Plan de carrière

Helen Wan · Chapitre 7 sur 28

Pages du PDF

Plan de carrière

Chapitre 6

 

« La sortie annuelle de Parsons Valentine entachée par une parodie raciste. »

Tel était le gros titre du New York Law Journal du lundi. Le New York Post avait été plus créatif : « Cerise sur le ghetto : le cabinet blanc comme neige se prend un œil au beurre noir. » Tous les blogs et chats du milieu judiciaire ne parlaient que du « scandale raciste chez Parsons Valentine ». Pendant le week-end, une vidéo de quatre-vingt-treize secondes prise avec un téléphone portable avait été postée sur YouTube et Above the Law avant que la firme ait réussi à la faire supprimer. Mais le mal était fait. Si l’on n’y voyait pas très bien ce qui se passait sur scène, on entendait en revanche parfaitement les paroles du refrain. Sur le site Gawker, un post cinglant avait pour simple titre : « Parsons : un paradis ? ». Celui-ci comptabilisait déjà 477 commentaires, et ce n’était que le début.

Il était 9 h 15 quand Rachel m’appela.

— Tu étais là quand ça s’est passé ? me demanda-t-elle tout de suite. Tu as vu ce truc ?

— Ça, oui, on peut dire que je l’ai vu, soupirai-je.

— Alors ? C’était vraiment aussi horrible qu’on le dit sur tous les blogs ?

— Non, c’était pire.

— Waouh, fit-elle. Et qu’est-ce qu’ils vont faire, d’après toi ?

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Eh bien, ils doivent être en mode réparation des dégâts, à l’heure qu’il est.

— Je ne suis pas sûre qu’ils puissent y faire grand-chose maintenant, répondis-je.

Ce qui était sûr, en tout cas, c’est qu’ils ne risquaient pas de virer Hunter Russell.

— Mais ils vont être obligés de rattraper le coup, d’une manière ou d’une autre, insista Rachel. Tu ne te souviens pas de ce qui était arrivé chez Foster Cowan ?

Bien sûr que je m’en souvenais. Le cabinet Foster Cowan & Mays était l’une des dix firmes à se considérer comme faisant partie des cinq meilleures de New York ; jusqu’à ce que six de leurs collaboratrices déclarent qu’elles s’étaient fait peloter par deux associés éméchés lors de leur petite croisière festive annuelle autour de Manhattan. Après des semaines de silence radio, Foster Cowan avait fini par accoucher d’une déclaration aussi tiède que laconique : « Si quiconque parmi les participants s’est senti offensé par l’attitude de nos avocats, nous le regrettons sincèrement. »

En gros : nous sommes désolés que vous soyez si sensibles.

Plus hallucinant encore, toutes les avocates de la boîte avaient ensuite reçu une tasse en céramique et un sweat à capuche.

Les grandes écoles de droit du pays n’avaient pas tardé à réagir, certaines allant même jusqu’à bannir Foster Cowan de leurs campagnes de recrutement. Toutes les associations étudiantes de la filière Droit, les fameuses LSA – la WLSA (Women Law Student Association), l’AFALSA (Asian Pacific American Law Student Association), la LALSA (Latino American Law Student Association), et la LGBTLSA (Lesbian Gay Bisexual Transgendered Law Student Association) – avaient mobilisé leurs troupes en envoyant des milliers d’e-mails pressant leurs destinataires de diffuser au plus grand nombre. Sans surprise, cette année-là avait été celle où le cabinet Foster Cowan avait reçu le moins de candidatures en un siècle d’existence. Un petit groupe de clients très fortunés avait même pris le parti de faire savoir publiquement qu’ils quittaient la firme pour confier leurs affaires à la concurrence, nouvelle qui avait donné lieu à un bref article dans les pages business du Times. Le classement du cabinet dans le top ten de la branche s’était effondré.

Autrement dit, Foster Cowan avait été blacklisté.

Mais deux ans plus tard, l’entreprise avait embauché une associée afro-américaine hyper réputée et lancé un programme de parrainage à destination des futures avocates à l’université Columbia. Nombre de ses gros clients étaient alors revenus, et Foster Cowan put reprendre ses recrutements à Harvard et à Yale.

Tout cela n’était plus que de l’histoire ancienne.

