Plan de carrière

Helen Wan · Chapitre 17 sur 28

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Plan de carrière

Chapitre 16

 

— C’est bon, Ingrid… Laisse tomber.

— Je ne peux pas. D’après toi, depuis combien de temps est-ce qu’il était là ? À ton avis, qu’est-ce qu’il a vu, exactement ?

Nous étions dimanche soir, et j’étais lovée sur le canapé de Murph, Steve Buscemi sommeillant et ronronnant sur mes genoux. Murph était assis à l’autre bout du canapé, la tête renversée, les yeux fermés, à m’écouter. Des boîtes de repas à emporter encombraient la table basse du salon, ainsi que deux verres et une bouteille de Jameson presque vide, que Murph avait quasiment descendue tout seul. Il était 1 h 30 du matin, et j’étais stressée.

— Allez, Yung. Il est tard. Allons nous coucher. Demain, c’est le grand jour. Tu n’as pas envie d’être fraîche et dispose ?

Le bruit courait au bureau que la firme pourrait annoncer les noms des nouveaux associés ce lundi. Personne n’en était sûr, évidemment – chez Parsons Valentine, on ne révélait jamais exactement le moment où le Comité des associés se rassemblait pour prendre ses décisions. À la différence de beaucoup d’autres firmes de la ville, Parsons Valentine procédait à ce vote en été, et le statut prenait effet à l’automne. Le cabinet s’enorgueillissait de cette tradition singulière – ces gens-là aimaient faire mariner les autres.

— Mais tu ne comprends pas ? C’est justement pour ça que je voudrais savoir ce que Justin a vu, au juste. À ton avis, est-ce qu’il a pu aller le dire à Marty Adler, ou à un autre associé ?

Murph poussa un profond soupir, les yeux toujours fermés.

— OK, Justin Keating nous a vus batifoler ensemble. Et alors ? Qu’est-ce que ça peut lui faire ? Ce n’est pas une petite collégienne avide de commérages, Yung. On a passé l’âge.

Je ne vois pas trop la différence, pensai-je sans le lui dire.

— C’est facile à dire pour toi… Tu sais que tu vas être pris, marmonnai-je, plus pour mon propre compte que pour lui.

Il ouvrit les yeux et tourna lentement la tête vers moi.

— Qu’est-ce que tu as dit ?

— Oh, rien.

— Si, si. Qu’est-ce que tu viens de dire ?

Il se redressa vivement, paraissant soudain tout à fait éveillé.

— Je veux vraiment le savoir. Parce que j’ai cru entendre « c’est facile à dire pour toi ».

Je haussai les sourcils.

— Calme-toi, je voulais juste…

— Eh bien, permets-moi de te dire que, non, ce n’est pas facile pour moi. Pas facile du tout. Figure-toi que je n’ai aucune idée de ce qui va se passer demain. Tu sais quoi, Yung ? Depuis que je te connais, tu as toujours semblé croire que je n’ai pas besoin de travailler autant que toi, et que, je ne sais comment, les choses sont toutes tracées pour moi. Alors écoute bien, je vais te donner un scoop : ce n’est pas le cas.

Je restai abasourdie par son petit discours. D’où sortait cette soudaine colère ?

— Murph, je ne…

— Quoi ?

Il se pencha brusquement en avant, faisant tomber de ses genoux la télécommande de la télévision.

— Hein ? Alors, quoi ?

— Je ne sous-entendais rien de spécial… Je ne comprends pas pourquoi tu t’énerves, d’un coup.

Il eut un petit rire très déplaisant.

— Oh, mais je vais t’expliquer les choses, si tu en as besoin. Au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, je suis un peu l’intrus de service, ces derniers temps.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

J’étais ébahie.

L’idée que Jeffrey Devon Murphy – avec son sourire irrésistible, son somptueux loft de célibataire, ses bons mots, ses coups d’éclat au softball, ses vacances à Cape Cod, ses copines mannequins et le cortège de cœurs brisés qu’il avait laissé derrière lui à Manhattan ; Monsieur Avril en personne, prenant une pose de Monsieur Muscle avec une telle autodérision, le seul type que je connaissais capable d’être la coqueluche de tout le monde sans jamais snober personne, d’allier le charme de l’intello sportif et l’affabilité la plus simple avec un naturel déconcertant –, l’idée même que cet homme puisse être un intrus quelque part me paraissait tout bonnement inconcevable.

— Tout le monde dit que tu es un grand favori, Murph, l’informai-je.

