Plan de carrière

Helen Wan · Chapitre 19 sur 28

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Plan de carrière

Chapitre 18

 

 

Je restai au lit pendant trois jours entiers.

J’éteignais mon réveil quand il se mettait à sonner à 7 heures le matin, retournais sous la couette et dormais comme une masse jusqu’à 17 heures. Je me levais uniquement pour me traîner jusqu’aux toilettes et boire un verre d’eau.

Le deuxième jour, en retournant au lit, je jetai un œil à mon téléphone et vis que j’avais quatre nouveaux messages de Rachel, trois de Tyler et deux de Margo. Ainsi qu’un, beaucoup plus insouciant, de mes parents. Je ne leur avais pas encore dit. Je n’y arrivais pas. La nouvelle allait les rendre malades.

J’éteignis mon téléphone, le rangeai dans un tiroir et retournai me coucher. Je sombrai bientôt dans un sommeil fébrile, angoissé, troublé par tellement de cauchemars – dans l’un d’eux, j’arrivais en retard à un examen supervisé par Marty Adler, alors que tous les autres l’avaient passé la veille – que je me sentis encore plus fatiguée et éprouvée en me réveillant.

Lorsque je n’arrivais pas à dormir, je restais allongée des heures, à fixer le plafond, ou recroquevillée en boule, à mariner dans ma sueur et la chaleur moite de mes draps, dévorée d’inquiétude, de colère, de culpabilité, et incapable d’imaginer comment j’allais pouvoir me sortir de tout cela. Comment j’allais pouvoir rebondir.

Ce qui m’affligeait le plus – la pire pensée qui tournait en boucle dans ma tête –, c’était l’idée que ce soit moi qui aie laissé tout cela se produire. J’étais l’unique responsable de ce qui m’arrivait, puisque je m’étais laissé duper. Moi, Ingrid Sabrina Yung. Major de ma promotion. Meilleur espoir de ma génération. Eh bien, force était d’admettre que je n’avais pas été si maline, en fin de compte. J’avais tendu la main et m’étais laissé emmener sur le chemin, comme Hansel et Gretel, y ramassant naïvement les miettes pendant toutes ces années ; et maintenant, je n’avais plus rien.

Je m’étais totalement laissé berner par le mythe de la méritocratie.

J’avais été assez bête pour croire qu’en me contentant de courber l’échine et de travailler dur, en faisant tout, tout ce qu’on me demandait, je serais un jour récompensée. Quelle imbécile ! Tyler n’avait-il pas essayé de me mettre en garde ? Rachel ne m’avait-elle pas conseillé de faire attention ? Bon sang, même la petite Isabel, du haut de ses quatre ans, m’avait dit qu’il ne fallait pas trop rêver quand rien n’était sûr. Étais-je donc la seule à ne pas avoir vu le coup venir ?

Je me demandai ce que dirait Mrs Salzstein, la conseillère d’orientation du lycée, si elle me voyait en ce moment. Ou ma mère. Mon Dieu, ma mère…

J’étais certaine d’être déjà tricarde dans tous les autres grands cabinets d’avocats de New York. Il était probable que je ne travaillerais plus jamais dans cette ville. Les histoires de ce genre circulaient à la vitesse de l’éclair, et j’étais sûre qu’on m’avait déjà collé l’étiquette de « la collaboratrice de chez Parsons Valentine qui a fait un scandale en apprenant qu’elle ne passait pas associée ». Je n’avais même pas besoin d’ouvrir mon ordinateur pour savoir qu’il y avait déjà des posts sarcastiques à propos de mon départ sur les blogs de sites comme Above the Law ou Gawker, suivis d’une rafale de commentaires au vitriol écrits par une bande d’inconnus qui ne savaient rien de moi ni de ce qui s’était réellement passé.

Je savais que personne ne remettrait en question l’intégrité de la décision de Parsons Valentine ; du moins, personne qui puisse y faire quoi que ce soit. Tous les associés qui embauchaient sur la côte Est des États-Unis ou de Boston à San Francisco seraient bien obligés de croire que je n’avais pas été à la hauteur du défi de l’intégration, que je n’avais pas la carrure pour faire partie des leurs.

Quel dommage, tout de même, murmurerait-on dans les cercles autorisés. Ces entreprises se donnent tellement de mal pour donner leur chance à ces gens-là. Elle n’a simplement pas réussi.

