Tu apprendras la confiance : T1 - Red Room (French Edition)

Chapitre 27

 

 

— C’est magnifique, putain ! s’exclama Doug en entrant dans la pièce.

Il avança jusqu’à la croix de Saint-André fraîchement rénovée sur laquelle Jake avait travaillé d’arrache-pied pendant deux jours. Doug secoua la croix sur pied, mais l’objet bougea à peine.

Les bras croisés, Jake attendit que Doug ait fini son inspection. Il n’avait jamais eu autant besoin d’approbation depuis la première fois où il avait mis les pieds dans ce club, vingt ans plus tôt. A cet instant, les compliments de Doug étaient comme un mince fil auquel il était vital pour lui de se raccrocher.

Doug passa les doigts sur les finitions dépourvues de la moindre aspérité, puis il tira d’un coup sec sur les menottes qui pendaient au bout des chaînes. Il jeta un coup d’œil vers Jake et un sourire se dessina lentement sur ses lèvres.

— Ton habileté s’est affirmée avec le temps. J’aime bien l’ajout des accoudoirs, dit-il en désignant les petits rebords molletonnés qui permettraient à l’occupant de rester plus longtemps sur la croix. C’est une véritable œuvre d’art, Jake. Tous les soumis qui entreront dans ce club auront envie d’être attachés sur cette croix.

— Merci, marmonna Jake, s’essuyant les mains sur son jean désormais crasseux.

Le matériel, à l’instar de ses mains, était couvert de graisse, de vernis et de peinture. Il avait été particulièrement minutieux avec les motifs élaborés qu’il avait peints sur la croix, la différenciant ainsi de l’équipement BDSM ordinaire. La cire qu’il avait appliquée brillait sous le faible éclairage et scintillerait magnifiquement sous les spots puissants de la scène.

— Ça a été efficace ? demanda Doug.

— Qu’est-ce qui a été efficace ?

— Tes quarante-huit heures de travail intensif. Tu t’es débarrassé de ce qui te rongeait ?

Jack soupira, et garda les yeux fixés sur le sol.

— Non, admit-il.

— Fuir n’a jamais rien résolu.

— T’as parlé à Deklan ? demanda Jake avec un sourire narquois. Il a dit la même chose.

— J’ai toujours pensé que ce type était intelligent, dit Doug en riant.

Il tira une chaise et s’assit, avant d’ajouter :

— J’écouterai tout ce que tu voudras bien me dire.

Jake prit une chaise et s’y assit à califourchon, les bras posés sur le dossier. La douleur constante qui lui comprimait la poitrine s’était un peu atténuée. Cali lui manquait toujours autant, mais son rejet le faisait un peu moins souffrir. Comme si la distance lui avait donné du recul. Pendant les longues heures de travail manuel, il avait eu le temps de rejouer la scène et il avait fini par mieux comprendre ce qui s’était passé.

— J’ai trouvé la femme de ma vie, dit-il en osant enfin croiser le regard de Doug. Et elle m’a rejeté. Publiquement. Elle m’a jeté le collier que je lui offrais à la figure devant tout le club.

Doug grimaça.

— Merde ! Que s’est-il passé ?

— Je lui ai offert le collier sur scène, lors d’un grand show, soupira-t-il, repensant à l’intensité et à la perfection de cet instant. Je voulais que ma déclaration soit grandiose, pour lui montrer à quel point c’était important. J’étais si fier d’elle. Je voulais montrer à tout le monde à quel point elle était exceptionnelle. Et la chance que j’avais de l’avoir dans ma vie. Tout était parfait. Jusqu’au moment où elle a vu son ex-mari dans le public et où elle a fait une crise de panique en plein milieu de la Séance.

Doug sembla surpris.

— Son ex-mari ? Je suppose qu’il n’était pas prévu au programme.

— Non, répondit Jake avec un sourire amer. Il n’était pas censé être là. Mais, comme un idiot, je n’avais pas pensé que c’était le premier vendredi du mois, le soir où nous accueillons les nouveaux membres. Son ex-mari a lui aussi décidé de devenir membre du club, et le détail de son lien à Cali nous a échappé, pour une raison que j’ignore. Mais elle pense que c’est moi qui l’ai fait venir au club.

— C’est une idée complètement tordue, non ?

— En fait, c’était logique, de son point de vue, admit Jake. Le cheminement est complexe, mais je comprends pourquoi elle a pu penser ça.

