Plan de carrière
Chapitre 10
— Raconte-moi tout ! ordonna Rachel en mélangeant un carré de sucre brun dans sa camomille.
Rachel et sa petite fille, Isabel, étaient en ville pour leurs courses du week-end. Nous prenions un brunch à notre café favori de l’Upper West Side – un endroit lumineux et animé où l’on servait de délicieuses crêpes et quiches sur de grandes tables communes. Rachel et moi venions souvent ici lorsque nous habitions ensemble à Morningside Heights. Les clients bon chic bon genre du samedi matin étaient soit des couples fraîchement formés, soit leur équivalent cinq ans plus tard, désormais parents et accompagnés de leur progéniture.
— Je veux dire, pourquoi maintenant ? Au bout de huit ans ? insista Rachel. Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Je ne sais pas trop, avouai-je à mon amie – et à moi-même. Peut-être que c’était simplement le bon moment.
Elle arqua un sourcil parfaitement dessiné.
— Mais surtout, dit-elle avec une excitation mal dissimulée tout en jetant un regard vers sa fille de quatre ans, absorbée par un coloriage, à côté de nous, comment c’était ?
Nous y étions. Je me demandais combien de temps Rachel tiendrait avant de me poser cette question. J’avais remarqué que mes copines mariées s’intéressaient bien plus à la vie sexuelle de leurs amies célibataires depuis qu’elles avaient juré devant Dieu et le monde entier de ne plus connaître qu’un seul pénis. Ces femmes heureuses en couple estimaient qu’il ne serait pas correct de leur part de ne pas s’enquérir de ma vie amoureuse alors que, bien entendu, c’est l’inverse qui était vrai. Les femmes actives célibataires n’aimaient pas beaucoup avoir l’impression de divertir les femmes mariées avec leurs déboires sentimentaux. Il n’y avait rien de plaisant à révéler les déceptions et humiliations que nous pouvions subir afin d’alimenter leur stock d’anecdotes croustillantes quand elles iraient à leur prochain club de lecture.
Rachel aimait dire qu’elle vivait par procuration à travers moi – toujours célibataire et citadine, travaillant comme une folle et courant sans cesse après la réussite professionnelle alors qu’elle y avait renoncé pour réussir sa vie personnelle. Et je m’excusais souvent de ne pas avoir davantage de choses excitantes à lui offrir par procuration.
Mais cette fois, c’était différent. Parce que cette fois, nous parlions de Murph.
— Eh bien, c’était… très chouette, murmurai-je évasivement.
— Développe.
— En fait, c’était vraiment bien.
Je notai un agréable picotement dans mon ventre comme je repensais à Murph, à la douceur de son baiser quand il m’avait dit au revoir à sa porte, et au message qu’il m’avait envoyé pendant mon court trajet en taxi : Ça valait le coup d’attendre. Je me rappelai aussi avec délice – et un peu de flou – notre conversation si agréable dans le club-house d’Oak Hollow, et je me rendis compte avec un soupçon de surprise et de culpabilité que certains de ces moments étaient trop intimes et trop parfaits pour que j’aie envie de les partager, même avec Rachel.
— Mais, c’est bien lui dont tu me disais que c’était un chaud lapin ? s’écria-t-elle, attirant sur nous les regards d’un couple à la table voisine.
Cela commençait à me contrarier. J’avalai une grande gorgée de café et décidai de changer d’angle :
— Ce qu’il y a, c’est que je ne sais pas comment on est censés se comporter au bureau, maintenant. Est-ce qu’il va se conduire comme s’il était mon petit ami ? Estime-t-il seulement être mon petit-ami ? Est-ce qu’on dit aux collègues qu’on est ensemble, ou pas ? Tout ça, tu vois…
— Je pense qu’il vaut mieux éviter de tirer des plans sur la comète. À mon avis, tu devrais garder ça pour toi pendant un moment.
