Plan de carrière

Helen Wan · Chapitre 6 sur 28

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Plan de carrière

Chapitre 5

 

La journée s’annonçait radieuse pour notre sortie annuelle. Évidemment. C’était comme si Parsons Valentine avait commandé du soleil. Cela ne m’aurait guère surprise – si quelqu’un pouvait le faire, c’était bien eux.

À 9 heures précises, tandis que le reste des travailleurs de la ville courait pour être à l’heure au bureau, j’embarquai à bord de l’un des cars de luxe garés en file indienne sur la 51 e.

Tyler Robinson, un collègue de la boîte qui travaillait au service des Titres, agita les bras au-dessus de sa tête.

— Il y a des places dans le fond, Ingrid.

Tout le monde parlait, riait ; des sacs de golf étaient jetés sur les sièges autour de nous. L’atmosphère était bouillonnante d’excitation comme peut l’être celle d’un bus emmenant des gamins en colonie de vacances. J’avançai dans l’allée en direction de Tyler tout en saluant d’un signe de tête les collègues que je croisais.

Tyler Robinson était un authentique canon d’un mètre quatre-vingt-quinze. Seul Afro-Américain de la firme, qu’il avait intégrée depuis trois ou quatre ans, il était également l’un des rares avocats ouvertement gay de chez Parsons Valentine. En privé, Tyler et moi aimions en rire en disant qu’à nous deux, nous étions la « caution diversité » de la boîte. À nous deux, nous cochions quatre cases du questionnaire national sur la diversité dans la branche juridique : noir, gay, asiatique, femme. Quatre qualités exotiques en seulement deux spécimens.

Et nous étions, de loin, les deux avocats les plus photographiés à apparaître dans les brochures en papier glacé de la firme. Tyler dans une salle de conférences ; Ingrid à la bibliothèque ; les deux très concentrés, en train d’échanger avec les associés les plus confirmés. C’était aussi hilarant que triste.

Tyler se leva à demi.

— Fenêtre ou couloir ? me demanda-t-il.

— Fenêtre, si tu veux bien.

Il s’écarta pour me laisser passer devant lui. Je m’assis et, par la vitre teintée, je vis Murph cherchant visiblement dans quel car il allait monter. Il portait une chemise de golf blanche, un short kaki, et avait un sac de tennis accroché à l’épaule. Je frappai à la vitre. Il leva les yeux puis les pouces en voyant mon petit signe l’invitant à nous rejoindre. Quelques instants plus tard, il avançait dans l’allée. Tyler me coula un regard oblique.

— Était-ce bien nécessaire ? me chuchota-t-il.

— Allez, c’est juste pour une heure…

Murph et Tyler Robinson n’étaient pas copains. Je ne dirais pas qu’ils ne s’aimaient pas ; simplement, ces deux-là étaient extrêmement différents. Tyler se joignait rarement aux activités de la boîte. A contrario, si Murph devait un jour quitter l’entreprise, on aurait l’impression que toute la vie sociale de Parsons Valentine s’effondrerait subitement. Tyler évitait Murph, Hunter et le reste des sportifs de la firme autant qu’il le pouvait. Pour leur part, Murph et Hunter trouvaient que Tyler était « froid » et « distant ».

De mon côté, j’aimais plaire à tout le monde et j’aimais que tout le monde s’entende. C’était épuisant d’avoir des amis qui n’étaient pas amis entre eux.

— Salut, dit Murph, le souffle court, en se laissant tomber sur le siège devant moi. Tu étais vraiment obligée de te mettre aux places du fond ?

— C’est toujours dans le fond que se mettent les gamins les plus cool, répondis-je.

— Ouais, ouais.

Il rangea son sac de tennis sous son siège puis s’installa confortablement contre la fenêtre, l’un de ses bras bronzés posés sur le dossier du siège devant moi. Il avisa Tyler et lui adressa un signe de tête. Tyler lui rendit cette politesse minimale sans dire un mot.

— Alors, lançai-je un brin trop fort, à ce que je vois, tu comptes t’illustrer au tennis aujourd’hui ?

— Carrément. On s’est inscrits pour les doubles, Hunter et moi. Après, il faudra voir avec qui on tombera. J’espère qu’on ne sera pas avec des gros nuls.

— Je l’espère aussi, dit Tyler à mi-voix.

Je lui jetai un regard en biais. Fais un effort !

Tyler roula des yeux et se détourna. Murph me regarda en articulant : « C’est quoi, son problème ? » Je décidai de changer de sujet.

— Pourquoi en double, d’ailleurs ?

Murph haussa les épaules.

— C’est plus facile d’avoir des courts. Depuis que Trask gère tout.

Le Comité de direction avait discrètement chargé Anne Trask, la responsable de l’événementiel, de s’occuper de la constitution des équipes de golf et de tennis. Ces dernières années, les associés les plus sportifs avaient en effet exclu les avocats les moins athlétiques de leur voiturette, pratique que la firme avait jugée « manquant de fair-play ».

Pendant le reste du trajet, Murph et moi lançâmes des paris sur quels associés finiraient les plus bourrés, cependant que Tyler faisait semblant de dormir.

Une heure plus tard, le car s’engagea sur la petite route menant au country-club, et nous passâmes devant de hautes haies verdoyantes avant de franchir un portail flanqué d’énormes piliers en pierre où un panneau indiquait :

OAK HOLLOW COUNTRY-CLUB

Est. 1883

ENTRÉE RÉSERVÉE AUX MEMBRES ET INVITÉS

Le car s’arrêta devant le club-house, un manoir autrefois très élégant qui recevait aujourd’hui des événements d’entreprise ou des meetings politiques. Tout le monde se leva en même temps pour prendre ses affaires et se précipiter dans l’allée. Une petite bande de jeunes avocats stagiaires embauchés pour l’été chahutaient à l’avant du car.

— À moi les pancakes ! s’exclama l’une en se frottant les mains.

— Laisse tomber les pancakes. À moi l’open bar ! lança un autre.

— Pas avant midi, Steinberg, dit un troisième. N’oublie pas qu’on doit se tenir.

— Vous n’allez quand même pas commencer à picoler avant midi, les gars ? s’offusqua une jeune femme en refermant un sac de squash Louis Vuitton.

Les autres filles du groupe éclatèrent de rire en faisant virevolter leurs longs cheveux lissés tandis que nous descendions du car pour gagner le club-house.

Une fois à l’intérieur, nous avons emprunté un long couloir au sol étincelant de propreté et sommes passés devant une bibliothèque et un grand salon vide avant de franchir des doubles portes donnant sur une vaste terrasse en pierre. D’un côté de la terrasse nous attendait un buffet de petit déjeuner dressé sur des tables aux nappes d’un blanc immaculé, assorti d’un gril derrière lequel se tenaient des hommes en blanc coiffés d’une toque de cuisinier qui commençaient à retourner des omelettes. L’air embaumait le bacon grillé et le gazon fraîchement tondu.

Nous restâmes quelques instants à observer la foule des convives – les hommes en short blanc de tennis ou en polo de golf et bermuda kaki ; les femmes en haut blanc sans manches et short ou jupette de tennis dans les tons pastel. Et jamais on n’avait vu une telle concentration de casquettes et visières chez Parsons Valentine.

— Allons nous asseoir par ici, suggéra Murph avec un signe de tête en direction d’une table où Marty Adler et Harold Rubinstein discutaient avec un groupe de jeunes stagiaires.

— OK, répondis-je.

Tyler se contenta de hausser les épaules. Nous nous frayâmes un chemin jusqu’à cette table, où je découvris bientôt que Justin Keating était également installé, l’air à la fois ennuyé et content de lui. J’en ressentis un soupçon d’irritation. Aucun autre assistant juridique n’avait été invité à cette journée. Cela dit, aucun assistant juridique n’avait le réseau de Justin.

Adler se leva à demi comme nous approchions.

— Qui voilà ! Eh bien, la fête peut commencer, maintenant. Installez-vous, je vous en prie.

Murph, Tyler et moi prîmes place autour de la table. Adler nous présenta aux stagiaires qui l’entouraient, avant de demander :

— Et vous connaissez tous Justin, je suppose ?

Tyler fit non de la tête.

— Nous n’avons pas eu le plaisir de nous rencontrer. Bonjour, Justin, je suis Tyler Robinson.

— Bonjour, répondit Justin en le regardant à peine.

Murph se pencha alors pour échanger avec Justin le salut viril des mâles blancs, poing contre poing.

— Salut, Keating.

— Salut.

Depuis quand ces deux-là étaient-ils potes ? Autant que je sache, j’étais la seule infortunée de la boîte à travailler avec ce petit pistonné. Adler se tourna vers moi.

— Alors, quoi de neuf, championne ?

Je m’efforçai de maîtriser l’expression de mon ravissement.

— Championne ? Qui est une championne ?

— Ingrid. Depuis la semaine dernière.

Adler me fit un clin d’œil avant de se tourner vers Harold Rubinstein.