Après qu’il l’eut forcée à livrer les détails les plus intimes de leur mariage au public la fois précédente, c’était sans doute une conclusion logique pour elle.

— Ah oui ? Vraiment ? demanda Doug en le regardant d’un air sceptique. Parce que si c’est ce que tu penses, alors qu’est-ce que tu fous là ?

— Je fuis. C’est évident, non ?

Mais que fuyait-il ? Lui-même ? Elle ? Son rejet ?

Doug se leva avec un soupir, et se dirigea vers la porte. Au passage, il posa la main sur l’épaule de Jake, qu’il serra amicalement.

— Je peux garder la croix, hein ?

Jake rit doucement.

— Ouais, le coffre de la moto est plein. Considère ça comme un paiement pour les nombreuses heures de thérapie.

Doug ouvrit la porte avant de regarder la croix de nouveau.

— Tu devrais vraiment penser à vendre ton équipement. Il y a beaucoup de gens qui seraient prêts à payer de belles sommes pour des pièces de cette qualité.

Jake hocha machinalement la tête. Après tout, l’idée valait peut-être la peine d’y réfléchir. Seth lui avait déjà suggéré la même chose pour dégager un revenu supplémentaire pour le club. Il ne l’avait pas pris au sérieux sur le moment. Après tout, ce n’était qu’un passe-temps pour lui.

Ressentant soudain le besoin de voir la croix en situation, il se leva brusquement et héla un employé dans le couloir. Ensemble, ils transportèrent la croix dans la salle principale du club. En les voyant arriver, Doug réorganisa rapidement l’espace pour pouvoir installer la croix au milieu de la salle.

La réaction fut presque immédiate. Un murmure parcourut le club, tandis que les membres admiraient la magnifique croix de Saint-André avec envie. Jake sortit un chiffon de sa poche arrière et essuya les traces de doigts laissées pendant le transport de l’objet. Il recula et observa sa croix d’un œil critique. Elle était exactement comme il se l’était figuré. Il banda en imaginant Cali attachée à cette croix, ouverte et l’attendant, lui, les yeux suppliants.

— Accepterez-vous, monsieur ?

Brusquement tiré de ses pensées, Jake sursauta. Il baissa les yeux et regarda la soumise à ses pieds. D’où sortait-elle ? Elle était agenouillée dans la position d’obéissance parfaite, attendant sa réponse. Que voulait-elle ?

— S’il vous plaît, monsieur, dit-elle. Vous servirez-vous de la croix avec moi ? Me laisserez-vous être la première ?

La voix et le corps de la soumise étaient tremblants de désir contenu.

Le dominateur tapi en lui surgit aussitôt. La jeune femme était blonde — elle avait les cheveux un peu trop longs et raides — mais il ferait avec.

— Lève-toi, ordonna-t-il.

Elle obéit immédiatement, gardant les yeux baissés. Elle était plus petite que Cali, les lèvres plus charnues, mais cela n’avait pas d’importance. Après tout, il était un dominateur, c’était son métier, non ?

— Safeword ? demanda-t-il.

— Roudoudou.

Jake enregistra le safeword inhabituel dans un coin de son esprit avec la force de l’habitude. Chaque soumise était différente, et ne pas oublier leurs préférences faisait partie de son boulot.

Jake fit le tour de la soumise, examinant son nouveau jouet.

— Instruments de prédilection ?

Elle retint son souffle.

— La canne, s’il vous plaît.

Jake sentit son estomac se nouer. Elle aimait souffrir. Les cannes étaient des instruments qui faisaient horriblement mal. Elle devait lui faire vraiment confiance pour demander cela alors qu’elle ne le connaissait pas.

— T’es du genre confiante, hein ?

— Je fais confiance à Doug, dit la soumise. Vous êtes un ami de Doug, alors je vous fais confiance. Et, si vous êtes capable de faire une croix aussi belle, dit-elle avant de marquer une pause, caressant l’objet du regard, alors je suppose que vous savez ce que vous faites.

Il croisa le regard de Doug, de l’autre côté de la foule qui s’était rassemblée. L’homme hocha la tête. Elle était donc capable d’endurer ce qu’elle lui demandait. Jake fit un signe de tête au maître du Donjon, et l’homme avança pour l’assister et l’aider à attacher la soumise à la croix.