Dès le milieu de la semaine, Pamela Karnow et une dizaine d’autres associés et collaborateurs de Parsons Valentine outrés par le sketch avaient monté un groupe appelé AFECR – les Avocats de la Firme Contre le Racisme. J’avais ouï dire que quelques stagiaires s’étaient joints à eux, y compris la belle Cameron Alexander (et probablement quelques-uns de ses fans, cela va sans dire). L’AFECR exigeait une réunion de crise avec le Comité de direction afin de discuter d’une réponse appropriée à l’incident, et d’éventuelles sanctions disciplinaires.

À ma connaissance, aucun membre du Comité de direction n’avait parlé à Matt, Kyle ou Hunter de la possibilité de telles sanctions. Pour tout dire, ces trois-là avaient l’air de fort bonne humeur lorsque je les vis déjeuner ensemble au Jury Box. Un article flatteur venait même de paraître dans la newsletter du cabinet, le Daily Brief, à propos de notre récente victoire en softball sur l’équipe de Simpson Thacher, grâce à un coup marqué à la dernière minute par Hunter en personne.

Je m’étais efforcée de ne pas croiser Hunter depuis le jour de la sortie. Personnellement, je ne pensais pas qu’il était un authentique raciste – juste un idiot. Mais je préférais ne pas me mêler de cette histoire et laisser L’AFECR gérer l’affaire, puisque telle était sa vocation. J’avais d’autres chats à fouetter de mon côté.

Toc, toc.

Je relevai le nez du contrat d’acquisition de SunCorp que je relisais et vis Marty Adler passer la tête par la porte de mon bureau, un grand sourire sur les lèvres.

— Bonjour, Ingrid. Tu viens à la réunion ?

— Bien sûr.

La réunion en question était le déjeuner de service organisé le deuxième vendredi de chaque mois afin de « consolider notre lien en tant qu’équipe ». En réalité, c’était plutôt l’occasion pour les grands chefs d’asseoir leur autorité et de faire savoir aux simples collaborateurs sur quoi ces derniers allaient s’échiner lors des semaines suivantes.

— Je t’accompagne ? proposa Adler en me tendant un bras comme s’il m’invitait à danser.

— C’est gentil, répondis-je en riant, mais je dois d’abord répondre à un e-mail de Ted Lassiter. Je vous rejoins dans une minute, d’accord ?

— Ça marche. Mais ne tarde pas trop…

Marty Adler mijotait quelque chose. Il ne se déplaçait pas jusqu’au bureau des collaborateurs juste pour nous rappeler une réunion de routine.

— Qu’est-ce qui se passe, Marty ? demandai-je avec un sourire en coin. Pourquoi tiens-tu tellement à ce que je sois à l’heure ?

— Eh bien, disons qu’il y a un petit extra à l’ordre du jour, aujourd’hui. Et que ça devrait te plaire, ajouta-t-il avec un clin d’œil. À tout de suite !

Sur ce, il s’éclipsa. Je fixai la porte pendant une bonne minute, essayant de contenir ma jubilation. Cet e-mail attendrait. De toute évidence, Adler comptait faire part à tout le service du travail fabuleux que j’accomplissais sur le dossier SunCorp. De la façon dont j’avais convaincu Ted Lassiter après une première rencontre un peu tendue, et du fait que celui-ci n’appelait plus Adler que lorsqu’il ne parvenait pas à me joindre d’abord.

Je redressai le dos, pris une grande inspiration et sautillai vers le miroir de ma penderie. Une fois mon maquillage rafraîchi, je pris la direction de la salle de réunion.

Les participants arrivaient encore au compte-gouttes, bien qu’il fût déjà dix minutes plus tard que l’heure prévue. La pratique était courante. Les avocats de Parsons Valentine n’arrivaient jamais à l’heure à nos réunions internes ; cela aurait suggéré qu’ils n’avaient pas assez de travail à terminer.

Un pupitre avait été installé à l’avant de la salle, face aux tables disposées en U. Sur les nappes blanches, on avait posé des pichets d’eau à intervalles réguliers, et un buffet avec chauffe-plats argentés avait été dressé le long d’un mur. Une odeur de pommes de terre sautées et de poisson vint me chatouiller les narines. Alors que je prenais ma place dans la file d’attente du buffet, Hunter surgit derrière moi et me souffla à l’oreille :

— Pff, j’espère que ça ne va pas durer des heures, j’ai trop de trucs à faire.