Je fus réveillée par la sonnerie continue de ma porte d’entrée. Je me haussai sur un coude et regardai l’heure : 18 h 07. Je ne savais pas quel jour nous étions. Je m’en moquais.

La sonnerie continuait de retentir. Je me levai, traînai les pieds jusqu’au miroir le plus proche et ne fus guère surprise de voir que mon apparence était conforme à l’état dans lequel je me sentais : catastrophique. J’avais les yeux rouges à force de pleurer et bouffis par le manque de sommeil réparateur. Mon teint était blême. Des cernes profonds marquaient mon visage, et mes cheveux étaient gras et plats. Pitoyable.

La sonnerie se faisait toujours aussi insistante, maintenant entrecoupée de lourds coups sur la porte.

— C’est bon, c’est bon, j’arrive.

Je ne portais qu’un vieux t-shirt Radiohead gris et une culotte. Je dégotai un short de sport froissé dans le bac à linge sale, l’enfilai et me rendis à la porte.

Rachel se fraya un chemin dans l’entrebâillement sitôt que j’eus entrouvert.

— Vous voyez ! Elle va bien. Je m’en occupe, maintenant. Merci pour votre aide, lança-t-elle à Dennis, le portier, que je vis essayer de jeter un œil curieux à l’intérieur pendant la demi-seconde qu’il fallut à Rachel pour refermer derrière elle.

Elle déposa un gros sac de courses et trois exemplaires du Times sur la table de l’entrée et s’arrêta un instant en avisant le nombre de messages non écoutés clignotant en rouge sur mon répondeur. Puis elle écarquilla les yeux en me voyant de près, et ses épaules s’affaissèrent à ce spectacle.

— Bon… ça va ? J’ai eu ton texto, mais comme tu ne répondais à aucun de mes appels ou de mes e-mails, j’ai commencé à m’inquiéter. Même ton portier était inquiet, si bien que j’ai pu le persuader de me laisser monter. Il m’a dit qu’il ne t’avait pas vue depuis des jours et que tes journaux s’accumulaient devant ta porte.

Elle se rapprocha un peu et me toucha le bras.

— Alors… tu tiens le coup ? me demanda-t-elle.

— Je ne suis absolument pas prête à parler de ça maintenant, Rachel, OK ?

Je me détournai, repartis dans le couloir et retournai illico dans mon lit, où je tirai le drap par-dessus ma tête.

Mon amie me suivit dans la chambre.

— Bon sang, Ingrid… mais ça pue, là-dedans !

Je l’entendis relever partiellement les stores et secouer la couette qui était tombée par terre. Puis, je sentis qu’elle s’asseyait au pied du lit. Il n’y avait pas d’autre endroit où se poser dans ma chambre sommairement meublée.

— Écoute, Ingrid, tu ne peux pas rester cloîtrée ici indéfiniment, à dormir toute la journée. Il faut que tu te lèves, que tu t’habilles, que tu sortes, que tu fasses quelque chose. Ce n’est pas en vivant comme ce fou d’Unabomber que tu vas te sentir mieux.

Elle parlait d’une voix douce, patiemment, comme on le ferait avec un petit enfant apeuré. Pendant quelques instants, je me dis que j’aurais aussi bien pu être Isabel. Que j’aurais même aimé être Isabel, avec toute la joie et l’espoir inhérents à l’enfance, et tant de belles décisions à prendre encore.

— Ça me va, à moi, de vivre comme Unabomber, grommelai-je de sous mon drap.

Rachel se leva et alla ouvrir la fenêtre. Une brise légère et le bruit de fond de la rue s’immiscèrent dans la chambre. Je dus admettre que les deux me faisaient du bien.

Mon amie revint s’asseoir au bout du lit et me tapota la cheville.

— Alors, dit-elle à mi-voix au bout d’un moment. Qu’est-ce que tu comptes faire maintenant ?

Je repoussai le drap de ma tête et me redressai un peu pour la regarder.

— Je ne sais pas du tout, dis-je avec sincérité. Repartir de zéro, je suppose.

Rachel m’observa attentivement.

— Oh là là… Tu as vraiment une mine épouvantable.

— Merci, Rach. Tu sais trouver les mots qu’il faut.

— Je ne plaisante pas. Tu es toute pâle, ça fait peur. Est-ce que tu es sortie de chez toi depuis la semaine dernière ? Est-ce que tu as pris une douche, au moins ? Quand est-ce que tu as pris un vrai repas pour la dernière fois ?