— Figure-toi que Ted Lassiter a surpris notre chère mademoiselle Yung, ici présente, en train de faire passer un sale quart d’heure à un type dans la rue. Il m’a appelé après, juste pour me dire à quel point il était impressionné par le cran de cette jeune femme. Et maintenant, il l’appelle toujours « championne ».

Adler paraissait aussi ravi que moi de ce coup d’éclat. Harold Rubinstein me sourit et leva vers moi sa tasse de café pour me féliciter.

— Bravo, championne.

Tyler et Murph avaient un petit sourire amusé.

— À propos de notre ami Ted Lassiter, continua Adler, où en es-tu sur le contrat SunCorp ?

Les trois stagiaires se tournèrent brusquement vers moi comme un seul homme.

— Eh bien, j’ai envoyé le premier jet du contrat aux juristes de Binney la semaine dernière, et je n’ai eu qu’une seule modification en retour. Je te ferai un topo complet lundi prochain, ce qui nous laisse le temps de tenir le délai convenu, répondis-je.

— Des points de friction dont je devrais être informé ? s’enquit mon patron.

Les jeunes tournaient la tête entre Adler et moi tels les spectateurs assidus d’un match de tennis.

— Jusqu’ici, non. Ils ont un peu tiqué sur les obligations du vendeur et la clause MAC, mais je te dirai si j’ai l’impression que ça coince.

— Impeccable, comme toujours, Ingrid, dit Adler. Continue comme ça.

— C’est quoi, une clause MAC ? demanda un stagiaire.

— Je vais laisser Ingrid t’expliquer ça, répondit Adler en tournant la tête vers moi.

— Bien sûr.

Je me tournai vers le jeune homme qui avait posé la question – et m’avait impressionnée, ce faisant. Lorsque j’étais moi-même stagiaire, jamais je n’aurais osé poser une question pareille devant un associé. J’aurais eu trop peur de montrer qu’il me restait encore beaucoup à apprendre.

— La clause MAC signifie Material Adverse Change, soit « changement significatif défavorable ». On l’appelle aussi clause d’événement défavorable significatif, expliquai-je. En gros, elle désigne un changement de circonstances qui affecte une affaire après que le contrat est signé, mais avant qu’il prenne effet. En faisant jouer la clause MAC, une des parties peut se retirer d’un accord.

— Par exemple ? aiguillonna Adler.

— Par exemple, poursuivis-je, si un embargo entrait soudainement en vigueur et coupait court à une source principale d’importation, ou si une nouvelle réglementation fiscale était adoptée et avait un impact considérable sur les résultats d’une industrie, vous devriez vous acquitter des frais de rupture du contrat – qui peuvent être lourds – mais vous pourriez tout de même vous retirer de l’accord.

Les trois stagiaires opinèrent du chef à mon explication.

— Voilà, vous savez tout, conclut Adler.

Murph s’éclaircit la voix.

— Et sinon, Marty, tu es partant pour un golf, aujourd’hui ?

Adler consulta sa montre.

— Tout à fait. D’ailleurs, Justin et moi avons un parcours à 10 h 30. On ferait bien d’y aller, annonça-t-il avant de faire claquer ses mains sur ses cuisses. Allez, bonne journée, tout le monde. Amusez-vous bien.

Sur ce, Justin et lui se levèrent, posèrent leur serviette sur la table et sortirent du club-house. Murph s’excusa pour aller rejoindre Hunter aux courts de tennis, et Tyler disparut en direction des terrains de squash.

Je me sentis un peu seule en partant vers les vestiaires des femmes – déserts – où je déposai mon sac avant de me rendre du côté de la piscine, toujours seule.

Les alentours de la piscine étaient déjà très fréquentés lorsque j’arrivai là-bas. Personne ne nageait, mais une file d’attente s’était formée au bar. Des seaux à glace remplis de Perrier, de Gatorade et de bières étaient disposés à intervalles réguliers sur le comptoir rutilant. Je fis comme à mon habitude – je pris une eau gazeuse avec une tranche de citron et allai m’étendre sur un transat à rayures vertes et blanches où je croisai les jambes avec pudeur, un sourire factice sur les lèvres, en essayant d’avoir l’air ravi d’être là.

Le soleil se reflétait sur l’eau, où semblait scintiller une myriade de pierres précieuses. J’appréciais sa douce chaleur sur mon visage et mes épaules. Je m’adossai et fermai les yeux, commençant à me détendre un peu.

Quelques instants plus tard, j’entendis deux grands bruits d’éclaboussure et des rires tonitruants. J’ouvris les paupières. C’était le groupe de stagiaires du car. Deux garçons avaient fait la bombe pour sauter dans l’eau à l’autre bout de la piscine. Un troisième faisait encore la queue au bar – Steinberg, me semblait-il. Le reste de la troupe était en train de bouger des chaises longues pour les installer à l’ombre, en demi-cercle, à quelques pas de moi.

Je chaussai mes lunettes de soleil afin de pouvoir les observer plus discrètement. Les voir ainsi me rendait curieuse, et un peu nostalgique aussi. Nous étions quatre-vingt-quinze dans ma promo, au départ, dont plus d’un tiers de femmes. Aujourd’hui, après huit ans en entreprise, il ne restait que moi, Murph, Hunter, Tyler et une poignée d’autres hommes.

J’étais restée amie avec beaucoup des avocates qui avaient quitté Parsons Valentine au fil des ans. Je savais que toutes me soutenaient. À chaque Noël, je recevais des tas de messages enthousiastes : Tiens bon, Ingrid ! Hâte de trinquer avec la première femme associée de la boîte ! On est avec toi !

La plupart du temps, ces messages étaient griffonnés à l’arrière d’une photo-carte de vacances montrant un adorable bambin de deux ans en costume de renne, ou l’une de mes anciennes collègues avec son mari, affublés chacun d’un bonnet de Père Noël, un paisible labrador assis entre eux.

En regardant cette dernière moisson de stagiaires qui poussaient des cris en s’éclaboussant dans la piscine, je songeai que cette camaraderie insouciante me manquait – ah, le sentiment de liberté qu’on avait alors, loin des enjeux du statut d’associé, dans la sécurité d’un groupe ! Il était tellement plus difficile d’évoluer dans cet univers quand on se retrouvait à faire cavalier seul.

Le dénommé Steinberg revint avec un grand cocktail tropical servi dans un ananas évidé.

— Hé ! lança-t-il à une des filles. Qu’est-ce que tu attends pour faire trempette ?

La fille en question – la plus jolie du groupe – était une grande blonde élancée aux pommettes hautes et à la peau d’albâtre clairsemée de quelques taches de rousseur sur le nez. Ses cheveux étaient relevés en un chignon bien net maintenu par une barrette en forme de petite tortue. Elle portait un paréo noir très chic dont dépassaient les fines bretelles d’un haut de maillot de bain noué autour de son cou.

Je connaissais son nom – Cameron Alexander – parce que Murph et Hunter l’avaient repérée lors du Directoire des stagiaires d’été, aussi appelé « Le menu » par les avocats de sexe masculin. Cameron sortait d’Exeter et possédait deux diplômes de Harvard – université et école de droit ; d’après son CV, elle était aussi mannequin à ses heures perdues. Pour des défilés de mode, pas pour les catalogues. La rumeur prétendait encore qu’elle sortait avec un client, le directeur d’un fonds spéculatif exclusif que la firme représentait.

— Allez, Cameron, insista Steinberg. Tu avais dit que tu viendrais te baigner.

— Ça ne t’empêche pas d’y aller, Jason, répondit Cameron, la tête haute. Pourquoi faut-il toujours que tu aies besoin de suivre quelqu’un ?

Voilà qui ferma le clapet de Steinberg pendant un moment. Les autres hommes du groupe ricanèrent dans leur barbe. Bien envoyé, Cameron.

— Hello, Ingrid, je peux me joindre à toi ?

Je levai les yeux. C’était Tim Hollister, un jeune associé du service des Marchés émergents.

— Bien sûr, dis-je en me redressant et en relevant mes lunettes de soleil sur ma tête. Prends un transat, je t’en prie.

J’aimais bien Tim. Il était dans la promo des collaborateurs arrivés trois ans avant Murph et moi, et semblait quelque peu étonné de s’être un jour retrouvé dans un immense bureau d’angle donnant sur Manhattan. Même après être passé associé, Tim donnait encore l’impression d’être comme nous. C’était le genre de jeune associé qui demandait rarement à des collaborateurs de travailler le week-end s’il ne venait pas également lui-même. Un jour où je me trouvais derrière lui dans la file d’attente de la caisse au Jury Box, je l’avais entendu saluer la caissière par son prénom.

Tim prit le transat le plus proche, l’installa à côté du mien et s’assit en étendant ses longues jambes. Il ouvrit la bouteille d’eau qu’il avait à la main et en but une gorgée.

— Tu n’es pas d’humeur tropicale aujourd’hui ? lui demandai-je avec un signe de tête en direction de Steinberg et de son ananas évidé.

Il tourna les yeux vers le stagiaire et sourit.