Je n’étais pas enchantée de le voir, mais je ne voulais pas le laisser gâcher ma bonne humeur.

— Et moi donc.

Murph entra dans la salle, me vit et me sourit. Je lui rendis son sourire et sentis le feu me monter aux joues comme il s’approchait de nous.

— Salut, les amis.

— Salut, fis-je avec autant de naturel que possible.

Murph scruta mon visage.

— Tu as l’air d’avoir la pêche. Il se passe quelque chose ?

— Oh, non, rien de spécial, répondis-je innocemment.

Je pris une serviette, des couverts, et m’emparai d’une pince pour déposer un petit pain dans mon assiette.

Murph s’était fait couper les cheveux. On distinguait une légère marque de bronzage près de ses oreilles, où ses cheveux étaient un peu plus longs auparavant. Il était rasé de frais. Et, Dieu, ce qu’il sentait bon !

Le lundi matin après la sortie, j’avais découvert un e-mail de lui, sans objet, en ouvrant mon ordinateur. Je m’étais forcée à suivre ma routine matinale habituelle – prendre mon café, écouter mes messages vocaux, lire les rubriques business du Journal et du Times – avant d’ouvrir son message, n’y tenant plus.

Coucou. Alors, pas trop rude la gueule de bois, ce week-end ?

Mon cœur avait fait un bond dans ma poitrine. M’éjectant de mon fauteuil, j’étais allée me planter devant la fenêtre pour contempler les petits rectangles jaunes qui défilaient sur Madison Avenue, trente étages plus bas. Ça y est ! Une histoire d’amour qui commence !

J’étais restée devant la vitre un bon moment, à imaginer une dizaine de réponses spirituelles et accrocheuses, avant de revenir à mon bureau pour lui écrire :

J’avoue que c’était un peu raide. Merci pour le taxi, au fait. Tu es mon héros. Et toi, comment s’est passé le reste de ton week-end ?

La réponse arriva moins de deux minutes plus tard :

Pas mal. Le débat reste ouvert concernant Anna Jergensen. Bref. 12 h 30 au Jury Box ?

Mon enthousiasme retomba d’un seul coup. En quelques mots, Murph venait de me signifier que, de son côté, l’ancien équilibre était rétabli entre nous. Il était toujours le Murph dragueur invétéré, à qui il fallait une nouvelle fille par mois. Moi, c’est le Jeff Murphy du club-house que je voulais ; mais il me faisait comprendre gentiment que je ne retrouverais pas cet homme-là.

Nous n’avions pas parlé de ce qui s’était passé entre nous ce soir-là – d’ailleurs, avec le recul, il ne s’était rien passé du tout. Ce n’était pas comme si Murph et moi avions couché ensemble. Il n’était pas non plus venu chez moi. Nous ne nous étions même pas embrassés. Alors pourquoi étais-je dans un tel état ? Pourquoi est-ce que je me préoccupais tellement de ce que nous allions nous dire, une fois revenus au bureau ? En fin de compte, Murph avait été tout à fait réglo en mettant immédiatement un terme à toute ambiguïté. Et de toute façon, les types comme lui ne s’intéressaient pas à des femmes comme moi. Les goldenboys de la firme voulaient être avec des filles comme Cameron Alexander. Alors quoi qu’il ait pu se passer vendredi dernier, ou quels que soient les signaux que j’avais mal interprétés, c’était fini maintenant ; je n’avais d’autre choix que de lui emboîter le pas en faisant comme si tout me paraissait parfaitement normal, à moi aussi.

Sauf que ce n’était pas le cas.

J’avais bien conscience du ridicule de la situation. J’étais une adulte, en train de gérer une acquisition d’un milliard de dollars pour le nouveau et plus gros client du cabinet, sur le point d’entrer dans l’histoire d’une des firmes les plus puissantes du monde. Et pourtant, depuis plus d’une semaine maintenant, je perdais le sommeil à force de me demander pourquoi Jeff Murphy ne m’avait pas embrassée alors qu’il en avait l’occasion ce soir-là, et je me rendais compte avec une clarté déconcertante que j’en avais vraiment, vraiment très envie. Comme une midinette.

