Tu apprendras la confiance : T1 - Red Room (French Edition)
Chapitre 8
Jake serra les poings sur ses hanches et attendit. La simple porte blanche face à lui était la dernière barrière de protection entre lui et la colère qu’il allait devoir affronter de l’autre côté.
La colère, ou la déception ? Il n’aurait su dire ce qu’il redoutait le plus.
La porte s’ouvrit d’un coup sec — l’heure tant redoutée des explications avait sonné.
— Salut, Dek, lança-t-il, d’un ton délibérément désinvolte. T’es occupé ?
Deklan marmonna quelque chose, puis fit demi-tour et s’enfonça dans le couloir. Il avait laissé la porte ouverte, signe qu’il pouvait entrer. Jake ne comptait plus les fois où Dek lui avait fermé la porte au nez — une façon très efficace de lui dire d’aller se faire voir.
En toute honnêteté, il avait secrètement espéré trouver porte close aujourd’hui, ne serait-ce que pour retarder cette discussion.
Jake entra dans l’appartement, referma la porte et inspira profondément. Ce n’était pas comme si Dek allait s’en prendre à lui physiquement. Ce n’était pas le problème. Non, Deklan avait des façons bien plus efficaces de faire sentir à quelqu’un qu’il n’était qu’un minuscule étron sans avoir à lever le petit doigt. Et souvent sans même dire un mot.
Jake le suivit dans le couloir qui menait dans le salon. Il était venu là un nombre incalculable de fois, pourtant, il avait toujours été surpris par l’aspect sophistiqué de la pièce. Les tons bruns et noirs, les œuvres d’art abstraites et les sculptures placées à divers endroits de la pièce révélaient un aspect de la personnalité de Deklan qu’il ne dévoilait que très rarement. La pièce était d’une propreté immaculée et, s’il faisait exception du grand écran caché derrière les portes closes d’une armoire, il aurait juré s’être trompé d’appartement.
— Tu veux une bière ? demanda Deklan derrière le bar de la cuisine américaine.
— Oui.
Jake traversa la pièce et s’assit sur un des tabourets hauts du bar. Le fait qu’ils soient séparés par une barrière physique n’était pas pour lui déplaire.
Dek décapsula une bière et la lui tendit. Après avoir pris une gorgée de la sienne, il le regarda dans les yeux.
— Alors ?
Très bien. C’était le moment. En homme peu loquace, Dek insinuait toujours plus qu’il ne disait.
— Alors, dit Jake… Tu as parlé à Seth ?
— Je lui parle tous les jours. Et toi ?
Jake dissimula un sourire derrière sa canette de bière. Dek n’allait pas lui faciliter la tâche. Mais il ne pouvait pas lui en vouloir pour ça. Ce grand gaillard d’un mètre quatre-vingt-quinze n’avait pas besoin de se plier devant qui que ce soit. Lui-même ne s’était jamais senti intimidé par son ami, mais il avait appris à s’en méfier.
Deklan était le plus âgé d’eux trois, et il avait toujours pris son rôle de grand frère et de protecteur très au sérieux. Ce qui rendait plus difficile encore le fait de le décevoir.
Jake laissa la bière fraîche couler dans sa gorge.
— Tu vas rien lâcher, hein ? T’es vraiment qu’une tête de bite, lança-t-il.
— Ouais, j’ai ça en magasin, répliqua Dek. Et toi ?
— Tu devrais le savoir, tu l’as assez vu.
— Ce matos de taille ridicule que tu trimballes ? répondit Dek, railleur. Ça ne compte pas vraiment.
Jake sourit. Une partie de sa tension s’évanouissait à mesure qu’ils s’installaient dans leur petit jeu habituel.
— Tout le monde n’a pas besoin de trimballer un Uzi pour avoir l’impression d’être un homme.
— Non, ce ne sont que les plus doués qui ont le droit d’avoir un Uzi, dit Dek, un sourire au coin des lèvres.
— Ah oui ? Je croyais que c’étaient ceux qui avaient besoin de compenser leur manque d’habileté qui avaient besoin d’un Uzi.
— Manque d’habileté, mon cul, lança Dek en buvant une nouvelle gorgée avant de reposer sa bouteille sur le comptoir, sur lequel il s’accouda.
Ses bras costauds se contractèrent, révélant des muscles imposants sous son T-shirt. Bien qu’il ait quitté l’armée depuis six ans, Dek n’avait rien perdu de son physique d’acier.
