Tu apprendras la confiance : T1 - Red Room (French Edition)

Chapitre 25

 

 

L’eau pleine de mousse éclaboussa l’évier et frôla dangereusement le plan de travail, comme une attaque directement dirigée vers le tablier de Cali. Elle s’en fichait. Déterminée, elle s’attaqua avec plus de virulence encore à la casserole et aux restes de rôti attachés au fond, avant de balancer avec un soupir l’éponge contre le lave-vaisselle.

Elle avait mal au bras et elle n’en pouvait plus. A travers la fenêtre, elle lança un regard furieux aux lumières colorées qui encadraient les fenêtres des voisins. Cet étalement de bonne humeur obligatoire en période de Noël, c’était grotesque. Elle souffla pour écarter la mèche de cheveux qui lui tombait dans les yeux. En vain.

— Ça va, maman ?

Cali sursauta. Elle avait été surprise de voir Stephanie débarquer à l’improviste le matin même, à la recherche d’un nouveau livre pour un exposé. Et plus surprise encore lorsqu’elle avait décidé de passer la journée avec elle et de rester jusqu’au dîner. Cali s’était empressée d’avaler trois comprimés d’ibuprofène avec un grand verre d’eau pour essayer de faire passer l’atroce gueule de bois avec laquelle elle s’était réveillée, puis elle s’était activée pour remettre de l’ordre dans le salon et dissimuler la bouteille presque vide de whiskey de la veille.

Mais rien n’avait échappé à Stephanie et il y avait eu une sorte de tension entre elles toute la journée.

— Bien sûr, répondit-elle avec autant de calme que possible. Je suis juste en train de batailler avec les derniers plats.

Incapable de faire face à sa fille pour l’instant, elle s’attaqua de nouveau à la casserole, qui s’entrechoqua avec la porcelaine des assiettes.

— Maman…

C’était à peine plus d’un murmure, et elle ne l’aurait sans doute pas entendu si Stephanie n’avait pas en même temps posé une main légère sur son épaule.

Cali se raidit, attendant la sentence. Etait-ce le moment qu’elle avait redouté toute la journée ? Celui où Stephanie lui annoncerait qu’elle savait tout de ses désirs pervers ? Allait-elle lui dire à quel point elle la dégoûtait ?

Avec une extrême lenteur, comme pour retarder de quelques secondes l’inéluctable, Cali tourna la tête vers sa fille. Mais Stephanie ne semblait ni en colère ni écœurée.

Non, elle paraissait inquiète.

Soudain, Cali eut envie de prendre sa fille dans ses bras et de la serrer fort. Mais cette époque était révolue, et elle doutait qu’elle revienne un jour…

— Vraiment ? insista Stephanie en la dévisageant. Est-ce que tu vas bien ? Tu as l’air si… distante et triste aujourd’hui. Je m’inquiète pour toi.

Allait-elle bien ? Tout était relatif. Bien comparé à quoi ?

— Je vais bien. Tu n’es pas censée t’inquiéter pour moi. C’est moi qui dois me faire du souci pour toi.

Elle s’essuya les mains et se détourna de sa fille pour continuer de ranger la cuisine.

— Je suis désolée.

Cali se retourna aussitôt pour faire face à sa fille.

— De quoi ?

Adossée au bar, les bras croisés, Stephanie soupira.

— Pour m’être emportée parce que tu sortais avec quelqu’un. Je n’avais pas à te juger.

— Ne t’en fais pas. Nous avons tous du mal à nous adapter à la situation.

— Mais j’ai eu tort, déclara-t-elle. Et maintenant… Tu es si triste. J’ai peur de t’avoir poussée à faire quelque chose que tu ne voulais pas faire. Tu n’as pas cessé de sortir avec Jake à cause de moi, au moins ?

Sortir avec Jake ? Cali faillit éclater d’un rire nerveux. Peut-être que s’ils étaient sortis ensemble cela aurait marché entre eux. Mais cela n’avait pas été le cas. Elle ne pouvait pas réécrire le passé. Et elle ne pouvait pas non plus effacer le souvenir de ce qu’ils avaient partagé.

Cali fit quelques pas en direction de sa fille et posa les mains sur ses épaules, sans trop savoir comment elle allait réagir.

— Cela n’a rien à voir avec toi. Je suis désolée que cela t’ait affectée.

