Tu apprendras la confiance : T1 - Red Room (French Edition)

Chapitre 7

 

 

Cali gravit les escaliers qui menaient à son appartement, chancelante. Plus que quelques mètres. Une dernière marche. C’était tout. Elle traversa le couloir, tituba jusqu’à la chambre, et s’effondra sur son lit. Elle sentit se relâcher d’un seul coup toute la pression accumulée au cours de cette soirée.

Elle resta les yeux rivés à la moquette beige, sans vraiment la voir. D’une main tremblante, elle fit passer une mèche de cheveux derrière son oreille et inspira profondément pour essayer de calmer sa respiration. Aspiré par un trop-plein d’émotions, son corps entier était secoué de spasmes.

Elle l’avait fait. Elle était allée dans un club SM et avait fait l’amour avec un inconnu. Et cela avait été extraordinaire. Bien plus intime que cela ne l’avait jamais été avec son ex-mari.

Peter. La simple évocation de son nom la fit grincer des dents. Elle ne voulait pas penser à lui. Pas maintenant.

Pas alors qu’elle se sentait si bien après ces heures passées avec Jake.

Elle ne pouvait pas se mentir à elle-même, elle avait adoré chaque instant de cette soirée. Et elle avait encore envie de lui, et de ce qu’il lui avait fait ressentir.

Elle frémit à la seule pensée de sa voix grave au moment où il lui avait ordonné de lui faire confiance. De se soumettre à ses désirs. S’abandonner à lui avait été si facile. Presque trop facile.

Avec Peter, avouer ses désirs ne lui avait procuré que frustration et culpabilité, pour l’un comme pour l’autre. Et elle avait fini par avoir honte de ses désirs.

Mais pas avec Jake.

Elle n’avait aucun mal à imaginer qu’elle pouvait devenir accro à ce qu’il lui avait fait goûter. Au plaisir qu’il lui avait donné. Mais plus encore à cette sensation d’être protégée, que ses angoisses les plus profondes n’avaient plus de raison d’être, qu’elle avait ressentie dès qu’elle s’était laissée aller à lui faire confiance. Et il ne l’avait pas déçue. Non, il avait même dépassé toutes ses espérances.

Cali ferma les yeux et laissa échapper un petit gémissement. Maintenant qu’elle avait pris goût à la soumission entre les mains d’un dominateur aussi expérimenté que Jake, elle en voulait plus. La réalité surpassait ses rêves les plus secrets.

Des fantasmes qu’elle n’avait jamais partagés avec Peter. L’homme avec qui elle aurait dû pouvoir tout partager. Oh ! il était facile à présent de revenir sur son mariage, et de voir toutes les erreurs qu’ils avaient commises, l’un et l’autre. Elle était tout aussi coupable que lui de la distance qu’ils avaient laissée s’installer au fil des ans. Oui, il l’avait repoussée, il avait fui toute relation sexuelle avec elle, mais c’était elle qui avait arrêté de se battre pour sauver leur amour. Et c’était cette indifférence mutuelle qui avait fini par les conduire au divorce.

Un divorce qu’elle avait deviné inévitable, bien des années avant qu’il ne devienne une réalité.

Des années pendant lesquelles elle aurait dû insister pour consulter un conseiller matrimonial, faire davantage d’efforts pour combler le fossé qui se creusait entre eux. C’était lorsqu’elle avait cessé de se battre pour leur couple que toute intimité entre Peter et elle avait cessé. Et il n’avait pas réagi, leur portant ainsi un coup fatal.

Elle avait simplement été fatiguée de faire cavalier seul sur une route à sens unique.

Et maintenant elle était sur un tout nouveau chemin. Un chemin sur lequel elle n’était pas sûre d’avoir le courage de poursuivre sa route.

Seule au milieu de sa chambre vide, Cali sentit des larmes couler sur ses joues. Elle regarda sa tenue froissée, celle qu’elle avait achetée spécialement pour cette nuit.

Il était peu probable qu’elle la porte de nouveau un jour.

Elle avait été comblée sexuellement. Mais Jake avait raison, c’était ce lien intime avec quelqu’un qu’elle désirait par-dessus tout. Le contrôle qu’il avait exercé sur elle lui aurait semblé vide de sens sans le lien qui les avait unis. Ce lien qu’il avait créé de façon si subtile qu’elle s’était retrouvée prise au piège avant même d’en avoir conscience.

