Plan de carrière

Helen Wan · Chapitre 10 sur 28

Pages du PDF

Plan de carrière

Chapitre 9

 

Murph vivait toujours dans le loft de Tribeca que je connaissais depuis cette désormais lointaine soirée d’Halloween, sauf qu’aujourd’hui il avait ce superbe appartement rien que pour lui. En tant que célibataire de trente-cinq ans sans enfants (connus) et sans obligations autres que celles dues à la firme Parsons Valentine & Hunt LLP, c’était tout à fait faisable avec un salaire annuel de 320 000 dollars. Avant bonus.

Il ouvrit la porte et s’écarta pour me laisser entrer. J’avançai à petits pas hésitants. Lorsque je me retournai pour lui dire « Chouette appart », il se penchait vers moi comme pour m’embrasser sur la joue. Mais je compris rapidement que j’avais mal jaugé son geste : ses lèvres se posèrent à moitié sur ma bouche avant de glisser, humides, sur la gauche.

— Oups, fit-il en riant.

Je ris avec lui. Nous reprîmes nos distances, un peu gênés, et j’inspirai à fond avant de dire :

— Ça fait un bail, dis donc.

Murph me regarda, l’air perplexe. Je m’empressai de clarifier :

— Que je ne suis pas venue ici, je veux dire.

— Depuis la fête d’Halloween que j’avais organisée quand on était en première année au cabinet, confirma-t-il avant d’ajouter : Ce n’est pas pour me vanter, mais cette fête était tout de même assez légendaire.

— C’est vrai, convins-je en souriant.

— Alors, dit-il avec un grand geste vers le salon. Tu veux visiter ?

— Avec plaisir.

Il demeura au même endroit en désignant le vaste espace autour de lui.

— Bureau, cuisine, salon. La salle de bains est par ici, la chambre par là.

— C’est très beau, dis-je.

Je le pensais sincèrement. J’imaginais très bien Murph vivant ici. La première chose qui me frappa fut sa bibliothèque – difficile de ne pas la voir. Il y avait des étagères du sol au plafond, remplies à craquer de livres empilés dans tous les sens pour combler tous les espaces disponibles. Murph avait-il réellement lu tout cela ? Personnellement, je n’aimais pas mettre dans mon salon des livres que je n’avais pas lus. Quelque part, cela me paraissait malhonnête.

Au milieu du salon trônait un grand et vieux canapé beige élimé qui aurait eu sa place dans une recyclerie. Sur le mur d’en face était accroché un énorme écran plasma dernier cri. Cela me fit sourire. C’était le genre de contraste assez typique dans les appartements de trentenaires célibataires de Manhattan.

— Assieds-toi, je t’en prie. Fais comme chez toi.

Murph partit en direction de la cuisine aux surfaces métallisées. Elle ressemblait beaucoup à celle de chez moi. Trop impeccable.

— Tu veux boire quelque chose ?

J’avais très envie d’un gin tonic, avec plus de gin que de tonic. Mais je devais y aller doucement. J’avais tendance à devenir très rouge après deux verres, surtout lorsque j’étais nerveuse, et je ne voulais pas passer ma soirée à m’inquiéter du tristement célèbre syndrome du rougissement asiatique.

— Juste un verre d’eau pour l’instant, ça ira, merci.

Il remplit un grand verre d’eau et de glaçons et vint me le donner.

— Merci.

— Je t’en prie.

Je baissai les yeux vers mes mains comme il retournait à la cuisine. Elles tremblaient légèrement. Ressaisis-toi ! Ne gâche pas tout ! Je plaçai le verre fermement entre mes genoux afin de réduire les glaçons au silence.

Maintenant que j’étais enfin avec Murph, chez lui, le doute commençait à s’emparer de moi. Nous étions amis et collègues depuis tellement longtemps que tout cela me paraissait assez irréel et, pour tout dire, un peu risqué.

Perchée à l’extrême bord du canapé, je scrutai le vieux tissu, y cherchant des taches de bière – ou pire. N’y voyant rien d’alarmant, je m’y installai plus à mon aise. Les coussins étaient étonnamment confortables.

Quelque chose de doux et de chaud se frotta soudain contre ma jambe. Je sursautai et aperçus un petit chat gris à chaussettes blanches qui me fixait avec attention depuis le sol.

Cela me sidéra. Murph avait un chat ? Personnellement, je préférais les chiens.

En cuisine, Murph était en train de récupérer des glaçons dans le congélateur.

Le chat ne me quittait pas des yeux.

— Oh, tu as un chat ? lançai-je en prenant un ton aussi neutre que possible.