— Ah oui, c’est ce qu’on dit ? Et à ton avis, qu’est-ce qu’on dit de toi, Ingrid, hein ?

Je restai sans voix. Je ne comprenais rien à ce qui avait pu provoquer tout cela, mais je savais que je n’avais pas besoin de ce genre de scène.

— Je ne sais pas, Murph. Et pour tout te dire, je m’en fous. Tu as trop bu. Je vais y aller.

— Attends, dit-il en posant une main sur mon bras.

J’hésitai.

— Tu n’as aucune idée de ce que je suis en train de te dire, pas vrai ?

Je savais ce que j’aurais dû faire. J’aurais dû gentiment repousser sa main, lui souhaiter bonne nuit et rentrer chez moi. Au lieu de quoi, je répondis :

— Vas-y, éclaire ma lanterne.

— Réfléchis deux secondes. Ils ne nomment que deux nouveaux associés par service chaque année. C’était bon pour nous, jusqu’à ce que le beau-père de Hunter débarque et lui offre la Great American Trust sur un plateau. Ce qui veut dire qu’en gros, le pompon est pour lui.

— OK, bon. Le cas de Hunter est particulier. Peut-être qu’ils nous nommeront tous les trois associés, cette année.

Murph laissa échapper un petit rire.

— Mon Dieu, ce que tu peux être naïve ! Tu n’as donc rien remarqué ? Les affaires se cassent la gueule, Yung. Les fusions-acquisitions n’avancent pas ; les faillites, si. Alors ce n’est certainement pas l’année où ils vont distribuer trois nouvelles parts du gâteau.

— Même si c’est vrai, ils ont toujours pris Hunter pour un tocard, et ils t’ont toujours adoré, toi.

— Les sentiments, ce n’est pas la même chose que d’être l’avocat de référence pour la Great American Trust, ma chérie, dit-il d’un ton tout sauf affectueux.

Je ne l’avais jamais entendu parler de la sorte avant ce soir. Je n’arrivais pas à croire que Murph puisse être aussi cynique.

— Et alors, continuai-je, qu’est-ce qui te fait croire que c’est toi qu’ils vont éjecter plutôt que moi ? S’ils prennent toujours deux associés, ils pourraient aussi bien me laisser tomber pour donner la place à Hunter.

Il rit encore.

— Mon Dieu, je rêve… Tu te fous de moi, là ?

Quelque chose dans sa voix et son regard m’alarma, et je me préparai au pire.

— Tu crois vraiment que la firme aurait embauché un consultant hors de prix pour aller ensuite désigner un homme blanc comme associé ? Eh bien, pas moi, je te le dis.

— Fais attention, s’il te plaît, dis-je posément.

Il m’ignora.

— Ça fait des années qu’ils rêvent d’annoncer qu’ils intègrent une femme dans les rangs des associés ! Le problème, c’est que toutes les femmes se sont barrées au fur et à mesure. Et puis un jour, qui voilà ? Un modèle de vertu, une véritable sainte-nitouche, l’irréprochable Ingrid Yung – en plus, tu es restée. Alléluia ! Mais donnez-lui donc sa médaille d’or, les gars ! Une femme, et issue d’une minorité, par-dessus le marché ! Alors ne te fous pas de moi, tu veux ? Tu es le fantasme sur pattes de tous les recruteurs des cabinets d’avocats !

Je me levai brusquement, réveillant Steve Buscemi qui miaula et bondit du canapé en même temps.

— Ce n’est rien, le chat. Elle s’en va, c’est tout, commenta Murph.

Je me figeai sur place. Nous échangeâmes un long regard noir.

Il rit à nouveau, basculant la tête en arrière.

— Tu es vraiment forte, Yung, tu le sais, ça ? Vraiment, très, très forte.

Il secoua la tête en souriant, comme si je venais de lui faire une bonne blague. Et continua :

— Ah, on peut dire que tu nous as tous bien niqués, pas vrai ? Bien joué : on vient tous te manger dans le creux de la main, maintenant.

J’avais les joues en feu.

— Je ne comprends rien à ce que tu racontes, Murph.

— Le soir de la sortie, dans le club-house… Tout ce que tu m’as raconté, comme quoi tu ne savais pas jouer le jeu des relations dans le boulot. Oh, ça te vient tellement naturellement à toi, Murph ! lança-t-il d’une voix suraiguë en me singeant.

Je voulais partir, mais tout mon corps refusait de bouger.