Il lui avait donné la sensation d’être quelqu’un de spécial, et d’être en sécurité… ce qu’elle n’avait pas ressenti depuis des années. Bien sûr, elle n’oubliait pas qu’elle n’était qu’une autre soumise à ses yeux, rien de plus. Et il était peu probable qu’il souhaite de nouveau être son dominateur. Il n’aurait certainement pas envie de renouveler cette expérience avec quelqu’un d’aussi candide qu’elle. Après tout, c’était un des propriétaires du club. Il pouvait avoir n’importe quelle soumise, quand il en avait envie.

La jalousie lui noua le ventre avec une intensité surprenante. Elle étouffa un petit rire. Apparemment, elle n’était pas le genre de fille à avoir des relations sans lendemain. Et, après ce qu’elle avait vécu avec Jake, elle s’imaginait mal avec un autre dominateur. Non, elle ne pouvait pas retourner au Red Room. Elle n’avait plus l’âge de vivre dans un monde d’illusions et de rêves, ni de convoiter quelqu’un qui était hors de sa portée.

Pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de se demander jusqu’où Jake l’emmènerait s’ils étaient de nouveau ensemble. La pousserait-il plus loin ? L’attacherait-il à un banc pour la fesser ? Utiliserait-il un nouvel accessoire, comme un fouet ou une cravache ? Lui ferait-il perdre tout contrôle d’elle-même ?

Assez ! Cali se fit violence pour se lever et força ses jambes à la porter jusqu’à la salle de bains. Ce dont elle avait besoin, c’était une douche glacée pour évacuer toutes les émotions de la nuit. Elle avait essayé. Elle avait couru après une chimère, elle avait osé une fois dans sa vie. Elle pouvait considérer que c’était fait et s’en tenir là.

Maintenant, si elle pouvait seulement effacer le souvenir de maître Jake, peut-être pourrait-elle aller de l’avant et laisser cette nuit derrière elle. Oublier ses désirs un peu pervers et retourner à sa vie.

Si seulement c’était possible.

* * *

Jake fit claquer la porte contre le mur dans un bruit assourdissant qui résonna à travers la pièce. Assis derrière son bureau, Seth tressaillit, puis baissa la tête en voyant Jake. Bon sang, c’était pratiquement un aveu.

— Quelque chose ne va pas ? demanda Seth, essayant visiblement de prendre un air détendu, bien calé dans son fauteuil.

— Arrête tes conneries, Matthews, gronda Jake en claquant la porte derrière lui, avant d’avancer jusqu’au bureau sur lequel il prit appui. Tu m’as piégé.

Seth leva la tête, les sourcils froncés.

— Je ne vois pas ce que tu veux dire. Je t’ai piégé ? Comment ça ?

— Avec Cali, cracha Jake, qui se mit à faire les cent pas dans le petit bureau.

Sa frustration n’était pas retombée depuis le départ de Cali. Au contraire, elle n’avait fait que s’amplifier. Il avait fait la fermeture du club, avait accompli machinalement toutes ses tâches habituelles, mais sans jamais cesser de ruminer. Il était maintenant prêt à en découdre. Il lui aurait bien mis son poing dans la figure.

— Cali ? demanda Seth, dans un effort visible pour sembler déconcerté.

Comme s’il ne savait pas exactement ce que Jake voulait dire.

— Ne te fous pas de ma gueule. Je ne suis pas d’humeur.

Seth leva les mains en signe de trêve.

— Je ne me fous pas de toi, mec. Qu’est-ce qui se passe ?

Jake poussa un soupir et ferma les yeux, comptant en silence jusqu’à dix, mais cela n’eut aucun effet sur ses nerfs. Il serra les poings sur ses hanches pour s’empêcher de frapper son ami de longue date et associé.

Et bientôt ex-associé.

— Où est Dek ?

Quitte à leur annoncer la nouvelle, Jake préférait le faire une seule fois, en présence des deux hommes.

Seth le regarda avec un air encore plus confus, comme s’il avait du mal à suivre le changement de sujet.

— Il est rentré. Tu sais que c’est le soir où il termine plus tôt.

Seth se leva brusquement et repoussa son fauteuil. Il fit le tour du bureau, sur lequel il s’appuya, croisant les bras sur la poitrine.

— Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda-t-il en lançant un regard furieux à Jake.

— Tu fous le bordel dans mes affaires, pour commencer, hurla Jake.

— Comment ça ? Qu’est-ce que j’ai fait pour foutre le bordel dans tes affaires ?

— Ne joue pas les imbéciles ! Tu m’as mis Cali dans les pattes !

La perplexité qu’il lut dans le regard de Seth lui indiqua qu’il faisait peut-être fausse route.

— La nouvelle à qui je t’ai demandé de faire passer un entretien ce soir ? Elle ?

Jake hocha la tête, et un soupçon de lucidité commença à percer sous sa colère. Bon sang, il était en train de réagir de façon complètement irrationnelle.

— Qu’y a-t-il d’anormal à ce que je te demande de faire passer un second entretien, nom de Dieu ? C’est une procédure standard le premier vendredi du mois. Rien de plus.

Jake hésita. Réagissait-il de façon excessive ? Tout lui avait pourtant semblé si clair sur le coup.

— Alors qu’est-ce qui n’allait pas dans son dossier qui nécessitait un second avis ?

Seth haussa les épaules.

— Je n’ai pas dit qu’il y avait un problème avec son dossier. Sinon, je n’aurais pas accepté sa candidature. Je voulais juste une seconde opinion, je te l’ai dit. Parce qu’en dépit de son âge et du fait qu’elle soit divorcée elle ne correspondait pas au profil type de la cougar. Alors, Marcus était-il un choix approprié ?

— Non, répondit trop rapidement Jake.

Merde. Qu’est-ce qui n’allait pas chez lui ?

Seth afficha un large sourire, mais eut la présence d’esprit de se taire.

— Je m’en suis occupé moi-même. Marcus est très compétent, mais Cali avait besoin de quelque chose de différent.

— Quelque chose que tu as pu lui apporter ?

Jake ignora le doute qui perçait dans la voix de Seth — ou était-ce de la moquerie ?

— Va te faire foutre. J’ai fait mon boulot. Tu devrais essayer.

— Très bien, dit Seth d’un air moqueur. Mais ce n’est pas moi qui ai l’intention d’abandonner la boîte dans trois mois.

On y était. L’éléphant dans la pièce venait d’apparaître. Celui qu’ils avaient tous les trois évité en attendant la date fatidique du mois de décembre.

Il se tourna vers le mur, le regard posé sur les écrans de sécurité sur lesquels on voyait le personnel d’entretien s’affairer à nettoyer les lieux pour le lendemain. Quelques-unes des salles du troisième étage étaient encore occupées, réservées par les clients jusqu’au petit matin.

Quand il se décida à croiser le regard de Seth, il lut de la colère dans les yeux de son ami. Mais il perçut aussi qu’il l’avait blessé. Ainsi qu’une lueur de reproche, cette lueur qu’il ne connaissait que trop bien. Chaque fois qu’il décidait de partir, peu importe s’il avait prévenu de son départ suffisamment à l’avance ou non, ceux qui restaient se sentaient trahis. Pourtant, il ne pouvait contrôler cet instinct qui le poussait toujours à partir.

Sa colère s’effaça derrière une vague de culpabilité.

— Ce n’est pas comme si vous ne saviez pas que j’allais partir, dit-il enfin. Il y a bien une raison pour laquelle vous m’avez fait signer un contrat de cinq ans.

Seth eut un pincement de lèvres, ce qui n’enleva rien à la beauté de ses traits, qui lui donnait un immense pouvoir de séduction. Puis il poussa un soupir, relâchant la tension qui l’animait.

— Merde. J’espérais vraiment me tromper.

— Alors j’ai juste confirmé ce que tu pensais, déclara Jake.

Inutile de laisser le doute planer maintenant que le sujet était sur la table.

Seth hocha la tête en signe d’acceptation.

— Il faut que tu parles à Dek, dit-il après un instant de silence, avant de sourire. Je ne veux pas m’en mêler.

Jake sourit à son tour. Des trois hommes, Dek était le plus explosif. C’était une des raisons pour lesquelles il était chargé des coulisses du club. Dek était un gourou de la sécurité et avait personnellement installé chaque caméra, verrou et alarme du bâtiment. Il s’occupait également du personnel de sécurité, recrutant les videurs à partir de sa longue (et parfois effrayante) liste de connaissances issue de ses années de carrière militaire dans les forces spéciales.