Marty Adler prit la file d’attente derrière nous et me coula un petit sourire, presque complice. Cela me rasséréna un peu.

Adler avisa la table du buffet.

— Alors, quoi de bon au menu ?

Entendant cela, Hunter se retourna et passa derrière Murph pour se retrouver à côté de Marty Adler.

— Salut, Marty, lança-t-il. Au fait, chapeau pour la partie de golf, l’autre jour.

Murph me regarda en biais. En général, il était assez mal vu d’essayer de fayoter avec un associé devant ses amis. Mais Murph et moi ne nous en formalisions guère, car il était assez clair pour nous que le poste de Hunter parmi nous n’était qu’une pantalonnade.

— Lorsqu’il aura fini de faire de la lèche à Adler, demande donc à Hunter s’il est partant pour un bingo, me chuchota Murph.

Nous avions lancé nos parties de « bingo de réunion » lors de notre première année dans le cabinet. Le but du jeu était simple : avant qu’une réunion commence, chaque joueur choisissait une « expression qui paie » – le jargon du MBA ou les métaphores sportives fonctionnaient très bien, par exemple – et quelqu’un les prenait en note. Celui dont l’expression était prononcée en premier au cours de la réunion avait gagné. Nous avions l’habitude de jouer une mise de 20 dollars.

Nous prîmes place à une table. Murph dégaina son stylo Montblanc et sortit une carte de visite de son portefeuille. Il la posa et s’arrêta, stylo en l’air, tel un serveur attendant de prendre note d’une commande.

— Alors, Yung ? Les dames d’abord.

— Je vais prendre… « faire un tour d’horizon », annonçai-je.

Murph approuva d’un hochement de tête et nota.

— Pas mal. Et moi… « l’intelligence collective », dit-il.

— Je joue « l’agilité », lança soudain Hunter.

Murph et moi lui jetâmes un regard. L’idée était bonne, surtout venant de Hunter.

Tyler Robinson entra dans la salle. Je lui adressai un petit signe de la main. Il eut un bref hochement de tête, puis après avoir avisé Hunter et Murph assis à mes côtés, il choisit de s’installer seul à l’autre bout de la tablée.

Tyler et moi n’avions pas parlé du sketch du « paradis des associés ». Lorsque je lui avais tendu la perche à ce sujet, dès le lundi, il m’avait simplement dit « Je ne veux pas en parler ». Je devais respecter cela.

Adler se leva et frappa dans ses mains pour faire le silence autour de lui.

— Allez, allez, on commence. Nous avons beaucoup de choses à l’ordre du jour, aujourd’hui.

Tout le monde se tut. Les retardataires prirent leur filet de cabillaud et leurs pommes de terre et vinrent remplir les quelques places restées vacantes autour de la table. Je fis attention de me tenir bien droite, les mains jointes devant moi, ignorant mon repas. Pas question de me laisser surprendre la bouche pleine de poisson quand Adler entamerait son petit éloge à mon endroit.

— D’abord, l’ordre du jour, commença-t-il. Vous allez voir qu’après les sujets habituels, je vous présenterai un invité de marque.

Quoi ? Toutes les têtes se tournèrent vers un inconnu assis dans le fond : un homme soigné à petites lunettes, d’une cinquantaine d’années, avec une barbe poivre et sel et un début de calvitie. Il portait une veste en tweed sur une chemise blanche sans cravate. Look de prof plus que de juriste, s’il en est. Je me tournai pour le regarder et il me fit un signe de la tête, comme si nous nous connaissions. Je détournai le regard, gênée. C’était donc lui, le « petit extra » à l’ordre du jour, pas moi. Je me penchai sur mon assiette et enfournai aussitôt une bouchée de salade.

Adler passa en revue les dossiers arrivés au cabinet depuis le mois dernier – quatre introductions en Bourse dans le secteur des nouvelles technologies, deux achats à effet de levier et une défense contre une OPA hostile. Lorsqu’il arriva à SunCorp, Adler déclara :

— Ça avance très vite. Le contrat est presque signé, et Ingrid et moi travaillons sur l’accord d’achat.

Il s’interrompit un instant, et je me redressai, croyant qu’il allait avoir un mot pour moi.

— Inutile de vous dire, reprit-il avec un regard entendu envers son auditoire, que les termes de ce contrat sont encore hautement confidentiels.