— Quoi ? fit Murph en se retournant. Ah, oui… C’est le chat de ma sœur. Je le garde pendant un moment, elle est en voyage au Costa Rica avec son mec.

— Ah, d’accord.

Je me baissai et donnai une caresse hésitante au petit animal.

— Comment s’appelle-t-il ?

— Steve Buscemi.

— Steve Buscemi ? répétai-je. C’est son vrai nom ?

Murph eut un petit rire.

— En fait, ma sœur l’appelle Chaussette, mais je ne comptais pas cohabiter tout un mois avec un chat portant un nom aussi débile. Alors je l’ai rebaptisé temporairement.

— Et pourquoi Steve Buscemi ?

Il haussa les épaules.

— Il est petit, mais c’est un dur. Et ma sœur l’a trouvé dans une ruelle à côté de la caserne de son quartier. Tu savais que Steve Buscemi était pompier avant de devenir acteur ?

— Oui.

Ce détail m’avait toujours impressionnée, moi aussi.

Je caressai à nouveau Steve Buscemi, qui se mit à ronronner sous ma main.

Quand il eut fini de préparer son verre, Murph éteignit la lumière dans la cuisine et vint vers moi. La plus grande partie de l’éclairage de la pièce venait de la cuisine, si bien que nous nous retrouvâmes d’un coup dans une ambiance très tamisée – mais pas assez sombre non plus pour que je puisse lui en faire la remarque. J’eus un petit sourire ; Murph savait exactement ce qu’il faisait.

Il prit place à côté de moi sur le canapé. Immédiatement, je sentis mon ventre se crisper, et j’eus une brusque bouffée de chaleur. Avisant son verre, je regrettai mon propre choix : apparemment, lui buvait un gin tonic.

— Alors, dit-il en se tournant vers moi.

— Alors, répétai-je.

— Je suis content que tu sois là.

— Moi aussi.

Je bus une petite gorgée d’eau, non parce que j’avais soif, mais pour gagner quelques secondes. Maintenant que nous nous retrouvions chez lui, en tête-à-tête, j’étais perdue. Je manquais tellement de pratique dans ce genre de situation que c’en était pitoyable.

Pour la première fois depuis longtemps, je ne savais absolument pas quoi dire. Tout ce que je savais, c’est que Jeffrey Devon Murphy était assis à quelques centimètres de moi, sur son canapé.

Steve Buscemi sauta pour nous rejoindre et vint s’installer sur mes genoux, ses petites pattes dérapant un peu sur le tissu glissant de mon legging. Je le grattai derrière les oreilles, trop heureuse de cette distraction.

— Il t’aime bien, dis donc, déclara Murph en riant.

Il t’aime bien. Pour je ne sais quelle raison, cela me fit penser à un jeu auquel nous jouions, enfants, dans la cour de récréation. Nous retirions les pétales d’une marguerite, un à un, en évaluant l’amour d’une personne particulière – un peu, beaucoup, passionnément… Il existait un jeu du même genre avec une pomme : on faisait tourner la pomme par la queue tout en récitant l’alphabet, et quand la queue se détachait, la lettre qu’on venait de dire était l’initiale de votre futur mari. Mais l’initiale de son prénom ou de son nom ? J’avais posé la question à la fille, plus âgée que moi, qui m’avait appris ce jeu, mais elle ne le savait pas non plus. Aujourd’hui encore, à trente-trois ans, je ne pouvais pas manger une pomme sans la faire tourner en récitant l’alphabet.

Murph posa son gin tonic sur la table basse. Il fallait que je me concentre. C’est parti. Je souris intérieurement, glissai une mèche de cheveux derrière mon oreille et me passai la langue sur les lèvres tout en essayant de remettre Steve Buscemi par terre.

Mais Murph se leva et s’éloigna.

— Tu as envie d’écouter quelque chose de particulier ? me demanda-t-il, le visage illuminé par la lueur de son ordinateur portable.

Je haussai les épaules.

— Je ne sais pas… Surprends-moi.

Après quelques clics de souris, il revint s’asseoir près de moi – un peu plus près que la fois précédente.

Je souris en reconnaissant les premières notes du morceau « Son of a Preacher Man ».

— Ah, tu te souviens de ça, dis-je dans un soupir, avant de le regretter aussitôt.

Je venais d’avouer sans ambiguïté possible que je me rappelais parfaitement cette soirée d’autrefois chez Murph, lorsque j’avais senti son souffle chaud sur mon cou et mes épaules, ses lèvres et sa barbe naissante sur ma peau nue. Je me demandai en frémissant si Murph pouvait avoir la moindre idée du nombre de fois où je m’étais repassé ce souvenir, dernièrement.

