Tu apprendras la confiance : T1 - Red Room (French Edition)
Chapitre 24
Jake était engourdi — physiquement, mentalement, émotionnellement. Glacé jusqu’aux os après ce long trajet à travers la nuit. Son dos protesta lorsqu’il se redressa et secoua les bras pour essayer de retrouver un semblant de sensibilité dans ses membres gourds.
Il avait été stupide de faire un si long trajet à moto en pleine nuit. Mais il n’avait plus rien à perdre. Aucune raison d’être sensé.
Le ciel était encore sombre, la ville, silencieuse. Les bruits de l’aube commençaient à résonner dans l’air glacial du matin. Il entendit le grondement du camion des poubelles qui entamait son périple. Et le son métallique du camion de livraison qui déposait ses premiers colis.
Jake releva sa visière et sentit le froid pénétrant lui piquer les joues. L’air frais et l’odeur si caractéristique du fleuve lui rappelèrent aussitôt son enfance. Un cortège de souvenirs et d’émotions l’assaillirent. Bon sang, il n’avait aucune envie de se replonger dans son enfance.
Pourtant, il était devant le tout premier club BDSM dans lequel il s’était aventuré.
Il ne s’était même pas demandé où il irait en quittant Minneapolis. Il avait juste ressenti le besoin de foutre le camp. Et, sans trop savoir comment, il s’était retrouvé là où tout avait commencé.
Sioux City, Iowa, était loin d’être la ville la plus en vue du Middle West. Coincée au milieu du pays, la cité fondée sur l’imposant Mississippi était sous de nombreux aspects une petite ville perdue, avec tous les inconvénients d’une grande ville asphyxiée par la pollution. Jake était né dans les beaux quartiers, en avait été arraché à l’âge de dix ans, en avait découvert les sombres dessous à douze, et avait été envoyé en maison de redressement peu après.
Balayant ses sombres pensées, il descendit de moto. Ses jambes protestèrent, mais il ignora leur plainte, reléguant crampes et tiraillements aux oubliettes, avec le reste de ses problèmes. Il aurait sans doute dû chercher un hôtel, mais il n’avait pas envie de se retrouver seul face à lui-même, assailli par le silence et sa douleur.
Il devait reprendre le contrôle de ses sentiments, tout comme il avait toujours contrôlé tous les autres aspects de sa vie.
Tous, jusqu’à Cali.
Cali… Merde ! Il avança avec raideur jusqu’au club et frappa à la porte de derrière, sachant que Doug serait là, en dépit de l’heure matinale. Cela faisait des années qu’il n’était pas revenu, mais il n’y avait aucune raison pour que le propriétaire du club ait changé ses habitudes. Doug Smith. L’homme qu’il considérait comme son bienfaiteur, sa seule figure paternelle après la mort de son père.
— Qu’est-ce que vous voulez, bon sang ?
Le grommellement bourru avait précédé le grincement de la porte, qui s’ouvrit d’un coup. Un homme à la carrure imposante, la moustache épaisse et l’air hargneux accueillit Jake. Une expression qui changea dès qu’il le reconnut.
— Nom de Dieu ! Qu’est-ce qui t’amène, bon sang ?
— Simple visite, répondit Jake, les yeux rivés sur l’homme qui lui faisait face.
Doug avait changé. Il avait vieilli, des rides s’étaient creusées autour de ses yeux, et ses cheveux longs commençaient à grisonner. Des détails qui n’existaient pas lorsque Jake était parti, quinze ans plus tôt.
— Une simple visite… mon cul ! lança Doug. Il fait un froid de canard dehors, tu veux entrer, oui ou non ?
Il n’attendit pas la réponse, et fit demi-tour. Jake saisit la porte avant qu’elle ne se referme et le suivit à l’intérieur. Aussitôt, une chaleur bienveillante l’envahit. Bon sang, il n’avait pas remarqué à quel point il avait froid jusqu’à ce moment ! Il frissonna en enlevant son casque et suivit Doug sur le chemin familier qui menait à son bureau. Une cafetière à la main, ce dernier leur remplissait déjà deux tasses.
