Tu apprendras la confiance : T1 - Red Room (French Edition)
Chapitre 26
Jake laissa errer son regard dans les coins sombres du club où l’odeur de sexe et de cuir se mêlait à la musique tonitruante. Le claquement d’un paddle sur la peau, suivi du cri d’une soumise, résonnèrent. Au centre de la salle, une femme se tenait debout, penchée en avant, les mains attachées au mur, les fesses et le sexe nus, offerts. Un dominateur lui donnait des coups de fouet avec une grande précision, la marquant sur le dos et derrière les jambes. Le club de Doug, le B & D — Bound & Determined —, faisait partie des lieux hard de la scène BDSM. Tout le monde y était le bienvenu, à condition de ne pas violer les règles tacites de cette communauté. Et, même dans ce cas, si vous trouviez quelqu’un de prêt à jouer avec les mêmes règles que vous, la porte vous était grande ouverte.
— As-tu envie de jouer, ce soir ?
Jake se contenta de hausser les épaules. Non, il n’avait aucune envie de participer. Et il avait déjà passé la nuit précédente à observer sans éprouver le moindre désir. Il avait reçu de nombreuses demandes, venant d’hommes comme de femmes, mais il les avait toutes déclinées.
— Je ne t’avais jamais vu regarder quand tu pouvais t’amuser, insista Doug.
L’homme avait les yeux fixés sur la piste du club. Après plus de vingt-cinq ans passés dans ce business, rien n’échappait à son sens aigu de l’observation. Et c’était une des raisons pour lesquelles le club avait survécu de si nombreuses années.
Jake tourna la tête vers les soumises disponibles, alignées à genoux le long du mur dans une attitude de sujétion, attendant un dominateur. Certaines étaient nues, d’autres à peine vêtues, toutes avaient la tête baissée en signe de respect. Toutes avaient pris une pose parfaite. Et aucune ne l’intéressait.
— Peut-être plus tard, déclara-t-il finalement, même s’il savait que c’était peu probable.
Doug émit un grognement. De toute évidence, il n’en croyait pas un mot.
— Tu vas me dire ce que tu fais là ?
Il n’avait posé aucune question depuis que Jake était apparu sur le pas de sa porte deux jours plus tôt. Doug n’avait pas pour habitude de poser des questions indiscrètes, et c’était la raison pour laquelle Jake avait fini par lui faire confiance tant d’années plus tôt. Doug lui avait offert un endroit où travailler et dormir sans lui imposer la moindre intrusion dans son passé, quand il n’était encore qu’un adolescent en colère.
Il avait commencé par faire le ménage du club après sa fermeture, nettoyant les sols et désinfectant les équipements. Doug lui avait appris à entretenir le matériel, à s’assurer que tout était opérationnel et sans danger pour la nuit suivante. Quand il avait emmené Deklan et Seth au club, Doug avait simplement hoché la tête et leur avait donné un balai et une serpillière sans poser de question.
Il lui devait bien une réponse.
— J’ai besoin d’un endroit pour repartir de zéro, dit-il enfin, sans détourner les yeux de la Séance qui se déroulait au milieu de la salle.
Un groupe de gens s’était rassemblé autour du couple, mais Doug et lui avaient une vue plongeante sur la scène depuis le balcon sur lequel ils se tenaient.
— Qu’est-il arrivé au Red Room ? demanda Doug d’un ton neutre.
— Il est toujours en activité. Je l’ai laissé à Winters et Matthews.
— Tu cherches à ouvrir un autre club ?
— Non, dit Jake un peu trop rapidement. J’ai juste besoin de faire une pause de tout ça, ajouta-t-il d’une voix qui se voulait détachée.
— Une pause de tout ça ? Et la première chose que tu fais, c’est te précipiter ici, dit Doug en désignant la salle d’un geste. Alors, de quoi as-tu besoin de faire un break ?