— Maman ? fit soudain la petite voix flûtée d’Isabel. Ça veut dire quoi, « tirer des plans sur la comète » ?
Rachel se pencha pour parler doucement à sa fille.
— Ça veut dire qu’on rêve un peu trop alors que rien n’est sûr, ma chérie. Maintenant, rappelle-toi que tu avais promis de laisser maman et tatie Ingrid parler entre grandes personnes, ce matin. D’accord ?
Isabel acquiesça et se replongea dans son livre de coloriage. Je contemplai la page. Elle mettait le plus grand soin à ajouter à une princesse de longues mèches brunes et bouclées, semblables aux siennes. Et à celles de sa mère. Je me sentis fondre.
Nul n’aurait pu dire de moi que je débordais d’instinct maternel, mais la petite Isabel me désarmait complètement. Je l’avais gardée dès ses premières semaines, et me rappelais l’avoir longuement veillée dans la pénombre longtemps après qu’elle s’était endormie, juste pour la regarder, et avoir été fascinée par ses dix petits doigts et dix petits orteils si parfaits, ou par les longs cils magnifiques qu’elle possédait déjà. Il y a quelques mois, lorsque Rachel et Josh avaient dû sortir pour une soirée caritative, j’étais allée à Westchester garder Isabel et son petit frère, Jacob. Pendant que le bébé de onze mois dormait à l’étage, Isabel et moi nous étions amusées à dessiner des affiches de films et à faire des bijoux l’une pour l’autre. Je lui avais montré comment fabriquer un bracelet à maillons en papier avec les lettres de son prénom écrites sur chaque maillon aux couleurs de l’arc-en-ciel, et elle avait tenu à en faire un pour moi. Isabel avait été ravie de découvrir que non seulement nos prénoms commençaient par la même lettre, mais que tous deux en comptaient six. Elle avait porté son bracelet I-S-A-B-E-L et moi le mien I-N-G-R-I-D toute la soirée. Lorsque Josh et Rachel étaient rentrés et qu’elle s’était brièvement réveillée, Isabel m’avait murmuré d’une petite voix endormie : « Tatie Ingrid, enlève pas ton bracelet avant d’être chez toi, d’accord ? — Bien sûr ma chérie, je vais le garder. » J’avais tenu parole, et même plus, puisque je l’avais conservé à mon poignet tout le week-end pour ne le retirer, à regret, que lorsque je dus retourner au bureau. Je l’avais encore, dans une boîte à bijoux posée sur la commode de ma chambre.
— Ne t’en fais pas Rach, je n’avais pas non plus l’intention d’annoncer la nouvelle dans la newsletter du cabinet.
— Non, bien sûr, je sais. Ce que je veux dire, c’est que bon, OK, vous avez couché ensemble une fois… C’est excitant, et tout, mais il se peut que ça s’arrête là. Tu ne sais pas encore si ça a des chances d’aller plus loin, je me trompe ? Il y a pas mal d’inconvénients à sortir avec un collègue, c’est bien connu. Surtout pour toi, cette année.
— Je sais. Sortir avec un mec de mon propre service, en plus… C’est écrit dans le Guide des mauvaises idées, n’est-ce pas ?
— Ce n’est pas juste écrit dans le livre, ma belle, répondit Rachel avec douceur. Ça figure en gros sur la couverture.
Je poussai un soupir.
Je savais que mon amie n’avait que de bonnes intentions. Mais parfois, j’avais l’impression que Rachel – la belle, la casanière et bien mariée Rachel, qui n’était jamais restée seule plus d’un mois – avait épousé le très sérieux Josh et quitté le monde du travail depuis tellement longtemps qu’elle avait tout bonnement oublié à quoi ressemblait l’existence d’une femme active célibataire essayant encore de trouver chaussure à son pied.