Jake ôta ses gants et accepta le mug fumant.
— Merci, dit Jake entre ses dents, avant de boire une gorgée de café, se laissant lentement réchauffer par le liquide brûlant.
Doug alla s’asseoir dans le fauteuil usé, derrière son bureau. Les ressorts émirent un grincement de protestation et il soupira. Puis il regarda Jake, le scrutant un long moment de la tête aux pieds.
— T’es venu jusqu’ici pour une visite de courtoisie en pleine nuit par 0 °C ?
Jake grimaça, et but une nouvelle gorgée de café.
— Ouais, répondit-il en parcourant du regard le bureau encombré. Je vois que rien n’a changé depuis mon départ.
— Oh ! beaucoup de choses ont changé, Jake. Tu vas me dire pourquoi t’es venu jusqu’ici ?
— Non, dit Jake, le visage impassible sous le regard inquisiteur de Doug. J’ai juste besoin d’un endroit où crécher pendant quelque temps. Si tu n’y vois pas d’objection.
— Tu sais qu’il y a toujours une place pour toi, ici.
Submergé par un élan de gratitude, Jake baissa les yeux.
— Oui, je sais, dit-il, en relevant la tête pour regarder l’homme grâce à qui il avait échappé à une vie sans doute jalonnée de délits, drogues et prison. Je ne sais pas si je t’ai jamais remercié pour ça, et…
Doug l’arrêta de la main.
— Tu n’es pas en prison, ça me suffit, dit-il en reposant son mug, avant de se lever. Bon, je suis crevé. T’as besoin d’un lit ou t’as un lit de camp dans le coffre de la moto qui t’a emmené jusqu’ici ?
Jake sourit pour la première fois depuis la désastreuse Séance avec Cali.
— Je veux bien un lit, ça serait super.
Il suivit Doug jusqu’à l’escalier qui menait au petit espace d’habitation. Là où il avait dormi tant de fois pendant sa jeunesse, souvent à même le sol, selon que Deklan et Seth étaient là où non. Mais le sol était une alternative plaisante comparé aux familles d’accueil malsaines ou aux abris de fortune au coin des ruelles.
L’odeur familière de tabac et de graisse l’accueillit dès qu’il entra dans le petit logement. C’était bon. C’était exactement ce dont il avait besoin.
Ici, il pourrait oublier. Revenir à l’essentiel et recommencer de zéro. Comme il l’avait déjà fait. Trouver son plaisir dans la simplicité de la domination, en évitant tous les autres pièges. Il rappellerait le club qui lui avait offert un poste pour leur demander s’ils étaient toujours partants. Après quelques semaines avec Doug, il serait de nouveau prêt à s’immerger dans le monde et à oublier toutes ses erreurs, tout ce qu’il avait perdu.
Oublier Cali — son sourire, son courage, ses caresses — et passer à autre chose.
Même si cela devait le tuer.
* * *
Cali avait les yeux fixés sur les images qui défilaient sur l’écran, s’efforçant de suivre ce qui s’y passait, de tout oublier et de se laisser emporter par le film. En vain. Elle se pelotonna sous la couverture et cligna des yeux pour ravaler ses larmes Elle ne pleurerait plus.
Même si la douleur était insupportable.
L’état de terreur et d’angoisse dans lequel elle était la veille ne l’avait pas quittée depuis l’instant où elle s’était réveillée. Le peu qu’elle avait dormi n’avait eu aucun effet sur la douleur qui annihilait tout le reste, menaçant de la terrasser à chaque instant. Tout cela n’avait-il été qu’un jeu pour Jake ? Faisait-il simplement son travail ?
Pour elle, tout ce qui s’était passé au cours des deux mois écoulés avait été bien réel. Stupidement, elle lui avait fait confiance comme à personne avant lui. Et il l’avait trahie en emmenant Peter au club. Il l’avait blessée et avait peut-être détruit sa vie.
Et, pour cela, elle le détestait.
