Un automne à Seattle

Andersen · Chapitre 9 sur 26

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Un automne à Seattle

Chapitre 8

8

 

Je me demande ce qu’un type comme Devlin écrirait dans son

journal. Déjà, pour commencer, il appellerait cela autrement. Un

carnet de bord, peut-être ? Cela ferait beaucoup plus homme-

homme. Et sa vie sexuelle tiendrait une grande place dans ses

annotations. Moi aussi, je pourrais commenter ma vie sexuelle, je

suppose. Mais encore faudrait-il que j’en aie une.

* * *

Devlin était toujours conscient du moment précis où Jane franchissait le seuil de Wolcott. Même s’il n’entendait pas grincer les gonds, même si elle entrait sans faire de bruit… il savait, tout simplement. C’était hallucinant qu’il se sente à ce point en phase avec cette femme, alors qu’ils ne s’étaient pas adressé deux mots depuis leur repas au restaurant asiatique, une semaine plus tôt. Sans compter qu’il en avait sa claque de ressasser inlassablement ce bout de soirée passé avec Jane Kaplinski.

Fatigué de s’écouter penser, il reposa son pied-de-biche et se remit en position debout. Calant ses poings fermés au creux de son dos, il fit quelques mouvements de buste de gauche à droite, puis se renversa en arrière pour se dérouiller les muscles. Il n’avait pas envie de se remémorer cette soirée, pas envie de s’intéresser aux états d’âme de la demoiselle Kaplinski. Mais ce n’était pas si simple de gommer Jane de ses pensées : il était obsédé par la vision de sa mince silhouette vêtue de noir passant la porte du restaurant. Il revoyait son dos raidi, ses épaules crispées…

Il avait commis une gaffe monstre, ce soir-là, c’était clair. Alors qu’il l’avait sentie aussi investie que lui dans leur conversation, elle s’était fermée d’un coup et n’avait plus eu qu’une hâte : couper court et disparaître. Aussi loin de lui que possible, de préférence.

Depuis, elle affichait une politesse tellement glacée qu’il sentait venir les engelures. Pas besoin d’un doctorat de psycho pour comprendre qu’il s’était planté en croyant deviner qu’elle avait eu une enfance surprotégée. S’il avait été plus attentif, il aurait gardé en tête la réaction de Jane, lorsqu’elle avait découvert qu’Hannah et lui faisaient partie d’une famille nombreuse. C’était tout juste si elle n’avait pas eu la larme à l’œil, tant l’idée d’une vaste fratrie semblait l’émouvoir. Ce qu’il considérait comme une calamité, elle l’avait vu d’emblée comme une sorte de grand cercle doré, réconfortant et protecteur.

Mais le temps qu’il comprenne son erreur, elle avait déjà dressé une barricade. Et comment était-il censé escalader les murs qu’elle avait érigés, alors qu’elle lui refusait toute approche, même la plus banalement amicale ?

Il ne savait même pas pourquoi il éprouvait le besoin de faire tomber ses barrières, en plus. Il n’avait encore jamais rencontré de femme aussi bardée de défenses. Elle était littéralement hérissée de petits panneaux « Ne pas approcher. Vade retro. Arrière toute ! ». Il fallait être profondément maso pour vouloir s’enliser dans une relation aussi compliquée. C’était typiquement le genre de fille qui demandait plus d’efforts qu’elle n’apporterait de réconfort.

Mais voilà… Il avait cette obsession un peu folle : celle de la voir sourire de nouveau.

Car le sourire de Jane était une tuerie. Une tuerie à rendre fou. Peut-être parce qu’elle avait des dents très blanches, qu’elle montrait si rarement qu’elles vous éblouissaient lorsqu’elle les dévoilait à l’improviste. A moins que la fascination ne vienne de ses lèvres, qui avaient une irrésistible apparence de douceur. Mais la vraie raison, probablement, venait de son expression par défaut, marquée par un fond de mélancolie. Si bien que ses rares sourires l’éclairaient comme un soleil.

Quelle que soit l’origine exacte, il réagissait chaque fois comme s’il recevait un coup de poing dans l’estomac.