Quand diable aurais-je le temps de rencontrer quelqu’un en dehors de Parsons Valentine ? Et même si cela arrivait, j’avais eu suffisamment de rencards dans ma vie pour savoir que quand un homme entamait une discussion en disant « Oui, tu sais, je suis super bien placé dans ma boîte en ce moment, j’ai toutes les chances de devenir associé l’année prochaine », il n’avait aucune envie, mais vraiment aucune, de vous entendre répondre « Moi aussi ».
Avec Murph, je n’avais pas ce souci-là. Il comprenait parfaitement mon rythme de dingue et la pression qui allait avec, il ne se vexait jamais quand j’annulais quelque chose à la dernière minute à cause d’un imprévu, il ne se sentait aucunement menacé par mon travail ou mon salaire puisqu’il gagnait tout autant d’argent, et il savait exactement de quoi je parlais quand je lui racontais le stress de la dernière ligne droite avant de conclure une acquisition à un milliard qui ferait les gros titres des journaux le lendemain. Murph et moi avions en quelque sorte grandi côte à côte dans la firme. Et nous nous faisions confiance.
Mais j’étais consciente que Rachel disait cela pour mon bien. Elle voulait seulement m’aider.
— Je ferai attention, Rachel, promis. Je ne vais pas tirer de plans sur la comète.
— Oui, parce que des fois, il faut pas trop rêver quand c’est pas sûr, déclara sagement Isabel.
— Tu as entièrement raison, ma puce.
Je lui ébouriffai affectueusement les cheveux avant de déposer un baiser sur sa tête.
Rachel avait maintenant une mine un peu penaude.
— Écoute, je ne veux pas jouer les rabat-joie, tu sais. C’est juste que tu es si près du but… Alors à quoi bon faire quelque chose qui mettrait tes chances en péril ? Il faut seulement que tu tiennes bon quelques mois de plus, et c’est plié. Pense à toutes les femmes qui tueraient pour être rendues aussi loin que toi. Tu es à deux doigts d’être la toute première, Ingrid ! Tu as une responsabilité !
Une responsabilité envers qui ? Envers moi-même ou envers Rachel ?
Je pensai au Dr Rossi et à la discussion houleuse que j’avais eue avec Tyler. Tu as une responsabilité.
Une fois de plus, je me demandai pourquoi tant de gens se sentaient autorisés à projeter leurs propres choix sur les autres. Au bout du compte, cela ne faisait qu’embrouiller les choses pour tout le monde.
À l’école de droit, j’avais un professeur nommé George Tanaka. C’était un excellent professeur, extrêmement populaire, dont les cours étaient très suivis. J’avais choisi son programme sur le Droit civique et une formation supplémentaire sur la Théorie critique de la race, et j’avais obtenu la meilleure note aux deux. En troisième année, lorsque l’école publia la liste des futurs employeurs de chaque étudiant au terme de ses études, je reçus un mot de la main de M. Tanaka, me disant qu’il aimerait parler avec moi dès que je le pourrais. Je supposai qu’il voulait me souhaiter bonne chance pour la suite. Mais quand je débarquai dans son bureau, le professeur m’adressa un demi-sourire pincé avant de me dire :
— Je vais être honnête avec vous. J’ai été surpris d’apprendre que vous alliez rejoindre le cabinet Parsons Valentine à la rentrée.
J’étais stupéfaite. Et cela dut se voir, car il s’empressa de sourire en secouant la tête.
— Ne vous méprenez pas. Parsons Valentine est l’une des meilleures firmes de ce pays. Simplement, je me demande pourquoi vous n’avez pas envisagé autre chose… Comme des groupements d’intérêt public, l’administration fédérale ou le ministère de la Justice. Voire, éventuellement, le monde universitaire.
Il me regarda, plein d’espoir.
— Eh bien, euh…
Je restai sans voix. Son attitude était présomptueuse et me mettait de fait sur la défensive. Il n’avait pas le droit.