Alors pourquoi lui manquait-il autant ? Une part d’elle-même désirait encore tout ce qu’il lui avait donné. Et c’était bien le pire. A quel point fallait-il être dépravée pour se lamenter de la perte de l’homme qui l’attachait, qui la fessait, qui la fouettait, alors que toute sa vie était en train de s’écrouler ?
Seigneur, elle était vraiment malade.
Un petit coup frappé contre la vitre du patio la tira brusquement de ses pensées. Elle leva les yeux et vit Allie et Kendra près de la porte, le sourire aux lèvres. Merde. C’était samedi après-midi.
Elle avait complètement oublié d’annuler leur petite réunion hebdomadaire.
Dieu merci, elle avait fait l’effort d’enfiler un sweat un peu plus tôt… Elle se tira de son canapé et se passa la main dans les cheveux pour leur redonner un aspect présentable, avant d’ouvrir.
— Désolée, les filles, dit-elle dans l’entrebâillement de la porte. Je ne me sens pas très bien aujourd’hui, j’aurais dû vous appeler.
Elle vit aussitôt l’inquiétude se peindre sur le visage ouvert et amical d’Allie.
— Est-ce que ça va ? demanda Kendra.
Avant que Cali ait le temps de réagir, Allie ouvrit la porte d’un geste brusque. Surprise, Cali sursauta et recula d’un pas pour éviter d’être bousculée par son amie qui entrait dans la pièce. Une fois au milieu de la pièce, Allie se tourna vers elle et la toisa de son regard d’avocate.
— Crache le morceau, dit-elle. Que s’est-il passé ?
Cali recula d’un pas.
— Que veux-tu dire ? murmura-t-elle d’une voix tremblante. Il ne s’est rien passé, j’ai juste attrapé la grippe ou quelque chose comme ça.
— Arrête tes conneries. T’as les yeux rouges et gonflés, le nez rouge à force de t’être mouchée, pas de maquillage, les cheveux en bataille, les lèvres gercées et une tenue régressive. Et ça, ma chérie, ce sont les signes d’une femme qui a été blessée et qui a pleuré pendant bien trop longtemps. Alors, que s’est-il passé ? demanda-t-elle d’une voix plus douce en lui prenant gentiment le bras.
Incapable d’accepter toute cette sollicitude, Cali détourna les yeux et se réfugia dans la cuisine pour leur préparer un café. A l’évidence, Allie ne partirait pas.
— Cali, insista Allie d’une voix douce. Est-ce que tout va bien avec les enfants ? Il n’y a pas de problème dans ta famille ?
Cali se retourna pour les rassurer.
— Ils vont bien. Il n’y a pas de problème avec les enfants. Je ne voulais pas vous inquiéter… dit-elle en se passant la main dans les cheveux, les yeux fixés sur le sol. Ce n’est rien, vraiment. Ça ira mieux demain.
Peu habituée à se sentir si vulnérable, Cali se tourna vers l’évier et remplit la cafetière d’eau. Elle sentait le regard de ses amies sur elle, sur ses mains tremblantes, sur ses épaules raides. Ses genoux se mirent à trembler, et la pièce lui sembla soudain tourner autour d’elle. En un instant, Kendra fut à ses côtés, lui prenant la cafetière des mains.
— Je m’en occupe. Va t’asseoir avant que tu ne t’écroules et qu’on soit forcées de te consoler par terre dans la cuisine. A notre âge, on a besoin d’un peu plus de confort.
La tentative d’humour de son amie suffit à arracher un petit rire à Cali.
— D’accord, déclara-t-elle.
Allie l’accompagna jusqu’à la table de cuisine et Cali se laissa tomber sur une chaise. Qu’allait-elle donc bien pouvoir dire à ces femmes, ces amies, qui essayaient seulement de l’aider ?
La cafetière se mit à gargouiller et une bonne odeur de café se répandit dans la pièce.
Allie se pencha vers elle, le bras posé sur la table, et la dévisagea.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? On peut faire quelque chose ?