— Ouah. Non… Il n’est même pas 11 heures. J’essaie d’attendre midi, au moins. Cette journée est tellement longue, à chaque fois, tu ne trouves pas ? ajouta-t-il en me regardant.

J’acquiesçai, heureuse qu’il partage mon avis.

Nous restâmes sans rien dire – et sans la moindre gêne – pendant un moment. Je remis mes lunettes à la Audrey Hepburn sur mon nez et en profitai pour scruter le profil de Tim Hollister. On disait qu’il avait un doctorat en sciences politiques en plus de son diplôme de droit, ce qui le rendait encore plus intéressant aux yeux des femmes de la firme. Tim avait les cheveux poivre et sel et de doux yeux gris. C’était le genre d’homme dont le charme devait être évident pour la plupart, mais pas pour toutes. Les femmes intelligentes étaient susceptibles de ne pas être d’accord à ce sujet.

Tandis que je rêvassais à ce propos, il me dit soudain :

— Alors, il paraît que tu as fait grosse impression sur le PDG de SunCorp ?

Je faillis tomber de mon transat. Tim et moi ne nous connaissions pas beaucoup. Nous ne nous parlions pas souvent. Le fait que cette histoire soit remontée jusqu’à ses oreilles était une bonne surprise.

Je m’efforçai de ne pas paraître trop grisée.

— Je suis étonnée que tu aies entendu parler de ça. Mais, merci, répondis-je.

— Tu plaisantes ? dit-il, l’air sincèrement ravi pour moi. Il n’y a rien qui reste secret ici, tu peux me croire. Marty Adler n’a eu que ton nom à la bouche, toute la semaine. Je voulais juste te dire que je trouve que c’est pleinement mérité. Et que ça tombe super bien pour toi côté timing, évidemment.

Je me sentis rougir de plaisir. J’essayai de trouver une réponse à la fois sincère et spirituelle, mais Tim s’était détourné et regardait en direction de l’entrée de la piscine. Gavin Dunlop, un autre jeune associé, gesticulait avec impatience à son endroit, désignant sa montre en faisant des moulinets exagérés avec ses bras. Tim se leva.

— Ah, je dois y aller. J’ai rendez-vous à 11 heures pour le golf. À plus tard, Ingrid.

— À plus, Tim. Et merci pour ce que tu m’as dit. Ça m’a fait très plaisir.

— Je t’en prie.

Il leva les deux bras et envoya voltiger sa bouteille vide avec grâce. Celle-ci décrivit un arc parfait avant d’atterrir dans une poubelle à quelques mètres de nous. Après quoi, Tim trotta vers Gavin Dunlop et tous deux partirent vers le club-house.

Je pris une profonde inspiration et m’étirai les bras et les jambes au maximum, goûtant la sensation dans chacun de mes muscles en même temps que la joie d’être jeune et appréciée pour mon travail. Un bras posé lascivement derrière ma tête, je m’abandonnai à la douce chaleur du soleil tout en repensant aux paroles de Tim : « Je trouve que c’est pleinement mérité. »

J’avais encore les yeux fermés lorsque je me rendis compte que tout était soudain bien trop silencieux autour de moi. Je compris pourquoi dès que je rouvris les paupières.

Cameron Alexander avait retiré son paréo et marchait d’un pas lent vers la piscine, vêtue seulement d’un bikini blanc dont le bas était un string. Elle se mouvait avec une grâce nonchalante, comme consciente des dizaines de paires d’yeux braqués sur elle, mais indifférente à cet excès d’attention. Steinberg la suivait tel un petit chien, toujours encombré de son ridicule cocktail à l’ananas. On aurait dit un gamin le matin de Noël.

Le choix du maillot de bain le jour de la sortie annuelle de la firme représentait un véritable casse-tête pour les femmes. Qu’était censée porter une jeune avocate lors d’une fête organisée par son employeur, et qui se déroulait essentiellement autour d’une piscine ? D’un côté – soyons honnête –, les cabinets d’avocats accordaient autant d’importance que quiconque à l’apparence et au sex-appeal. Donc, si vous étiez une jeune femme séduisante, vous n’aviez pas trop envie de passer pour la coincée de service, recroquevillée en parka dans un coin éloigné de la piscine. De l’autre côté, trop s’exhiber n’était pas du meilleur effet non plus. Pas si vous teniez à être prise au sérieux ensuite. J’observai les hommes faisant la queue au bar ; ils avaient tous un petit sourire et se donnaient des coups de coude complices. Bientôt, chacun fit semblant de reprendre sa conversation là où il l’avait laissée, mais sans quitter le spectacle des yeux pour autant.

Une Cameron impassible se tenait maintenant seule au bord de la piscine. Elle tendit une jambe parfaite, sculptée aux Pilates, vers la surface, et trempa un orteil dans l’eau.

— Ouh, elle est encore un peu froide, annonça-t-elle assez fort pour que tout le monde l’entende. Je pense que je vais attendre un peu.

Steinberg ne parut pas fâché de ce constat. Il avait déjà atteint son objectif.

— Pas de problème, dit-il en agitant son ananas vers elle. On n’a qu’à aller se prendre un autre verre, en attendant.

Cameron haussa les épaules et partit avec Steinberg regagner la file au bar, où ils furent vite rejoints – où elle fut vite rejointe, devrais-je dire – par deux associés soudain avides d’entamer une conversation avec les stagiaires. Peu après, leur groupe d’amis venait également grossir leurs rangs, formant un gros attroupement devant le comptoir des boissons.

Tous les stagiaires essayaient de copiner avec les associés, mais aucun ne rencontrait autant de succès que Cameron dans cette entreprise. Elle avait un air presque impérial, avec son grand sourire et son rire si spontané, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde que d’être là, pieds nus au milieu des associés de la branche Impôts des sociétés, à parler avec animation du dernier film d’action de la saison en étant vêtue d’un string de bikini et en gesticulant avec son mojito pour souligner son propos.

Pour tout dire, j’étais un peu jalouse. Évidemment. Mais ce n’était pas ce corps de rêve dans son mini-bikini blanc qui me rendait envieuse ; non, j’étais jalouse de son assurance décontractée, de sa totale confiance en elle. À quoi devait ressembler la vie de quelqu’un qui possédait une telle insouciance ? Quand on était tellement sûr d’être à sa place qu’il n’était jamais nécessaire de réfléchir à la façon dont votre prochain mouvement serait perçu ?

Devenir associé chez Parsons Valentine, c’était un peu le grand examen final dont quelques heureux élus détenaient naturellement la clé. Tandis que nous autres, pauvres imbéciles, devions bosser.

Mais tu es en train d’y arriver aussi, Ingrid ! me rappelai-je aussitôt. Tim Hollister lui-même ne venait-il pas de me féliciter pour mon travail ? Marty Adler ne m’avait-il pas surnommée championne ? Ce n’était pas un jour à m’apitoyer sur mon sort, et je décidai de m’accorder une ou deux margaritas pour fêter cela. Je me levai et allai rejoindre la file d’attente au bar.

Juste avant la tombée du jour, après avoir passé un après-midi agréable à soigner mon relationnel, regarder quelques parties de tennis et me balader dans le parc, je regagnai le club-house afin de me préparer pour le dîner. J’enfilai la robe que j’avais apportée – un fourreau en lin blanc avec un col festonné tout simple – et une paire d’escarpins en croco ouverts. Je remis mes cheveux en forme, reculai et observai le résultat dans le miroir. Élégant et sans chichi – exactement ce qu’on attendait de nous, tout le temps. Si seulement c’était aussi facile que Cameron Alexander le faisait paraître.

Légèrement éméchée, je traversai la pelouse pour rejoindre l’endroit où le dîner serait servi. Le barnum était superbement décoré, à la façon d’une oasis. C’était une magnifique soirée d’été, le soleil venait juste de disparaître derrière la cime des arbres et l’on verrait bientôt les premières étoiles consteller le ciel de la nuit. Sur la pelouse, le chemin de pierre menant au club-house avait été bordé de centaines de bougies chauffe-plat, et la tente de réception elle-même était ornée de petites lanternes en papier. Tout me paraissait festif et convivial.

Ç’avait été la meilleure journée de sortie dont je me souvienne en huit ans chez Parsons Valentine. Un peu grisée par la tequila et le souvenir du compliment de Tim, je me sentais heureuse et détendue comme je ne l’avais pas été depuis bien longtemps.

Sous le chapiteau, le dîner avait été dressé à la manière d’un repas de mariage chic : vingt tables rondes avec vaisselle de cristal et porcelaine, sans oublier les compositions florales en centre de table, illuminées à la lueur des bougies. D’élégantes cartes ivoire nominatives nous indiquaient nos places. Je fus ravie de découvrir que Murph et moi avions été placés à la même table. Pour tout dire, c’était une bonne table globalement : il y avait avec nous les associés Harold Rubinstein et Gavin Dunlop, Pamela Karnow, une associée quadra du service Contentieux que j’admirais pour sa poigne, deux autres collaborateurs du Contentieux avec qui je n’avais jamais travaillé et trois stagiaires lambda.

