’empêcher de jouer à celui qui pisse le plus loin, en toutes circonstances. Le fait était particulièrement vrai concernant les heures à facturer. Chez Parsons Valentine, on aimait beaucoup se vanter en disant qu’on avait passé la nuit au bureau, par exemple. Mieux encore : devoir annuler des vacances prévues de longue date pour rester travailler. Le cabinet dépensait des milliers de dollars chaque année pour rembourser les avocats ayant raté des vols d’avion, perdu des acomptes dans un hôtel, un spa, ou une location de villa. Un type du Contentieux aspirant à devenir associé venait même de créer un précédent de taille : il n’avait pas assisté à la naissance de son premier enfant, afin de pouvoir prendre une déposition.

Un coup bref retentit sur la porte et Marty Adler entra dans la salle sans attendre de réponse. On ne pouvait jamais ignorer la présence de Marty quelque part. En dépit de sa petite taille, il était doté d’une présence assez impressionnante. Certains collaborateurs – surtout ceux qu’il oubliait régulièrement quand il attribuait les dossiers – appelaient cela son complexe de Napoléon. Personnellement, j’y voyais plutôt une véritable qualité de meneur d’hommes.

— Bonjour, messieurs, dit Adler.

Ted Lassiter lui serra la main et lui décocha une tape amicale sur l’épaule.

— Je suis Marty Adler. Ravi de vous voir. Je suppose que vous avez déjà fait la connaissance d’Ingrid, ma collaboratrice ?

— En effet, et j’aurais d’ailleurs une petite question à ce propos, répondit Lassiter d’un ton faussement sévère. À quoi jouez-vous, mon vieux ? Vous nous aviez promis de mettre votre meilleur collaborateur sur cette affaire, et voilà que vous nous sortez cette petite dame qui ne doit pas avoir plus de dix-huit ans ! lança-t-il en s’esclaffant.

Visiblement, ce type avait décidé de mettre ma patience à l’épreuve. Je me contentai de pincer les lèvres tandis qu’Adler me coulait un regard me disant « Ne t’en fais pas, je gère ».

— En effet, Ted, je vous ai dit que nous allions mettre notre meilleure équipe sur le coup, et c’est chose faite. Ingrid est l’une des meilleures avocates à avoir jamais travaillé ici, et elle nous a impressionnés à plus d’une reprise sur de très gros dossiers. Personnellement, je ne confierais votre contrat à personne d’autre qu’elle.

— Bien sûr ! gloussa Lassiter. Je plaisantais, Marty, détendez-vous.

Adler me lança un regard en arquant les sourcils. Ça ira ?

Je haussai vaguement les épaules. C’est bon. Laissons ça de côté. En réalité, même si mon cœur battait un peu trop fort et si je détestais déjà Lassiter, j’étais profondément touchée par la façon dont Adler venait de me défendre face au client.

Mark Traynor s’éclaircit la voix.

— Et si nous commencions ? Nous avons beaucoup de choses à voir.

— Oui, approuva Adler. Excellente idée. Messieurs, je vous prie.

Il fit un geste en direction de la table de réunion.

Lassiter prit le fauteuil en cuir le plus proche de lui, qui se trouvait en tête de table. Traynor s’empressa de s’asseoir à la droite de Lassiter et Adler prit place devant Traynor en tournant son fauteuil de façon à pouvoir leur faire face à tous deux.

Je pris une profonde inspiration pour me calmer et m’installai à la gauche d’Adler, sur le côté. Évitant son regard, j’entrepris alors de faire mon choix parmi les stylos du plateau de fournitures de bureau, le temps de me ressaisir et de laisser mes émotions redescendre d’un cran.

Justin hésita un instant avant de s’asseoir à ma gauche. Ce choix irrita visiblement Adler, mais son expression de mécontentement ne dura qu’une seconde. Les assistants juridiques étaient censés prendre place sur les chaises bordant la salle pendant les réunions avec les clients, pour le cas où il faudrait aller chercher, faxer ou photocopier quelque chose. Aucun assistant juridique sérieux n’aurait commis ce genre de gaffe. Mais Justin semblait estimer qu’il méritait une véritable place parmi nous.

