Plan de carrière
Chapitre 14
Je ne pus trouver le sommeil de toute la nuit après le désastre du Rainbow Room. Mes yeux étaient rouges et gonflés. Ma tête me paraissait lourde à porter. Et pourtant, pour la première fois depuis bien longtemps, je me sentais absolument, résolument calme.
J’étais calme parce que j’avais passé la nuit à imaginer dans le détail ce que je ferais après la grosse réunion du lendemain avec SunCorp.
J’allais me rendre au bureau d’Adler et faire ce que j’aurais dû faire dès le début : l’informer que je me retirais de l’Initiative diversité, séance tenante. Je lui dirais que conclure le contrat SunCorp dans les délais impartis requérait toute mon énergie et que cela constituait mon absolue priorité. Je lui rappellerais que c’était la raison première de ma présence dans la firme – et non de poser pour des photos et de jouer leur bête de cirque. Tyler Robinson avait raison ; je n’aurais jamais dû accepter de m’impliquer dans ce projet. J’en avais assez d’être la bonne petite collaboratrice malléable et corvéable à merci, qui faisait tout ce qu’on lui demandait et finissait par être punie pour cela. C’en était terminé.
Murph avait tenté de me joindre par texto toute la matinée.
Désolé, disait son premier message.
Je me suis conduit comme un idiot, disait le second.
Eh bien, voilà au moins un point sur lequel nous sommes d’accord, avais-je répondu.
La réponse ne s’était pas fait attendre :
Content de le savoir. 13 heures au Jury Box ?
OK, à tout à l’heure.
Je n’étais pas fâchée contre Murph. Pas vraiment. Il avait juste voulu en savoir davantage sur l’événement dont il était exclu, rien de plus. J’étais bien placée pour comprendre ce genre de chose.
13 heures était l’heure de pointe pour le déjeuner des avocats, et la salle était bondée. Je repérai Murph immédiatement, en train de bavarder avec Gavin Dunlop. Ils faisaient la queue devant le stand des plats chauds. Plats du jour : filet de cabillaud au miso, raviolis chinois à la crevette et au wasabi, chou frisé. Je n’étais pas d’humeur à faire la causette avec Gavin Dunlop, et encore moins considérant mon étrange relation actuelle avec Murph. Nous avions besoin de nous retrouver tranquillement pour voir où nous en étions l’un avec l’autre, sans Gavin Dunlop ou qui que ce soit d’autre dans les parages. Je me cachai derrière un groupe de stagiaires qui attendaient leur pizza cuite au four.
— Pff, j’en ai marre de ce qu’on nous propose à manger ici, dit l’un d’eux. On aurait dû sortir.
— Ouais, ras le bol du Jury Box, se plaignit un autre.
— Moi je trouve que le choix est très bien. Franchement, le seul truc qui craint, ici, c’est que seuls les avocats aient le droit d’y aller, intervint une troisième.
Je levai les yeux. C’était Cameron Alexander. Sa déclaration parut réduire au silence ses compagnons, qui allèrent docilement prendre leur pizza avant de se diriger vers les caisses. Je souris malgré moi.
— Ah, Ingrid, tu es là, lança soudain la voix de Murph.
Zut.
— Salut.
Je m’efforçai d’arborer une expression aussi normale que possible.
Murph me fit de grands signes pour m’inviter à les rejoindre, Gavin et lui. Je secouai la tête avec un geste en direction du bar à salades.
— Je vous retrouve à table.
Je pris tout mon temps pour me composer une salade et prendre un Coca Light, en espérant qu’une fois que j’aurais payé et retrouvé Murph en salle, Gavin se serait éclipsé. Peine perdue. Lorsque je m’aventurai enfin entre les tables, je constatai avec dépit que les deux hommes étaient attablés ensemble près des fenêtres. Ils me virent et me firent signe d’approcher.
Dans un soupir résigné, j’avançai vers eux et m’installai.
— Salut, Ingrid.
— Salut, Gavin.
— Alors, comment as-tu trouvé cette soirée au Rainbow Room, hier ? demanda-t-il. D’après ce que j’ai entendu dire à la réunion des associés, ce matin, ça avait l’air chouette.
Je scrutai le visage de Gavin, hésitante. Avait-il déjà eu vent de tout ce qui s’était passé, et cherchait-il à me piéger en jouant les innocents ? Mais je me dis rapidement que Marty Adler n’avait certainement pas jugé utile de faire part de mon comportement lors de cette réunion.
— Oui, répondis-je avec un entrain affecté, c’était chouette. Tout s’est bien passé.
— Bien, bien, fit Gavin. À part ça, il paraît que tu fais un excellent boulot sur le dossier SunCorp. J’imagine que tu seras contente, la semaine prochaine, quand tout ça sera enfin validé et annoncé officiellement.
Je haussai les épaules.
— Oui, super expérience. C’est génial de pouvoir travailler avec un client comme SunCorp.
Murph nous regardait tour à tour sans rien dire. Il finit par s’éclaircir la voix.
— Bon, assez parlé boutique, là. Gavin, on te voit pour le dernier match de softball, ce soir ?
— Je ne peux pas. Trop de boulot.
— Quoi ? Mais c’est le match des All-Stars !
Gavin fit non de la tête.
— Désolé, je ne peux vraiment pas. Mais félicite donc Hunter pour moi quand tu le verras, d’accord ?
Murph laissa échapper un petit rire.
— Le féliciter de quoi ? D’être un coach aussi brillant ?
— Non. Je ne parle pas de softball, crétin. Tu n’es pas au courant de la nouvelle ?
— Quelle nouvelle ? s’enquit Murph.
— Hunter vient de décrocher le dossier de la Great American Trust. Il a gagné le concours de beauté, figure-toi. En battant cinq autres firmes concurrentes.