Je réfléchis à cette dernière question.

— Je crois que j’ai mangé une boîte de nouilles instantanées hier.

Elle soupira et secoua la tête. Je m’allongeai à nouveau et roulai sur le côté.

Peu après, je m’éveillai en sentant une délicieuse odeur. Rachel était près de mon lit et tendait une assiette qu’elle faisait aller et venir sous mon nez. Elle m’avait apporté un gros sandwich au fromage bien grillé et un verre de lait.

Je m’assis dans le lit et acceptai le sandwich avec reconnaissance. En l’avalant, je me rendis compte que j’avais bien plus faim que je ne le croyais. Et que jamais je n’aurais une aussi bonne amie que Rachel.

Elle s’installa à côté de moi sur le matelas et, sans le moindre effort, plia les jambes pour prendre la position du lotus, comme elle le faisait tout le temps lorsque nous étions étudiantes et colocataires. J’étais impressionnée qu’elle ait conservé une telle souplesse, tant d’années plus tard.

Elle n’attendit pas que j’aie terminé d’engloutir le sandwich pour me faire moi aussi passer sur le gril :

— Alors, tu veux bien me dire ce qui s’est passé ? Ce n’est pas clair, ce qu’on peut lire sur les blogs… Qu’est-ce qu’ils t’ont dit, exactement ?

J’avalai mon dernier morceau de pain grillé.

— Que mon travail n’était pas « à la hauteur de ce qui était attendu d’un associé », dis-je en mimant les guillemets.

— Pfff, souffla Rachel avec colère. La même connerie que tous les cabinets d’avocats sortent un jour à leurs collaboratrices, quoi. Après des années de félicitations sur leur boulot irréprochable. Tu connais la chanson : « Garde la tête basse et continue comme ça, c’est excellent ! Tu es sur la bonne voie, ne t’en fais pas ! » Toujours la même rengaine.

J’opinai, préférant éviter de trop penser à cela. Pas déjà. Je pris mon verre et avalai une grande gorgée de lait. Je ne me rappelais même pas la dernière fois où j’avais bu du lait frais, comme une vraie boisson. C’était délicieux.

— C’est toujours soit ça, soit l’argument de l’instinct de tueur.

Rachel avait maintenant la larme à l’œil.

— Tu sais, quand ils te sortent « Nous craignons que tu manques un peu de cet instinct de tueur si nécessaire à nos affaires. Il faut savoir être très agressif dans ce domaine ». Instinct de tueur, mon cul ! Ce qu’ils veulent dire, c’est « Nous ne savons pas si tous les hommes seront à l’aise avec le fait d’embaucher un avocat qui ne possède pas une paire de couilles ».

Je terminai mon verre de lait et m’essuyai la bouche du revers de la main. Nous restâmes là, sans rien dire, pendant un assez long moment.

Rachel avait le regard perdu par la fenêtre ouverte. Un coup de vent léger vint faire frémir les stores.

— C’est toujours la même histoire, murmura-t-elle. Si une femme doit partir de bonne heure pour aller chercher un enfant malade ou assister à un match de foot de son gamin, tout le monde tique et remet en cause son « implication ». Mais quand un homme fait la même chose, tout le monde applaudit et lui décerne une médaille de bon père.

J’acquiesçai.

— Oui, je sais.

J’avais beau ne pas être mère, j’avais vu cela se produire à de nombreuses reprises au sein de la firme.

— Et qu’en est-il du gros contrat sur lequel tu travaillais, alors ? Tu sais ce qui s’est passé ou pas ? s’enquit Rachel.

J’acquiesçai de nouveau. Je savais que Murph avait déjà été mis sur le coup pour conclure le dossier SunCorp. Lorsque je m’étais brièvement connectée sur mon ordinateur portable, j’avais vu un court article dans le Wall Street Journal, faisant état de l’annonce de l’acquisition de Binney pile dans les délais prévus. Et en voyant cela, je n’avais pas pu m’empêcher de me rendre sur le site de la firme et de cliquer sur l’onglet « Actualités ». Évidemment, il s’y trouvait un lien vers l’article du Wall Street Journal, à côté d’un encart intitulé « L’équipe de négociation » où l’on pouvait lire le profil des avocats et voir les photos de Martin J. Adler et de Jeffrey D. Murphy l’un à côté de l’autre, tout sourire. L’image de ce Murph affable, rayonnant, me narguant à travers l’écran, était trop pour moi. J’avais refermé mon portable et ne l’avais plus touché depuis.