Ce qui ne serait pas catastrophique en soi si la sensation s’arrêtait là. Mais l’estomac n’était qu’une étape. Et à peine était-il atteint par l’un de ses sourires que la sensation, par effet ricochet, venait se propager plus bas, à la vitesse d’un boulet de canon. Une métaphore intéressante, d’ailleurs. Quel homme, en effet, souhaiterait voir un boulet de canon se rapprocher ainsi de la partie la plus précieuse de son anatomie ?

Le problème, c’est que lorsque Jane souriait, il cessait de réfléchir et se contentait de réagir. Comme à cette même soirée, au restaurant. Il avait fallu qu’il se lève d’un bond sous prétexte d’aller chercher un verre d’eau. Sinon, il aurait sans doute plongé par-dessus la table et se serait jeté sur elle sans merci.

Car un sourire, encore, il pouvait l’endurer. Mais deux… Deux, c’était trop. Et la façon dont elle l’avait regardé lui était allée droit aux tripes. Car ses yeux semblaient dire quelque chose comme : « Viens me chercher si tu veux. »

Jane Kaplinski avait plus d’épaisseur, de mystère et de sensualité qu’il n’y paraissait au premier abord. Il avait eu un premier aperçu de sa vraie nature lorsqu’il l’avait vue couverte de joyaux, riant à gorge déployée — d’un vrai rire de femme à hommes — avec Ava. Et il avait eu plus qu’un aperçu, au restaurant, avant que la soirée ne capote lamentablement.

Quoi qu’il en soit, aperçu ou pas aperçu, il n’avait aucune intention d’aller courir après Jane Kaplinski aujourd’hui. Dev s’accroupit, récupéra son pied-de-biche et inséra l’extrémité aplatie entre le bord du parquet et le mur, avant d’exercer un effet de levier sur la partie en forme de crosse. Il resterait centré sur sa tâche, et abattrait le maximum de boulot avant de rentrer chez lui.

Il mit les écouteurs de son iPod, monta le son à fond et commença à arracher ses lattes. Vingt minutes plus tard, il était en sueur et s’interrompit le temps de retirer sa chemise en flanelle. Il se remit à la tâche de plus belle, avant même que le vêtement rejeté n’atterrisse au sol. Dix minutes s’étaient écoulées ainsi lorsqu’on lui tapota soudain l’épaule.

— Hé !

Son cœur fit un bond et il se déplia comme un ressort en arrachant les écouteurs de ses oreilles. Son épaule s’enfonça dans quelque chose de doux, et il entendit un sifflement d’air s’échapper de ce qui semblait bien être une paire de poumons. Il se retourna juste à temps pour voir Jane tituber et partir en arrière. Le temps qu’il réagisse et elle se prit les pieds dans un tas de lattes arrachées qu’il avait empilées juste derrière elle. Les doigts qu’il venait juste d’attraper lui échappèrent sans qu’il parvienne à les retenir.

Elle atterrit sur le dos.

— Ouille…

Et dire qu’il se croyait doté d’un sixième sens en ce qui concernait Jane ! Non seulement il n’avait pas perçu sa présence dans la pièce, mais encore il l’avait envoyée au sol lorsqu’elle avait timidement cherché à attirer son attention. Super manœuvre, mon vieux. Le top de la délicatesse. Encore une chance qu’il ait retiré les clous des lattes. Sinon, il serait déjà en route pour les urgences avec Jane Kaplinski sous le bras.

— Ça va ?

La main plaquée sur son diaphragme, elle cligna des yeux, lèvres entrouvertes, comme si elle cherchait à reprendre son souffle.

— Je… je n’arrive plus tellement… à respirer, haleta-t-elle.

Il jura entre ses dents.

— Oh, merde, je suis désolé. Je ne vous ai pas entendue entrer à cause de la musique et…

Dev s’interrompit et secoua la tête. Ses explications ne lui seraient d’aucun secours pour recouvrer son souffle.

— Essayez de vous détendre, Jane. Je sais que c’est plus facile à dire qu’à faire, mais ça permettra aux nerfs de votre plexus solaire de se relâcher, ce qui remettra votre réflexe respiratoire en route. Tenez, je vais vous aider à vous remettre debout.

Il se pencha pour lui tendre la main.