Gavin et les trois jeunes étaient déjà assis et discutaient du spectacle de Broadway auquel la firme les avait invités la veille au soir. Murph apparut alors, fraîchement douché et rasé après sa partie de tennis. Ses cheveux blond foncé étaient encore mouillés et il avait mis une belle chemise blanche et un pantalon kaki impeccablement repassé. Il était beau ; je faillis le lui dire.

Je m’assis entre Murph et Gavin Dunlop. Ce dernier étant dans le service des Titres, je n’avais jamais travaillé avec lui, mais Tyler en avait eu l’occasion et, d’après lui, c’était quelqu’un de bien – un peu guindé, peut-être (Gavin portait des nœuds papillon et des chemises en coton gaufré sans aucun second degré), mais franc du collier.

— Ah, Ingrid, m’accueillit-il gentiment avant de me présenter aux trois stagiaires.

Je passai en revue les noms inscrits devant leurs assiettes : Caleb Sweeney, UNC-Chapel Hill ; Nate McArdle, Duke ; Andrea Carr, Yale.

Caleb et Nate semblaient déjà bien se connaître. Nate McArdle était de constitution athlétique, bronzé et d’une beauté indéniable quoique quelconque. Caleb Sweeney avait l’air d’être un brave garçon, sérieux et propre sur lui. Je notai avec un brin d’attendrissement qu’il portait les cheveux séparés par une raie sur le côté bien nette, alors que la plupart des autres hommes arboraient une coiffure savamment désordonnée. Andrea Carr était une jolie petite blonde avec des lunettes en écaille de tortue, une robe noire du meilleur goût et un rang de perles de culture autour du cou.

Murph s’empressa de se présenter à Andrea en affichant son sourire le plus enjôleur. Quelle surprise… Il faudrait que je pense à le charrier à ce propos, plus tard.

Andrea lui répondit d’un ton parfaitement poli mais tout aussi neutre. Je connaissais ce ton. Je l’avais employé à maintes reprises.

— Bonsoir, Jeff, enchantée.

Pas de petit rire, pas de mouvement de tête pour faire voler ses cheveux, aucun signe de séduction. Cela me surprit et m’impressionna. Habituellement, les femmes se montraient plus sensibles au charme de Murph. J’eus une intuition et jetai un coup d’œil discret à la main gauche d’Andrea. Bien vu : une énorme bague de fiançailles scintillait à son doigt sous la lumière des chandelles.

Une fois qu’Harold Rubinstein, Pamela Karnow et les deux collaborateurs du Contentieux nous eurent rejoints, les serveurs vinrent remplir nos verres de vin et nous pûmes tous attaquer nos entrées.

Je me sentais toujours agréablement enivrée, comme si tout allait bien dans ce monde. L’effet des margaritas ne s’était pas totalement dissipé, et le vin rouge que je buvais entretenait ce doux état.

Les serveurs revinrent bientôt prendre nos commandes – steak ou saumon ? Tout le monde choisit la viande sauf Andrea. Lorsque nos plats arrivèrent, nous nous régalâmes de steaks cuits à la perfection, et servis avec la fameuse sauce béarnaise du chef étoilé. Des murmures approbateurs circulaient autour de la table quand, en face de moi, Caleb Sweeney leva une main pour interpeller un serveur.

— Oui, monsieur ?

Harold Rubinstein, Gavin Dunlop et Murph, qui discutaient du bilan catastrophique des Yankees cette saison, tournèrent les yeux vers Caleb.

— Lorsque vous aurez une minute, pourriez-vous m’apporter du ketchup, s’il vous plaît ?

— Je vous demande pardon ? fit le serveur.

Gavin Dunlop fixait Caleb, sa fourchette immobilisée à mi-chemin de sa bouche.

— Du ketchup. Pour ma viande, répéta Caleb en désignant son assiette.

— Monsieur, répondit le serveur d’un ton empreint de patience, si vous n’appréciez pas la béarnaise, puis-je me permettre de vous recommander plutôt la sauce au poivre noir ? Elle est excellente.

Harold Rubinstein se racla la gorge et intervint :

— Oui, Caleb, je vous la conseille chaudement. C’est celle que j’ai choisie, elle est délicieuse.

— Non, merci, je préférerais du ketchup, continua Caleb sans se rendre compte de ce qui se passait.

L’instant d’après, il comprit soudain, et l’on vit les coins de sa bouche s’effondrer comme il prenait conscience de sa bévue. Sauf qu’il était trop tard pour faire machine arrière. Le radeau de sauvetage aux couleurs de la sauce au poivre qu’on lui avait lancé avait déjà coulé.

Le serveur exhala un demi-soupir.

— Très bien. Je vais voir ce que je peux faire.

Sur ce, il tourna sur ses talons et s’en alla.

Harold et Gavin échangèrent un bref regard acéré, cependant qu’Andrea, Nate et tous les autres convives faisaient semblant de se concentrer sur leur assiette. Pendant de longues secondes, on n’entendit plus que le petit cliquetis des couverts sur la porcelaine.

Absolument dépitée pour Caleb Sweeney, je me rendis compte que je retenais mon souffle depuis un moment. J’avais envie de me lever pour serrer ce garçon dans mes bras et l’emmener loin de ce barnum, de le ramener à la sécurité de l’internat de droit de NYU où il logeait pour l’été. Je sais, avais-je envie de lui dire. Ce n’est pas juste, et ce n’est pas facile. Mais tu vas apprendre. Il faut juste s’entraîner jusqu’à ce que ça ait l’air naturel, tu verras. Fais semblant jusqu’à ce que tu y arrives.

Quelques minutes plus tard, notre serveur revint vers nous avec quelque chose d’enveloppé dans une serviette blanche soigneusement pliée. Il dévoila puis posa théâtralement la bouteille de ketchup sur la table, avant de disparaître sans un mot.

Le pauvre Caleb était décomposé devant sa bouteille de ketchup. Je le voyais littéralement se demander ce qu’il avait fait, comment il allait pouvoir s’en sortir maintenant et surtout, plus tard, quels efforts il allait devoir fournir pour faire oublier cette gaffe monstrueuse. À condition qu’il lui reste encore la moindre chance d’être engagé par le cabinet.

Murph était en grande conversation avec Harold et Gavin au sujet du poste de lanceur chez les Yankees cette année.

— Oui, oui, je sais, ils n’auraient jamais dû vendre DeSoto, mais ils rattrapent le coup avec Sanchez. Franchement, ce type est à suivre de près pour le reste de la saison…

Tout en continuant de parler, sans la moindre rupture de rythme, Murph s’empara alors de la bouteille de ketchup, l’ouvrit, et, comme si de rien n’était, il entreprit de verser une bonne rasade de sauce rouge sur son superbe filet de bœuf saisi à la perfection.

Au bout de quelques instants, Caleb Sweeney – dont le feu aux joues commençait à peine à s’estomper – prit la bouteille de ketchup à son tour et se servit généreusement. Après quoi, il engloutit sa viande en trois minutes chrono, et parvint même à retrouver un peu d’allant au moment du dessert.

J’avalai une gorgée de vin et regardai Murph. Attentivement. Il parlait encore baseball avec Harold et Gavin, mais ils étaient passés à l’équipe des Mets. La tête me tournait légèrement, et je m’adossai dans ma chaise en goûtant le sympathique brouhaha des conversations et la douce lumière des bougies, qui conférait à tous les visages un supplément de rayonnement évoquant ceux des anciennes stars de cinéma dans les films en noir et blanc. J’étais heureuse.

J’éprouvais aussi autre chose, une chose que je n’aurais su nommer sur le moment si on me l’avait demandé. Lorsque mes yeux revinrent se poser sur Murph, il me regardait également, et je fus prise d’un élan d’affection pour lui. D’un coup, j’eus envie de lui dire combien j’appréciais ce qu’il venait de faire pour le jeune Caleb. Je lui adressai un grand sourire. Il détourna alors le regard pour répondre à ce que venait de dire Harold Rubinstein mais, sous la table, je sentis sa main venir tapoter mon genou. Le geste était rassurant, fraternel. Juste un accusé de réception de ce qu’il avait lu dans mon sourire.

Un grand cri se fit soudain à l’autre bout du barnum. Dave Cavender, un grand et très affable associé de la Fiscalité, se tenait sur une petite estrade et ajustait un micro sur pied. J’avais ouï dire qu’il était un ami de Conan O’Brien à l’époque où ils collaboraient tous deux avec le magazine humoristique Harvard Lampoon, et que leur amitié avait pris du plomb dans l’aile quand Conan avait eu sa propre émission de télé alors que Dave avait fini par être avocat fiscaliste.

Devant moi, Pamela Karnow poussa sa chaise et se leva.

— Veuillez m’excuser, dit-elle poliment. C’est l’heure du spectacle !

Sur ce, elle se faufila entre les tables pour rejoindre Dave Cavender sur scène.

