Tu apprendras la confiance : T1 - Red Room (French Edition)

Chapitre 23

 

Cali repoussa la personne qui la tenait par le bras et dirigea ses pas vers la sortie. Son esprit était dans un état de stupeur, son corps, engourdi. Plus rien n’avait d’importance. Rien, excepté fuir ce lieu.

Elle ouvrit la porte d’un geste brusque, et se figea, chancelante, paralysée sous l’effet de la peur. Elle allait devoir traverser tout le club pour sortir. Tous ces gens la verraient. Ceux qui la regardaient, quelques instants plus tôt. Ceux qui l’avaient vue porter un collier, être fessée avec un paddle, puis s’effondrer.

Serait-elle capable de supporter ces regards sur elle ?

Une main se posa avec douceur sur son épaule.

— Je vais vous raccompagner chez vous, madame Reynolds.

Elle leva les yeux, et mit enfin un visage sur les mains qui l’avaient aidée à sortir de scène et soutenue depuis. C’était Deklan. L’homme qui habitait dans sa résidence. L’associé de Jake.

— Par ici, nous allons sortir par-derrière.

Elle ne voulait pas lui faire confiance, ni à lui ni à quiconque dans ce club, mais son offre lui permettrait de ne pas avoir à traverser le club et peut-être de sauver le peu de dignité qui lui restait. Alors, elle se laissa entraîner aveuglément à travers le bâtiment. Mais, lorsqu’il l’aida à monter dans un 4x4, elle eut un mouvement de recul.

— Votre voiture sera chez vous demain matin, assura Deklan.

Il avait gardé ses distances, comme s’il comprenait qu’elle avait besoin d’espace.

— S’il vous plaît, laissez-moi vous raccompagner chez vous. Vous n’êtes pas en état de conduire.

Il avait raison. Elle était épuisée, physiquement et émotionnellement. Au lieu de répondre, elle monta simplement dans la voiture. C’était plus facile que d’accepter.

Le trajet passa en un clin d’œil.

Elle eut l’impression d’être chez elle, dans son sanctuaire, en quelques minutes à peine. Sans un mot, elle descendit lorsqu’il lui ouvrit la portière. Le frottement de ses fesses à vif contre le siège lui arracha une grimace de douleur.

— Est-ce que ça va aller ?

Il semblait sincèrement inquiet pour elle.

Elle hocha la tête d’un geste machinal. Elle n’avait pas besoin de sa sollicitude. Tout irait très bien dès qu’elle serait loin de tout ce qui était lié au Red Room.

Les yeux rivés au sol, elle resserra son peignoir sur elle pour se protéger de l’air glacial de décembre. En vain. Elle était transie jusqu’aux os. Se réchaufferait-elle un jour ? Deklan lui posa son manteau sur le dos et lui tendit son sac à la main. Il avait pensé à tout.

Les mains tremblantes, elle chercha ses clés, mais ses doigts refusaient de lui obéir. Cette fois encore, il vint à son secours. Tandis qu’il l’accompagnait jusqu’à sa porte, il lui prit son sac des mains, trouva la clé de chez elle, ouvrit la porte et s’écarta pour la laisser entrer.

Enfin. Elle était enfin chez elle. De retour à sa vie normale. Non. Rien ne serait jamais plus normal. Son corps tout entier fut pris de tremblements lorsqu’elle inspira la douce odeur de cannelle qui flottait dans l’air. Une odeur si différente de celle de cuir et de sueur qui caractérisait le Red Room.

Elle se retourna pour fermer la porte.

— Jake n’avait rien à voir avec la présence de cet homme, ce soir, dit Deklan.

La gorge serrée, elle scruta son visage et fit un effort pour ravaler ses larmes.

— Comment pouvait-il ne pas le savoir ? demanda-t-elle d’une voix tremblante. Il est propriétaire des lieux.