Elle avait atterri dans une position inconfortable, les pieds en dedans et les genoux relevés. Sans le vouloir, il laissa dériver son regard à rebours de ses jambes fines et longues, racées comme celles d’une jeune pouliche. Sa jupe bleu marine était remontée sur le haut de ses cuisses, révélant…

Il ne put s’empêcher d’y regarder à deux fois. Jane Kaplinski, la reine du noir et du terne, portait des dessous rouges.

D’un rouge incroyablement sexy.

Sentant ses doigts agripper les siens, il écarta les yeux du joyeux triangle de satin entre ses longues cuisses couleur de lait. Maintenant le regard solidement rivé au-dessus de son cou, il la tira sur ses pieds.

— Je… je ne peux toujours pas… prendre… une inspiration… normale…

Il lui saisit le visage entre les mains. Sous ses doigts, ses mâchoires lui parurent incroyablement fragiles et délicates. Sa peau tenait ses promesses : elle était aussi soyeuse au toucher que son apparence l’avait laissé supposer. Se penchant sur elle, il lui souffla droit au visage.

Fort.

Ecarquillant les yeux sous le choc, elle tenta de se dégager en lui frappant les mains.

— Mais, enfin ! Qu’est-ce qui vous… Oh !

Les yeux écarquillés, elle prit une inspiration profonde.

— Ça y est ! Je respire ! Mes poumons ont recommencé à fonctionner !

Jane leva vers lui un radieux sourire.

— Comment saviez-vous que ça marcherait ?

Il la lâcha et recula d’un pas. Stop, non. Ne me souris pas comme ça, malheureuse. Car tu ne sais pas ce qui te pend au nez.

— Lorsque j’avais dix ans, j’ai vu Bren ce servir de ce truc sur notre chienne Roxie, quand cet idiot de cabot a essayé de nous suivre sur une échelle et qu’elle s’est retrouvée sur le dos, les tétines à l’air. Je crois que c’est l’effet de surprise, ou un truc comme ça, qui fait qu’on réinspire automatiquement.

Il haussa les épaules et l’examina d’un œil inquiet.

— Comment vous sentez-vous ? Je vous ai fait mal ?

— Oh, non, non, pas du tout…

Elle balaya la question avec désinvolture, comme s’il lui arrivait couramment de se faire envoyer au sol par des brutes de son espèce.

— Vous aviez une chienne, alors ? Quel genre ? Une petite ? Une grande ? J’ai toujours rêvé d’avoir un chien, quand j’étais gamine.

Dev se jura de ne pas se laisser attendrir par ses airs de petite fille émerveillée.

— Rox était un animal de taille moyenne, de couleur moyenne, d’aspect moyen. Le type même du bâtard américain de base. Elle descendait de plusieurs lignées hétéroclites, n’était ni belle ni laide et n’avait strictement rien de marquant.

Jane avait une façon de rester suspendue à ses lèvres qui avait eu pour effet immédiat de l’amener à se pencher sur elle de plus près. Il eut le bon sens de se redresser et de s’éclaircir la voix.

— Vous en avez un, à présent ?

— Euh… Quoi ? Pardon ?

— Un chien ?

Il claqua des doigts devant son visage et la gratifia du regard insolent qu’il avait appris à perfectionner sur ses sœurs.

— Hou, hou ! Essayez de suivre, O.K. ?

Elle plissa des yeux d’un air mauvais.

— Il faudra me pardonner si je suis un peu déconcentrée, Kavanagh. Ce n’est pas tous les jours que je viens demander un petit service et que je me fais propulser dans les gravats pour ma peine.

Génial. Il faillit brandir le poing en signe de triomphe. Avec une Jane irritable et teigneuse, la tentation n’était plus un problème. Il était parfaitement à son aise. Mais une Jane amicale, c’était une Jane en armes, dangereuse, redoutable et susceptible de le flinguer d’un simple sourire.

— Vous êtes plutôt du genre chiante, vous, non ?

Ses yeux bleus lancèrent des éclairs.

— Sûrement pas non ! Je ne suis même pas modérément chiante. S’il y a une personne au monde qui n’est pas exigeante, c’est bien…

Il l’interrompit d’un « peuh ! » sonore. Et lui jeta de nouveau son même regard provocant.

— Je vous ai présenté mes excuses, oui ou non ?

— Eh bien… oui. Mais…

— Voilà. Donc, n’essayez pas de changer de sujet.

Elle passa ses longs doigts pâles sur son front.