Le silence se fit peu à peu dans la salle tandis que chacun tournait sa chaise vers la scène. Quelques sifflets et encouragements s’élevèrent des tables de devant.

La Revue annuelle du barreau de Parsons Valentine – une tradition de longue date – représentait une de nos rares occasions de rire, se lâcher et voir ses collègues les plus collet monté se moquer d’eux-mêmes d’une manière qui n’était pas seulement publique, mais aussi prescrite par la firme.

Voilà trois ans déjà que Dave Cavender était le maître de cérémonie officiel de la Revue du barreau, depuis l’été où il nous avait montré un court-métrage tordant qu’il avait écrit, réalisé et tourné lui-même, dans lequel il parodiait le film Le Parrain. À cette occasion, il était même parvenu à filmer Marty Adler pivotant lentement vers la caméra dans son énorme fauteuil en cuir vert, cigare et verre de scotch à la main, avant de dire d’une voix sourde et rocailleuse : « Ne tente jamais rien contre la firme, Dave. La firme, c’est la famille. »

— Bonsoir à tous ! Nous vous avons concocté un fabuleux spectacle cette année, les amis ! Amusez-vous bien !

Dave était au micro, coiffé d’un chapeau haut de forme posé de guingois, les deux mains en l’air. Il avait l’air de bien s’amuser lui-même.

Pamela Karnow se tenait à côté de lui, rayonnante. Elle avait revêtu le même genre de chapeau et tenait à la main un paquet de fiches et une télécommande pour un PowerPoint.

En coulisse, Anne Trask était assise à une petite table avec un système son et des enceintes. J’aimais bien cette femme – même avant d’avoir appris qu’elle s’était autrefois opposée à ce que le personnel de la cafétéria soit affublé de déguisements « ethniques » pour la Journée internationale de la cuisine.

Les lumières baissèrent. Pamela regarda Anne et hocha la tête, et cette dernière envoya la musique à fond. Je ris, reconnaissant tout de suite les premières notes d’une chanson populaire et ringarde que je n’avais pas entendue depuis des années, dont le texte évoquait un type se livrant à un défilé et qui était trop sexy pour son pantalon, sa chemise, ou je ne sais quoi d’autre. Je tournai les yeux vers Murph. Lui aussi était trop sexy, et il rit à son tour en me gratifiant d’un petit coup de coude complice.

Une vidéo apparut sur l’écran tandis que Pamela Karnow s’égosillait dans le micro :

— Et maintenant, mesdames, pour votre plus grand plaisir, laissez-moi vous présenter… les hommes de Parsons Valentine !

Et toutes et tous de glousser et de pousser des cris d’excitation et d’applaudir.

C’était une vidéo-calendrier façon Chippendale. La première image annonçait « Monsieur Janvier ! » et était suivie d’une photo de Lincoln Forster, un collaborateur fluet aux cheveux roux, très apprécié, que tout le monde appelait Link. Sur la photo, Link se tenait devant la sculpture en bronze qui se dressait devant l’immeuble du cabinet, et regardait l’objectif avec un sourire timide, en chemise blanche et cravate, sa veste grise retenue d’une main par-dessus son épaule. Il était adorable. Cette pose lui donnait un petit air du prince Harry d’Angleterre, comparaison assez flatteuse selon moi.

La salle entière s’esclaffa, entre sifflets et applaudissements. Tout le monde était plié de rire. Je cherchai Link Forster du regard. Il était assis à quelques tables de moi, avec ses collègues de la Fiscalité et quelques stagiaires. Ses collègues masculins, hilares, lui donnaient de grandes tapes dans le dos tandis que Link souriait, rouge comme une pivoine.

Arriva l’image suivante. Phil Calabrese, un nouvel associé du Capital-investissement, était Monsieur Février. Il avait été photographié dans son bureau d’angle, debout devant les baies vitrées dans une sorte de posture de puissance, les jambes écartées, les bras croisés sur sa poitrine, les yeux fixant l’objectif avec une expression de défi ténébreuse. Il était sexy, sans l’ombre d’un doute.

Monsieur Mars était un trentenaire du Contentieux que je ne connaissais pas, mais Monsieur Avril se révéla bientôt n’être autre que… Murph.

Je faillis tomber de ma chaise, écroulée de rire. À côté de moi, mon Murph fit d’abord semblant d’être offusqué.

— C’est bon, Yung, ce n’est pas drôle à ce point-là.

Mais il fut vite rattrapé par le rire lui-même. Je le reconnaissais bien là : Murph avait accepté de se laisser photographier torse nu, sortant d’une cabine de douche embuée, les cheveux mouillés et une serviette blanche drapée autour des hanches. On voyait clairement qu’il essayait d’arborer un regard chaud comme la braise, effet que venait gâcher le grand sourire niais sur ses lèvres.

Le décor ne m’était pas inconnu non plus. La photo de la douche avait été prise dans la fameuse « suite R&R » du quarantième étage de la firme – deux pièces tamisées avec lits simples et oreillers, comme à l’infirmerie d’une école, comprenant une salle d’eau. Ces pièces étaient mises à la disposition des avocats de la boîte qui passaient la nuit au bureau, afin qu’ils puissent dormir un peu ou se rafraîchir avant une réunion matinale. Mais la prétendue « suite » avait davantage des airs de prison que de chambre d’hôtel, ce qui n’incitait guère à la fréquenter. Par chance, je n’avais jamais eu à me servir de cette salle de bains – je vivais suffisamment près du cabinet pour pouvoir rentrer chez moi en taxi au petit matin, prendre une douche dans ma propre salle de bains, me sécher les cheveux et enfiler des vêtements propres avant de refaire le chemin en sens inverse.

À la déception générale, les photos s’arrêtèrent après celle de Monsieur Octobre. Alors que le générique s’affichait et que les lumières se rallumaient, Pamela Karnow revint au micro.

— Et alors ? lança un associé du Contentieux au premier rang. Où sont Monsieur Novembre et Monsieur Décembre ?

Pamela répondit en mode pince-sans-rire :

— Eh bien, nous aurions aimé avoir une photo pour tous les mois de l’année, mais malheureusement, nous n’avons pas pu dénicher douze mecs potables dans la boîte !

Toutes les femmes de l’assemblée éclatèrent de rire à cette saillie. Je poussai un petit cri en applaudissant avec les autres.

— Bien joué, Pam ! s’écria quelqu’un.

Murph se pencha vers moi et murmura à mon oreille :

— Euh, dis-moi, ce ne serait pas un genre de harcèlement sexuel, ça, ou quelque chose dans le genre ? Jamais on n’aurait pu dire un truc pareil sur les femmes de la boîte !

— Oh, ça va, Murph, ce n’est qu’une blague ! répondis-je d’un ton enjoué.

Pamela fit une profonde révérence et quitta la scène. Dave Cavender revint au micro en frappant dans ses mains.

— Merci, Pam ! Je vais essayer de ne pas prendre pour moi le fait qu’on ne m’ait pas demandé de poser pour cette série. Je devais être absent, cette semaine-là.

Petit rire collégial dans l’assemblée.

— Et maintenant, mesdames et messieurs, pour le plus grand plaisir de vos oreilles, voici la prestation musicale de Matt McCallum, Kyle Latham et Hunter Russell !

Murph et moi poussâmes des hurlements ravis.

— Ah, voilà quelque chose d’intéressant ! dit-il en riant.

— Hunter ? Il sait chanter ? demandai-je en me penchant vers Murph, tout excitée.

Harold Rubinstein nous jeta un regard exagérément horrifié.

— Une prestation musicale de Hunter Russell ? cria-t-il par-dessus le brouhaha. Je crois qu’on a du souci à se faire !

Murph sourit et mit ses mains en porte-voix à sa bouche pour hurler le nom de Hunter en direction de la scène.

Les lumières s’éteignirent.

J’avalais une nouvelle gorgée de vin lorsque je sentis – plus que je n’entendis – une sorte de murmure d’excitation, suivi de quelques éclats de rire rauques venus des tables derrière nous. À côté de moi, Murph avait une expression presque choquée.

— Oh, putain… Non, ils n’ont pas fait ça.

Je regardai en direction de la scène, et ne compris pas immédiatement ce que je vis. Je veux dire par là que je savais ce que j’avais sous les yeux, mais que je n’arrivais pas tout à fait à y croire. Hunter, aux côtés de Kyle et Matt – deux collaborateurs de cinquième année du Litige en valeurs mobilières – se tenaient en rang sur la scène, près d’un énorme ghetto-blaster vintage. Kyle et Hunter, les bras croisés sur la poitrine avec un air de défiance, une moue insolente sur les lèvres, étaient tous deux vêtus de survêtements larges et sombres, une bordée de chaînes en or autour du cou et des lunettes noires sur le nez. Hunter portait une casquette de baseball des Lakers tournée sur le côté. Kyle avait mis un durag, deux fausses dents en or tape-à-l’œil, et tenait quelque chose qui ressemblait furieusement à – non, ils étaient vraiment allés jusque-là ? – … une pipe à crack.