J’attendis sans rien dire, mais il me surprit en ne relevant pas ma remarque, s’abstenant d’ironiser, comme s’il était parfaitement normal que cette phrase me soit venue.

Je commençai à me détendre un peu et laissai ma tête basculer sur les coussins du dossier.

— Elle est vraiment super, cette chanson, murmurai-je.

— Oui. Excellente, approuva-t-il.

Nous restâmes sans parler, à écouter ce morceau parfait de Dusty Springfield, avec ses notes basses et chaudes qui semblaient frôler le sol tandis que les notes les plus hautes s’envolaient vers la stratosphère.

J’étais encore pétrifiée à l’idée de ce qui allait suivre. Cela faisait tellement longtemps que je ne m’étais pas retrouvée dans une telle situation, avec qui que ce soit, et encore moins avec Murph en personne – le plus éblouissant de tous les goldenboys que je connaissais, qui avait été la source de tellement de dépit et m’avait empêchée de dormir tant de nuits.

Je fermai les yeux. Ne gâche pas tout. Pitié, ne gâche pas tout.

Je finis par me résoudre à tourner la tête vers lui, et constatai qu’il me regardait déjà. Sa main vint alors caresser ma joue du bout des doigts, avec beaucoup de délicatesse ; c’était si bon que j’en eus presque les larmes aux yeux.

Oh, toi, tu es mal barrée, ma chérie, me dis-je alors.

À ce moment-là, Murph me sourit, et ce sourire était tellement spécial, tellement désarmant, tellement bien calculé que, sans pouvoir m’en empêcher, je me mis à rigoler comme une bécasse – parce que j’étais stressée, parce que j’avais besoin de faire retomber la tension de ce moment, et aussi parce que je me doutais que ce sourire en coin, si particulier, avait déjà dû lui permettre de conclure plus d’une affaire bien engagée.

Son expression redevint soudain plus solennelle. Il me regarda un long moment, et je me sentis tout à coup emplie de joie, comme on peut l’être quand on est sûre qu’un homme qu’on désire va vous embrasser.

Je levai le visage vers lui en même temps qu’il baissait le sien vers moi, et son baiser fut si doux et délicat que je n’aurais su dire précisément à quel instant précis nos lèvres s’étaient réellement touchées. Il se fit bientôt plus appuyé. Murph passa une main dans le bas de mon dos tandis que, de l’autre, il effleurait doucement la courbe de mon épaule. La chair de poule me hérissa les bras. Voilà bien longtemps que je n’avais pas ressenti cela.

Une pensée ridicule me vint alors : après avoir passé huit années à plus ou moins se chercher et se séduire dans de luxueux bureaux de Manhattan et lors de cocktails ou de dîners en tenue chic, il avait fallu que Murph et moi sortions ensemble le jour où nous portions nos maillots de sport crasseux des Procureurs de Parsons Valentine. C’était absurde. Absurde, et parfait à la fois.

Un petit rire s’échappa de ma gorge.

— Qu’est-ce qu’il y a ? me demanda-t-il doucement.

Je secouai la tête en souriant.

— Non, rien.

Je me levai et pris ses deux mains dans les miennes pour reculer lentement en direction de sa chambre.

— Viens par là, lui dis-je.

Il ne se fit pas prier.

J’étais couchée sur le côté, la tête posée sur la poitrine de Murph, à écouter sa respiration ralentir et se faire peu à peu plus régulière. Puis je basculai sur le dos, épuisée, heureuse et proche de l’endormissement.

Murph se redressa sur un coude et me demanda à mi-voix :

— Tu veux de l’eau ?

— Oh, oui, fis-je d’une voix rauque avant de me racler la gorge pour reprendre : De l’eau, je veux bien.

— OK. Je reviens tout de suite.

Il déposa un baiser sur ma joue, s’écarta de moi et sortit du lit.

Je me redressai et m’adossai contre la tête de lit, la couette remontée pudiquement sur ma poitrine tandis que lui, sans complexe, enfilait un boxer gris devant moi avant de passer devant les grandes baies vitrées menant au couloir. Quelques instants plus tard, je l’entendis ouvrir et fermer des placards de cuisine tout en braillant une chanson d’Aerosmith.

Il chantait faux, à tue-tête, et je savais qu’il le faisait pour me faire rire. Je ramenai mes genoux contre moi et souris, seule dans le lit. J’avais retrouvé le Murph que je connaissais, en mieux encore. Et il me plaisait vraiment, vraiment beaucoup.

J’explorai le bord du lit à tâtons, espérant y trouver mes vêtements. Rien. J’eus un instant de panique avant de me rendre compte que mon polo de softball, mes sous-vêtements et mon legging avaient été soigneusement pliés et posés sur le dossier d’une chaise. La délicatesse de l’attention me toucha – mais à quel moment avait-il fait cela ?