Stephanie l’observa plus attentivement, comme pour lire en elle.

— Alors que s’est-il passé ? Tu semblais si heureuse pendant les vacances de Thanksgiving.

Cali eut un mouvement de recul. Elle n’aimait pas du tout le tour que prenait cette conversation ! Mais Stephanie lui prit la main, comme pour l’empêcher de se dérober. Seigneur, sa propre fille lui tenait la main avec fermeté et insistance, comme si elle s’était soudain transformée en l’adulte qu’elle était sur le point de devenir.

— C’est à ce moment-là, poursuivit Stephanie, quand je t’ai regardée dans la maison de papi et mamie, que, pour la toute première fois de ma vie, je t’ai vue réellement heureuse. Tu étais plus légère, souriante. Tu riais avec tout le monde. Tu étais plus libre que jamais. C’est là que j’ai compris que le reste du temps tu faisais semblant.

Cali tenta de se dégager de l’étreinte de sa fille, mais Stephanie tint bon.

— Je me suis rendu compte à quel point tu te caches derrière toutes tes tâches, en prenant soin de nous, pendant que tout le monde s’amuse. Tu n’es pas exactement malheureuse. Mais à Thanksgiving, pour une fois, tu étais vraiment heureuse.

Cali ravala ses larmes. Comment sa fille pouvait-elle voir tant de choses ? Incapable de lui répondre de peur de tout lui révéler dans un élan de faiblesse, Cali se détourna. Jamais elle ne pourrait lui avouer que ce n’était pas seulement Jake mais tout ce qu’elle avait fait avec lui qui lui avait apporté ce bonheur. Et cette liberté. Elle s’apprêtait à sortir de la pièce lorsque la voix de sa fille l’arrêta net.

— Alors, je suis désolée, maman. De ne pas l’avoir vu avant, de ne pas t’avoir appréciée à ta juste valeur, et pour avoir oublié que tu étais davantage que simplement ma mère. Je suis désolée de t’avoir reproché de sortir avec Jake, et de toute la peine que je t’ai causée à propos du divorce. Je n’ai pas à te juger, et je ferai des efforts pour ne plus le faire à l’avenir.

Oh, mon Dieu. Quand sa fille était-elle devenue aussi mature ?

— Tu n’as pas à t’excuser, répondit Cali dans un sanglot. C’est moi qui suis désolée, de t’avoir déçue, de t’avoir blessée, de…

— Tu ne m’as pas déçue, dit Stephanie. J’ai juste besoin de grandir un peu. Mais j’y travaille. Et toi, promets-moi que tu continueras à essayer d’être heureuse. O.K. ?

Debout derrière elle, Stephanie la serra dans ses bras et posa le menton sur son épaule.

— Merci, murmura Cali. Je vais y travailler, moi aussi, ajouta-t-elle, plus pour apaiser sa fille que comme un réel engagement.

Elle n’était pas sûre que le bonheur existe dans le monde adulte. Et encore moins de le trouver un jour…

Stephanie s’écarta d’elle.

— Je dois retourner à la fac. Merci pour le dîner.

Cali regarda sa fille monter les marches en courant pour rassembler ses affaires et l’aperçut s’essuyer le coin de l’œil avec la manche de son sweat.

A son tour, elle sécha ses larmes, soulagée que Stephanie ait fait le premier pas. Et également soulagée qu’elle ne soit pas au courant de sa vie sexuelle. Elle avait attendu tout le week-end que Peter révèle son secret et détruise sa vie si méticuleusement construite.

Mais il ne l’avait pas fait.

Elle n’avait pas eu de ses nouvelles. Du tout. Ni de celles de Jake. Pas un mot depuis le vendredi soir… Mais s’attendait-elle vraiment à ce qu’il vienne la chercher après la façon dont elle l’avait publiquement rejeté ? Non, c’était à elle de faire le premier pas.

Rassemblant tout son courage, elle prit son téléphone et appela Jake. Elle lui devait une chance de s’expliquer et elle était prête à entendre ce qu’il avait à dire. Peut-être ne voudrait-il pas lui parler, après tout, elle l’avait humilié sur scène, mais elle devait au moins essayer.

Avec un peu plus de recul, il semblait clair que l’histoire comportait des zones d’ombre qui avaient besoin d’être comblées.

Stephanie dévala les escaliers, son sac sur le dos et ses clés à la main.