Matt McCallum portait un t-shirt noir et un jean hyper baggy qui lui tombait à la moitié des fesses, laissant voir ses abdos et le haut de son slip. Lui aussi était affublé de kilos de gros bijoux en or, et ses deux bras étaient couverts de faux tatouages chinois. Comme ses deux acolytes, Matt avait des lunettes de soleil mais, à la différence des autres, il portait une perruque et s’était ajouté de fausses tresses africaines.

— Yeeeeah, yeeeeah ! s’écria-t-il dans le micro. Salut les frères, salut les sœurs ! Mes potes et moi, on est dans la plaaaace !

Juste ciel. Cela risquait de vite déraper.

Je cherchai Tyler du regard dans la salle, mais il faisait trop sombre désormais. Impossible de le voir. Je fermai les yeux quelques instants en murmurant une prière intérieurement : pitié, faites que ça ne dégénère pas.

Sur scène, Hunter s’agenouilla et appuya sur un bouton du ghetto-blaster. Immédiatement, un son puissant fit vibrer tout le barnum. Nous sentions la terre sous nos pieds vibrer au rythme des basses profondes. Puis, une montée de cordes commença à prendre le dessus, et je reconnus le morceau : il s’agissait d’une chanson de hip-hop bien connue d’il y a longtemps, bande originale d’un film hollywoodien. Ç’avait été l’un des premiers morceaux de rap à traverser la barrière des genres pour se hisser au sommet des titres les plus populaires.

En d’autres termes, un morceau de rap que même les Blancs fortunés connaissaient.

Hunter, Kyle et Matt faisaient onduler leur corps au rythme sourd et régulier de la basse, agitant leurs paumes ouvertes devant eux en des gestes caricaturaux. Hunter et Kyle faisaient de bien piètres danseurs à première vue, mais je compris bientôt qu’ils bougeaient ainsi délibérément, pour accentuer l’effet comique en marquant le tempo à côté du rythme afin d’incarner le stéréotype du type blanc essayant vainement de rapper comme un Noir.

Seul Matt McCallum semblait être à fond dans le trip. Il jouait des poings en l’air, son corps entier secoué de violentes saccades en rythme avec la musique. Il avait un regard dur, agressif et un rictus plus vrai que nature. Matt McCallum ne cherchait pas d’effet comique. Il vivait pleinement son personnage.

J’essayai de me concentrer sur les paroles de la parodie à laquelle ils se livraient : « Quand je marche dans la vallée de l’ombre de la mort / Je contemple ma vie et vois qu’il n’en reste rien / Car je bosse pour cette firme depuis tell’ment longtemps / Même ma vieille mère pense que j’ai perdu l’nord / Mais nous, on facture, on facture, encore et encore / En espérant un jour décrocher la médaille d’or / Fais gaffe à tout c’que tu dis, gaffe où tu mets les pieds / Sinon toi et tes potes, vous s’rez jamais adoubés / Mais maint’nant les jeunes, ils veulent tous être comme moi / Restau chicos et villa à la mer, tu le crois, ça ? / Sauf qu’on trime comme des bêtes quatre-vingt-dix heures par semaine / Ils nous avaient pas dit ça à Harvard, les hyènes ! »

Matt recula alors d’un pas pour rejoindre Hunter et Kyle et, bougeant tous les trois comme un seul homme en agitant leurs bras en l’air, ils se mirent à entonner le refrain à gorge déployée : « On passe le plus clair de notre temps à s’échiner au paradis des associés / On passe le plus clair de notre temps à s’échiner au paradis des associés / On passe le plus clair de notre temps à s’échiner au paradis des associés / Et on continuera à passer le plus clair de notre temps à s’échiner au paradis des associés. »

Seigneur Dieu.

On aurait dit que le barnum était en train de rétrécir autour de nous ; l’atmosphère était brusquement devenue lourde, presque palpable. Lentement, en prenant soin de conserver une expression aussi neutre que possible, je jetai un œil autour de la table. Gavin Dunlop souriait en hochant la tête en rythme. Andrea Carr avait les sourcils froncés et une mine atterrée. Je me doutais que c’était une fille bien, cette Andrea. Caleb et Nate, quant à eux, avaient juste l’air de s’ennuyer.

Je coulai un regard en biais vers Murph. Les bras croisés sur sa poitrine, il affichait une expression calme et pensive, qui me demeurait toutefois indéchiffrable. Je n’aurais su dire si, comme moi, il était consterné par la stupidité de ces trois avocats extraordinairement privilégiés s’amusant à parodier une chanson qui était une complainte sur l’existence tragique et destructrice des petits gangsters des rues, ou s’il se disait qu’il aurait pu pondre des paroles plus rigolotes.

Je m’aventurai à regarder les autres tables autour de nous. Beaucoup de grands associés riaient aux éclats en se tapant sur les cuisses et en marquant le rythme de la basse avec leur pied. La plupart d’entre eux ne semblaient pas remarquer qu’il se passait quelque chose de gênant. Quelques collaborateurs plus jeunes avaient tout de même l’air moins à l’aise et, à côté de la scène, Pam Karnow paraissait carrément outrée.

Je finis par repérer Tyler. Il était assis deux tables derrière moi et avait les bras ballants, évitant soigneusement le regard de tous ceux qui l’entouraient. Le stagiaire assis à côté de lui était blême. On aurait dit que Tyler était aussi triste que peu surpris. J’aurais aimé qu’il croise mon regard à ce moment-là, mais il n’en fut rien.

Je me retournai vers la scène et, impuissante, je regardai Hunter, Kyle et Matt passer les bras sur les épaules de chacun pour se mettre à beugler ensemble le couplet suivant : « Le pouvoir et l’argent, l’argent et le pouvoir / À chaque heure, chaque minute qui passe / Tu accumules les richesses / Tu t’tapes des putes et des gonzesses / Maint’nant qu’mes potes et moi on a réussi / Nos meufs sont plus jeunes et plus jolies / Nos 4x4 sont plus gros / Va falloir courir vite / Pour rattraper ce (négro) ! »

Je n’arrivais pas à y croire. Ils avaient mangé le dernier mot, mais c’était bien celui qui rimait avec « gros ».

Je restai bouche bée. Et je n’étais pas la seule. J’entendis une rumeur sourde et choquée s’élever des tables près de la nôtre.

Murph me lança un regard oblique. Nom de Dieu.

Je me retournai juste à temps pour voir Tyler Robinson sortir du barnum. Bredouillant des excuses, je poussai ma chaise précipitamment et m’empressai d’aller le retrouver.

— Tyler ?

Je courus dehors et scrutai l’obscurité qui enveloppait maintenant les espaces verts.

— Tyler ?

Il faisait frais. Saisie d’un frisson, je me frottai les bras, ne sachant dans quelle direction aller. Tyler n’était pas en vue.

— Tyler ! Où es-tu ?

— Ici, répondit-il soudain, bien plus près que je ne l’aurais imaginé.

Je fis volte-face. Il était à quelques mètres de moi, appuyé contre le tronc noueux d’un vieux chêne.

— Ah. Tu es là…

J’avançai vers lui et m’adossai aussi contre l’arbre, qui exhalait une douce odeur de mousse et d’humidité. Nous restâmes silencieux un bon moment. Je finis par m’accroupir avant de m’asseoir sur l’une de ses magnifiques et vieilles racines ; sa stabilité et sa solidité sous mon poids me firent du bien. Je levai alors la tête et contemplai les étoiles qui scintillaient à travers les branches. On ne les voyait jamais aussi bien en ville, et je fus frappée par l’incongruité de ce qui se passait sous le barnum, comparé à toute cette beauté.

J’avais envie de dire quelque chose à Tyler afin qu’il sache qu’il n’était pas le seul dans ce bas monde à éprouver ce genre de sentiment.

— Tyler, je ne sais pas ce que ces types avaient en tête…, commençai-je.

— Stop, me coupa-t-il en haussant une main. Pas la peine. Ne parlons pas de ça.

— OK, répondis-je dans un souffle.

— Bon sang, lâcha-t-il en donnant un coup de poing contre l’arbre. Le pire, c’est qu’il n’y a plus rien qui me surprend, ici. Tu comprends ?

Il s’écarta du chêne et commença à repartir en direction du club-house. Je lui emboîtai le pas.

— Attends ! Où vas-tu ? Les premiers bus pour le retour ne vont pas partir avant une heure.

— Reste si tu veux. Moi, j’appelle un taxi et je me casse.

Je courus derrière lui, gênée par les talons hauts de mes chaussures qui s’enfonçaient dans l’herbe humide.

— Mais, Tyler… et si quelqu’un demande où tu es passé ?

Il s’arrêta net, eut un bref petit rire sans joie et se retourna. Un peu tard, je me rendis compte de la stupidité de ma question.

— Ingrid, dit-il, les deux poings serrés, c’est fini pour moi. J’ai déjà passé une journée entière à faire la conversation à des gens que je ne peux pas blairer, alors merde, pas question que je passe une seconde de plus à faire semblant de m’amuser dans leur putain de « dîner festif ».