Merde. Jake détourna les yeux. A l’évidence, ce n’était pas ce dont il avait besoin. Il n’avait aucune envie de choisir une soumise au hasard et de diriger une Séance qui le laisserait vide et insatisfait. Car c’était bien ce qu’il ressentait avant Cali, même s’il avait continué à jouer son rôle et à combler les désirs de ses clients. Il ressentait déjà l’envie d’autre chose alors.
Alors, que voulait-il maintenant ?
Jake laissa le silence s’installer et Doug n’insista pas. Jake savait qu’il ne le ferait pas. Sans répondre, il fit demi-tour et se dirigea vers la réserve. Il referma la porte derrière lui et respira les odeurs d’huile, de cuir, de citron et de bois, qui avaient toujours eu sur lui un effet calmant.
Il alluma la lumière et jeta un coup d’œil autour de lui. Coincée entre un mur et un banc de fessée cassé, il repéra une vieille croix de Saint-André. Patiemment, il la dégagea et l’installa au milieu de la pièce. L’esprit déjà ailleurs, il passa les mains sur le bois, observa les chaînes cassées, les éclats dans le bois et l’absence d’accessoire pour maintenir les bras.
Cela ferait l’affaire. Il pourrait se lancer dans ce projet et oublier le reste.
Sans question. Sans intrusion.
Jake fouilla dans la pièce, rassemblant le matériel dont il aurait besoin. Avec un peu de chance, il se livrerait à cette tâche familière, viderait son esprit, interrompant la scène qui s’y rejouait en boucle — la dernière Séance avec Cali. La croix serait spectaculaire lorsqu’il l’aurait terminée, mais d’ici là il ne voulait penser à rien d’autre qu’au travail auquel il s’attelait.
Il ne voulait pas penser à Cali, ni à toutes les erreurs qu’il avait commises. Il l’avait poussée dans ses derniers retranchements, mais il pensait qu’elle était prête, qu’elle était avec lui, sur la même longueur d’onde. Manifestement, il s’était trompé. Il serra un marteau entre ses doigts de toutes ses forces, avant de le jeter contre le mur.
Non, assez, il avait déjà causé trop de dégâts.
Il saisit un chiffon et s’attaqua à la croix, frottant la saleté et la poussière, effaçant les traces du passé, comme si ça allait l’aider à faire de même avec le sien. Bon sang, comment Cali avait-elle pu penser qu’il aurait pu lui faire autant de mal ? Ne lui avait-il pas donné plus qu’il n’avait jamais donné à qui que ce soit ? Ne lui avait-il pas prouvé qu’elle pouvait lui faire confiance ? Sans doute pas, si elle avait pu penser qu’il était capable de faire venir son ex au club…
Merde ! Il lui avait demandé de passer les vacances avec lui. Pas au club, mais avec lui. N’avait-elle pas compris l’importance de sa demande ? Il ne demandait pas aux gens d’être avec lui — il leur donnait simplement l’opportunité de dire non. Mais il le lui avait demandé, et elle l’avait rejeté. Deux fois maintenant.
Soudain, une douleur fulgurante lui traversa le doigt. Il s’était entaillé sur une aspérité du bois. Il jura de nouveau, et enroula le chiffon autour de son doigt. Peut-être méritait-il cette punition. Jusqu’où devrait-il aller pour ne plus voir son sourire si doux, ne plus imaginer la douceur de sa peau sous ses mains ? Ce qui le reliait à Cali dépassait la simple attirance physique. Et c’était bien le problème.
Bien sûr, il avait honte d’avoir été rejeté publiquement, bien sûr, il était fou de colère qu’elle lui ait jeté à la figure sa déclaration d’amour… mais elle lui manquait. Bon sang, il aimait encore tout d’elle. De ses tenues guindées qu’elle portait en public, aux tenues les plus sexy et les plus exubérantes qu’il lui avait offertes pour le club. Il aimait tout d’elle.