— Jamais il ne blesserait quelqu’un de cette façon. Aucun de nous ne le ferait, dit Deklan. Ce n’est pas la philosophie du Red Room. Qui que soit l’homme qui était là ce soir, c’était une coïncidence. Cela n’avait rien de prémédité, ni de dirigé contre vous.

Cali détourna les yeux. Cela n’avait plus d’importance. Le mal était fait, et c’était sa vie à elle qui était réduite à néant.

— Il tient à vous, Cali. Vous êtes la seule à qui il ait jamais offert un collier. Cela signifie quelque chose pour lui. Ce n’est pas un jeu, ni une décision prise à la légère. Dans notre monde… cela représente tout.

Dans leur monde.

Et que faisaient-ils de son monde, à elle ?

Elle referma la porte. Il n’y avait rien à ajouter. Elle verrouilla le loquet. Si seulement il était aussi simple de verrouiller son cœur… Comme un automate, elle alla jusque dans la cuisine, et prit le rouleau de sacs-poubelle sous l’évier. Elle devait agir. Tout plutôt que penser.

Et ressentir.

A l’étage, elle s’assit au bord de son lit, ôta ses cuissardes, et les fourra dans un sac en plastique. Dans son armoire, elle mit de côté ses vêtements « normaux » et prit les « cadeaux » de Jake, cachés dessous. D’un geste machinal, elle les fourra dans un sac plastique. Les vêtements, les chaussures, la lingerie sexy, les accessoires — tout.

Enfin, elle ôta la robe qu’elle portait, puis le soutien-gorge et le string, et les jeta dans les sacs, avec le reste. Nue, elle regarda fixement les deux sacs remplis des preuves de sa honte. Cela avait-il valu la peine ? Allait-elle regretter ce bref manque de jugement pour le restant de ses jours ? Et, plus important, la douleur qui lui serrait le cœur cesserait-elle un jour ?

Réprimant un sanglot, Cali enfila son propre peignoir, saisit les sacs et les traîna jusqu’au rez-de-chaussée. Elle s’arrêta pour enfiler ses bottes, puis sortit. Ignorant le froid, elle porta les sacs dans la nuit silencieuse jusqu’aux grandes bennes à ordures, au coin de l’immeuble.

Le couvercle grinça en signe de protestation lorsqu’elle le souleva. Elle jeta les deux sacs dans la poubelle, avant de la refermer.

Des flocons de neige s’étaient mis à tomber et elle frissonna dans la nuit. Si elle restait dehors, le froid finirait-il par geler sa peine ? L’engourdir assez pour qu’elle n’ait pas à faire face au lendemain ?

Et à Peter ?

Et à Jake ?

Et au bordel qu’elle avait fichu dans sa vie ?

Non, elle savait que cela ne se produirait pas. A moins d’être morte, demain viendrait. Et elle n’était pas assez désespérée pour souhaiter la mort. Quelles que soient les conséquences de ses actes, elle les affronterait. Comme elle le faisait toujours.

Elle leva le visage vers les flocons de neige qui tombaient, et ferma les yeux. Les gouttes glacées s’amoncelèrent sur son visage, avant de fondre doucement au contact de sa peau, l’eau se mêlant à ses larmes.

Demain, elle ferait face aux conséquences.

Mais ce soir elle allait pleurer.

* * *

Jake fourra une dernière paire de chaussettes dans son sac et le ferma d’un coup sec sur la fermeture Eclair. Il n’avait pris que peu d’affaires, il n’avait pas besoin de grand-chose. Il referma le tiroir avec colère, et avança jusqu’à son armoire, se déshabillant en chemin. Il prit des vêtements au hasard : un T-shirt en Thermolactyl, un jean et un pull polaire.

— Tu vas où ?

La voix aurait dû le faire sursauter, mais ce ne fut pas le cas. Bien sûr, il ne pouvait pas se sauver sans subir un interrogatoire. Rien d’étonnant à cela.

— Est-ce que ça a de l’importance ?

Il fouilla dans son armoire jusqu’à trouver son pantalon de ski, qu’il mit par-dessus son jean.