— Écoute, Tyler, si on allait plutôt…

— Non. J’en ai assez, dit-il en secouant la tête. Je suis déjà resté trop longtemps ici.

Visiblement, il ne parlait pas seulement de cette journée.

— Tyler, attends, insistai-je en lui prenant le bras.

— Non.

Il dégagea son bras et me regarda droit dans les yeux avant d’ajouter :

— Tu n’as qu’à rester, toi.

Ses mots me piquèrent au vif.

Après cela, il tourna les talons et partit en courant vers le club-house, où il disparut bientôt de ma vue.

Je me sentis alors affreusement seule, plus que je ne l’avais jamais été depuis presque dix ans que je travaillais chez Parsons Valentine. Parce que Tyler venait de semer en moi une graine piquante et amère ; celle du doute. Du doute concernant ce que nous faisions encore tous deux dans cet endroit.

Un nouveau frisson me saisit comme la fraîcheur du soir se rappelait à moi. J’aurais dû apporter une étole. Doucement, prudemment, je revins vers la tente de réception en essayant de ne pas glisser sur l’herbe.

Lorsque j’eus repris ma place à table, Gavin Dunlop se pencha pour chuchoter à mon oreille :

— Tout va bien ?

J’acquiesçai sobrement.

Non, ça n’allait pas. Je ne me sentais pas bien. Et le pire, c’est que sur scène, la mascarade continuait. Matt McCallum débitait encore ses insanités tandis que Hunter et Kyle fléchissaient les genoux en agitant les bras comme des demeurés.

« On passe le plus clair de notre temps à s’échiner au paradis des associés / Et on continuera à passer le plus clair de notre temps à s’échiner au paradis des associés. »

Je ne pouvais plus supporter de les voir. Je baissai les yeux vers la table, mais les traces de coulis de framboise qui restaient dans mon assiette me firent soudain l’effet d’une vision violente et obscène – pornographique, même –, accentuant ma nausée. Tout me semblait se dérouler au ralenti. Devant moi, Harold Rubinstein gigotait sur sa chaise, visiblement mal à l’aise. À l’extérieur du barnum, Pamela Karnow et Dave Cavender avaient l’air de se disputer ; elle gesticulait frénétiquement en désignant les trois types sur scène, et lui haussait les épaules en permanence, comme pour dire « Je sais, mais que veux-tu que j’y fasse ? ».

Tout tournait autour de moi, et j’eus la brusque impression que le bruit devenait tout à coup étouffé, comme si nous étions sous l’eau. J’avais presque la sensation de me noyer. Le seul son qui demeurait clair à mes oreilles était celui des voix criardes, un peu fausses et légèrement avinées des trois avocats faisant leur show sur scène.

Deux couplets supplémentaires suivirent, sans que personne ne bouge pour arrêter le désastre.

Lorsqu’ils eurent fini et que la dernière note de basse s’éteignit enfin, je sentais encore les pulsations battre dans ma gorge, dans ma poitrine et jusque dans le sol sous mes pieds. Un silence gêné se fit dans la salle, suivi de quelques applaudissements. La moitié du public tapait tout de même dans ses mains. Comment était-ce possible ? Quelques associés semblaient avoir apprécié le sketch, mais la plupart des spectateurs avaient l’air consternés et mal à l’aise. Certains étaient carrément blêmes et chuchotaient avec de petits gestes en direction de la scène.

Je me tournai vers la place désormais vide de Tyler. Je te comprends parfaitement, pensai-je encore.

— Bon sang, il n’y a donc personne qui contrôle ces choses-là avant le jour J ? entendis-je Harold Rubinstein maugréer en direction de Gavin Dunlop, plus qu’aux autres personnes de la table. On n’a pas fini d’entendre parler de ça, tu peux me croire.

Gavin eut un haussement d’épaules.

— Allons donc, c’est juste une parodie ! Il n’y a pas de mal à ça. Ce sont juste des types un peu bourrés qui s’amusent, voilà tout. Ce n’est peut-être pas du meilleur goût, mais tout le monde aura oublié d’ici lundi.

Harold jeta à Gavin un regard incrédule.

— J’en suis beaucoup moins sûr, Gavin.

Ce dernier ignora la remarque.

— Eh bien, dit-il en s’adressant alors au reste de la tablée, et à moi particulièrement. C’était… plutôt intéressant, non ?

— Intéressant, je ne dirais pas ça, non, répondit Murph.

Je préférai m’abstenir de tout commentaire, craignant de perdre mon sang-froid. Je détournai les yeux et remarquai alors un serveur en livrée qui débarrassait calmement les assiettes à dessert d’une table voisine. Il était le seul Afro-Américain sous ce chapiteau et, à part moi, la seule personne de couleur de toute l’assemblée. Cet homme était plus âgé que mon père.

Je pris mon verre de vin, qui venait d’être rempli, et en descendis tout le contenu en quelques gorgées. Murph se pencha pour me chuchoter :

— Eh, doucement. Détends-toi un peu… Qu’est-ce que tu as ?

Ce que j’avais ? J’avais la tête qui tournait, les oreilles qui bourdonnaient, et j’avais hâte que cette soirée se termine pour pouvoir fuir tous ces gens le plus vite possible.

À quelques tables de la nôtre, Marty Adler fit un geste à l’attention d’Harold Rubinstein.

— Excusez-moi, dit celui-ci en se levant.

Adler et lui sortirent du barnum pour aller parler à voix basse dans l’obscurité. Rubinstein hochait la tête et se frottait les tempes cependant qu’Adler semblait lui dire quelque chose de très sérieux.

Pam Karnow remonta sur scène. Elle avait l’air stressée et furieuse, mais elle s’empara du micro et déclara :

— Bien, la fête continue, les amis. Et maintenant…

Mais le cœur n’y était plus, la fête était gâchée, et plusieurs autres grands associés du Comité de direction sortaient déjà rejoindre Adler et Rubinstein à l’extérieur.

— Je ne me sens pas très bien, m’entendis-je soudain murmurer à Murph. J’ai l’impression que… tout tourne autour de moi.

Murph me regarda et s’empressa de me tendre son verre.

— Tiens, bois un peu d’eau.

Je bus à longs traits avides. L’eau était fraîche et me faisait du bien.

— Combien de margaritas as-tu bues aujourd’hui ? me demanda-t-il tout bas, pour que je sois la seule à l’entendre.

— Je ne sais pas, dis-je avant de lever trois doigts. Quatre ? Cinq ? Je crois que je vais être malade.

— Bon, on va te ramener, dit Murph avant de consulter sa montre. Les premiers cars ne devraient pas tarder à arriver. Viens, je t’accompagne dehors. Tu penses être capable de tenir debout ?

J’acquiesçai en dépit du vertige qui me tenaillait.

Murph et moi prîmes brièvement congé du reste de la tablée. Discrètement, il garda une main ferme et rassurante dans le bas de mon dos tandis que nous empruntions le chemin qui nous ramenait au club-house.

Dès que nous nous retrouvâmes dans l’entrée sombre et fraîche du vieux bâtiment de pierre, je commençai à me sentir mieux. C’était un véritable soulagement que d’être loin du tapage de ce barnum, de cette chanson inepte, de Matt, Hunter et Kyle.

Et c’était bon de me retrouver seule avec Murph.

Alors que nous marchions dans le couloir, il regarda par une fenêtre donnant sur l’allée tortueuse de la propriété.

— Regarde. Il y a déjà deux cars qui arrivent. On y va. Tu te sentiras mieux après avoir dormi un peu pendant le trajet.

Mais je n’avais pas envie de quitter le calme et la fraîcheur du club-house. Pas déjà.

— On ne pourrait pas s’asseoir quelque part, juste un peu ? S’il te plaît. Rien qu’une minute.

Je pris la main de Murph dans la mienne. Il baissa les yeux vers nos mains, avant de relever la tête.

— Comment tu te sens, Yung ? Toujours envie de vomir ?

— Je me sentirai mieux si je m’assois ici quelques minutes.

À petits pas hésitants, je l’entraînai dans un petit salon vide jouxtant le couloir. Il se laissa faire. Sondant la pénombre, je repérai alors un divan accueillant dans un coin et nous dirigeai vers lui. Nous y prîmes place tous les deux.

Et puis, parce que cela me semblait naturel et sans même que j’y réfléchisse, j’appuyai ma tête contre l’épaule de Murph et me pelotonnai contre lui en fermant les yeux. Il sentait bon – il avait cette odeur juvénile de crème à raser, de savon et de draps sortis de la laverie – et je pris une longue et profonde inspiration pour m’imprégner de cette odeur.

La pièce ne tournait plus autour de moi. Je me sentais tout près de m’endormir.

— C’est bon, m’entendis-je murmurer.