— Je vous remercie de l’intérêt que vous me portez, monsieur Tanaka, et j’étais bien sûr au courant des opportunités s’offrant à moi dans l’administration, mais… il se trouve que j’ai vraiment apprécié mon stage d’été chez Parsons Valentine. Pour l’instant, je crois que j’ai envie de poursuivre dans cette direction.
— Je vois.
Il exhala un petit soupir à la fois las et exaspéré semblant signaler la fin de notre échange. Alors que je tournais les talons pour m’en aller, mon professeur ajouta à voix basse :
— Vous savez, Ingrid, parfois, à un plan supérieur, il nous incombe de faire certaines choses non parce que nous le voulons, mais parce que nous faisons partie des rares qui le peuvent.
Le désir ardent de Rachel de me voir devenir associée pour toutes les femmes qui y avaient renoncé afin de se consacrer à une vie de famille était du même tonneau que la remontrance déçue du professeur Tanaka, sous-entendant que je vendais mon âme au diable. Il était décidément impossible de plaire à tout le monde. Et peut-être même à qui que ce soit.
Je regardai mon amie, assise en face de moi, tandis qu’elle essayait d’intéresser Isabel à son porridge aux fraises. Ma vieille amie, Rachel, qui déclarait vivre par procuration à travers moi, qui disait être jalouse de tout ce que j’étais sur le point d’accomplir chez Parsons Valentine, ces choses qu’elle avait autrefois rêvé d’accomplir elle-même, lorsque nous étions deux jeunes étudiantes en droit pleines d’espoir et d’idéaux. Nous étions alors si impétueuses, si ambitieuses. Nous ne faisions pas l’école de droit juste pour décrocher un diplôme ; non, nous étions là pour bousculer tout ce petit monde.
Rachel et moi avions toutes deux fait partie de cette catégorie privilégiée de jeunes filles américaines à qui l’on avait dit qu’elles pouvaient tout avoir. Pendant des années, un chœur de professeurs d’université enthousiastes n’avait cessé de nous chanter l’avenir radieux qui nous attendait. Pourtant, en voyant toutes les femmes que je connaissais quitter une à une leur carrière de haut niveau, laisser filer avec résignation leurs dernières années de fécondité ou épouser des hommes qu’elles n’aimaient pas juste parce qu’elles avaient le sentiment que l’horloge tournait, je me rendis bientôt compte qu’on ne nous avait pas dit la vérité. On ne nous avait pas tout à fait menti non plus. Il était exact que Rachel et moi étions privilégiées, de nombreuses manières. Nous pouvions assurément avoir beaucoup. Nombre d’entre nous parvenaient même à avoir énormément. Mais nous nous apercevions toutes un jour ou l’autre que, non, hélas, il ne nous était pas possible de tout avoir. Pas tout en même temps, en tout cas.
Pour le moment, du moins, nous devions encore choisir. Donc renoncer.
Je repensai aux quelques formidables samedis où j’avais pris le train jusqu’à Westchester pour aller garder les enfants chez Rachel et Josh. J’adorais ces soirées, non seulement pour le plaisir que j’avais à m’occuper de leurs deux adorables bambins, mais pour l’occasion que cela me donnait de m’extraire un peu de l’agitation permanente de Manhattan et du dépouillement moderne de mon appartement neuf, pour me retrouver dans un salon qui était une véritable pièce de vie, avec un canapé-lit moelleux, une vraie cheminée, du bazar partout et des photos de famille sur les meubles. Bref, le genre d’endroit où l’on sentait que des gens vivaient vraiment.
Après avoir couché Isabel et Jacob, je me faufilais dans le grand salon chaleureux et, me sentant presque comme une intruse, j’examinais attentivement chaque photo encadrée : Rachel riant aux éclats avec Josh comme ils se donnaient mutuellement une bouchée de leur gâteau de mariage ; Josh se relaxant dans une balancelle sur un porche, Jacob endormi sur sa poitrine ; Isabel et Rachel se serrant dans les bras, hilares, devant un château de princesse. Et je me demandais laquelle de nous deux était la plus chanceuse.
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