Son inquiétude était sincère et le cœur de Cali se serra. Devrait-elle aussi perdre ces amies lorsqu’elles découvriraient la vérité sur elle ? Elle en avait déjà perdu tant lors de son divorce. Tous ces gens qui n’avaient pas compris pourquoi elle avait quitté Peter et avaient pris leurs distances, comme si le divorce était une maladie contagieuse.
Peter allait-il tout révéler et la brouiller également avec ses nouvelles amies ?
Cali prit une grande inspiration et rassembla ses forces. C’était le moment de faire la meilleure performance théâtrale de sa vie ! Elle afficha un grand sourire sur ses lèvres et affronta le regard d’Allie.
— Ça va bien. Vraiment. C’est juste un jour sans, les hormones, sans doute.
Evidemment, Allie ne marcha pas.
— Et moi, je suis la bonne fée qui effacera toutes tes peines d’un coup de baguette magique ! dit-elle, croisant les bras sur sa poitrine. Alors, qu’est-ce qui ne va pas ?
Cali s’abîma un moment dans la contemplation de ses mains tremblantes, posées sur ses genoux, avant de relever les yeux avec un sourire forcé.
— On n’est pas dans un tribunal. Pas besoin de me mettre sur le gril pour me pousser à la confession, Allie.
— Très bien, alors crache le morceau. Qu’est-ce qui t’a bouleversée à ce point ?
Cali soupira. Peut-être que si elle leur disait une toute petite partie de la vérité Allie arrêterait de lui poser des questions ?
— Quelle est la cause la plus courante des ennuis d’une femme ?
Visiblement stupéfaite, Allie se redressa.
— Tu veux dire que c’est à cause d’un homme ? Attends une minute.
Elle se leva de sa chaise et se précipita dans le patio. Kendra revint à table avec des tasses de café brûlant.
— Où est-elle partie ?
— Je ne sais pas, répondit Cali, mais ça n’est certainement pas bon signe.
Kendra rit, avant de s’asseoir, sa tasse entre ses mains. Les cheveux mi-longs de la jeune femme étaient attachés par une queue-de-cheval et elle était habillée de vêtements simples et discrets. Comme d’habitude, elle n’était pas maquillée et ne portait aucun bijou, rien qui pût attirer l’attention.
— Tu n’es pas obligée de nous parler si tu n’en as pas envie. Tu as droit à une vie privée, mais sache que si tu veux parler nous sommes là, dit-elle avant de regarder fixement sa tasse de café.
Cali observa attentivement sa voisine. Elle s’était toujours dit qu’elle devait cacher quelque chose. Mais qui était-elle elle-même pour juger qui que ce soit et ses secrets ?
— Merci, Kendra, ça compte beaucoup pour moi.
Kendra leva les yeux et sourit. Elle ouvrit la bouche pour parler, mais fut interrompue par le retour d’Allie.
— Je l’ai trouvée ! s’exclama Allie, une bouteille à la main, qu’elle posa sur la table, un sourire perfide aux lèvres. Notre ami Jack est toujours là pour nous remettre les idées en place en employant la méthode forte.
Cali fixa la bouteille de Jack Daniel’s posée sur la table et éclata de rire. Un rire profond et libérateur, impossible à refréner, presque hystérique. Quand elle se reprit et regarda ses amies, elles l’observaient avec un mélange d’inquiétude et d’amusement.
— Quoi ? demanda-t-elle en essuyant les larmes au coin de ses yeux. Je n’ai pas bu de Jack Daniel’s depuis la fac.
— Oh ! nous n’allons pas le boire, dit Allie d’un air malicieux en posant sur la table trois verres minuscules. Nous allons faire des shots !
— Oh ! non ! s’écria Kendra en prenant son visage dans ses mains.
Allie servit les trois shots et leur en tendit un à chacune.
— A la vôtre, les filles ! dit-elle en levant son verre. Cul sec ! s’écria-t-elle en buvant le liquide d’un trait.