Murph ne dit rien, mais j’entendais sa respiration paisible et régulière et je sentais le mouvement subtil et rassurant de sa poitrine à côté de moi. Lorsque je relevai légèrement la tête pour le regarder, je vis qu’il avait basculé la sienne en arrière sur le dossier du canapé, et qu’il avait fermé les yeux. Il avait de très longs cils clairs. Je ne l’avais jamais remarqué avant.

— Murph, dis-je d’une voix pâteuse.

Silence.

— Hmm.

— Pourquoi est-ce que tu as été aussi gentil avec le petit Caleb, tout à l’heure ?

Il ne répondit pas et, pendant quelques instants, je crus que c’était parce qu’il ne voyait pas de quoi je parlais, ou parce qu’il s’était endormi. Mais il parla alors d’une voix sourde :

— Parce que j’aurais aimé que quelqu’un fasse la même chose pour moi.

Je réfléchis deux ou trois secondes.

— Je ne comprends pas. Pourquoi quelqu’un aurait-il eu besoin de faire une chose pareille pour toi ?

Ses paupières se rouvrirent et il me regarda.

— Comment ça ?

— Eh bien, je veux dire… Tu es Murph, quoi.

— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

— Tu le sais bien. Tu t’adaptes toujours, partout, à la perfection.

Il eut un petit rire.

— Ah, tu crois tout savoir, hein ? dit-il doucement avant de refermer les yeux.

— Non.

Je me redressai. Brusquement, il me paraissait extrêmement important de clarifier les choses.

— Je t’assure, Murph : je ne crois absolument pas tout savoir. En arrivant ici, j’avais même l’impression de ne rien savoir ! Ce que je veux dire, c’est juste que tu sais jouer le jeu en société pile comme il faut, rien de plus. Personnellement, ça ne me vient pas aussi naturellement qu’à toi.

J’avais du mal à croire que je disais tout cela à Murph. Jamais je n’avais parlé de ces choses-là à personne, excepté Tyler. Et je savais que Tyler n’approuverait pas que je m’ouvre ainsi à quelqu’un comme Murph. Quelqu’un qui était comme eux.

— Et qu’est-ce qui te laisse croire que cela me vient naturellement ? demanda Murph.

— Tu rigoles ? Ça saute aux yeux. C’est ta façon d’être.

— Ma façon d’être.

— Oui. Je veux dire, quand on vient d’un milieu privilégié, c’est pratiquement une seconde nature.

Il tourna la tête pour me regarder en biais.

— Un milieu privilégié ? répéta-t-il, semblant mettre des guillemets à ces mots. Et d’où tiens-tu que je viens d’un milieu privilégié ?

J’étais déstabilisée. Je savais que les riches Blancs n’aimaient pas parler de leur fortune, mais tant que je serais honnête avec lui, j’avais le sentiment qu’il le serait aussi avec moi.

— Alors ? aiguillonna-t-il gentiment.

Je voyais bien qu’il n’était pas fâché ; juste curieux.

— Eh bien, pour commencer, ta famille possède une maison à Cape Cod, dis-je précipitamment.

Il rit à nouveau.

— Quoi ? Ce n’est pas vrai ?

— Tu as une imagination débordante, Yung. Non, ce n’est pas la maison de vacances de ma famille, mais de celle de mon coloc de la fac. Je suis juste invité à Chatham tous les étés depuis ma première année d’études. Ils me laissent me joindre à eux.

— C’est comme ça que tu as appris à faire de la voile ?

— Eh bien, il n’y avait pas vraiment de club de voile au lycée public de West Tilden, répondit-il.

— Tu étais dans un lycée public ?

Murph pencha la tête comme pour me faire une confidence.

— Je viens de finir de rembourser mes prêts étudiants, Yung. L’année dernière. Si tu savais les tonnes de crédits que je me suis mis sur le dos, entre l’université et l’école de droit…

Je me sentis très bête. Pendant des années, j’avais prêté à Jeff Murphy une vie entière au sein de l’élite, qui n’avait jamais existé. Moi qui détestais que les gens supposent des choses à mon sujet, eh bien, je ne valais pas mieux qu’eux.

— Ça alors…, dis-je enfin. Je suis désolée, je…

— Ce n’est pas grave, me coupa Murph. On fait tous des tas de suppositions sur les autres. C’est normal.

— Peut-être.

N’empêche, je me sentais bien penaude.

Il laissa à nouveau sa tête basculer en arrière et ferma les yeux.

— Et pour info, je pense à ces choses-là moi aussi, de temps en temps.

Je crois que j’ai alors dit :

— Dans ce cas, on a plus de choses en commun que je ne le pensais, toi et moi.

Mais peut-être l’ai-je juste pensé.

Nous sommes restés là pendant un temps qui me parut long, dans le calme et la pénombre du club-house, ma tête posée sur son épaule. Je dus m’assoupir, à un moment, jusqu’à ce qu’un groupe tapageur de stagiaires éméchés débarque dans le couloir pour se diriger vers les cars en parlant à tue-tête.

— Putain, j’y crois pas, ce que ces mecs ont fait ! s’écria l’un.

— C’est clair, ça va être sur YouTube en moins de deux ! renchérit un autre.

— Bonne chance pour expliquer ça dans un recrutement universitaire à la rentrée ! ajouta une autre voix hilare.

Murph me poussa gentiment l’épaule.

— Yung. On devrait y aller, maintenant.

Il se leva, m’attrapa par les deux poignets et me mit debout – ce qui ne fut pas si facile, car je résistais. Je n’avais aucune envie de quitter le confort et la sécurité de cette pièce, et je voulais que Murph y reste avec moi.

Lorsque nous fûmes tous deux droits sur nos pieds, il me donna une brève accolade un peu gênée.

— Allez, viens, on doit encore aller chercher nos affaires au vestiaire. Plus vite on sera en ville, plus vite on pourra te ramener chez toi.

Je somnolai pendant presque tout le trajet jusqu’à Manhattan – la tête contre la fenêtre, Murph assis à côté de moi, solide comme un roc, les yeux fermés. Je me sentais délicieusement rassurée de l’avoir ainsi près de moi. Plus que cela, je commençais à me sentir comprise.

Murph avait raison. J’allais déjà un peu mieux lorsque nous descendîmes du car devant l’immeuble de Parsons Valentine, même si j’étais encore un peu vaseuse et que les silhouettes des tours me paraissaient légèrement floues. Je restai sagement sur le trottoir tandis qu’il hélait un taxi pour me ramener chez moi, à quelques rues de là. Il attendit que je sois bien installée sur la banquette arrière puis se pencha dans l’habitacle et dit au chauffeur :

— Vous l’accompagnerez jusqu’au hall d’entrée de son immeuble, d’accord ?

Et il glissa à l’homme un billet de 20 dollars.

Monte, avais-je envie de dire à Murph. Ne me laisse pas déjà. Ç’avait été si bon d’être près de lui dans le club-house et dans le car, et de se parler, se parler vraiment ; et maintenant, j’avais l’impression qu’une précieuse fenêtre se refermait brusquement, me privant de l’occasion de lui dire ce que je désirais réellement. Monte dans cette voiture, Murph. Rentre avec moi.

— Monte donc, parvins-je à bredouiller.

Mais si Murph m’entendit, il ignora ma requête.

Il referma doucement la portière du taxi, se pencha au niveau de la fenêtre et me dit :

— Ça va aller, Yung. Dors bien. À lundi.

Alors que mon taxi s’éloignait du trottoir, je regardai la silhouette de Murph rapetisser dans le rétroviseur.

Le chauffeur me conduisit juste devant mon immeuble. Fidèle à sa promesse, il attendit que j’aie atteint la porte du hall d’entrée avant de repartir. Une fois dans l’ascenseur, je fermai les yeux et me laissai aller contre la rampe de laiton cependant que la cabine entamait son ascension jusqu’au dix-neuvième étage.

Arrivée chez moi, j’éjectai mes chaussures de mes pieds, balançai mon sac et remarquai le petit voyant lumineux qui clignotait sur mon répondeur dans l’entrée.

« Ingrid-ah, fit la voix de ma mère en mandarin. On est vendredi, il est plus de 22 heures et tu n’es toujours pas rentrée ? Il paraît qu’il fait un peu frais à New York en ce moment… pense à prendre une petite laine si tu sors. Papa et moi, on s’inquiète pour toi, toute seule là-bas, à travailler comme une folle. Appelle-moi quand tu pourras. Bisous. »

Le fait d’entendre sa voix me rendit étrangement triste. Je ne voulais pas que mes parents s’inquiètent pour moi en permanence. Je me débrouillais pourtant bien, non ? N’étais-je pas en train d’accomplir tout ce dont ils avaient rêvé en venant ici ?

Je me rendis dans ma chambre et ôtai ma belle robe blanche, que je laissai tomber en flaque à mes pieds. Je me mis au lit, épuisée, encore éméchée et un peu mélancolique, m’enveloppai dans ma couette, et, avant de fermer les yeux, ma dernière pensée fut que j’aurais dû embrasser Jeff Murphy quand nous étions seuls dans le noir au club-house ; et que plus jamais je n’aurais une aussi belle occasion.

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