Ted Lassiter ne parut pas le remarquer. Les coudes sur la table, il mit ses mains en chapiteau devant lui et commença :

— Avant toute chose, permettez-moi de vous rappeler que ce contrat est toujours strictement confidentiel.

Adler se racla la gorge.

— Cela va sans dire, Ted.

Lassiter acquiesça d’un hochement de tête.

— Il y a déjà des spéculations dans les médias, naturellement, et nos attachés de presse ne s’expriment pas à ce sujet pour le moment, mais il est clair qu’à ce jour, personne n’a vraiment l’information. Nous avons seulement échangé une poignée de main avec Binney la semaine dernière, voilà tout. Nous n’avons même pas la moindre trace écrite.

— Mais le prix d’achat est bien fixé à 99 en cash et actions ? demanda Adler.

— C’est cela, oui. Et nous sommes impatients de conclure l’affaire. Ce prix est une aubaine.

Je notai sur le bloc devant moi : 990 millions $. Cash/actions.

Justin regarda par-dessus mon épaule comme je prenais des notes. Je me retins de dissimuler le bloc à sa vue avec mon bras gauche.

— Inutile de vous dire que le prix d’achat doit être tenu secret jusqu’à ce que le contrat soit signé, continua Lassiter en s’adressant uniquement à Adler.

— Bien sûr.

Adler opina et se tourna vers moi.

— Ingrid, note d’envoyer à Ted un accord de confidentialité vite fait bien fait, qu’il puisse y jeter un œil. Il faudra que celui-ci soit signé avant notre première ébauche du contrat final.

Je pris note sur-le-champ.

— Qu’en est-il des cadres sup’ de Binney ? Tout le monde dégage, ou certains vont rester ?

— Quelques-uns vont partir avec de beaux parachutes, répondit Lassiter, mais nous voudrions surtout garder Jack Barstow.

Il se pencha vers Adler pour lui parler sur le ton de la confidence.

— C’est le bras droit de Fred Binney. Le plus jeune DG de l’histoire de la boîte.

Ce nom me disait quelque chose.

— Barstow, répétai-je. C’est celui qui est connu pour avoir fait grimper les profits de Binney de quarante pour cent ces quatre dernières années, si je ne me trompe pas ?

On aurait presque pu entendre toutes les têtes de la salle se tourner vers moi. Du coin de l’œil, je vis que Marty Adler me dévisageait avec stupeur.

— C’est exact, répondit lentement Lassiter.

Il me fixait maintenant comme s’il me voyait pour la première fois. Je ne me laissai pas démonter.

— On dit qu’il est assez contrarié d’avoir passé quatre ans à s’échiner pour mettre en place et faire tourner leurs opérations de forage, tout ça pour apprendre qu’au bout du compte, le vieux Binney cherche maintenant à vendre. Il doit déjà être en pourparlers avec un paquet de chasseurs de têtes. Il faudra absolument stipuler la nécessité de sa présence dans le contrat.

Tout le monde resta muet quelques instants. Puis Lassiter s’éclaircit la voix.

— Impressionnant, dit-il avec un rictus. Comment savez-vous cela, sur Barstow ?

— Oil and Gas Investor, répondis-je avec mon premier vrai sourire depuis le début de la réunion.

— Vous lisez Oil and Gas Investor ?

Il se carra dans son fauteuil en croisant les mains sur sa grosse bedaine.

— Je lis beaucoup de choses, répondis-je sobrement.

J’avais la tête haute et regardai Lassiter droit dans les yeux en soutenant son regard. Voilà, on commence enfin à se comprendre.

Il se tourna vers Adler.

— Très impressionnant, Marty. Je dois le reconnaître.

L’expression d’Adler passa de l’inquiétude à son assurance habituelle.

— Je vous l’avais dit, non ? Bien, alors, revenons-en aux termes de notre contrat…

— C’est dingue, poursuivit Lassiter avant de rire et de se tourner à nouveau vers Adler. Belle, et intelligente, par-dessus le marché. Vous savez, Marty, lorsque vous m’avez dit au téléphone qu’Ingrid Yung allait gérer notre affaire, je m’attendais à voir une vieille fille allemande à la mine renfrognée. Croyez-moi, je préfère largement travailler avec une jolie petite Asiate.