C’était lors de la soirée organisée pour fêter son départ de l’armée qu’ils avaient échafaudé le projet d’ouvrir le Red Room. Leur intérêt mutuel pour une forme de sexe extrême remontait à leur adolescence, lorsqu’ils avaient découvert le paradis dans un club BDSM. Le propriétaire du club leur avait donné un endroit où dormir, un revenu pour faire le ménage et, plus important, une sensation de sécurité. Et tout cela était soumis à une règle stricte : aucun d’eux n’avait été autorisé à participer à aucune des activités du club tant qu’il n’avait pas atteint l’âge légal de dix-huit ans.
Jake jeta un coup d’œil vers l’armoire vidéo.
— Y a pas de foot ?
Dek secoua la tête.
— Non, les Packers ont gagné par défaut, dit-il, avant d’ajouter : Pourquoi es-tu venu, Jake ?
Dek avait toujours été direct.
Incapable de soutenir son regard inquisiteur, Jake se leva, se dirigea vers la grande baie vitrée et s’adossa au mur. C’était dimanche après-midi et ils devaient tous deux être au club le soir même. Mieux valait tout déballer avant qu’ils ne se revoient tous les trois.
— Je vais partir à la fin de mon contrat, en décembre, laissa-t-il tomber.
Après un silence gêné, il se tourna pour regarder Derek, qui n’avait pas bougé.
— J’avais cru comprendre, maugréa ce dernier, les bras croisés sur son torse. Alors ?
Il ne laissait transparaître aucune émotion.
— J’ai pensé que tu étais en droit de le savoir.
— Merci.
— Ecoute, Dek, commença Jake, avant de s’interrompre, ne sachant que dire. Ça n’a rien de personnel, j’ai juste besoin de passer à autre chose.
Dek pinça les lèvres et hocha la tête. Rien de plus.
— C’est tout ? demanda Jake.
— Rien de ce que je peux dire ne te fera changer d’avis, pas vrai ?
Jake acquiesça à contrecœur.
— Il est donc inutile d’ajouter quoi que ce soit.
— Tu ne m’en veux pas ?
— Bien sûr que si, répondit sincèrement Dek.
Jake se tassa.
— Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour changer ça ?
— Reste.
— Je ne peux pas faire ça, mec.
— Pourquoi ?
Jake poussa un soupir. Il avala une gorgée de sa bière tiède pour gagner du temps. Comment expliquer la situation à Dek ? Ou à qui que ce soit.
— J’ai juste besoin de passer à autre chose. Il est temps pour moi de faire quelque chose de différent.
— Tu fuis de nouveau.
— Quoi ? Jake se raidit, soudain sur la défensive. Je ne fuis pas.
Dek jeta sa bouteille vide dans la poubelle.
— C’est pourtant l’impression que ça me donne, dit-il en allant chercher deux autres bières dans le réfrigérateur. C’est ce que tu as toujours fait.
— Mais qu’est-ce que tu racontes, nom de Dieu ? s’exclama-t-il d’une voix agacée.
Dek ouvrit sa bière et en but une gorgée avant de répondre.
— Chaque fois que les choses deviennent trop stables dans ta vie, que tout va trop bien, tu fuis.
— Va te faire foutre.
— Je te dis juste ce que je vois.
Jake se retint de riposter et se tourna vers la fenêtre. Merde, il ne fuyait pas. C’était exactement pour cela qu’il détestait dire aux gens les raisons pour lesquelles il allait de l’avant. Ils essayaient toujours de l’analyser, de trouver une bonne raison pour expliquer son simple désir de faire quelque chose de nouveau. Les gens ne pouvaient-ils pas simplement accepter cette envie ?
Il sentit la présence de Dek juste derrière lui. Il ne l’avait pas entendu s’approcher. La discrétion était une seconde nature chez son ami.
— Tes parents sont morts quand tu avais dix ans, Jake. Pendant combien de temps vas-tu fuir ?
Qu’est-ce que c’était que ces conneries ? Jake se redressa.
— C’est un coup bas, connard.
Il s’empêcha à temps d’en dire plus. Cela n’aurait fait qu’envenimer la conversation.
Deklan garda le silence et ne fit pas un mouvement pour s’écarter.
Refusant de céder à sa colère et à cette grossière tentative d’intimidation, Jake se concentra sur la vue depuis la fenêtre. Dans la cour intérieure de l’immeuble, une fête s’était organisée. Des tables recouvertes de nappes en lin blanc et de bouquets de roses rouges occupaient le fond de la cour. Une trentaine de personnes étaient rassemblées autour du buffet. Il imagina une musique de fond… tout semblait si désuet et normal.
— Tu n’es pas invité à la fête ? demanda-t-il pour changer de sujet.
— J’étais invité. Je n’y suis pas allé.
— Pourquoi ?
— Tu me demandes pourquoi ?