Cali croisa le regard de Kendra, puis haussa les épaules et prit son verre. Elle respira le liquide ambré et eut un léger mouvement de recul. Sans se laisser le temps d’y réfléchir, elle ferma les yeux et vida le contenu du shot. Accrochée à la table, elle avala d’un trait le whiskey qui lui brûla la gorge et tomba comme une pierre dans son estomac vide.
Allie éclata de rire et fit signe à Kendra de finir le sien. Avec un soupir mélodramatique, Kendra vida son verre avec une facilité déconcertante. Puis elle reposa son verre et lui décocha un sourire inhabituel.
— Quoi ? fit Kendra. Il se trouve que j’ai beaucoup d’expérience en ce qui concerne les problèmes avec les hommes.
Incapable de se retenir plus longtemps, Cali éclata de rire.
* * *
Après avoir vidé les trois quarts de la bouteille et mangé une pizza qu’elles s’étaient fait livrer, Cali, Allie et Kendra étaient étalées dans le salon, riant comme des collégiennes.
— Je n’ai pas été aussi soûle depuis… commença Cali, avant de s’interrompre pour se donner le temps de la réflexion. Je crois que je n’ai jamais été aussi soûle ! dit-elle en s’écroulant sur le canapé.
Allongée sur le sol, Allie tourna la tête pour la regarder.
— Tu veux dire que tu n’as jamais fait de soirée comme celle-là ? demanda-t-elle, l’air incrédule.
Cali secoua la tête.
— Non, j’étais bien trop raisonnable pour ça ! Et ensuite je me suis mariée, j’ai eu des enfants et le sens des responsabilités qui va avec.
Allie se redressa sur ses coudes et la regarda comme si elle était une étrange aberration.
— Vraiment ? Eh ben, il était temps !
Cali laissa sa tête retomber sur le bras du canapé. Pourquoi lui semblait-elle soudain si lourde ? Pelotonnée dans le fauteuil à bascule, Kendra ricana.
— Quoi ? lança Cali.
Kendra porta son verre d’eau à ses lèvres.
— Rien.
— Tu mens très mal, riposta Cali.
Aussitôt, Kendra détourna les yeux. Merde. Qu’avait-elle dit ?
— Bon, tu vas nous dire ce qui a déclenché tout ça ? demanda soudain Allie. Quelle est la raison pour laquelle nous nous retrouvons toutes dans un tel état ?
Les yeux fixés au plafond, Cali laissa un instant le monde tourner autour d’elle. Tout lui semblait si flou. Elle pensait que le sujet avait été définitivement écarté, mais à l’évidence Allie ne renoncerait jamais. Elle essaya de se souvenir de ce qu’elle avait l’intention de leur raconter.
— Des histoires de mecs, marmonna Kendra. C’est pas suffisant ?
Si seulement les choses étaient aussi simples…
— Mais quel mec ? insista Allie.
Cali soupira. Au point où elle en était, quel mal y aurait-il à leur raconter ? Peut-être pourraient-elles l’aider. A cet instant, cela semblait presque logique à son esprit confus.
— C’est Jake, dit-elle enfin, le regard toujours fixé au plafond.
— Jake ? Pas le Jake qu’Edith a traîné à la fête de fiançailles avec notre superbien foutu M. Winters ?
Il n’y avait qu’Allie pour se souvenir de ce genre de détail. Cali ne savait pas comment elle pouvait encore avoir la moindre pensée cohérente dans leur état, alors se rappeler ce genre d’informations… Elle ferma les yeux.
— Si, le même Jake.
— Quoi ? Tu es sortie avec ce type et tu ne nous l’as pas dit ?
Un oreiller vint s’écraser sur le visage de Cali, mais elle ne bougea pas.
— Depuis combien de temps ? demanda Allie.
Depuis combien de temps ? Pouvait-elle dire qu’elle sortait avec lui ? Non, on ne pouvait pas dire cela. Mais elles n’avaient pas besoin de le savoir.
— Deux mois.
— Deux mois ?
Cali sentit le canapé bouger, et Allie lui donna une tape amicale sur le bras. Enfin, elle supposait que c’était Allie parce qu’elle avait toujours les yeux fermés.