— Et le club ? demanda Seth, dont le ton faussement calme ne masquait pas la tension et la tristesse.

— Je m’en fous.

Jake saisit ses bottes de moto et des chaussettes de laine et les enfila. Il se foutait de ce qui pouvait arriver à ce fichu club. Il avait été rejeté, bon sang ! La douleur intense remonta en lui et il ferma les yeux, tournant le dos à Seth jusqu’à avoir repris le contrôle de ses émotions. Il se redressa, prit son sac et poussa Seth sur le côté pour se frayer un passage.

Seth le suivit dans l’appartement.

— Je n’y crois pas !

— Tu penses que j’ai quelque chose à foutre de ce que tu crois ? riposta Jake.

— Oui, je le crois.

— Eh bien, ça n’est pas le cas, dit-il en se dirigeant vers la porte.

Il fallait qu’il parte d’ici. Loin d’eux, du club, de cette vie. Merde.

— Tu renonces aussi à Cali ?

Ce fut comme un coup de poignard dans le dos. Fou de rage, il se tourna brusquement vers Seth.

— Va te faire foutre, Matthews. Elle m’a rejeté. Elle m’a humilié. Alors, je n’en ai plus rien à foutre d’elle.

Pour toute réaction, Seth afficha un large sourire, qui attisa encore la colère de Jake.

— Tu trouves ça drôle ? Tu savoures ma chute, n’est-ce pas ?

— Non, Jake. Je n’apprécie pas ça du tout. Mais ta réaction est éloquente.

Jake lui tourna le dos et se dirigea vers l’entrée. Il ne voulait pas entendre ce que Seth avait à dire. Il n’avait pas besoin d’une psychanalyse, ni d’être jugé.

— Tu fuis la vie dont tu as toujours rêvé, continua Seth. Alors que tu es si près de tout avoir.

— Le Red Room n’était pas mon rêve, grommela Jake. C’est un business. J’en ai fini avec tout ça. Il est à vous.

Il prit son blouson en cuir et son casque dans l’entrée.

— Je parlais de Cali.

Cali. La douleur l’envahit de nouveau. Le regard plein de haine qu’elle lui avait lancé au moment où elle avait cru qu’il l’avait trahie lui revint à la mémoire et fut comme un nouveau coup de poignard.

— Est-ce que je peux avoir Cali, moi aussi ?

A ces mots, Jake saisit fortement Seth par le col de sa chemise.

— Personne d’autre que moi ne la touchera.

Seth le regarda avec une pointe de défi.

— Tu t’en vas. Elle est libre si tu n’es plus là.

— Va te faire foutre. Elle m’appartient.

— Pas si tu fuis.

Tremblant de rage, Jake dut faire un effort sur lui-même pour s’empêcher de frapper Seth. De frapper celui qui était son ami depuis toujours. Il le repoussa brutalement avant de se laisser aveugler par la colère. Qu’est-ce que cela pouvait lui faire, les provocations de Seth, après tout ?

Il n’y avait plus rien pour lui ici.

Il reprit ses affaires qu’il avait lâchées sur le sol, jeta son téléphone sur la console de l’entrée et sortit du loft en claquant la porte. Il se fichait de ce que Seth pensait. De ce que tout le monde pouvait penser.

Dans l’ascenseur qui descendait jusqu’au garage, il enfila ses gants et, quand le signal d’ouverture des portes retentit, il soupira : l’heure de l’échappée belle avait sonné. A peine quelques secondes plus tard, il était près de sa moto.

En quelques gestes rapides et précis, il attacha son sac à l’arrière et mit son casque, dont la visière le protégeait du froid et du monde extérieur. Puis il remonta le zip de son blouson jusqu’en haut.

Enfin prêt, il monta sur sa moto, la fit démarrer et appuya sur l’accélérateur. Le grondement du moteur résonna sur les murs de béton, puis il partit.

Loin.

De la douleur. De l’humiliation. De ce qu’il avait perdu.

D’elle.

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