— On se voit dans deux semaines, pour Noël.

Elle l’embrassa rapidement et s’éclipsa avec l’énergie de la jeunesse.

Indécise, Cali resta un instant immobile à la regarder disparaître dans le patio. Puis elle prit son sac, enfila son manteau et se dirigea vers la porte. Il était temps de faire face à ses erreurs, de trouver des réponses et de mesurer les conséquences.

* * *

Cali resta longtemps assise dans sa voiture, devant la maison de Peter — son ancienne maison —, dans le calme de ce quartier résidentiel. Il n’y avait pas si longtemps, elle installait tous les ans des décorations de Noël sophistiquées à l’extérieur de la maison et participait aux échanges de cookies avec les voisins. Oui, ils avaient eu une belle vie ici, élevé de beaux enfants et eu une belle famille.

Elle discernait à peine la maison maintenant, plongée dans l’obscurité à l’exception de quelques lumières à l’intérieur, qui indiquaient que Peter était rentré. Toutes les autres maisons étaient éclairées de lumières vives et de décorations qui se reflétaient dans la neige. C’était encore ce quartier familial qu’elle regrettait avec passion, tout en étant ravie de s’en être échappée.

Elle inspira pour se donner du courage, ouvrit la portière de la voiture, et sortit dans l’air glacé. Sa respiration formait de petits nuages cotonneux devant elle, et elle s’abandonna un instant à la contemplation de cet étrange phénomène. Puis, les mains glissées dans ses poches pour les protéger du froid, elle remonta péniblement l’allée déblayée qui menait à la maison, tout en réfléchissant une dernière fois à ce qu’elle allait dire.

Et puis merde ! Elle ne savait vraiment pas ce qu’elle allait dire ; elle avait juste besoin de voir ce qu’allait dire Peter.

C’était si étrange de se tenir debout sur le seuil de la porte de la maison qui avait été la sienne pendant presque quinze ans… et plus encore de frapper à la porte au lieu d’entrer avec une clé. Même si cela faisait plus de deux ans qu’elle avait déménagé, elle avait encore la sensation que c’était sa maison.

La lumière extérieure s’alluma. Puis la porte s’ouvrit et Peter apparut. Il était beau. Grand, brun aux cheveux courts et aux yeux bleus, au coin desquels de légères rides se dessinaient à présent. Il était encore athlétique, mais avait considérablement minci depuis le divorce.

— Cali ?

— Salut, Peter, dit-elle en s’efforçant d’éviter que sa voix ne tremble. Je peux entrer ?

Elle scruta son visage, à l’affût d’un indice qui aurait pu lui révéler ce qu’il pensait ou ressentait, mais il ne laissa rien transparaître. Il s’écarta et lui fit signe d’entrer. Comme un automate, elle essuya ses bottes sur le paillasson avant de le suivre dans le couloir qui menait dans la cuisine.

— Je te sers quelque chose à boire ?

Elle secoua la tête et le regarda se servir un scotch. Le silence s’installa entre eux et Cali resta immobile, résistant à l’envie de donner des signes d’impatience. Elle garda les mains dans ses poches et s’adossa au mur, attendant qu’il commence.

Il ne le fit pas.

Salaud. Il avait toujours fait ça. Refusé le conflit ou la moindre confrontation. C’était toujours à elle de commencer les discussions.

— Que comptes-tu faire, Peter ?

Il but une gorgée de scotch, puis reposa son verre sur le plan de travail en marbre. Le marbre qu’elle avait choisi, assorti aux meubles en chêne foncé, quand elle avait transformé la cuisine, sept ans plus tôt. C’était la cuisine de ses rêves. Une des choses auxquelles elle avait renoncé en partant.

— Que veux-tu dire ? demanda-t-il sans la regarder, les yeux fixés sur le liquide ambré, dans son verre.

Elle soupira et jeta un coup d’œil vers le séjour qui donnait sur la cuisine. Peter n’avait pas remplacé les meubles et les décorations qu’elle avait emportés en partant. Il y avait une pile de journaux entassés au bout de la table, deux assiettes vides et des canettes de soda — au moins, ce n’était pas de la bière. Des lumières brillaient sur un minuscule sapin de Noël artificiel décoré a minima. Stephanie devait l’avoir forcé à le faire. Et, en bon père, il l’avait laissée faire.