Machinalement, il s’approcha de la boîte à outils et en sortit des pinces et un ciseau. Revivre cette scène indéfiniment ne le mènerait nulle part, sauf à l’enfoncer plus profondément encore dans la mouise dans laquelle il était. Elle l’avait quitté. Elle lui avait dit de sortir de sa vie dans des termes qui ne laissaient aucune place au doute, et il lui avait donné ce qu’elle voulait. Comme toujours. Fin de l’histoire.
Peu importait à quel point l’absence de Cali le faisait souffrir. Elle était une autre de ces parties de sa vie qu’il apprendrait à oublier. Un jour.
* * *
Cali se tenait debout dans la petite pièce, les mains serrées devant elle, le cœur battant à tout rompre. C’était exactement la même pièce que le premier soir où elle était venue au Red Room. La nuit où Jake avait franchi cette porte et changé sa vie. Mais ce soir elle ne pouvait rester assise en l’attendant. Elle était trop nerveuse, elle avait trop peur.
Alors elle faisait les cent pas, les talons de ses bottes s’enfonçant dans la moquette. Le silence, loin de la rassurer, l’angoissait. Elle resserra les pans de sa veste contre elle et essaya d’empêcher son corps de trembler.
Une porte s’ouvrit derrière elle. Aussitôt, elle se tourna vers l’entrée et retint son souffle. Toute sa tension s’évanouit quand deux hommes entrèrent dans la pièce.
Aucun d’eux n’était Jake.
— Madame Reynolds, dit Deklan.
Elle n’avait aucune envie de lui parler, mais manifestement Jake lui avait envoyé les deux hommes au lieu de venir en personne.
— Deklan, c’est cela ? demanda-t-elle poliment.
— Oui. Et je pense que vous connaissez Seth Matthews, notre troisième associé, répondit-il en désignant l’homme qui l’accompagnait, celui qui lui avait fait passer son entretien pour devenir membre du Red Room. Que pouvons-nous faire pour vous ?
Elle s’éclaircit la gorge.
— Je voudrais parler à Jake. Est-il là ?
Elle était venue au club pendant l’après-midi dans l’espoir de le voir avant qu’il ne soit trop occupé.
Seth avança vers elle. Ses cheveux longs étaient attachés en une queue-de-cheval très soignée. Son jean et sa chemise étaient impeccables. Il avait abandonné son personnage de dominateur, mais son autorité naturelle demeurait.
— Je suis désolé, Jake est parti.
— Qu’entendez-vous par « parti » ?
— Il est parti, la nuit où vous l’avez rejeté.
L’homme ne la quittait pas du regard, comme s’il attendait de voir l’effet produit par ses paroles.
Cali sentit son ventre se nouer.
— Nous n’avons pas eu de ses nouvelles depuis.
Oh ! mon Dieu. Elle l’avait fait fuir.
— Savez-vous où il est allé ? demanda-t-elle d’une voix tremblante.
— Non, dit Deklan, derrière elle. Je vous avais dit que le don du collier avait beaucoup de sens pour lui, tout comme le fait que vous l’ayez rejeté.
— Mais… balbutia-t-elle, bouleversée et soudain effrayée à l’idée de ce qu’elle avait fait. Je ne pensais pas de façon rationnelle. J’étais terrifiée par l’apparition de mon ex-mari au milieu de la foule, et j’ai réagi brutalement. Je veux lui expliquer… mais il ne répond pas à mes appels.
— Il a laissé son téléphone dans son loft. Nous n’avons donc aucun moyen de savoir s’il va revenir, dit Deklan.
— Non ! s’exclama Cali en se laissant tomber sur la chaise qui était derrière elle.
Qu’avait-elle fait ?
Il était parti. Elle l’avait rejeté et il avait pris la fuite. Une intense douleur, une douleur plus grande encore que lorsqu’elle pensait qu’il l’avait trahie, lui broya le cœur. C’était sa faute. C’était elle qui était à l’origine de toute cette douleur, et elle ne voulait pas le perdre.
Elle sentit une main sur son genou et ouvrit les yeux. Seth, agenouillé devant elle, posait sur elle un regard très doux.
— Que voulez-vous, madame Reynolds ?