Rien de plus. Au temps pour moi.

Harold Rubinstein prit la parole :

— D’après toi, Marty, dans combien de temps est-ce que cet accord d’achat sera bouclé ? Je veux dire, en partant du principe que tout est OK après ce premier tour d’horizon.

Ha ! Je jetai à Murph un regard victorieux en articulant un bingo silencieux.

Murph fit la moue tandis que Hunter gigotait sur sa chaise en décochant un léger coup de poing sur la table. Et hop, 40 dollars dans ma poche ! Bon sang, ce que j’aimais gagner.

Tim Hollister monta sur l’estrade. Il était vraiment craquant aujourd’hui, dans son genre très propre sur lui. J’aurais aimé que Tyler soit assis à côté de moi – c’était la seule personne de la boîte avec qui je pouvais me permettre de partager ce genre d’observation.

Cette année, Tim était chargé du planning de formation continue des avocats – l’une des tâches ingrates que les associés principaux déléguaient aux plus jeunes de leur caste. Il énuméra le contenu d’une liste de séminaires de formations à venir.

— En plus du déjeuner interne sur la loi sur les pratiques de corruption à l’étranger le 28, il y a un petit déjeuner au Princeton Club mardi prochain portant sur la responsabilité des administrateurs et des dirigeants. Le programme s’appelle : « L’évolution de Dodd-Franck : les règles actuelles de la surveillance financière et ce qu’elles signifient pour vous ».

Il leva les yeux vers nous.

— S’il vous plaît, ne vous bousculez pas pour vous inscrire.

Deux ou trois personnes eurent un petit rire. Murph pianota sur son BlackBerry et me donna un coup de coude. Je consultai son message : Mort de rire. Quel comique !

Adler reprit possession de l’estrade.

— Merci, Tim.

Il resta silencieux quelques instants avant de reprendre, un grand sourire aux lèvres :

— Et maintenant, j’ai le plaisir de vous présenter notre invité du jour. Docteur Rossi, vous voulez bien me rejoindre ?

L’homme aux lunettes traversa la pièce d’un pas énergique. Il se posta à la gauche de Marty Adler, en léger retrait, et considéra l’assemblée devant lui avec une expression affable, tel un candidat à la présidentielle.

— Comme vous le savez tous, il est de plus en plus nécessaire, pour les firmes d’une envergure comme la nôtre, de prendre soin de la diversité et de la sensibilité sur le lieu de travail, commença Adler.

Juste ciel ! Bon, j’avais déjà compris où il voulait en venir. Je me tassai sur ma chaise, espérant me confondre avec celle-ci.

— On ne peut nier que c’est devenu un sujet délicat pour nous dernièrement, poursuivit Adler, en raison de certains événements malheureux qui se sont produits lors de la sortie de la semaine dernière.

Plusieurs têtes se tournèrent vers Hunter, dont les joues étaient maintenant écarlates. Incroyable. De toute ma vie, jamais je n’avais vu Hunter Russell embarrassé par quoi que ce soit. La mauvaise presse était donc remontée jusqu’à ses oreilles.

— Ce qui m’amène à vous présenter notre invité, le Dr Rossi.

Le professeur avança et nous salua d’un hochement de tête cependant qu’Adler lisait d’un ton monocorde :

— Le Dr Rossi est le fondateur et président de la société de consultants Diversity Scorecard. Avant cela, il a été directeur de la diversité et de l’inclusion dans plusieurs grands cabinets d’avocats, dont, récemment, Foster Cowan & Mays.

Je ne pus contenir un haussement de sourcils.

Adler balaya son auditoire du regard avec un sourire radieux.

— Je suis donc ravi de vous annoncer que nous avons engagé le Dr Rossi afin qu’il évalue la mesure de notre performance en termes de diversité et d’inclusion dans nos rangs, et qu’il nous aide à recalibrer nos activités afin de mieux tirer parti de notre vivier de talents divers. Nous organiserons également un événement de grande envergure sur le thème de la diversité plus tard, cet été, auquel seront conviés les clients et amis de la firme. J’espère que vous réserverez un accueil chaleureux au Dr Rossi, et que vous coopérerez activement avec lui afin de l’aider au mieux à accomplir sa mission, qui est de la plus haute importance. Stephen ? C’est à vous.