— J’avoue que je ne sais plus très bien, à ce stade, de quoi nous parlions au juste.

— Vous étiez en train de pleurnicher parce que vous n’avez pas eu de toutou lorsque vous étiez petite.

— Je ne pleurniche jamais !

— Bon, très bien. Vous ne pleurnichiez pas, vous affirmiez. Alors, dites-moi, maintenant que vous êtes une femme adulte et indépendante, combien d’animaux domestiques vous comptez chez vous ?

Elle leva le menton.

— Aucun. Enfant, j’aurais eu tout le temps nécessaire pour m’en occuper. Aujourd’hui, je ne suis pratiquement jamais chez moi. Si j’avais un chien, il serait seul toute la journée. Or les animaux méritent du temps et de l’attention. Enfin… C’est comme ça que je sens les choses, en tout cas.

Abandonnant sa pose hautaine, Jane plissa de nouveau les lèvres en une moue charmante.

— Ah, non ! Pas de sourire ! s’exclama-t-il.

Il se sentit comme le dernier des idiots lorsqu’elle cligna des paupières en fixant sur lui un regard stupéfait.

— Qu’est-ce que vous faites ici, Jane, pour commencer ? Vous étiez venue me demander quelque chose ?

— Quoi ? Ah, oui !

A son grand soulagement, elle retrouva une attitude cent pour cent professionnelle.

— Les installateurs pour le nouveau système d’alarme ont appelé. Ils veulent venir demain à 13 h 15. Le problème, c’est que j’ai demandé au Met de prendre Poppy comme vacataire pour m’aider à cataloguer les collections Wolcott.

— Bien. Et le rapport avec ma personne ?

Mais bon sang, qu’y avait-il donc de si particulier chez cette fille pour le fasciner à ce point ? Même lorsqu’elle se drapait dans son sérieux tout en étant passablement secouée, comme cela semblait être le cas en ce moment.

— Attendez, j’y viens. Je suppose que c’est à cause de ma demande pour Poppy que ma directrice m’a soudain proposé d’assister à la réunion budget du Met. Ce qui n’était encore jamais arrivé et…

Notant son expression, elle balaya cette considération d’un geste de la main.

— Bon, bon, O.K., peu vous importent ces détails, bien sûr… La réunion devrait normalement se terminer à temps — avant 13 h 15, je veux dire —, et donc, a priori, je pourrai être ici à l’heure. Mais on ne sait jamais, si la réunion déborde et que la circulation n’est pas très fluide… Comme je ne peux pas être sûre à cent pour cent, j’ai pensé à vous.

Elle leva son visage vers lui, le regard grave et bleu, les joues rosées, la robe sage et marine.

Avec de la lingerie rouge passion cachée dessous.

— Quoi ?

Soudain conscient qu’elle venait de lui parler longuement et qu’il n’avait pas saisi un mot, il se secoua mentalement.

— Désolé, dit-il d’une voix dure, pour masquer le fait qu’il avait été occupé à fantasmer sur sa petite culotte. Je n’ai pas tout suivi, là.

— En gros, j’aimerais que vous ouvriez à l’installateur demain, au cas où je ne parviendrais pas à être ici à l’heure.

— Bien, sûr. Pas de problème… Ah, mais non, zut ! Ce n’est pas possible. Demain après-midi, je conduis Bren à l’hôpital pour sa chimio.

Elle lui saisit spontanément le poignet.

— Votre frère a un cancer ?

Aïe. Grosse gaffe. Bren ne souhaitait peut-être pas qu’il fasse circuler la nouvelle. Mais il était trop tard pour revenir en arrière. Et on devait pouvoir compter sur la discrétion de Jane.

— C’est la raison de ma présence à Seattle. Bren avait besoin de moi pour le remplacer pendant ses phases de traitement.

Il se sentirait nettement plus tranquille, entre parenthèses, si son frère profitait de sa présence ici pour rester chez lui et se reposer complètement. La santé de Bren l’inquiétait, et il était persuadé qu’il récupérerait plus vite s’il cessait de travailler tant qu’il aurait ses chimios.

— Oh ! Devlin, je suis désolée… Ça doit être terrifiant pour votre famille. Il en a une à lui, d’ailleurs ? De famille, je veux dire ? A part vous et vos frères et sœurs ?