— Ouais, t’as raison, dit enfin Jake. Ce serait peut-être mieux si tu étais là, non ?

— Non, mon pote. C’est tes histoires, démerde-toi.

Ce n’était pas faux. Mais cela ne rendait pas cette perspective plus réjouissante pour autant.

— Je le ferai ce week-end. Mais cela ne veut pas dire que je laisse tout tomber, Seth.

Seth haussa les épaules et retourna derrière son bureau.

— Mais tu seras parti. Et, que ça te plaise ou non, cela veut dire qu’il y aura des changements pour nous tous. Et pour le club aussi.

Jake serra les poings. Il ne se laisserait pas influencer par la culpabilité. Il ne ferait qu’envenimer les choses en restant.

— Désolé.

La brève excuse ne suffisait pas. Ce n’était jamais suffisant, mais c’était tout ce qu’il avait à offrir.

— Ecoute, je dois finir les comptes avant de partir ce soir, dit Seth comme pour le congédier en se tournant vers son écran. Nous pourrons terminer cette conversation quand tu auras parlé à Deklan.

Jake hocha la tête. Il n’y avait rien à ajouter. Il sortit du bureau et s’éloigna en silence. Il restait encore trois mois avant son départ. Trois mois pour leur faire comprendre ses raisons.

Merde. Jake donna un coup de poing rageur dans le mur. Non seulement Seth l’avait forcé à dévoiler ses projets alors qu’il n’était pas prêt à le faire, mais encore il avait totalement évité de répondre à sa question concernant Cali.

Quand avait-il laissé Seth avoir le dessus dans une de leurs joutes verbales ?

Jamais. C’était la preuve qu’il était déstabilisé. Et qui devait-il blâmer pour cela ?

L’image de Cali Reynolds s’imposa à son esprit. La vision de son corps nu étendu sur les draps noirs, donnant à sa peau une couleur caramel, le fit bander instantanément.

Merde. Il était grand temps pour lui de quitter ce club. Il commençait à s’y sentir trop à l’aise. Trop installé. Et il voulait tellement plus que ce qu’il pouvait obtenir. Il était temps de partir avant que les choses ne tournent mal. Mieux valait contrôler son destin plutôt que de le laisser le prendre en traître.

Il se frotta les yeux, dans un dernier effort pour clarifier ses pensées. En vain. Avec un soupir, il se dirigea vers une réserve située au bout du couloir. Il ouvrit la porte et alluma la lumière. La pièce était encombrée de matériel cassé, de produits d’entretien et de divers autres objets qui avaient été entreposés là. Mais le fond de la pièce était son espace de travail. Personne n’y rangeait jamais rien sans sa permission.

Il passa au milieu du bazar entreposé là et laissa les odeurs de bois et de graisse le calmer tandis qu’il prenait ses outils et allumait les lumières de son atelier. Il était au milieu de deux projets : la modification d’un cheval-d’arçons et la mise au point d’une croix pivotante plus complexe qui allait permettre aux soumis d’être attachés, puis positionnés dans des angles différents par le dominateur.

La simplicité du travail du bois et du métal l’avait toujours apaisé. Il était chargé des équipements du Red Room. Il adorait le défi qui consistait à partir d’objets basiques pour les transformer et les adapter aux désirs du dominateur comme du soumis. Il répondait aux demandes particulières, mettait ses propres idées en pratique et cherchait sans cesse de nouvelles idées. C’était un des aspects qui distinguaient le Red Room des autres clubs.

Il préférait travailler sur des objets inanimés que d’affronter ses propres émotions. Le bois et le métal ne répondaient pas, et ils ne disparaissaient pas, vous laissant vous débrouiller seul. Non, les matériaux se mélangeaient et prenaient exactement la forme qu’il souhaitait. Parfois, ils résistaient et lui donnaient du fil à retordre, mais l’objet qui en résultait lui appartenait toujours.

Et maintenant il avait besoin de se perdre dans le travail. D’arrêter de penser et de tout oublier, avant de retourner dans son loft, à l’étage au-dessus. De toute façon, il avait peu de chances de s’endormir. Surtout tant que Cali Reynolds continuerait de hanter ses pensées.

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