Plan de carrière
Chapitre 3
J’allais être en retard pour déjeuner avec Ted Lassiter. Même en courant de mon bureau jusqu’au restaurant, j’arriverais tout de même en retard. De cinq minutes au moins. Peut-être dix. Merde. Ted Lassiter n’était pas le genre de client que l’on faisait attendre. Je maudis les talons hauts que j’avais choisis ce matin-là, même si une petite voix dans ma tête me soufflait que c’était par ailleurs le bon choix. Mon client était clairement le style d’homme à penser que s’il devait travailler avec une femme, celle-ci devait au moins avoir la courtoisie de porter une jupe et des talons hauts.
Je sortis de l’ascenseur et traversai en trombe le hall de marbre.
— Eh, il y a le feu, ou quoi ? s’écria Ricardo, qui travaillait à la sécurité.
Nous étions amis depuis la fois où il m’avait sortie d’un ascenseur bloqué, huit ans plus tôt. C’était mon deuxième mois à la firme, et je venais de passer ma première nuit au travail quand, épuisée, j’étais entrée dans un ascenseur mis hors service pour la nuit avant d’appuyer sur le bouton de fermeture des portes. C’est Ricardo qui m’avait trouvée là, à 5 heures du matin, recroquevillée dans un coin de la cabine, paniquée et en larmes. Il n’avait jamais parlé de l’incident à personne, gagnant du même coup ma reconnaissance éternelle.
— J’suis à la bourre pour un rendez-vous, Ric ! criai-je par-dessus mon épaule en fonçant vers les portes. Je te vois en revenant.
Je courus sur Madison, tournai à gauche sur la 51e et attendis à l’angle pour traverser Park Avenue. Je profitai de cette pause pour prendre une grande respiration. Cet endroit de la ville avait toujours un effet apaisant sur moi, surtout un jour comme aujourd’hui, avec ce magnifique ciel bleu contrastant avec la myriade de taxis jaunes qui défilaient entre les hôtels et banques d’investissement du quartier. Une poignée de touristes étaient égarés sur le petit îlot divisant Park Avenue, et j’eus un élan de compassion pour eux. Je me rappelai combien cela m’avait ennuyée, alors que je débarquais juste à New York, mon diplôme en poche, de mal estimer le temps imposé par les feux de circulation de Park Avenue et de me retrouver coincée sur cette petite bande de béton, entre les taxis et véhicules circulant sans interruption. Je m’étais sentie vulnérable et mal adaptée à cet environnement. Aujourd’hui, j’y étais chez moi. Et j’adorais cette sensation.
Le feu passa au vert pour les piétons, et la foule s’engagea sur le passage clouté.
Je consultai à nouveau ma montre. Si Lassiter était à l’heure, il devait attendre depuis sept minutes maintenant. Bon Dieu. Je pressai le pas. Courant à moitié, je passai devant la file d’attente de la soupe populaire à St Bart, devant des employés de bureau prenant leur déjeuner dehors, des food-trucks proposant kebabs, gyros, arepas, empanadas, raviolis chinois, petits pains, poulet séché, rouleaux de printemps, curry indien et cochon grillé. Tout cela sentait délicieusement bon. J’aurais largement préféré l’un de ces plats à emporter à la salade Cobb que je commandais toujours lors des déjeuners avec les clients.
Le restaurant était maintenant juste devant moi, de l’autre côté de Lexington Avenue. En approchant, je remarquai un homme d’âge moyen aux joues creuses assis à côté d’un étalage d’aquarelles encadrées et de dessins au fusain. Il avait la tête tournée en direction du fessier d’une jeune femme qui traversait la rue, qu’il scrutait avec attention. Zut. Il n’est jamais agréable de devoir marcher juste devant un homme quand on est sûre qu’il va vous mater le postérieur au passage. Surtout quand il s’agit clairement d’un homme (a) dont on n’a aucune envie qu’il vous reluque les fesses, (b) dont on n’aurait aucune envie de voir les fesses non plus. De temps à autre, en fonction de mon humeur, je trouvais parfois amusant de piéger ces types – en me tournant brusquement pour leur montrer que je les avais pris en flagrant délit. Huit fois sur dix, ils rougissaient. Il arrivait même quelquefois que nous en riions ensemble.