Finalement, Murph avait obtenu une partie de ce qu’il voulait. Il ne devait pas s’en être trop mal sorti, au bout du compte. Je n’aurais pas dû m’en faire pour lui.

Une fois que j’eus fini de lui raconter tout cela, Rachel eut le tact d’éviter le « je te l’avais bien dit » que je redoutais. Ce dont je lui fus reconnaissante, une fois encore.

— Tu sais, me dit-elle, j’ai toujours été affreusement jalouse de toi, Ingrid. Après avoir quitté Cleary.

Je la regardai avec des yeux ronds. Je songeai à la belle Rachel, si bien mariée, si bien installée dans sa jolie banlieue de Westchester, avec ses deux superbes enfants, et sincèrement amoureuse de l’unique banquier d’investissement doté d’une âme de poète dans ce pays.

— Toi ? Jalouse de moi ? Mais pourquoi ?

Elle haussa les épaules.

— Je me suis toujours un peu demandé ce qui se serait passé si j’étais restée à la firme… Qu’est-ce que j’aurais pu accomplir ? J’ai souvent eu l’impression de m’être dévalorisée, d’une certaine manière.

Je ne savais pas pourquoi Rachel me disait cela maintenant. Qu’essayait-elle de prouver ? Cela aurait pu se révéler pertinent lorsque j’avais une chance de réussir moi-même. Aujourd’hui, cela me semblait hors sujet. Comme si nous avions toutes deux été vaincues. Comme si ni l’une ni l’autre n’avait pu trouver sa voie. Je regrettai soudain l’idéalisme de mes jeunes années, quand j’étais étudiante.

— Eh bien, il n’est pas impossible que je me sois dévalorisée moi aussi, tu sais. J’ai perdu tellement de temps là-bas…

— Non, ne dis pas ça.

Rachel secoua la tête avec une telle vigueur qu’elle délogea les mèches coincées derrière ses oreilles.

— Ce n’était pas du temps perdu. Tu as été quelqu’un, agissant dans le monde. Tu étais là, dehors, à faire et provoquer des choses.

Nous restâmes silencieuses un moment, pensives.

Je pensai alors à un dessin humoristique du New Yorker que j’avais un jour découpé et collé sur un coin de l’écran de mon ordinateur au bureau. Il montrait une touffe d’herbe poussant d’un côté d’une clôture, qui regardait de l’autre côté et se disait : « Je suis plus verte, certes. Mais suis-je plus heureuse ? »

Rachel et moi avions encore toutes deux beaucoup à apprendre.

Elle posa une main sur mon épaule.

— Il y a un truc que je ne comprends pas. Est-ce que c’est vrai qu’on t’a accompagnée jusqu’à la sortie de l’immeuble ? C’est n’importe quoi… Qu’est-ce qu’il t’a dit ?

Je la regardai, un peu embarrassée.

— Il ne s’agit pas de ce qu’il m’a dit. Mais de ce que je lui ai dit.

— Pourquoi ? Qu’est-ce que tu lui as dit ?

— D’aller se faire foutre.

— Tu as dit ça à… Adler ?

— Oui.

Les yeux de Rachel s’écarquillèrent.

— Non !

Je confirmai d’un hochement de tête.

— Oh, Ingrid, fit-elle. Ma chérie.

Elle avait beau se retenir de rire, cela ne suffirait pas. Et depuis que nous nous connaissions, dès que Rachel commençait à rire de cette manière – de son grand rire tonitruant, qui semblait être un appel au secours pour lui éviter de se rouler par terre, il m’était presque impossible de ne pas me joindre à elle. Ce fut le cas une fois de plus.

Nous avons ri jusqu’à en pleurer toutes les deux.

Bien plus tard ce soir-là, alors que Rachel partait de chez moi en me forçant à lui promettre que j’allais prendre une douche et manger la tourte à la dinde, la frittata et le gaspacho maison qu’elle avait laissés dans des Tupperware dans mon réfrigérateur, elle me serra dans ses bras et me dit :

— Ce n’est pas la fin du monde, Ingrid. Tu finiras bien par trouver autre chose. Crois-moi. Tu trouveras.

Je commençais déjà à la croire un peu.

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