— Eh bien, je vais te dire une chose, Yung : je crois au contraire que tu sais exactement comment jouer à ce jeu-là, et que tu as toujours un coup d’avance sur les autres. Que tu es même un putain de maître Jedi en la matière !

— Murph, je…

— S’il te plaît. Épargne-moi ton blabla condescendant, tu veux ? Tu mens comme tu respires. Mais tu peux te féliciter d’avoir su convaincre les associés, en tout cas. Tu mériterais de décrocher une médaille pour ça.

— Va te faire foutre !

Tremblante, je partis dans le couloir menant à la chambre de Murph, attrapai mon sac et mis mes chaussures. Je balayai la pièce du regard, les yeux brouillés par les larmes, et repérai un débardeur et un cardigan que j’avais laissés là quelques jours plus tôt. Je les fourrai vigoureusement dans mon sac, ainsi que la brosse à dents et le sèche-cheveux que je récupérai dans la salle de bains.

Lorsque je revins dans le salon, Murph s’était posté devant la porte d’entrée pour en bloquer l’accès. Ma tension monta d’un cran. Cela commençait à mal tourner. Jusqu’où pouvait-il aller dans l’abjection ? Je n’avais guère envie de le savoir.

— Qu’est-ce que tu fais ?

Il croisa les bras sur sa poitrine.

— Nous n’avons pas encore fini notre petite conversation.

— Oh, que si.

Optant pour le forcing, je me jetai vers la porte et, à mon grand étonnement, il n’essaya pas de m’arrêter. Si bien que je m’écrasai l’épaule droite contre le montant métallique de l’ouverture.

— Aïe ! lâchai-je en me frottant l’épaule.

Il s’approcha de moi.

— Tu t’es fait mal ? Attends, laisse-moi voir, dit-il en posant doucement une main sur mon bras.

— Ne me touche pas ! sifflai-je entre mes dents serrées. Ne pose plus jamais une main sur moi, Murph.

Son visage se rembrunit.

— Ah, d’accord. Donc si je comprends bien, maintenant, tu es train de rompre avec moi ?

— De rompre avec toi ? répétai-je en le regardant, abasourdie. Tu plaisantes, j’espère ? Je n’arrive pas à croire que j’aie pu me laisser aveugler à ce point. Maintenant, je comprends mieux pourquoi tes histoires d’amour ne durent jamais très longtemps. C’est parce que les filles voient clair dans ton petit jeu. Et que tu es un authentique connard.

Il me regarda et éclata de rire.

— Oui, tout est clair, à présent, continuai-je. Si tu n’es jamais sorti avec une femme intelligente, ayant une belle carrière, c’est parce que tu ne le supportes pas. Tu ne supportes pas l’idée qu’une femme puisse être meilleure que toi dans ce domaine.

Murph plaqua ses deux mains sur son cœur.

— Oh, tu me blesses, là.

J’avais mon sac à l’épaule. Mes chaussures aux pieds. La main sur la poignée de la porte. Et pourtant, quelque chose m’empêchait de partir d’ici. Il me semblait que ce quelque chose était comme suspendu dans l’air, attendant d’être dit par l’un ou l’autre.

— Je croyais que tu partais, lança-t-il.

— C’est ce que je fais.

D’un pas nonchalant, il retourna alors vers son canapé et s’y installa. Maintenant que quelques mètres nous séparaient, je savais que c’était pour moi le moment de partir, d’aller retrouver la sécurité de mon appartement et d’essayer d’oublier tout ce qui venait de se passer. Mais je n’y arrivais pas.

Murph s’allongea sur le canapé et croisa les mains derrière sa nuque en me jetant un sourire plein de mépris.

— Alors, qu’est-ce que tu attends ?

Je savais pertinemment que c’était une mauvaise idée, même à cet instant précis. Et malgré tout, je ne pus m’en empêcher. Je voulais savoir. Parce que, oui, je me souciais de ce que les gens pouvaient penser et dire de ma petite personne. Je m’en souciais bien trop.

— Une dernière chose, Murph, juste pour savoir : qu’est-ce qu’on dit de moi dans mon dos ?

Il eut un rictus sardonique.

— Que tu es grande favorite pour devenir associée.

Ce n’était pas ce à quoi je m’attendais. Mais il enchaîna immédiatement :

— Que tu as de beaux nichons, quoiqu’un peu petits – 85B, c’était le pari lancé par un des gars, alors j’ai vérifié dans ton tiroir à lingerie, l’autre jour. Des jambes plus que correctes, aussi. Surtout dans ces jupes crayon que tu portes tout le temps au bureau. Gavin Dunlop les apprécie tout particulièrement.