— Une femme et trois enfants, oui. Et nous avons encore nos parents. Et tout le reste de la smala Kavanagh.

— Vous devez tous être dévorés par l’inquiétude. On connaît le pronostic ? Mais cela vous ennuie peut-être que je vous pose la question ?

Il secoua la tête.

— Cela ne m’ennuie pas, non. La bonne nouvelle, c’est que son cancer n’est pas incurable. Le traitement marche et les médecins ont l’air optimistes. La mauvaise nouvelle, c’est qu’il faut endurer les effets secondaires des traitements.

Elle lui tapota le poignet d’un geste réconfortant, puis laissa retomber le bras.

— Ne vous inquiétez surtout pas pour mon installateur d’alarme. Poppy a des horaires généralement assez flexibles. Je m’arrangerai avec elle.

Un coin des lèvres de Jane se souleva en un petit sourire du genre « je suis une grande fille et je me débrouille ».

— Nous sommes aussi ignorantes l’une que l’autre dans le domaine technique. Mais dans le doute, il vaut mieux déléguer Poppy, car elle sortira toujours la carte du charme.

Le sourire de Jane se teinta d’ironie. Elle rentra un instant la tête dans les épaules, puis releva de nouveau le menton.

— Alors que moi, j’aurais plus tendance à mettre les gens en rogne. Avec, pour résultat final, un tout petit problème qui se mue en énorme complication.

Elle avait de l’humour, finalement. Et marqué par l’autodérision, en plus. Ce qui, de tous les types d’humour existants, était de loin celui qu’il préférait. Il ne manquait plus que ça. Alors qu’il avait cru dur comme fer, jusqu’à présent, que le gène de l’humour lui avait été retiré chirurgicalement à la naissance.

Ses intentions honorables s’envolèrent en fumée. Il se rapprocha d’un pas.

— Tu n’aurais jamais dû faire cela, Jane Kaplinski.

Son visage se ferma et elle le considéra d’un œil suspicieux.

— Quoi encore ? Qu’est-ce que j’ai fait ?

— Sourire. Tu devrais éviter, car, chez moi, ça déclenche des réactions assez… sérieusement torrides.

Elle lui frappa la poitrine du plat de la main. Juste un petit coup pour rire.

— Tu parles ! Arrête !

— Je parle, oui. Et avec le plus grand sérieux. Et maintenant que tu as provoqué inconsidérément une hausse de ma température interne, je vais être obligé de t’embrasser, Jane.

Il attendit, convaincu qu’elle bondirait vers la porte sans demander son reste.

— Crois-moi, Kavanagh, rétorqua-t-elle, les bras croisés sur la poitrine. Rien ne t’oblige à aller jusqu’à ces extrémités.

Ses lèvres restaient plissées par une même petite moue ironique alors qu’elle levait les yeux vers lui. Elle avait l’air mi-amusée, mi-irritée. Mais elle ne prit pas la fuite comme toute femme avisée l’aurait fair.

Il est encore temps, Dev. Tourne-le à la plaisanterie et dégage de là ! tonna la voix de sa raison. Tout de suite ! Au lieu de quoi, il fit un pas de plus vers Jane. Huma de fragiles effluves de poire et de santal qui montaient… il ne savait d’où. De sa gorge, peut-être. A moins que ce ne soit son shampoing ? Dans l’un ou l’autre cas, il était perdu, de toute façon.

— Et si, je crois que je vais être obligé, Jane.

Il lui saisit la tête entre les mains et la fit basculer en arrière. Ses doigts délogèrent l’édifice précaire de sa chevelure relevée, et il sentit la fraîche caresse des mèches libérées glissant sur ses mains. Il se pencha sur son visage. Lentement. Convaincu qu’elle aurait le bon sens de le repousser et de leur éviter à tous deux une grossière erreur.

Mais elle n’en fit rien. Alors, il inclina la tête un peu plus bas encore et finit par lui effleurer les lèvres. Elles étaient douces, suaves, et il les goûta avec précaution, comme on trempe doucement les lèvres dans un nectar précieux.