Jake hocha la tête. Bien sûr, il était difficile d’avoir une vie sociale quand on travaillait dans leur domaine. La question sur ce qu’ils faisaient dans la vie survenait toujours dans ce genre de situation et, s’ils répondaient la vérité, leur interlocuteur pâlissait inévitablement et trouvait quelqu’un d’autre à qui parler. Enfin, c’était ce que faisaient les gens sympas. Les autres les gratifiaient d’une remarque humiliante et tournaient les talons en arborant un air supérieur.
— Que fêtent-ils ?
— Aucune idée, répondit Dek en le regardant comme s’il était tombé sur la tête.
Dek passa devant lui et ouvrit la baie vitrée. Un air de John Mayer résonnait dans la cour, mêlé au bruit feutré des conversations.
Jake le suivit et s’accouda à la rambarde. En observant le petit groupe, il ressentit une sorte de nostalgie. Ces gens donnaient l’impression d’être proches, riant et parlant à propos de tout et de rien, probablement. Quand avait-il fait cela pour la dernière fois ? C’était une magnifique journée d’automne, le soleil était haut dans le ciel, et une pointe de fraîcheur dans l’air indiquait l’approche de l’hiver.
— As-tu parfois envie de te joindre à eux ? demanda-t-il sans vraiment savoir pourquoi il posait cette question.
Cette fois, le regard que lui lança Dek semblait indiquer qu’il s’était transformé en extraterrestre sous ses yeux.
— Heu… Non.
Bien sûr que non.
— Eh bien, peut-être que tu devrais.
— Pourquoi ?
L’incrédulité perçait dans la voix de Dek. De toute évidence, il ne comprenait absolument pas le sens de cette conversation. Après tout, les agents des forces spéciales et les dominateurs ne se coulaient pas très bien dans les soirées de cours d’immeubles.
Oui, pourquoi ?
— Parce qu’il est bon d’avoir des activités sociales extérieures, dit-il sans conviction.
— C’est à ça que sert le Red Room, répliqua Dek en lui jetant un regard qui aurait convaincu n’importe quel homme sensé de changer de conversation.
Mais Jake commençait à avoir de sérieux doutes sur sa propre intelligence, alors il continua.
— Et ce qui se passe en dehors du club ? Est-ce que ça te serait très pénible d’être sympa avec tes voisins ?
— Je suis sympa avec mes voisins, rétorqua Dek. A quoi rime cette leçon de morale ? Je te rappelle que c’est toi qui es en train de planter tes amis.
Là, il marquait un point. Jake se redressa pour poser sa bouteille vide sur la petite table derrière. Avant de rentrer dans l’appartement, il se retourna pour jeter un bref coup d’œil à ce petit groupe de gens heureux. Vivre au-dessus du club était pratique, mais cela impliquait qu’on n’avait pas de voisins. Le quartier industriel manquait d’équipements sociaux et de fêtes de voisinage.
— Tu pourras récupérer mon loft quand je quitterai le club, laissa-t-il tomber. Ça te permettra de quitter cet enfer des relations sociales.
Dek haussa les épaules.
— Je ne déteste pas cet endroit.
— A l’exception des gens.
Dek vida sa bière d’une longue gorgée.
— Ils ne sont pas trop mal si on ne leur parle pas.
Forcé de se ranger à l’avis de son ami, Jake se mit à rire malgré lui. Il s’apprêtait à retourner à l’intérieur quand un éclair de cheveux blonds attira son regard. Il se figea et plissa les yeux pour mieux distinguer la femme qui avait attiré son attention. Cela pouvait-il être elle ? Quelles étaient les probabilités ?
La femme en question était assise, vêtue d’une robe verte ajustée qui révélait le beau galbe de ses jambes. Elle rejeta la tête en arrière, riant aux propos d’une autre personne, tandis que ses cheveux bouclés retombaient en cascades sur ses épaules.
Elle paraissait différente. Plus sophistiquée, et plus proche de la photo qui figurait dans son dossier. Bien loin de la femme douce et sexy qu’il avait baisée deux nuits plus tôt.
Il se rendit compte qu’il s’était arrêté de respirer. Ce n’était pas la première fois qu’il rencontrait des membres en dehors du club. Ça lui arrivait même sans arrêt. Mais c’était la première fois qu’il réagissait ainsi. Les mouvements gracieux de ses bras tandis qu’elle parlait aux autres, son léger sourire, le rire sincère qu’il perçut dans le brouhaha des conversations… Bon sang, la simple vue de cette fille avait le don de le faire bander.