Je pris une grande inspiration, redressai mes épaules et passai devant l’artiste de rue. Mais le feu tricolore venait de changer, et je dus reculer et attendre tout près de lui.
— Ni how ! me lança-t-il.
J’exhalai un soupir.
— Konnichiwa ! insista-t-il, un peu plus fort. Hé, toi ! Konnichiwaaaa !
Je levai les yeux au ciel. L’attente allait être longue.
Je ne parvenais pas à comprendre pourquoi tant d’hommes étaient incapables de faire la distinction subtile mais cruciale entre les approches leur laissant un semblant de chance avec les femmes et celles n’en laissant aucune. Par exemple : quels beaux cheveux, OK ; quelle belle paire de miches, non. Était-ce vraiment si difficile à maîtriser ?
Alors que le feu passait enfin au vert pour les piétons et que je m’apprêtais à m’engager, le type me jeta entre ses dents :
— Sale chinetoque !
Je me figeai. Une sensation tristement familière, logée au fond de mon ventre, se réveilla avec la force d’un coup de tonnerre. Et la colère se mua immédiatement en rage.
Une petite voix dans ma tête me criait « Non, tu n’as pas le temps pour ça ! » en même temps que je pivotais déjà sur mes escarpins. J’avançai droit vers l’homme et me plantai devant lui, le forçant à me regarder. J’étais suffisamment proche de l’une de ses minables petites aquarelles pour en défoncer une du bout de mon talon aiguille. Rien ne serait plus facile. J’avais fait trois années de football américain à Yale.
Le type cligna des yeux sous la surprise puis fit semblant d’être captivé par je ne sais quoi, loin derrière mon dos.
— Pardon, dis-je d’une voix très forte et claire. Qu’est-ce que vous avez dit ?
Je voyais les muscles de sa mâchoire se crisper et se relâcher tandis que le rouge lui montait au visage de sous son col. J’inclinai la tête sur le côté et attendis, luttant contre l’envie pressante de regarder ma montre. Il fallait qu’il croie que je pourrais rester plantée là toute la journée si nécessaire.
Pas question de le laisser s’en tirer à si bon compte juste parce que j’étais en retard.
J’avais parfaitement conscience d’être en train de faire poireauter un homme très important, un PDG milliardaire qui n’était guère habitué à se faire poser un lapin. Surtout par une avocate qu’il ne pensait même pas capable de gérer son affaire en premier lieu. Je l’entendais déjà cracher ces reproches, rouge de rage, à Adler. Oui, je savais très bien que cela allait me coûter cher en arrivant au restaurant, et certainement plus encore lorsque je rentrerai au bureau. Mais pour l’instant, je m’en foutais royalement.
Parce que ce connard, là, sur le trottoir, aurait pu m’insulter de n’importe quelle autre manière. Il aurait bien pu me suivre dans la rue en me soufflant salope à l’oreille, je m’en serais moquée. Je l’aurais déjà oublié au moment où j’aurais laissé ma veste à la préposée au vestiaire du restaurant, avant de lisser ma jupe d’un geste sûr et de suivre le maître d’hôtel à la table de Lassiter, un sourire aimable et de plates excuses sur les lèvres.
Mais ce mot-là, celui que ce pauvre type m’avait jeté dans le dos, l’air de rien, je ne pouvais pas le laisser passer. Quelle que soit la personne que je faisais attendre.
Je me rapprochai encore de son fauteuil en toile crasseux et lui reposai la question :
— Vous vouliez me dire quelque chose ?
Je croisai les bras sur ma poitrine et attendis.
— Alors ?
Il poussa un grognement entre rire et mépris avant de lever les deux mains en l’air, haussant les épaules.
— Écoutez, m’dame, je sais pas de quoi vous me parlez, mais dégagez de là.