Lorsqu’une sorte de ronronnement satisfait vibra dans la gorge de Jane, il eut du mal, soudain, à procéder avec la douceur et la précaution initiales. Malgré les efforts qu’il faisait pour se contenir, il exerça une succion un peu plus soutenue. Ouvrant sa bouche sur la sienne, il la referma doucement en capturant ses lèvres prisonnières. Puis la rouvrit de nouveau, mordilla sa lèvre inférieure avant de glisser la pointe de la langue dans le sillon discret, la fragile couture qui scellait l’accès au doux orifice espéré.

Attendant qu’elle lui accorde le passage.

Jane laissa échapper un de ses irrésistibles sons de gorge, puis elle lui agrippa les épaules en se dressant sur la pointe des pieds pour faciliter le baiser. Ses seins effleurèrent son torse alors qu’elle pressait sa bouche contre la sienne.

Il raffermit sa prise dans ses cheveux et inclina la tête de manière à ce qu’ils ne soient plus reliés que par sa langue.

— Laisse-moi t’embrasser, Jane, chuchota-t-il, espérant et redoutant un refus. Ouvre-toi.

Ses lèvres se desserrèrent lentement.

Il entendit un son inarticulé monter de sa propre poitrine. Comme un grondement de tempête. Il attira Jane contre lui et explora d’une langue fascinée le bord intérieur de sa lèvre, si doux, si tendre, comme une invite à pousser ses investigations plus avant. Le bord crénelé de ses dents racla sensuellement le dessous de sa langue lorsqu’il s’aventura, paupières closes, dans la cavité secrète de Jane — profondeurs intimes dont les fragrances explosèrent sur ses papilles. Là où il s’était attendu à ne trouver que tiédeur, il rencontrait chaleur, ardeur, parfums.

Comme un jardin d’orangers.

Comment aurait-il pu imaginer que l’accueil de sa bouche serait aussi tendre, après les paroles cinglantes qu’ils avaient échangées ? Il inclina la tête pour changer l’angle du baiser, et sa bouche se fit plus dure, plus impérieuse au contact de tant de douceur consentante.

Jane gémit tout bas et lui lâcha les épaules pour glisser les bras autour de son cou. Toujours sur la pointe des pieds, elle se moula contre lui et se cramponna, ses seins parfaitement ronds aplatis contre son torse. Sans une hésitation, elle laissa danser sa langue avec la sienne. Elles tournaient, viraient, se défiaient — s’entremêlant puis s’opposant tour à tour pour mieux se rejoindre.

Cette fois, c’en était fini. Toute trace de bon sens oubliée, Dev les fit pivoter et plaqua Jane contre le mur qu’il avait partiellement dénudé de ses lambris. Il écrasa sa bouche contre la sienne, avec une agressivité nourrie par une puissante montée de testostérone.

Loin de s’en effrayer, Jane lui attrapa les cheveux et en redemanda. Où était passé le petit oiseau noir blessé, à la sensualité réprimée, qu’il avait cru identifier en elle ? Il reconnaissait à présent la femme dont il avait eu un aperçu lorsqu’ils s’étaient vus pour la première fois, au Matador. Une femme à l’aise avec sa sexualité, une fleur épanouie, ouverte, affichant sa sensualité dans ses escarpins à talons hauts et motifs léopard.

Et ses dessous de satin rouge.

Lentement, il laissa descendre ses mains le long de son dos, jusqu’à atteindre la courbe de ses hanches. Attrapant ses jolies fesses nerveuses dans les paumes, il entreprit de remonter sa jupe, plissant le tissu en accordéon entre ses doigts écartés.

Il s’arracha de sa bouche à contrecœur pour se frayer un chemin de baisers jusqu’à la base de son cou et chuchota, les lèvres pressées contre sa peau :

— Tu ne peux pas savoir comme j’ai hâte de mettre la main sur cette petite culotte rouge.

Il savait que c’était trop tôt, bien trop tôt, qu’il passait directement de zéro à 90 degrés, comme un lycéen fébrile faisant l’amour en catimini sur le siège arrière d’une voiture. Mais il était bien trop excité pour respecter le déroulement des étapes.

Jane cligna des paupières, lui livrant le regard confus de ses yeux bleus.

— Mmm…

— Tes dessous, Jane… Tu es très différente de la femme que tu donnes à voir, n’est-ce pas ?

Il remonta encore un peu l’ourlet de sa jupe. Pressa sa bouche ouverte contre l’arc fragile de son cou. Dieu, que sa peau était douce — agréable à laper comme de la crème fouettée.