— Tu le vois depuis la fête et tu ne nous l’as même pas dit. Garce !
Le dernier mot avait été prononcé avec une intonation plus envieuse que fâchée, et Cali sourit.
— Alors, que s’est-il passé ? demanda Kendra.
Ah oui, elles voulaient une explication.
— Il m’a trahie.
— Comment ça ?
Cali haussa les épaules. Comment pouvait-elle expliquer ce qui s’était passé ? Elle était encore assez consciente pour savoir qu’elle ne pouvait pas leur dire toute la vérité.
— Il m’a dit de lui faire confiance. Et je l’ai fait. Vraiment. Et là, bam !
Sans trop savoir comment terminer sa phrase, elle s’arrêta là.
— Quoi ? lança Allie en lui secouant le bras, tentant apparemment de la maintenir éveillée. Qu’a-t-il fait ? Ne me dis pas que tu l’as surpris avec une autre femme !
Cali serra les poings. Comme elle aurait aimé que cela soit aussi simple ! Cela aurait été beaucoup moins douloureux. Surtout après seulement deux mois.
— Non, j’aurais nettement préféré.
— Quoi ? Il a vraiment dû merder si tu aurais préféré qu’il te trompe.
— Ouais, marmonna Cali. Il a vraiment merdé.
— Un mec peut faire bien pire que te tromper, dit doucement Kendra. T’a-t-il fait du mal ? Je veux dire, physiquement ?
Cali hésita. Avec cette question, elle était en terrain miné. Pouvait-on dire qu’il lui avait fait du mal si elle était consentante ? Elle secoua la tête.
— Non, il n’a pas abusé de moi.
C’était une réponse honnête, qui avait l’avantage de contourner la question.
— Ce n’est pas ce que je t’ai demandé, dit Kendra. T’a-t-il frappée ?
Merde. Pour ce qui était d’éviter la question, c’était raté. Cali se tritura les méninges à la recherche d’une réponse appropriée. Peut-être le Jack Daniel’s avait-il sur elle l’effet d’un sérum de vérité, car elle s’entendit répondre :
— Seulement quand je voulais qu’il le fasse.
Le silence s’installa dans la pièce. Cali garda les yeux fermés, attendant l’indignation qui ne tarderait sans doute pas à s’élever.
— Vraiment ? demanda Allie, visiblement plus intéressée que révoltée. Il t’attachait aussi ?
Cali était à peu près sûre qu’elle avait posé cette dernière question sur le ton de la plaisanterie, mais elle y répondit néanmoins.
— Seulement quand j’en avais envie.
Allie se redressa.
— Tu ne plaisantes pas. Nom de Dieu !
Et voilà. Le moment des accusations et de la condamnation était venu. Cali se raidit, attendant la sentence.
— Bon sang, Cali, tu nous avais caché tous ces secrets ! s’exclama Allie avant de se rallonger près d’elle. Je suppose que tu ne comptes pas nous donner de détails ?
— Non.
C’était tout, vraiment ?
— Alors, ça s’est passé à ce club dont ils sont les propriétaires ?
La question de Kendra lui fit ouvrir les yeux. Le cœur battant, elle la dévisagea.
— T’es au courant de ça ?
— Quel club ? De quoi parlez-vous ? demanda Allie, en les regardant tour à tour.
— Le Red Room, dit Kendra. Le club BDSM le plus sélect des Twin Cities.
Allie resta bouche bée.
— Comment êtes-vous au courant de ça ?
— J’ai cherché leurs noms dans Google, dit Kendra en haussant les épaules. On trouve tout ce qu’on veut sur internet, et ce n’est pas comme s’ils essayaient de se cacher.
— J’ai vraiment besoin d’améliorer mes talents d’investigation, déclara Allie, avant de se tourner vers Cali. Alors, c’est ça ? T’es allée dans ce club ?
Cali frissonna. Cette fois, elle n’avait plus aucune échappatoire. Bon sang, elle ne se souvenait même pas comment elle en était arrivée là. Elle était juste trop fatiguée pour éluder les questions, ou pour inventer des mensonges crédibles.