Cali tourna les yeux vers Peter, et le surprit à l’observer, l’air hésitant.

— Tu sais ce dont je veux parler, dit-elle, soudain épuisée. J’ai passé tout le week-end à attendre, à me torturer en me demandant ce que tu allais faire, et maintenant je veux savoir. Vas-tu en parler aux enfants ? A nos familles ? A nos amis ?

Sur le visage de Peter, elle vit tour à tour se succéder le choc, la répulsion et la honte, puis il baissa les yeux. Il but une nouvelle gorgée de scotch et elle fut surprise de voir sa main trembler. Il poussa un soupir.

— Non, Cali, je n’ai pas l’intention d’en parler à qui que ce soit, dit-il, avant de s’éclaircir la gorge. Et toi ?

Allait-elle en parler ?

— Non, bon sang. Pourquoi voudrais-tu que je fasse ça ?

— Pour m’embarrasser, dit-il à voix si basse qu’elle dut tendre l’oreille pour l’entendre.

A cet instant, dans la lumière tombante, Peter lui parut plus vulnérable que jamais. Plus vulnérable encore que quand elle lui avait annoncé son intention de divorcer.

— Comment pourrais-je t’embarrasser, alors que c’est moi qui ai été attachée et à moitié nue sur scène ?

Le verre tinta sur le marbre, et Peter se servit un autre scotch.

— Mais c’est moi qui n’ai jamais pu te donner ce que tu désirais, dit-il dans un murmure. J’ai été marié avec toi pendant vingt-deux ans, et je n’avais jamais vu ce regard sur ton visage. Je ne t’ai jamais donné le plaisir que ce… dominateur t’a donné. J’en étais même très loin.

Cali scruta plus attentivement les traits du visage de son ex-mari, dans l’espoir de comprendre où était le piège. Mais elle ne vit rien d’autre que de la déception dans son regard.

— Que faisais-tu là-bas, Peter ? Pourquoi es-tu allé dans ce club ?

Le visage de Peter s’empourpra, et il détourna les yeux.

— Est-ce que ça a la moindre importance ?

— Oui, répondit-elle. C’est Jake qui t’a demandé de venir ?

Il redressa la tête et plongea son regard dans le sien.

— Qui est Jake ?

A ces mots, elle se figea. Et si les mots n’avaient pas suffi, la confusion sur le visage de Peter était une confirmation supplémentaire de ce qu’elle commençait à suspecter.

— Jake, le dominateur.

— Celui qui était sur la scène avec toi ?

Elle refusa de lui répondre.

Il laissa le silence s’étirer, puis finit par répondre :

— Non.

— Non ?

Jake était innocent. Elle s’était trompée. Incapable de s’appesantir sur cette idée, elle s’attela au sujet qu’elle pouvait affronter.

— Alors pourquoi m’as-tu suivie là-bas ? Pour récolter des informations croustillantes ? Pour trouver quelque chose à utiliser contre moi ?

Visiblement décontenancé, Peter pâlit.

— Est-ce vraiment ce que tu penses de moi ? Après tout ce que nous avons partagé ? Que je pourrais tomber si bas et n’avoir rien de mieux à faire que de te suivre pour trouver des éléments compromettants pour… Quoi ? Te faire honte ? T’embarrasser ? Bon sang, Cali, écoute ce que tu dis, nom de Dieu !

Comme écœuré, il secoua la tête et vida son verre de scotch d’une traite.

— Alors que faisais-tu là-bas ?

— Et toi, que faisais-tu là-bas ? s’écria-t-il en lui lançant un regard plein de défi et de colère.

— Tu as vu ce que je faisais, riposta-t-elle. Tu n’en as pas manqué une miette !

— Alors réfléchis. Et demande-toi ce que je pouvais bien faire là-bas.

Cali eut un mouvement de recul. Comment était-ce possible ? Peter semblait fou de rage, les lèvres pincées, la regardant droit dans les yeux, comme pour la défier.

— Dis-le, murmura-t-elle d’une voix presque inaudible qui contrastait avec les cris de Peter. J’ai besoin que tu me le dises.

Après quelques instants, la colère de Peter sembla retomber peu à peu. Ses épaules s’affaissèrent, il baissa les yeux et poussa un long soupir.

— Pourquoi ? Pour que tu puisses savourer ta victoire et ma honte par la même occasion ?