— Je vous parle du fait que vous m’avez traitée de sale chinetoque, connard. Voilà de quoi je parle.
Il resta muet quelques instants puis posa ses mains velues sur ses genoux et partit à rire.
— Vous êtes folle.
Sur ce, il se leva. Et il était bien plus grand qu’il n’en avait l’air, assis. J’eus un bref accès de panique mais je soutins son regard jusqu’à ce qu’il me tourne le dos en faisant mine de mieux disposer des tableaux de petit format.
Pour la première fois, je jetai un œil à ce qu’il vendait. Il y avait de très mauvais portraits de femmes et de chiens. Parfois seuls, parfois ensemble. Les chiens étaient tous dotés de caractéristiques humaines – des chiens conduisant des taxis, vendant des journaux, buvant de la bière, jouant au foot. Curieusement, aucun ne jouait au poker. Je faillis en rire.
Les femmes représentées étaient toutes nues et à forte poitrine. Quelle surprise. Je contemplai la plus grande aquarelle, qui était aussi la plus proche de moi. Elle montrait une blonde voluptueuse, dénudée et alanguie sur un lit de motel. Un chien était couché près d’elle, fumant une cigarette.
L’homme vit que je regardais le tableau.
— Ah, il vous plaît celui-là, hein ? C’est un de mes préférés, 500 dollars, dit-il avec un rictus moqueur.
Il avait l’air de s’amuser. Il me scruta de haut en bas, son regard s’attardant sur ma poitrine.
— Mais, pour vous… allez, je vous le laisse à 20 dollars, lança-t-il avec un clin d’œil caricatural. Je fais une promo spéciale pour les jolies Chinoises, aujourd’hui.
Il leva le menton en me regardant.
— Vous êtes chinoise, non ?
Je m’abstins de répondre.
— Ou japonaise ? Coréenne ?
Il eut un geste vague en ricanant dans sa barbe.
— Bah, ça ne change rien, de toute façon. Vous êtes tous pareils, vous autres.
BAM !
Je venais d’enfoncer la pointe de mon talon à travers son tableau. Sans réfléchir, j’avais plié le genou pour prendre de l’élan et projeter mon pied en avant dans une détente fulgurante, à l’angle précis que j’avais tant travaillé au foot, des années auparavant. Je visais encore sacrément bien, et j’avais du ressort. Mon entraîneur aurait été fier de moi. Mon coup de pied avait atterri en plein milieu de la toile, y laissant un trou béant. J’avais anéanti la totalité du chien fumeur et la moitié de la femme à poil.
L’artiste à la noix tomba à genoux devant son œuvre en agitant les bras et en braillant :
— Mais… putain ! Putain !
Un peu hébétée, j’étais en train d’inspecter ma chaussure droite qui, étonnamment, n’était même pas abîmée – c’est l’avantage, lorsqu’on achète de la bonne qualité – quand l’homme balança par terre sa toile détruite et se retourna vers moi, le visage rouge et luisant. Dire qu’il était furieux serait un euphémisme.
Je voulus reculer, mais mes jambes refusèrent d’obéir et je restai clouée sur place. L’artiste ulcéré fit deux pas dans ma direction.
— Du calme, l’ami, dit soudain une voix bourrue.
Je me retournai et vis Ted Lassiter derrière moi. Il sortit un portefeuille de la poche de son costume gris sur-mesure. Le peintre parut momentanément décontenancé et Lassiter en profita pour sortir un billet de vingt d’une grosse liasse de billets verts, qu’il glissa dans la main de l’homme.
— Je crois que c’était votre prix.
L’artiste ne sut que répondre et resta muet.
Lassiter se tourna vers moi avec un grand sourire, que je m’empressai de lui rendre.
Alors que nous traversions Lexington Avenue, mon client me décocha une tape sur l’épaule, exactement comme il l’avait fait avec Marty Adler lors de notre première rencontre.
— Allez, venez, championne. On est en retard.
OceanofPDF.com