— Quoi ? Il a dit ça ?

Murph était avachi dans un des fauteuils face à mon bureau, ses longues jambes pendant par-dessus un accoudoir. Nous revenions du Starbucks du coin, où nous avions acheté notre petit déjeuner. J’étais en train d’étaler du fromage frais sur mon bagel au blé complet tandis que Murph formait une boulette avec sa serviette en papier.

— Je te jure, mot pour mot. Tu aurais dû voir la tête d’Adler, dis-je.

Il éclata de rire.

Jeff Murphy avait un rire très particulier, à mi-chemin entre le cri de la hyène et le chant du coq. Chez n’importe qui d’autre, ç’aurait été exaspérant. Chez lui, c’était drôle et attachant.

— Attends, ce n’est pas tout, continuai-je. Au moment de partir, Lassiter se tourne vers moi et me dit : « Je suis content que ma femme ne vous voie pas. Elle ne voudrait jamais croire que vous êtes notre avocate ! »

Murph hurla de rire, et m’embarqua avec lui. Quelque part, sa réaction me rassurait.

— Cela dit, haleta-t-il entre deux hoquets, il n’a pas tout à fait tort. Comment se fait-il que deux immigrés chinois aient choisi d’appeler leur fille Ingrid ?

On me posait fréquemment cette question.

Les parents asiatiques nommaient souvent leurs enfants dans un vide culturel total. Raison pour laquelle on voyait autant de Norman et Eugene dans nos rangs, et pour laquelle j’avais eu une Eunice Kim, une Florence Liu et un Elvis Chang dans ma classe à Yale. Petite, j’avais rêvé de m’appeler Jennifer. Mais finalement, je ne m’en étais pas si mal sortie. Cela aurait pu être pire, bien pire.

— Mes parents ont vu le film Casablanca quand ils se fréquentaient à Taipei, expliquai-je. Ils m’ont donné le prénom d’Ingrid Bergman.

— C’est classe, fit Murphy. En tout cas, autant voir les choses de cette façon-là, Yung : le PDG d’une des plus grosses boîtes du pays te trouve craquante. Tu es craquante, de toute façon. Quel mal y a-t-il à cela ?

Je levai les yeux au ciel ; tout en éprouvant un petit frisson très agréable.

— Bref, est-ce qu’Adler a eu des choses à redire, après ça ?

— Il est venu me voir dans mon bureau après la réunion, pour qu’on discute de quelques points du contrat. En partant, il s’est excusé pour les « remarques déplacées » de Lassiter.

Murph écarta les mains devant lui.

— Tu vois ? Même Adler reconnaît que ce type est un connard.

— Oui, mais un connard qui paie, rétorquai-je. Et si Lassiter allait plus loin, et que je me retrouve à devoir le supplier pour aller au bout de l’affaire ? Ça ne serait pas très bon pour mon dossier de future associée…

Murph secoua la tête.

— Tu dramatises. Crois-moi, tu vas décrocher ton nouveau statut haut la main. Bon Dieu, Marty vient de te choisir pour gérer le plus gros contrat du cabinet ! À ta place, j’arrêterais tout de suite de m’inquiéter.

Il n’avait pas tort, sur ce coup-là.

Le silence se fit quelques instants entre nous, et Murph vida le fond de son frappuccino.

— Et toi alors, quoi de neuf ? lançai-je en essuyant un petit bout de fromage au coin de ma bouche. Qu’est-ce que tu as dans les tuyaux, cette semaine ?

Il me regarda avec un sourire en coin.

— Anna Jergensen.

— Qui est Anna Jergensen ? demandai-je avec un haussement de sourcils.

— Une assistante juridique de chez Debevoise.

Je ne pus contenir une petite moue réprobatrice.