— Cali, dit-elle doucement. Appelez-moi Cali. Et je veux retrouver Jake. Je veux ce qu’il m’a offert et plus. Je veux…
Elle ne put terminer sa phrase. Si jamais elle laissait les mots qui lui brûlaient les lèvres, l’aveu de ce qu’elle désirait le plus au monde, lui échapper et qu’elle ne l’obtenait jamais, ça la tuerait. Elle le devinait.
— Vous et votre ex pratiquiez-vous le SM ?
La question la déstabilisa. Elle eut un mouvement de recul, comme s’il l’avait giflée.
— Non, c’est pour cela que j’ai été si horrifiée et choquée de le voir ici. J’étais gênée et honteuse et j’ai agi sans réfléchir.
Seth hocha la tête.
— Et maintenant ? Avez-vous toujours honte ?
Elle scruta le regard de l’homme. Où voulait-il en venir ?
— J’ai honte de beaucoup de choses. J’ai honte de ma réaction ce soir-là. Mais, si vous me demandez si j’ai honte d’être soumise à Jake, alors la réponse est non.
— Pourquoi êtes-vous venue ici aujourd’hui ?
— Pour lui parler, répondit-elle avec impatience.
Elle commençait à en avoir assez d’être ainsi mise sur le gril. Elle ne leur devait aucune explication ! Mais ils étaient son seul lien avec Jake…
— Je voulais lui expliquer ce qui s’est passé et m’excuser, ajouta-t-elle. Et lui demander de me laisser une nouvelle chance.
— Que ressentez-vous pour lui, Cali ?
Elle ressentit le besoin impérieux de répondre et se raidit. C’était la façon dont il avait prononcé son nom. Presque la même que Jake. On aurait dit un ordre. Elle résista de toutes ses forces au besoin de répondre sincèrement.
— Je suis désolée, mais c’est une chose dont je dois d’abord parler avec Jake.
Peu importait comment ils prendraient sa réponse, elle devait à Jake de lui dire qu’elle l’aimait avant de le dire à qui que ce soit d’autre.
Seth hocha la tête, puis se leva.
— S’il nous contacte, nous lui dirons que vous êtes venue, dit-il en lui tendant la main, comme une indication peu subtile qu’il était temps pour elle de partir.
Elle accepta sa main et se releva, les jambes légèrement tremblantes.
— Merci, dit-elle avant de se diriger vers la porte d’une démarche la plus digne possible.
— Cali.
Elle se tourna vers les deux hommes qui la fixaient, le visage sérieux.
— Jake est comme un frère pour nous, dit Seth. Le petit frère que nous avons toujours protégé, depuis le jour où il nous a réunis. Il ne s’était jamais lié à quiconque avant. Il ne laisse personne l’approcher de trop près.
Il leva la main, dans laquelle pendait une chaîne couleur argent. Le collier de Jake. Son collier.
— C’était un énorme pas en avant pour lui. Nous pensions qu’il ne le ferait jamais. Et il ne l’aurait pas fait s’il ne vous aimait pas.
Cali ravala les larmes qui lui montaient aux yeux.
— Je le sais, maintenant. Et je le savais sur le moment, mais je ne pensais pas clairement. Je veux ce collier, et tout ce qu’il m’a offert… S’il revient un jour.
Seth s’approcha d’elle.
— Alors vous devriez le garder jusqu’à son retour.
Il prit sa main et remonta doucement la manche de son chemisier pour mettre son poignet à nu. Il la regarda dans les yeux, comme pour souligner l’importance de l’instant, et enroula la chaîne autour de son poignet. Les maillons en forme du symbole de l’infini brillèrent sur sa peau claire et elle frissonna.
— Merci, murmura-t-elle, les yeux brouillés en regardant le magnifique collier.
Elle le porterait autour du cou, un jour. Elle reviendrait chaque week-end jusqu’à ce que Jake revienne.
Elle ne renoncerait pas à lui.
Ni à eux deux.
Elle voulait qu’il la domine encore, et elle lui appartenait.
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