Je pris mes sous-vêtements et les enfilai prestement. Par chance, j’avais choisi une jolie culotte bleu turquoise hier.

Me sentant maintenant moins vulnérable, je me rassis dans le lit et examinai plus attentivement la chambre de Murph. C’est donc ici que Jeff Murphy se couche tous les soirs, songeai-je, rêveuse. Et qu’il a couché avec pas mal de filles, aussi. Mais je refoulai vite cette dernière pensée.

Sur sa table de nuit, il y avait une mini-enceinte Bose, son iPhone et deux photos dans des cadres noirs. J’attendis quelques secondes, puis, lorsque je fus certaine que Murph s’activait toujours en cuisine, je pris les deux petits cadres et observai les photos.

Sur l’une, on voyait un jeune Murph bronzé, non rasé, les bras posés sur les épaules de deux autres jeunes hommes souriants. Ils étaient beaux, tous les trois, avec leurs coupe-vent et leurs casquettes de baseball, prenant la pose une bière à la main sur la terrasse d’une maison de bord de mer – on apercevait des dunes de sable et des touffes d’herbes sèches derrière eux. La fameuse maison du coloc à Cape Cod, supposai-je. La demeure paraissait charmante, avec ses bardeaux et ses murs à pignons d’un gris délavé, dans le style robuste de la Nouvelle-Angleterre. C’était beau, de bon goût, et la maison donnait l’impression d’être totalement sûre de sa place dans le monde, à l’instar de Murph et de ses amis. Rien à voir avec les grandes maisons tape-à-l’œil dans lesquelles vivaient mes parents et leurs amis, avec des colonnes de faux marbre et leurs faux balcons – des maisons qui avaient quelque chose à prouver.

Je remis la photo sur la table de nuit et examinai attentivement la seconde, un vieux cliché de famille. Sur celui-ci, une mère et un père à l’air sérieux posaient à côté d’un camion de pompiers avec deux enfants – une petite fille souriante avec une queue-de-cheval et un adorable blondinet de quatre ou cinq ans, chez qui l’on reconnaissait d’emblée les traits de Murph. Ce dernier était perché sur les épaules de son père et portait un casque de pompier beaucoup trop grand pour lui. Je pus constater, sans surprise, que le père de Murph était lui-même très bel homme, et parfaitement mis en valeur dans un uniforme noir à épaulettes et gros boutons dorés. Cette famille était magnifique et paraissait parfaitement heureuse – le genre que l’on s’attendait à voir en première page d’un catalogue, en habits de lin chics et décontractés, courant sur la plage ou nouant gaiement la laisse autour du cou d’un labrador.

J’entendis les pas de Murph s’approcher de la porte et m’empressai de remettre le petit cadre à sa place. Il entra dans la chambre et me tendit un verre d’eau. Debout près du lit, il but lui-même de longues gorgées dans son verre.

— C’est ta famille ? demandai-je avec un signe de tête vers la table de chevet.

— Hein ? Ah, ça. Oui, c’est ma famille.

— La photo est super. Tes parents font vraiment un beau couple.

— Merci. Ils essaient.

— C’est un uniforme de commandant ?

— Capitaine.

— Ah.

— Il n’a pas pu passer commandant.

— Ça devait être chouette, étant gamin, d’avoir un père pompier, dis-je.

Murph ne répondit pas et vida son verre avant de me retourner la question :

— Et toi, que fait ton père ?

— Il est prof de fac. En Économie.

Il sourit comme si j’avais dit quelque chose de drôle, puis me demanda brusquement :

— Tu n’as pas faim ?

Je jetai un œil sur son téléphone. Il était plus d’une heure du matin. Ni lui ni moi n’avions rien mangé depuis le déjeuner de la veille. Je n’avais pas ressenti la faim jusqu’ici mais, maintenant qu’il en parlait, je me rendis compte que j’étais affamée.

Murph rapporta de la cuisine une pile de prospectus qu’il étala en éventail sur le lit. Nous passâmes commande auprès du restaurant de sushis ouvert jour et nuit juste en bas de chez lui, puis nous nous gavâmes de soupe miso, de tempuras de crevettes et de sushis au thon, assis l’un en face de l’autre sur son lit, lui en bas de pyjama bleu marine et moi dans un vieux t-shirt à lui estampillé Williams College Baseball qui sentait la sueur et le déodorant et m’arrivait aux genoux.

À l’avant du t-shirt, on pouvait lire en lettres délavées : « LES GARS DE WILLIAMS NE S’ARRÊTENT PAS À LA TROISIÈME BASE », ce qui nous fit rire tous les deux.

OceanofPDF.com