Murph hésita un instant, une moue dubitative sur les lèvres.
— Tu te fous de moi, là.
— Absolument pas, répondit Gavin. Pour tout te dire, Marty était le premier surpris – et content. On était tous persuadés que Hunter allait merder. Mais apparemment, il est plus malin qu’on le croit.
Il me coula un clin d’œil, me signifiant qu’en temps normal, il ne s’autoriserait pas de tels commentaires dans le dos d’un collaborateur ; mais là, puisqu’il s’agissait de Hunter… Gavin baissa les yeux vers son BlackBerry.
— Il faut que je file, dit-il avant d’abandonner sur la table son plateau dont il n’avait presque rien touché.
Murph surprit mon regard sur lui et me sourit.
— Eh bien, en voilà une surprise, non ? Qui l’eût cru ?
Je ris sous cape.
— Quoi, pour Hunter, tu veux dire ? Oh, ce n’est pas si surprenant que ça. Il n’est peut-être pas aussi bête qu’il en a l’air, en effet. Il a tout de même réussi un beau mariage…
— Eh oui, c’est vrai.
— En tout cas, ça nous aura au moins permis de garder le client. Je suis sûre que ce doit être un soulagement, même pour Adler. Surtout pour Adler.
— Oui, approuva Murph.
Après m’être assurée que personne ne nous observait, je parlai un ton plus bas et regardai Murph droit dans les yeux.
— Écoute, je… je ne suis pas fâchée pour hier soir, tu sais. J’étais juste agacée parce que…
— Hier soir ? Ah oui, bien sûr. Vraiment, je suis désolé. Je sais que je me suis conduit comme un idiot.
Je fus obligée de sourire.
— Alors oublions ça, dis-je avec sincérité, avant d’ajouter : Estime-toi plutôt heureux de ne pas avoir à intervenir dans toute cette histoire de diversité. Parce que franchement, tout ce cirque… c’est vraiment une mascarade.
Murph eut un sourire absent.
— Une mascarade. D’accord.
— Je t’assure. Tiens, hier soir, par exemple : Adler lance la soirée en nous faisant un grand discours sur les mille et une façons dont le cabinet joue le jeu de la diversité, blablabla, et puis, il commence à nous présenter tous les intervenants célèbres qui vont parler, comme Charlton James Randall, pour te donner un ordre d’idée.
— Charlton James Randall ? Qui c’est ?
Je ris et lui décochai une petite tape affectueuse sur le bras.
— Ha, ha, très drôle ! Tu plaisantes, n’est-ce pas ?
— Non, pas du tout. Qui est ce type ?
— Juste l’un des plus grands universitaires spécialistes de la Constitution de notre époque. Et si tu as déjà lu quelque chose sur la Théorie critique de la race, tu n’as pas pu passer à côté de ses écrits.
— Ce doit être une lacune due à mon éducation dans le public, alors, lâcha-t-il sèchement. Désolé.
Je le dévisageai, stupéfaite.
— Euh, pardon ? D’où est-ce que ça sort, ça ?
— Oh, laisse tomber.
Murph me désarçonnait totalement.
— Soit dit en passant, de quelle éducation dans le public parles-tu ? rétorquai-je. Aux dernières nouvelles, Williams College coûtait dans les cinquante mille par an.
— Pas quand tu es boursier, non, marmonna-t-il. De toute façon, je parlais du lycée.
— Mais moi aussi, je suis allée dans un lycée public, Murph, continuai-je sans trop savoir pourquoi je ne voulais pas lâcher le morceau sur ce sujet.
Comment en était-on arrivés à ce concours absurde ? Après ça, allait-on se mettre à se disputer pour savoir lequel des deux avait le plus de kilomètres à marcher pour aller à l’école ? Les pieds nus dans la neige ? Je préférai renoncer.
— Bon, fais comme si je n’avais rien dit.
Nous restâmes quelques instants sans rien dire avant que Murph reprenne :
— Excuse-moi. Je dis n’importe quoi. Je suis vraiment crevé, je carbure à trois ou quatre heures de sommeil par nuit, en ce moment. Et le vote des associés approche à grands pas… Ça fait beaucoup de choses en même temps.
Il passa une main sous la table et me pressa le genou.
— Tu m’excuses, dis ?
Je repoussai sa main en regardant autour de nous.
— OK, OK.
J’avais l’impression d’être une lycéenne sous surveillance lors d’une sortie scolaire.
Nous échangeâmes un long regard sans parler, et je parvins à me convaincre que tout était normal entre nous. Murph était juste de mauvaise humeur. Nous avions besoin de nous retrouver seuls, rien que tous les deux, et de pouvoir nous parler vraiment.
— Écoute, dis-je avec douceur. On devrait se prévoir quelque chose bientôt, juste toi et moi… Qu’est-ce que tu fais demain soir ? J’ai cette grosse réunion de pré-clôture du dossier avec SunCorp demain, mais après ça, je pense que je vais être d’humeur à festoyer un peu.
Je le regardai, pleine d’espoir. Mais son regard semblait perdu ailleurs.
— Hein ? Ah. Demain soir… Oui. D’accord.
Je me dis que tout rentrerait dans l’ordre lorsque nous nous retrouverions dans un endroit plus intime que le Jury Box. Murph et moi étions bien ensemble – du moins, nous pourrions l’être –, mais les choses se passaient encore mieux quand nous étions seuls, loin des contraintes et des sombres histoires de politique interne de la firme. Dès que le dossier SunCorp serait clos, dès que je serais sortie de l’Initiative diversité, dès que Murph et moi serions tous deux officiellement associés, tout serait plus simple. Tout se passerait bien.
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