J’avais ma propre théorie sur les raisons pour lesquelles tous les hommes trentenaires de New York bien propres sur eux possédant un appartement et un diplôme universitaire semblaient avoir le choix en matière de femmes, alors que tant de femmes actives célibataires et intelligentes n’arrivaient pas à se dégoter un rencard correct. En substance, mon idée était que, pour le meilleur ou pour le pire, les femmes de cette ville voulaient uniquement des partenaires d’un niveau social plus élevé, ou au moins similaire au leur. Les hommes, à l’inverse, se sentaient libres de coucher au-dessous ou au-dessus de leur classe, de leur éducation, de leur âge, sans que cela dérange quiconque. Voilà pourquoi les assistantes juridiques de vingt-quatre ans de chez Debevoise, les femmes au foyer de quarante-huit ans, les barmaids au nombril percé, les jeunes filles au pair croates, les serveuses de chez Hooters et autres étudiantes de l’université de New York étaient toutes des cibles légitimes pour des types comme Murphy. Alors que mes amies célibataires – docteures, avocates, professeures, consultantes – semblaient toujours se limiter à des hommes dont l’âge, le niveau d’éducation ou de revenus dépassaient toujours le leur. Une véritable stratégie de l’échec.

— Et alors ? Comment est-elle ? m’enquis-je.

Il haussa les épaules.

— On verra. Je crois qu’elle est superbe, mais il y a un petit quelque chose qui m’a fait penser que ce n’était pas la bombe totale. Un petit détail, tu sais, comme quand une jolie fille ne sait pas marcher avec des talons hauts.

— Quel dommage…, fis-je avec une moue consternée.

— En plus, continua Murphy, il faisait assez sombre dans le bar où je l’ai rencontrée. Si ça se trouve, c’est une bakkushan.

Je terminai de mâcher mon bagel.

— OK, je laisse tomber, dis-je enfin. C’est quoi, une bakkushan ?

Murph eut un sourire canaille.

— C’est un mot japonais pour désigner une fille qui a l’air canon de dos mais moins de face.

Je secouai la tête. Pauvre Anna Jergensen – qui que soit cette fille.

En tant que seule collaboratrice femme restant au service Fusions-acquisitions, j’avais l’habitude de ce genre de chose. Si Murph racontait à tout le monde le moindre détail de ses exploits de dragueur – ce qui nous amusait parfois beaucoup, Hunter, moi et les autres –, de mon côté, je ne parlais jamais à mes collègues de ma vie amoureuse. Certes, il n’y avait rien à raconter depuis deux ans et demi, mais ce n’était pas le sujet. Exception faite de Gloria Steinem, il y avait là aussi une différence entre hommes et femmes quand il s’agissait de parler de notre vie sexuelle au bureau.

Dans le cas de Murph, c’était presque devenu une attente – et plus le récit était croustillant, mieux c’était. Dans le mien, ç’aurait été considéré au mieux comme non professionnel – et au pire, je serais passée pour une salope.

— Tu viendras à la sortie, cette année ? demanda-t-il.

Nous approchions de la date de la sortie que Parsons Valentine organisait chaque année dans un country-club de Westchester. L’événement avait toujours lieu un vendredi, et le cabinet offrait un jour de congé aux secrétaires et assistants juridiques – geste considéré comme magnanime sauf s’il vous venait à l’idée que ce personnel n’était tout bonnement pas convié aux réjouissances. Seuls les avocats et stagiaires venus en renfort pour l’été étaient de la partie. Et comme pour tous les événements de la firme, la présence de chacun était fortement conseillée.

— Est-ce que j’ai le choix ? dis-je.

Murph haussa les épaules.

— Pas vraiment.

— Donc je serai là, évidemment.

Il joua des sourcils en me regardant.

— Tu emporteras ton bikini cette fois, j’espère ?

— Tu peux toujours rêver, Murph.

— Oh, je ne vais pas m’en priver, dit-il en riant.

Mon téléphone sonna et nos regards se braquèrent sur le petit écran du terminal : MARTIN J. ADLER x3736.

Murph m’adressa un bref salut militaire.

— Je crois que tu vas devoir décrocher, grimaça-t-il en dépliant ses jambes pour se lever du fauteuil.

Il se retourna une fois arrivé à la porte.

— Ce n’est pas pour dire, mais je savais que tu aurais dû faire comme si tu étais débordée le jour où Adler t’a appelée. Maintenant, tout ton été est foutu ! lança-t-il avec une moue à la fois ironique et compatissante.

— C’est bon, lâche-moi, Murph, rétorquai-je avec un sourire.

Il était jaloux, et nous le savions tous deux.

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