— Oui.
— Wouha !
Allie la regarda fixement, et Kendra esquissa un petit sourire narquois.
— Quoi ?
— Rien, dit Kendra. On se sait jamais ce qui se passe derrière des portes closes, n’est-ce pas ? Je n’aurais jamais imaginé que tu puisses être dans le BDSM, c’est tout.
— Et ? demanda Cali, sur la défensive.
Elle attendit la réponse avec angoisse. Mais elle avait besoin de savoir ce que son amie pensait, maintenant qu’elle était au courant de ses activités déviantes.
— Et… Chacun ses goûts, répondit Kendra. Je me fiche de ce que tu fais. La seule chose qui m’importe est la façon dont tu es avec moi. Tu n’as fait preuve que de gentillesse et de générosité depuis que j’ai emménagé. Et, pour être franche, ta sexualité ne regarde que toi et ton partenaire.
Cali avait du mal à en croire ses oreilles. Pourtant, Allie se rangea à l’avis de Kendra d’un hochement de tête.
— Tu crois que je pourrais venir avec toi un soir ?
— Quoi ? demanda Cali, abasourdie.
Allie et Kendra éclatèrent de rire, visiblement amusées par le choc qui devait se lire sur son visage. Qui étaient ces femmes, et comment diable étaient-elles devenues ses amies ? Elle sourit et se détendit.
— Si jamais j’y retourne, peut-être. Mais je ne pense pas que cela arrivera. Il n’y a aucune chance que je remette les pieds là-bas, en fait.
Allie grimaça.
— Que s’est-il passé ? Je suppose que ça a quelque chose à voir avec la raison pour laquelle nous sommes toutes soûles.
Cali soupira et ferma de nouveau les yeux. Elle commençait à être vraiment fatiguée. Le whiskey et le manque de sommeil la plongeaient dans un étrange état de torpeur. Il n’y avait pas de façon adéquate de raconter le reste, alors elle alla à l’essentiel.
— Mon ex est apparu à un moment assez inapproprié.
Le silence qui suivit fut si long que Cali eut envie d’ouvrir les yeux pour voir l’expression de ses amies.
— Je suppose que ton ex n’était pas au courant de tes désirs… ou était-ce quelque chose que vous faisiez déjà ensemble ?
La question de Kendra était bienveillante, son ton, tout sauf accusateur.
— Oh ! non ! s’exclama Cali avec un petit rire étouffé. Peter n’aimait même pas faire l’amour. Même le missionnaire plus d’une fois par mois était déviant à ses yeux !
Mais que lui prenait-il de tout déballer tout à coup ? Elle se promit de ne plus jamais boire de Jack Daniel’s. Ce truc était un véritable sérum de vérité.
— Comment ça, il n’aimait pas faire l’amour ?
Cali tourna la tête et regarda Allie, qui affichait une expression médusée.
— Eh bien, je suppose qu’il n’aimait pas ça, parce qu’il ne semblait jamais en avoir envie. Et non, dit-elle, devançant la question d’Allie, il n’avait pas d’aventure. Et il n’était pas gay non plus. J’en suis certaine. On était ensemble pendant vingt-cinq ans et je sais qu’il ne m’a jamais trompée — que ce soit avec un homme ou une femme —, moi non plus, du reste. Pour une raison qui m’échappe, ça n’a jamais marché sexuellement entre nous.
— Alors, que faisait-il au club ? demanda Kendra. Est-ce qu’il te surveillait, ou y était-il pour lui-même ?
Cali examina son amie, qui était à l’autre bout de la pièce. C’était une très bonne question, une question qu’elle ne s’était pas réellement posée. Jusqu’à cet instant, elle était simplement restée sur l’idée que Jake l’avait emmené au club. Mais comment Jake aurait-il pu savoir qui était Peter ? Comment aurait-il pu trouver son ex-mari et ensuite le pousser à venir au club ? Le fait que Peter se soit trouvé là de son plein gré était une idée qu’elle n’avait même pas envisagée.