— Déshabille-la. Je la veux de dos, ordonna-t-il.

Il ne voulait pas voir son visage. Jake sentit son personnage de dominateur s’effondrer lorsqu’il s’approcha de la jeune femme pour lui enlever son fin chemisier. Elle avait de beaux seins, mais ils ne l’intéressaient pas.

Le maître du Donjon s’occupa du reste. Puis Jake lui prit un poignet et le menotta. Un poignet qui était plus gros que celui qu’il voulait. Que celui auquel il était habitué.

Merde. Il ne pouvait pas faire ça. Il devait à cette femme de se concentrer sur elle. C’était son boulot. Elle avait confiance en lui, et il ne pouvait pas la décevoir. Pas elle aussi.

Cette dernière pensée lui fit l’effet d’un coup de poignard. Il avait manqué à ses promesses envers Cali alors qu’elle lui faisait confiance. Il avait manqué à ses engagements envers ses parents, et envers Seth et Deklan. Maintenant, il n’allait pas échouer de nouveau. Merde. Il n’avait jamais échoué dans son rôle de dominateur.

Jusqu’à Cali.

D’un pas rageur, Jake avança jusqu’au mur où se trouvaient les accessoires. Il passa un doigt sur les cannes alignées dans la vitrine. Elles étaient de longueurs, de raideurs et de textures variées, ce qui définirait le niveau de douleur infligée à chaque coup. Comme il ne connaissait pas la soumise, il choisit une de celles qui infligeaient les douleurs les moins fortes.

La foule s’écarta pour le laisser retourner vers la croix et la soumise à laquelle il avait promis une Séance. Elle était entièrement attachée à la croix à présent, et son dos se soulevait au rythme de sa respiration. L’excitation monta d’un cran parmi les spectateurs. Tout le monde attendait le début de la Séance avec impatience.

Jake fit tournoyer la canne entre ses mains. Mais au lieu de la montée d’adrénaline habituelle, au contact de l’objet familier contre ses paumes, il sentit une sorte de répulsion l’envahir. Pas vis-à-vis de la Séance, mais envers lui-même. Que faisait-il ?

D’un pas décidé, il alla se positionner derrière la soumise. Elle avait suivi toutes les règles d’une bonne soumise. C’était une femme qui connaissait cet univers depuis un certain temps. Qui savait ce qu’elle voulait. Avant, cela aurait excité Jake. Avant, il était impatient de vivre une Séance telle que celle qui s’annonçait. Avant, il aurait bandé uniquement en regardant la femme attachée devant lui.

Avant Cali.

Il leva le bras en l’air, s’apprêtant à frapper. Le silence se propagea dans le club. Tout le monde attendait le premier coup. Il fendit l’air avec la canne, qui vint claquer sur la peau de la femme en émettant un craquement. Aussitôt Jake sentit ses propres muscles se tendre, ses bras trembler en signe de rejet.

Tout ce qu’il avait à faire, c’était continuer jusqu’au bout. Etre le dominateur qu’il était censé être. Et qu’il avait toujours été.

Mais il n’était pas cet homme. Il ne l’était plus.

Depuis Cali.

Envahi par la culpabilité, il jeta la canne, qui se fracassa au sol dans un bruit assourdissant. Des cris de surprise retentirent dans la salle, mais Jake s’en fichait. Il ne pouvait pas le faire. Il ne pouvait terminer la Séance.

Cali était la seule soumise qu’il désirait. Finir cette Séance aurait été comme la tromper.

Mais que faisait-il, nom de Dieu ?

Comme un automate, il se fraya un chemin dans la foule. Il avait besoin d’air. Et de sortir de ce lieu. Il s’engagea dans le couloir avec rage, et ouvrit d’un coup sec la porte de derrière. L’air glacé de la nuit sur sa peau couverte de sueur le fit frissonner. Il se pencha en avant, les mains sur les genoux, essayant de retrouver son souffle.

Merde. Merde. Merde. Il ne pouvait même pas être un dominateur sans elle !

— Tu devrais attendre demain matin avant de reprendre la route pour rentrer.

Doug. Bien sûr, il l’avait suivi.

— Comment sais-tu que je vais rentrer ?

— Tu penses vraiment que je suis si stupide, gamin ? Je ne t’avais jamais vu abandonner une Séance. Tu as passé toute ta vie d’adulte en tant que dominateur, totalement immergé dans cet univers, pour échapper à tes démons. Et c’est la première fois que je les vois te rattraper.