— C’est trop important pour jouer au jeu des devinettes. Et cela n’a rien à voir avec la honte ou la victoire, Peter. C’est de nous qu’il est question. Et de toutes les choses que tu ne m’as jamais dites.

— Notre couple est mort et enterré maintenant. Alors, ça n’a plus beaucoup d’importance.

Prenant son courage à deux mains, Cali insista.

— Mais, si nous en parlons enfin, nous pourrons peut-être comprendre le problème qui a pesé sur l’ensemble de notre relation, sans qu’on en parle jamais. Juste une fois, j’aimerais que tu me parles honnêtement.

Il grimaça, s’agrippant nerveusement au bar.

— J’étais là-bas… au club, pour trouver ce que tu y as trouvé, dit-il enfin, prenant sa tête entre ses mains. C’était la première fois que j’y allais. J’avais enfin trouvé le courage de chercher ce que j’avais toujours désiré sans jamais l’admettre. Et tu étais là, exhibée sur scène, vivant ce que j’avais seulement fantasmé. Et tu étais si… belle, dit-il d’une voix brisée. Tu étais tellement belle, et j’étais jaloux. J’étais fou de jalousie parce qu’une fois de plus tu avais obtenu ce que je voulais et que j’étais là à te regarder alors que j’aurais voulu être à ta place.

Sidérée, Cali était incapable de bouger. Cela expliquait tellement de choses. Elle ravala le rire hystérique qui menaçait d’éclater, ce qui aurait été totalement inapproprié, mais tout à fait en accord avec les émotions et la confusion qui la secouaient. Peter ne bougeait pas d’un millimètre, comme si sa confession l’avait vidé de toute énergie.

— Alors c’était ça, depuis le début, hasarda-t-elle avec précaution. Tu es soumis, et tu voulais que je te domine ?

— Merde, ça semble carrément pathétique présenté comme ça, dit-il, se redressant mais toujours sans la regarder en face, les yeux toujours fixés le plan de travail en marbre. C’est assez gênant pour un homme de quarante-quatre ans d’admettre qu’il n’a aucune idée de ce qu’il doit faire pour donner du plaisir à une femme. Le mâle est censé être le dominant, contrôler la situation et savoir ce qu’il doit faire lorsqu’il est question de sexe. Il n’est pas supposé être un pauvre type qui veut être dominé par une femme, pour lui éviter tout ce stress et pouvoir prendre du plaisir pour une fois.

Cali le regarda fixement, essayant de prendre la mesure de ce qu’il venait de dire.

— Faire l’amour avec moi te stressait ?

— Oui, Cali. Ça m’a toujours stressé. Savoir que je ne te satisfaisais pas, que je ne te rendais pas heureuse, me stressait horriblement. Tu crois que c’est très viril d’admettre que t’es un mauvais coup ? Que la seule chose où les hommes sont censés exceller est justement celle pour laquelle t’es nul !

— Pourquoi ne me l’as-tu jamais dit ? s’écria-t-elle, sentant la frustration accumulée pendant toutes leurs années de mariage l’envahir. Pourquoi, toutes les fois où j’ai essayé de te parler de notre vie sexuelle, tu ne m’as jamais rien dit ? Tout était toujours ma faute, il y avait toujours quelque chose que j’avais fait ou que je n’avais pas fait, j’ai fini par renoncer.

— Parce que j’étais l’homme, hurla-t-il. Et que, si j’étais nul au lit, alors je n’étais pas vraiment un homme.

Il lui lança un regard furieux, la défiant presque de le contredire.

Le cœur serré, Cali s’approcha doucement de lui. Ils s’étaient fait tant de mal. Oui, elle avait été blessée de se sentir rejetée, mais Peter était quelqu’un de bien, elle ne pouvait pas le laisser souffrir seul.

— J’espère que tu as conscience que ce n’est pas vrai. Etre un homme, c’est qui tu es en tant que personne, bien plus que le fait d’être un bon ou un mauvais coup.

Il détourna les yeux.

— Dis ça à la société.

— Non, dis-le-toi à toi-même.

Il tressaillit, comme si elle venait de le frapper.

— Je n’avais pas la moindre idée de ce que tu pouvais ressentir, poursuivit Cali d’une voix douce, stupéfaite par cette révélation. Je regrette de ne pas l’avoir su. Je regrette que tu ne me l’aies pas dit quand nous étions mariés, et qu’on ne puisse pas revenir en arrière et supprimer toute cette douleur. Mais maintenant je n’y peux rien. Nous n’y pouvons rien.