— Je ne sais pas, répondit-elle. Pourquoi serait-il allé dans ce club ? J’ai pensé que Jake était derrière tout ça, pour une raison qui m’échappait.
Kendra déplia les jambes, et posa les pieds au sol.
— Cali, je ne suis pas une experte, mais je dirais que j’ai un peu d’expérience dans le monde du SM, dit-elle, les yeux rivés au sol, tandis que le rouge lui montait aux joues. Et, d’après mon expérience, seul un type complètement sadique et malade ferait sciemment ce genre de chose. Je ne connais pas Jake, mais toi si. Penses-tu qu’il puisse être le genre d’homme à te blesser ainsi ?
— Suis-je la seule ici qui n’ait jamais fait des trucs pervers ? s’exclama Allie. Je suis visiblement passée à côté de quelque chose. Et toi, miss Kendra, t’as des trucs à nous raconter.
Kendra se leva aussitôt.
— Je n’ai rien à raconter. De toute façon, je dois y aller.
Elle leur fit un geste de la main et posa son verre sur le bar. Une fois arrivée au niveau de la porte, elle marqua un temps d’arrêt avec une grâce qui stupéfia Cali. La coordination de cette femme était incroyable, étant donné qu’elle-même pouvait à peine s’asseoir sur le canapé sans s’effondrer.
— J’espère que les choses vont s’arranger pour toi, Cali. Dis-moi si je peux faire quoi que ce soit.
Puis elle s’esquiva et disparut dans l’obscurité.
— Merde, dit Allie. J’ai l’impression de l’avoir fait fuir. Qu’est-ce que j’ai fait ?
— Je ne sais pas, répondit Cali, sans ouvrir les yeux. Tu veux vraiment aller dans ce club ?
— Pourquoi pas ? Une fille a tout à gagner à élargir ses horizons.
— Alors tu ne penses pas que je suis une dépravée, ou quelque chose de ce genre ?
Cali retint son souffle, attendant sa réponse.
— Toi ? Cali… Tu es un ange maniaque légèrement pervers sur les bords. Je ne vois pas ce qu’il y a de mal à ça.
Aussitôt, Cali se détendit. Donc, ses amies connaissaient ses penchants et ne pensaient pas qu’elle était une horrible personne. Et elles ne l’avaient pas fuie. Que penser de cela ? Peut-être avait-elle tout simplement mal choisi ses amies auparavant.
Mais un autre sujet la préoccupait beaucoup plus. Que faisait Peter au club ? Elle ne pensait pas que Jake était délibérément mauvais. Non, elle avait trop eu l’occasion de voir son aspect tendre et attentionné pour croire cela. Donc, si Jake n’avait pas orchestré tout cela, que faisait Peter au club ?
Pourquoi son ex-mari, qui n’était pas intéressé par le sexe, même dans ses aspects les plus basiques, irait-il dans ce genre de club ? C’était un sujet qui méritait d’être creusé… ce qu’elle ferait dès qu’elle aurait les idées plus claires.
Et si jamais tout ceci n’était pas la faute de Jake… Cette incertitude la déchirait. Si Jake n’était pas en cause, tout était-il sa faute à elle ? Cette douleur, ce sentiment de vide ? Avait-elle fait une horrible supposition et perdu tout ce dont elle avait toujours rêvé ? Elle avait eu tellement peur de ce que les gens pouvaient penser d’elle qu’elle n’avait même pas réfléchi avant de l’accuser.
Elle sentit son ventre se nouer. Jake lui avait offert son cœur et elle le lui avait renvoyé en pleine face. Le collier, son engagement, tout. Avait-elle eu tort ?
Se le pardonnerait-elle un jour, si tel était le cas ?
Elle poussa un gémissement plaintif, roula sur le côté et regarda Allie, qui dormait à l’autre bout du canapé. C’était exactement ce dont elle avait besoin. Dormir. Elle démêlerait tout ça demain. Avec un peu de chance, peut-être parviendrait-elle à sauver quelque chose de sa relation avec Jake.
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