Quelques applaudissements accompagnèrent le Dr Rossi comme il montait sur l’estrade. De nombreuses personnes avaient déjà le regard ailleurs. Quelques associés, dont Gavin Dunlop, avaient l’air ennuyés ou sceptiques, mais pas Harold Rubinstein, qui fixait attentivement le nouveau venu. Logique : Adler et Rubinstein étaient les deux seuls associés du cabinet à siéger au comité Diversité et inclusion.

— Merci, Marty, dit le Dr Rossi en souriant. Au cours des deux mois à venir, je vais étudier la culture d’entreprise propre à Parsons Valentine et vous proposer de nouvelles stratégies pour mieux attirer, retenir et développer les talents de la diversité, particulièrement aux plus hauts niveaux du management. Dans cet objectif, je vais mener des entretiens individuels et confidentiels auprès de nos associés et collaborateurs, en particulier auprès de ceux issus des minorités raciales, des femmes, et de nos collègues LGBT.

Sur ma gauche, quelqu’un émit un petit grognement ironique.

Si le Dr Rossi l’entendit, il n’en laissa rien paraître.

— Ces informations seront soigneusement analysées et compilées dans un rapport de synthèse assorti de recommandations que je présenterai au Comité de direction de la firme, au terme de mon engagement.

Il marqua une pause avant de reprendre avec un sérieux empreint de gravité :

— Je n’insisterai jamais assez sur le fait que tout ce que vous pourrez me confier demeurera strictement confidentiel. Aucune déclaration ne sera rattachée à une personne particulière, et toutes les réponses resteront anonymes.

Là, c’est moi qui faillis me gausser. Inutile d’être un génie pour deviner quelle déclaration pouvait être attribuée à une femme sino-américaine dans la boîte. Tyler Robinson aurait le même problème.

— J’ai hâte de vous rencontrer individuellement lors des prochaines semaines. Merci.

Peut-être était-ce le fruit de mon imagination, mais il me sembla que le Dr Rossi me regardait plus que les autres lorsqu’il conclut son intervention. Eh bien, il pouvait toujours courir. Je n’avais aucune intention de participer à son petit rapport, que les données soient « confidentielles » ou non. Pas question de faire tanguer la barque alors que j’étais si près de la rive.

Le consultant retourna à sa place et le bruit des voix et des couverts s’éleva à nouveau autour de la table. Certains se levèrent pour aller voir ce qu’on nous proposait en dessert.

— Je vais me prendre un brownie, dis-je à Hunter et Murph. Vous voulez quelque chose, les gars ?

Hunter secoua la tête.

— Il faut que j’y aille, marmonna-t-il avant de sortir de la pièce à la vitesse d’une flèche.

Je m’approchai du buffet et me fis une petite assiette avec un peu de salade de fruits et un cookie au chocolat. Lorsque je revins à table, Murph et Gavin Dunlop discutaient et riaient à voix basse. Un serveur débarrassait les assiettes et me bloquait l’accès à ma chaise ; je restai donc derrière lui, attendant qu’il termine sa tâche.

— Je n’arrive pas à croire qu’on foute un pognon pareil là-dedans, soupira Gavin.

Murph eut un petit rire avant de répondre tout bas :

— En même temps, personne n’a demandé à ces imbéciles de se saouler et de se lâcher comme ça le jour de la sortie.

Je me figeai. De se lâcher ?

— Non mais franchement, reprit Gavin. Tu peux me dire à quoi ça va nous servir, ces pseudo-formations sur la diversité, la mixité et compagnie ? On ne devrait même plus en parler… Après tout, on vient quand même de nommer deux femmes de suite à la Cour suprême, non ?

Oui. Et trois hommes blancs de suite avant cela. Mais qui tient ce genre de comptes ?

Gavin secoua la tête.

— Enfin, bon Dieu, il suffit de voir qui occupe la Maison Blanche en ce moment ! Qu’est-ce qu’ils veulent de plus ? Ce sera quoi, après ? Une petite bombe latine, plus maline que les autres ?

Et Gavin d’éclater de rire à sa blague tordante.

Je toussai ostensiblement. Tous deux levèrent les yeux vers moi, Murph visiblement un peu gêné.

— Eh ben, il n’y avait pas de brownie aujourd’hui ? me dit-il tout en jetant un regard de mise en garde à Gavin.