— Tu caches une nature explosive sous une froideur de façade, Jane. Ou, en tout cas, du satin rouge sous ta jupe sage de communiante.

— Du satin rouge…

Pendant une fraction de seconde, elle se pétrifia de la tête aux pieds. Puis elle s’agita frénétiquement pour le repousser.

Le revirement était si inattendu qu’il tituba en arrière.

— Jane ?

— Je suis désolée… Oh ! mon Dieu, je suis désolée.

Elle le contourna prudemment pour se placer à distance respectable.

— Je ne peux pas, Dev. Je ne peux pas faire ça.

— Quoi ?

Ce fut à son tour de cligner des paupières d’un air incrédule, alors qu’il se tournait pour la garder dans son champ de vision.

— Oh, si, tu peux faire « ça », Jane. Non seulement tu peux, mais tu as d’excellentes dispositions naturelles.

Elle gémit, mais il n’y avait plus rien de sensuel dans le son inquiet qui montait de sa gorge.

— Crois-moi, Dev, ce n’est pas du tout le cas.

D’un geste saccadé, elle désigna le mur contre lequel ils s’étaient tenus enlacés quelques instants plus tôt, à s’embrasser voluptueusement.

— Cette femme-là… Ce n’était pas vraiment moi.

Il était dans un état d’excitation avancé. Pour ne pas dire extrême. Mais il allait manifestement devoir composer avec cet inconfort physique. Et le brutal abandon de Jane lui donnait la pénible impression d’avoir été utilisé — pour ne pas dire abusé. Il tenta de ravaler sa contrariété. Cette indignation égocentrique à la « moi je » ressemblait plus à la réaction offusquée d’un gamin de dix-huit ans qu’à celle de l’adulte qu’il était.

Mais pour en rester aux comparaisons, s’il avait passé l’âge de se comporter en jeune coq frustré, n’aurait-elle pas dû dépasser, de son côté, le stade des provocations et des revirements de dernière seconde ?

Comme s’il venait de penser à voix haute, elle cessa de battre discrètement en retraite vers la porte, et s’immobilisa pour le regarder dans les yeux. Les siens étaient toujours un peu égarés, avec les paupières encore lourdes et le bleu de ses prunelles plus cristallin qu’à l’ordinaire — comme si un feu caché brûlait dans ses orbites. Ses joues étaient empourprées ; ses lèvres rougies, humides, encore gonflées par ses baisers. La sensualité à l’état pur.

Et il n’avait qu’une envie : la saisir dans ses bras et recommencer.

— Je suis réellement désolée, Devlin. Ce n’était pas du tout mon intention de t’allumer. Je… je me suis juste laissé emporter sans réfléchir.

— Ouais…

Il se frotta le visage, étirant la peau comme si elle était en caoutchouc. Puis il passa les deux mains dans ses cheveux et finit par laisser retomber les bras contre ses flancs, lui rendant un regard sans aménité.

— Oui, bon, laisse tomber.

Pas très évolué, comme réponse. Il avait de plus en plus l’impression de se comporter en ado boudeur.

Cela dit, il avait des excuses. Son excitation déçue se rappelait à son souvenir sous la forme d’une série d’élancements particulièrement inconfortables. On pouvait difficilement attendre de lui qu’il se confonde en civilités.

Les yeux rivés au sol, il attendit que son érection retombe, refusant de croiser de nouveau son regard, même lorsqu’elle émit un petit rire sans joie.

— Oui, tu as raison, Dev. Il vaut mieux laisser tomber.

La crispation mêlée de tristesse, dans sa voix, lui fit enfin relever la tête. Mais il était déjà trop tard. Il ne restait plus de Jane que la trace ténue de son parfum et le bruit léger de ses pas dévalant les marches. Il esquissa le geste de s’élancer à sa suite, mais se ravisa. A quoi bon ? Il ne se sentait pas très clair sur ce qui venait de se passer.

C’était lui qui avait commencé, d’accord. Mais elle n’avait rien fait pour l’arrêter. Elle avait même coopéré avec un net enthousiasme. Jusqu’au moment où elle avait brusquement crié « stop ». Elle l’avait excité jusqu’à la garde, puis avait tranquillement tourné les talons.

Alors, pourquoi avait-il la pénible impression que c’était à lui de s’excuser ?

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