Je restai figée devant la porte, horrifiée.

— Quoi d’autre, voyons voir…

Murph pencha la tête sur le côté et regarda le plafond d’un air pensif.

— Qu’ils sont tous bien contents d’avoir attendu le temps nécessaire pour dégoter une gonzesse sexy issue des minorités susceptible de devenir associée, pour leur image. Quitte à être obligés d’en compter une parmi eux, autant qu’elle soit agréable à regarder, non ? Oh, au fait, inutile de t’inquiéter de savoir si le petit Keating a mouchardé après nous avoir vus… Parce que le cabinet entier est déjà au courant depuis des semaines. Je l’ai dit à Hunter dès le lendemain de la première fois où je t’ai enlevé ta culotte.

— Va te faire foutre, Murph, murmurai-je.

Il fit claquer sa langue.

— Dis donc, ce n’est pas une façon de parler à un futur collègue associé, ça. On ne peut pas garder des relations cordiales ? Sans ça, nos réunions hebdomadaires risquent d’être très inconfortables, pour tout le monde. On va devoir apprendre à jouer gentiment dans le même bac à sable, ma belle.

— Je ne crois pas un mot de tout ce que tu me dis, mentis-je.

— Crois ce que tu veux, dit-il avec un haussement d’épaules. Moi, j’y étais ; pas toi.

— Tu es vraiment une raclure de la pire espèce, Murph. Je te plains.

— Oh là là ! Eh, pas la peine de tuer le messager, Yung. N’oublie pas que c’est toi qui m’as posé la question. On ne doit jamais poser une question quand on n’est pas prêt à entendre la réponse.

Si j’avais eu un objet gros et lourd à portée de main, je pense que je le lui aurais jeté à la figure. Au lieu de quoi, je me redressai, pris deux grandes inspirations et dis aussi calmement que je le pouvais :

— En fait, Murph, au cas où tu ne serais pas au courant, je suis sur le point de conclure l’acquisition de SunCorp dans les délais impartis. J’ai négocié un excellent accord en un temps record de cinq semaines. Leur PDG m’adore. Et mis à part un bug informatique, Marty Adler semble on ne peut plus satisfait de la façon dont j’ai géré le dossier. Je crois que c’est pour ça que je vais devenir associée, Murph. Et pas pour toutes les raisons de merde que tu viens de m’énumérer.

Il me fixa en plissant les yeux.

— Par ailleurs, continuai-je, à la différence de toi et Hunter, je n’ai pas eu besoin de mendier, de lécher des bottes ou de jouer au softball avec Marty Adler pour être choisie pour le dossier de SunCorp. Comme tu le sais, ce n’est pas l’un de vous qu’il a sollicité pour gérer le plus gros contrat du cabinet. Mais moi.

Un éclat de rire hideux s’échappa de sa gorge.

— Et si tu demandais à Adler comment ça se fait, tiens ?

Je secouai la tête et me tournai vers la porte tandis que Murph en rajoutait une couche :

— Ah oui, tiens, voilà quelque chose que j’aimerais bien voir : interroge donc Adler sur les obligations des fournisseurs de SunCorp, un de ces quatre ?

Je fis volte-face.

— De quoi est-ce que tu parles, là ?

Il rit encore.

— Les obligations des fournisseurs en matière de minorités, Yung. Renseigne-toi là-dessus. Il s’avère que de nos jours, une grande partie des cinq cents plus grosses boîtes du pays ne peuvent pas engager d’avocats externes sans qu’il y ait au moins une femme ou une personne issue des minorités qui prenne part au concours de beauté.

— Qu’est-ce que tu veux dire, à la fin ?

— Je veux dire que si tu crois que Marty Adler a choisi de te confier le plus gros dossier du cabinet en raison de ton mérite, tu peux continuer de te fourrer le doigt dans l’œil si ça te chante. La vérité, c’est que le conseil d’administration de SunCorp a adopté un règlement selon lequel ils ne peuvent pas faire appel à un cabinet d’avocats si celui-ci ne dispose pas d’une équipe qui ressemble à une pub Benetton. Coup de bol pour toi : tu corresponds pile-poil à ce que le client voulait.

— Au revoir, Murph.

Je sortis de chez lui en claquant la porte derrière moi.

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