Gavin ne capta pas le message.

— Ce sketch n’était pas méchant, continua-t-il. De mauvais goût, peut-être, mais c’était juste une blague. Ils n’ont pas d’humour, ces gens-là, ou quoi ? Je veux dire, tu imagines le tollé si demain, je lançais un Club des mâles blancs à la firme ?

Cette fois, je ne pus contenir un petit rire amer. Gavin me regarda.

— Quoi ?

— Rien.

— Non, vas-y : quoi ?

Je le fixai droit dans les yeux.

— Tu plaisantes, Gavin ? La firme est déjà un club de mâles blancs.

Murph rit dans sa barbe.

— Eh bien, ce que je ne comprends pas, continua Gavin, c’est pourquoi ils nous rebattent toujours les oreilles avec le concept d’égalité.

Je me demandai à qui pensait Gavin en évoquant ces ils. Et s’il me considérait comme faisant partie d’eux ou de nous.

Il signait maintenant des guillemets en l’air pour souligner la moitié des termes qu’il employait :

— Ce que je veux dire, c’est que s’ils cherchent vraiment l’égalité, il me semble qu’il serait plus pertinent d’ignorer la race et le genre, au lieu de constamment focaliser l’attention là-dessus, non ?

— Ce pays n’est pas encore prêt à ignorer la race et le genre, répliquai-je sèchement, avant de le regretter aussitôt.

Silence. Mes paroles planèrent dans l’air entre nous pendant un moment.

— Je ne savais pas que c’était un sujet aussi sensible pour toi, Yung, dit Murph avec douceur.

— Oui, fit enfin Gavin. En plus, ajouta-t-il avec une volonté évidente de conciliation, je ne parlais même pas des Asiatiques.

Murph lui jeta un regard consterné, ce qui n’empêcha pas Gavin de poursuivre sur sa lancée :

— J’ai l’impression que les Asio-Américains s’en sortent plutôt bien.

— Ça alors, merci Gavin, répondis-je. Ravie de savoir que tu le penses.

— Oh, ça va… Je dis juste qu’en termes de mesures économiques objectives, les Asiatiques sont au même niveau que les Blancs.

— Fichtre, tu le penses vraiment, Gavin ? Sincèrement ?

J’écarquillai les yeux et adoptai une voix forte et sérieuse en croisant les mains sous mon menton.

— Tu veux dire que nous sommes vraiment au même niveau ? Et que si nous promettons de travailler très dur et de pratiquer notre anglais tous les jours, nous pourrions même être considérés comme des Blancs honoraires ?

Gavin et Murph me fixaient maintenant tous deux avec le même regard stupéfait.

J’en aurais sûrement fait autant, à leur place. Jamais je n’avais parlé de la sorte à qui que ce soit au bureau. Jamais je n’avais même pensé à dire de telles choses avant que ces mots ne sortent tout seuls de ma bouche – comme s’ils y étaient restés coincés trop longtemps.

Mes yeux se posèrent sur Murph. Nous avions beau nous connaître depuis des années, c’était la première fois que je lisais une telle stupéfaction sur ses traits. Mais il me semblait y lire aussi autre chose ; on aurait dit qu’il luttait pour se retenir de sourire.

— Bon, je n’ai pas le temps de traîner, dis-je en me détournant soudainement de la table.

Murph se pencha pour m’attraper le bras.

— Attends, on n’a pas…

— Je dois envoyer le premier jet du contrat à SunCorp aujourd’hui. À plus.

Murph et Gavin échangèrent un regard. Prenant soin de ne pas croiser le leur, je sortis de la salle de réunion et filai dans le couloir. J’imaginais déjà leur conversation sitôt que j’avais tourné les talons.

Bon sang, c’est quoi son problème ?

Laisse tomber. C’est peut-être la mauvaise période du mois.

Ha, ha ! Oui, sûrement.

Mes mains tremblaient et j’avais le feu aux joues. Il fallait que je regagne mon bureau, et vite. Je ne perdais que très rarement mon sang-froid au travail, et j’étais en rogne contre moi-même. Je venais juste de briser une de mes lois cardinales – éviter à tout prix de parler de questions raciales avec mes collègues. De telles conversations tournaient toujours mal.