Jake se tourna d’un bloc, prêt à se battre. Prêt à nier, comme il l’avait fait avec Seth. Comme il le faisait toujours. La colère monta en lui, mais Doug ne bougea pas.

— Qu’est-ce que tu en sais ? demanda Jake avec défi, le poing serré, prêt à frapper.

— Je sais que tu as fui tout engagement depuis le jour où tes parents sont morts.

Jake grimaça. Pourquoi tout le monde lui parlait-il de ses parents ?

— Je sais que tu te sens responsable de leur mort et que tu as fait tout ce qui était en ton pouvoir pour garder le contrôle de ta vie depuis ce jour, ajouta Doug.

Jake recula. Il ne voulait pas entendre la suite. Il ne voulait pas replonger dans tout ça.

— Tu ne sais rien.

Doug avança d’un pas.

— Qui t’a sorti de la rue ? Qui t’a donné une chance quand tout le monde t’avait oublié ? Qui a vu l’homme derrière le gosse effrayé et sur la défensive ? Ne me dis pas que je ne sais rien, parce que nous savons tous les deux que c’est un mensonge.

Doug était tout près de lui maintenant, face à face dans l’air glacial. Jake commença à trembler. Il voulait fuir, mais ses pieds étaient comme paralysés.

— Tu n’es pas responsable de la mort de tes parents, dit Doug d’une voix plus douce. Il y a des choses dans la vie qui arrivent, c’est tout. Des choses sur lesquelles on n’a aucun contrôle. Des choses qu’on ne peut ni empêcher ni changer. Tu avais dix ans quand ils sont morts. Tu n’aurais rien pu faire. Il est temps que tu l’acceptes.

Incapable d’en entendre davantage, Jake lui tourna le dos. Il frotta rageusement les larmes qui perlaient au coin de ses yeux. Bon sang, il n’avait pas pleuré depuis qu’il était gamin. C’était comme si les paroles de Doug avaient ouvert la porte d’acier derrière laquelle il avait enfermé toutes ces vieilles émotions. Celles qu’il avait refusé d’affronter depuis le jour où il avait été confié à l’Etat et où avait commencé sa pénitence dans le foyer de placement.

— Ils me faisaient confiance, dit-il. Ils m’avaient fait confiance quand je leur avais dit que j’allais chez un ami. J’ai trahi leur confiance et ils ont été tués dans un accident de voiture en venant me chercher au commissariat. C’était ma faute.

Il était en CM2, et passait la nuit chez Cameron, son meilleur ami. C’était le frère aîné de Cam qui leur avait proposé de les accompagner. Ils trouvaient ça supercool de traîner avec les types plus âgés. Mais c’étaient eux, les deux plus petits, qui avaient été surpris en train de vandaliser l’école. Et ils n’avaient pas couru assez vite.

— C’est le conducteur ivre qui les a tués, pas toi, dit Doug.

— Mais ils n’auraient pas été sur cette route sans moi.

La culpabilité lui noua l’estomac et une grande bouffée d’angoisse l’envahit. Il n’y avait eu aucun membre de la famille pour s’occuper de lui à la mort de ses parents, et ils n’avaient laissé aucun testament ni stipulations le concernant. Jake était donc devenu pupille de l’Etat. Une situation qui, chaque jour, lui avait rappelé ce qui arrivait quand on trahissait la confiance de ceux qu’on aimait.

Doug posa la main sur son épaule.

— Tu ne peux pas tout contrôler. La seule chose sur laquelle tu agis vraiment, c’est la façon dont tu réagis aux merdes qui te tombent dessus. Tu ne pouvais pas contrôler ce qui est arrivé à tes parents, tout comme tu n’as pas pu contrôler ce qui s’est passé au club. Tu ne pouvais pas contrôler la façon dont elle a réagi, mais tu peux contrôler tes actes à toi. La seule question, c’est : vas-tu retourner là-bas pour elle ou vas-tu fuir pour le restant de tes jours ?

Jake chancela. Doug n’avait pas tout à fait tort. Il s’était comporté comme un enfant blessé, fuyant ce qui lui faisait peur au lieu de se battre pour ce qu’il voulait obtenir.

Serait-il capable de la faire revenir ?

Et, plus important, oserait-il même essayer ?

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