Jake recula dans l’ombre et tendit la main à l’aveuglette vers sa bouteille, déterminé à se réfugier à l’intérieur. Mais la bouteille se renversa et roula sur la table. Il fit un geste brusque pour essayer de la rattraper. En vain. Elle alla finir sa course en se fracassant sur le sol en ciment. Le fracas de verre brisé retentit dans la cour.
Il se figea, terrifié à l’idée qu’elle l’aperçoive en train de l’observer.
— Deklan Winters, s’écria quelqu’un à haute voix. C’est vous qui vous cachez là-bas ?
Une femme d’âge mûr habillée d’une extravagante robe à fleurs faisait un signe de la main en direction du patio de Dek.
— Bonjour, madame Jennings, dit poliment Deklan avec un sourire qui médusa Jake. Quelle journée magnifique… Tout comme vous.
La femme replète rougit.
— C’est gentil de faire des compliments à une vieille dame comme moi. C’est Edith, combien de fois dois-je vous le répéter, le sermonna-t-elle en se rapprochant du patio. Et que faites-vous tout seul chez vous alors qu’il y a une fête ? J’insiste pour que vous vous joigniez à nous.
Avec plus de courage que la plupart des gens que Jake avait été amené à croiser, elle saisit la main de Deklan et commença à l’attirer dans la cour.
Mais ce fut le rire sonore et sincère de Dek qui surprit le plus Jake. Il l’avait rarement entendu rire ainsi, et c’était cette petite bonne femme énergique qui avait provoqué cette réaction en moins d’une minute. Incroyable.
— Mais, Edith, dit gentiment Dek en marquant une pause, j’ai de la visite.
D’un signe de la tête, il désigna Jake.
— Oh ! s’écria Edith en se penchant pour observer Jake, avant d’afficher un grand sourire. Et qui est ce bel homme ? demanda-t-elle à Dek avec malice.
— Un ami, Edith. Juste un ami, répondit Dek, avant de se tourner vers Jake avec une lueur d’amusement dans le regard. Jake, je te présente Edith Jennings, la directrice non officielle des relations sociales de notre immeuble.
Jake sourit et avança vers eux. De toute façon, il n’avait pas vraiment le choix. Impossible de s’éclipser sans passer pour un horrible goujat. Il tendit la main.
— Ravi de vous rencontrer, Edith. Vous devez être une sorte de magicienne si vous parvenez à faire sortir cet homme de sa tanière pour se rendre à une fête.
— Oh ! je n’y suis pas encore parvenue, répondit Edith en posant la main sur le bras de Jake. Mais c’est l’occasion. Allez, venez, que risquez-vous ?
Jake ne savait pas exactement ce qu’il en était pour Deklan, mais en ce qui le concernait le risque était au niveau maximum. Avant qu’il ait le temps de trouver une excuse, Dek lui coupa l’herbe sous le pied avec un sourire qui le désarçonna.
— Vous savez, Edith, dit Dek sur un ton étonnamment amical, je crois que j’adorerais me joindre à votre fête. Jake me disait justement qu’on a l’air de beaucoup s’y amuser.
A ces mots, Jake faillit s’étrangler. Seul l’air ravi de Mme Jennings le força à se mordre la langue pour éviter de prononcer les mots qui lui brûlaient les lèvres. Au lieu de cela, il afficha un sourire de commande et se mit à rire. Dek n’était pas le seul à pouvoir jouer à ce petit jeu.
— Tout à fait, Dek, répondit Jake en se penchant vers Edith pour lui dire sur le ton de l’aparté : Dek me confiait justement qu’il se sentait un peu seul et qu’il était trop timide pour aborder ses voisins.
L’expression horrifiée qui se peignit sur le visage de Dek avant qu’il ne reprenne une contenance valait toutes les répercussions futures !
Edith sembla se réjouir de cette croustillante information.
— Eh bien, nous allons nous occuper de ça sans tarder.
Elle se glissa aussitôt entre eux deux, les prenant chacun par un bras, et les entraîna vers le buffet, sans se laisser impressionner par le fait qu’ils la dépassaient tous deux de plusieurs têtes. Au lieu de cela, elle leva le menton et parada comme une débutante le soir du grand bal au bras du garçon le plus convoité. Ou des garçons, dans le cas présent.
— Venez, messieurs, vous êtes attendus à une fête, dit-elle d’une voix qui ne laissait place à aucune protestation.
Par-dessus la tête d’Edith, Dek lui lança un regard qui lui promettait un horrible châtiment à venir. Jake rit et fit de son mieux pour réprimer le frisson qui lui parcourait l’échine. Les dés étaient jetés.
Il allait rencontrer la délicieuse Cali Reynolds. Et cette fois elle ne s’esquiverait pas.
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