J’étais tellement près du but. Tout ce que j’avais à faire maintenant, c’était de rester irréprochable pendant deux semaines encore – rien que deux petites semaines ! Et ensuite, je serais des leurs. Je ferais partie du sérail.

— Ingrid ! Attends.

Quoi, encore ?

C’était Marty Adler.

J’étais arrivée devant les ascenseurs et m’efforçai de reprendre une expression aussi neutre que possible.

— Ingrid, dit-il en reprenant son souffle après avoir couru quelques mètres dans le couloir. Je suis content de t’avoir rattrapée.

Il appuya sur le bouton pour appeler l’ascenseur.

— Oui, Marty. Qu’y a-t-il ?

— Tu es partie si vite que je n’ai pas eu le temps de te présenter personnellement au Dr Rossi.

— Ah ? Et pourquoi cet honneur ?

Il toussota.

— Eh bien, à vrai dire, le Comité de direction s’est réuni à ce sujet il y a deux jours, et… enfin, apparemment, il y avait une sorte de consensus sur le fait que…

— Oui ?

— Eh bien, on s’est dit que tu ferais un excellent agent de liaison pour notre Initiative diversité, annonça-t-il, rayonnant, comme si c’était une bonne nouvelle.

Oh, non, pensai-je. Non, non, non !

Voyant que je ne répondais pas immédiatement, Adler tenta un petit sourire penaud. Mais la timidité sonnait faux chez quelqu’un comme lui. Je bottai en touche pour gagner du temps.

— Agent… de liaison ? Qu’est-ce que ça signifie exactement ? demandai-je avec une perplexité feinte.

Adler m’observait attentivement. Il ne serait pas dupe bien longtemps.

— Eh bien, nous apprécierions vraiment que tu nous aides à promouvoir cette initiative, Ingrid. Tu es un véritable modèle pour nos jeunes collaborateurs, tu sais. Ton leadership nous serait précieux pour travailler avec le Dr Rossi, faire jaillir des idées pour les événements de diversité et d’inclusion que nous allons organiser. Mais surtout, on aimerait que tu en parles toi-même, que tu fasses adhérer les principales parties prenantes, que tu soutiennes activement tout cela, etc.

Là, je me sentis soudain très vulnérable. Et démunie. Comme si j’étais hors de mon corps, à regarder un train sur le point de dérailler sans rien pouvoir faire pour l’arrêter. On me parachutait officiellement emblème de la diversité de Parsons Valentine parce que, comme d’habitude, je n’avais pas de concurrence dans ce domaine.

— Écoute, Marty, dis-je en tentant de maîtriser ma voix. Tu sais combien je vais être prise pour finaliser le dossier SunCorp… Je dois être à cent pour cent là-dessus.

Adler tourna légèrement la tête sur le côté en se grattant le menton, cependant que toute chaleur quittait son visage. D’une voix lente que je ne lui avais entendue qu’une ou deux fois, et jamais avec moi, il me dit alors :

— Dans ce cas, tu devras peut-être trouver les ressources pour te donner à cent dix pour cent, Ingrid.

J’hésitai, et il le vit. Son instinct de requin prit le dessus, et il me donna le coup de grâce :

— Je pense que tu es consciente de la reconnaissance que le cabinet aurait à ton égard si tu voulais bien coopérer avec nous sur ce sujet. Je ne crois pas utile de te rappeler combien nous apprécions l’investissement d’un collaborateur sur des sujets annexes à notre cœur de métier lorsque nous votons pour recruter de nouveaux associés.

La manœuvre était plus que limite – c’était un coup bas, du chantage pur et simple – et nous le savions tous deux.

— Bien. Je serais ravie d’apporter ma contribution à l’Initiative diversité, dis-je avec un sourire figé. Je parlerai avec le Dr Rossi sans tarder.

Le visage d’Adler s’illumina. Il sourit et eut un demi-haussement d’épaules faussement désinvolte.

— Merci, Ingrid, conclut-il avant de poser une main légère sur mon dos. Je savais qu’on pouvait compter sur toi.

Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent. Il m’invita à y entrer.

— Après toi.

— Non, merci, je vais prendre le suivant, répondis-je avant de préciser : Je monte.

Adler entra dans la cabine.

— Comme tu voudras, dit-il.

C’est ça. Comme si j’avais le choix.

OceanofPDF.com