— On ne peut pas dire que tu te sois beaucoup livrée non plus, dit-il en secouant la tête. Je ne savais absolument pas quels étaient tes désirs. Et j’étais très loin d’imaginer que c’était ce que j’ai vu l’autre soir.

Cali hocha la tête. Il avait raison. Elle s’était montrée aussi peu courageuse que lui pour exprimer ses désirs sexuels.

— Si on y réfléchit, cela explique beaucoup de choses, murmura-t-elle. Nous sommes deux soumis attendant que l’autre joue le rôle de dominateur. Evidemment qu’aucun de nous ne pouvait jouer ce rôle pour l’autre.

Il laissa échapper un rire étouffé plein d’ironie.

— Ouais, c’est pathétique, hein ? J’aurais dû être capable de te dominer.

— Non, Peter. Ce n’est pas ce que je suis en train de dire, dit-elle en cherchant à croiser son regard, en vain. Nous ne pouvons changer qui nous sommes, ni ce que nous désirons. C’est ce que j’essaie d’accepter en ce qui me concerne. Je ne peux pas t’en vouloir pour tes désirs. C’est juste que, si nous étions très complémentaires dans la vie de tous les jours, nous n’aurions jamais pu être compatibles d’un point de vue sexuel.

Il soupira et soutint enfin son regard.

— Tout semble si simple et logique dans ta bouche, si facile à accepter. Mais je ne peux pas dire que j’en sois là pour l’instant.

Elle vit de la peur dans ses yeux. De la peur et de l’hésitation. Des sentiments qu’elle comprenait. Il n’avait pas été facile pour elle d’admettre ses désirs. Et ça ne l’était toujours pas : sa réaction de vendredi soir était éloquente sur ce point. Mais, pour une raison qui lui échappait, voir Peter en proie aux mêmes émotions l’aidait à accepter les siennes.

— Eh bien, moi non plus, admit-elle. J’étais si honteuse et gênée quand tu m’as vue comme ça… au club. Je suis une boule de nerfs depuis… j’ai passé le week-end à me demander ce que tu pensais de moi, ce que tu allais faire de ce que tu avais vu, et à qui tu allais en parler.

Cali ferma les yeux et se mordit la lèvre. Il était si difficile de confier tout cela à l’homme avec qui elle avait passé la moitié de sa vie.

Sans un mot, il se servit un autre verre de scotch, et le lui tendit. Elle l’accepta et en but une gorgée. Les yeux fermés, elle savoura la brûlure du liquide le long de sa gorge, puis elle tendit le verre à Peter. Il but une bonne gorgée.

— Qu’est-ce que cela fait de nous ?

Il rit.

— Deux empotés d’âge moyen plus coincés que des puceaux ? Qu’est-ce que j’en sais ?

Il se passa une main dans les cheveux, révélant quelques cheveux gris, avant d’ajouter :

— Est-ce que c’était important pour toi, ce dominateur qui t’a offert le collier ?

Cali détourna les yeux.

— Je ne veux pas parler de ça avec toi.

— Pourquoi ? Nous nous parlons enfin. Pour une fois dans notre fichue vie, nous nous parlons. Pourquoi arrêter maintenant ?

— Parce que cela ne réparera pas les dégâts. Cela ne nous ramènera pas ensemble.

— Ça serait bien d’avoir quelqu’un à qui parler de tout ça.

— Je ne peux pas être cette personne pour toi, Peter. C’est trop gênant.

Il soupira.

— Oui, je suppose que tu as raison, dit-il avant de scruter le visage de Cali, un demi-sourire aux lèvres. Tu vas y retourner ? Au club ?

— Je ne pense pas.

— Pourquoi ?

Comment aurait-elle pu expliquer toutes les raisons pour lesquelles elle n’y retournerait pas ?

— Il s’est passé trop de choses.

— A cause de moi ? De ma présence ?

Elle hésita, puis finit par dire :

— Oui, te voir là-bas a été comme un choc… Un dur retour à la réalité.

— Je regrette. Je regrette d’avoir tout fichu en l’air pour toi.

Les accents de sincérité qui perçaient dans sa voix la frappèrent.

— Pourquoi ?

— Parce que je veux te voir heureuse. Est-ce si difficile à croire ? Et si c’est ce qui te rend heureuse, je ne veux pas te l’enlever. Je t’ai rendu malheureuse pendant assez longtemps. Je ne veux plus en être la cause.

— Pour moi, la question n’est pas seulement d’y retourner ou pas. Il y a bien plus en jeu.

— La séance du collier avait donc réellement un sens.

Elle ferma les yeux, essayant de refréner ses émotions, de ne pas penser à la façon dont elle avait tout envoyé balader.

— Oui, répondit-elle avant de changer de sujet. Et toi ? Tu vas y retourner ?

— Non, s’exclama-t-il. J’ai déjà eu du mal à y aller une fois ; de toute façon, après ce qui s’est passé avec toi, je doute qu’on me laisse entrer de nouveau.

— Tu devrais y retourner. Ou au moins trouver un autre club. Toi aussi, tu mérites d’être heureux. Moi non plus, je ne veux plus être la cause de ton insatisfaction.

— O.K.

Ils laissèrent leurs regards dériver à travers la pièce, s’évitant soigneusement, jusqu’à ce que Cali n’y tienne plus.

— Il faut que j’y aille.

Il lui sourit timidement.

— Sans rancune ? On ne va pas partager nos petits secrets avec le reste du monde ?

— Oui, sans rancune.

— Merci, dit-il. De ta compréhension.

— Merci à toi aussi.

Il l’accompagna en silence jusqu’à la porte d’entrée. Avec un dernier regard, elle ouvrit la porte et sortit dans le froid.

— Cali.

Elle s’arrêta et se retourna.

— J’espère que tu trouveras ce que tu cherches.

Elle sourit, hocha la tête, puis descendit l’allée jusqu’à sa voiture. Lorsqu’elle démarra, Peter était toujours sur le pas de la porte, parfaitement immobile.

En prenant la direction de son appartement, elle repensa à l’étrange nature de toute cette conversation. Comment croire qu’après toutes ces années de silence et de non-dits elle venait d’avoir une conversation honnête sur la sexualité avec son ex-mari ?

Il y avait une forme de compréhension entre eux à présent, une sorte de paix qu’elle n’avait jamais ressentie auparavant. Personne n’était à blâmer pour leurs échecs. Enfin, les torts étaient peut-être partagés, mais elle n’était pas responsable. Ce n’était pas sa faute, comme Jake le lui avait tant de fois répété.

Comme elle avait essayé de s’en convaincre, sans jamais vraiment y arriver.

Mais enfin elle parvenait à le croire.

A présent, il lui restait une autre vérité à affronter.

D’un mouvement brusque, elle s’arrêta sur le bord de la route. Le front posé sur le volant, elle laissa enfin ses larmes couler. Un mélange de soulagement, d’épuisement et de peur.

Elle s’était tellement trompée sur tout. Jake, Peter… sa vie. Etait-il possible de tout réparer ? La situation avec Peter semblait arrangée, mais Jake serait-il aussi compréhensif ? Il ne l’avait pas trahie comme elle l’avait cru. Si seulement elle lui avait fait confiance. Si elle l’avait cru quand il lui disait qu’il l’aimait. Si elle avait compris la force de cet amour quand il lui avait donné son collier. Elle avait eu si peur et avait agi de façon si stupide.

D’un geste rageur, elle essuya ses larmes, et chercha son téléphone dans son sac. Ses mains tremblaient et son cœur battait à tout rompre lorsqu’elle composa une nouvelle fois le numéro de Jake. Mais il ne décrocha pas. Lorsque la messagerie s’enclencha, elle raccrocha. Elle ne pouvait pas s’excuser par messagerie interposée. Pas si elle voulait qu’il l’écoute.

Et c’était ce qu’elle voulait. Désespérément.

Elle voulait qu’il revienne dans sa vie. Pas seulement leurs Séances. Mais lui tout entier. L’homme qui savait qu’elle rangeait son dressing par couleur et par saison, et qu’elle était chatouilleuse lorsqu’on la touchait derrière les genoux. Celui qui la tenait dans ses bras toute la nuit et qui riait quand elle lui racontait des histoires à propos de ses enfants. L’homme qui lui avait demandé de tout lui donner et avait accueilli comme un trésor tout ce qu’il avait reçu.

Elle aimait Jake et elle voulait qu’il revienne.

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