Un automne à Seattle
Chapitre 9
9
Le passionnel n’est décidément pas mon truc. Je ne suis pas
tributaire de ma libido. Et je refuse catégoriquement de ressembler
à mes parents.
* * *
« Qu’est-ce que j’ai fait ? »
Jane se retrouva dans le salon d’apparat sans se souvenir comment elle y était arrivée. Pour la première fois depuis qu’elle travaillait sur le projet Wolcott, elle ferma les portes coulissantes derrière elle. Se renversant contre les panneaux délicatement sculptés, elle porta une main tremblante à ses lèvres. Des lèvres gonflées — brûlantes — comme si elles avaient été piquées par une abeille. Elle les sentit battre sous la pulpe de ses doigts comme les pulsations d’un pouls.
En écho à celui qui pulsait entre ses cuisses.
Toutes ces années passées dans la conviction qu’elle exerçait un contrôle parfait sur sa libido ! Ou qu’elle était suffisamment avisée, en tout cas, pour ne jamais se laisser dominer par ses passions.
Elle en avait même tiré une certaine fierté, autant le reconnaître. En songeant que le monde serait un endroit plus harmonieux si chacun faisait un petit effort de volonté pour contrôler ses instincts animaux.
Un petit rire amer lui échappa. Car elle n’était pas équipée d’une force de volonté hors du commun, tout compte fait. Elle avait simplement eu la chance de ne jamais croiser d’homme à même de libérer la femme sensuelle en elle — cette créature voluptueuse qu’elle gardait soigneusement muselée, sauf dans les rares moments où elle lui laissait voix au chapitre, par exemple dans l’achat de lingerie sexy et de chaussures de femme fatale.
Eric, son amant universitaire, n’avait jamais réveillé sa sirène intérieure. Et c’était cette incapacité même qui l’avait séduite chez lui. Pas uniquement, bien sûr, mais elle y avait été pour beaucoup, si elle voulait être honnête avec elle-même. Car, s’ils avaient trouvé un agrément certain à leur vie sexuelle, celle-ci n’avait jamais été déterminante pour eux, comme cela semblait être le cas pour tant d’autres couples. Leur entente intellectuelle, si : elle avait été profonde, vertigineuse, stupéfiante. Mais leur sexualité avait tenu une place assez restreinte dans leur alliance amoureuse.
C’était du moins ce qu’elle s’était raconté.
Jane s’écarta de la porte et traversa la pièce jusqu’à l’antique bureau double qu’elle avait converti en poste de commandement. Elle alluma son ordinateur portable, mais resta assise, à regarder fixement les icônes qui se détachaient sur son fond d’écran.
Elle avait cru naïvement que ni pour Eric ni pour elle la sexualité n’avait eu grande importance. Jusqu’au jour où Eric l’avait accusée de ne jamais se « lâcher » avec lui. Et lui avait annoncé qu’il n’en pouvait plus d’attendre qu’elle lui fasse suffisamment confiance pour se donner enfin à lui en toute liberté.
Aujourd’hui, en tout cas, elle n’avait pas eu besoin de beaucoup de sollicitations pour laisser sa passion intérieure se déchaîner. Une image d’elle-même littéralement scotchée contre le corps de Devlin lui remit le feu aux joues. Furieuse contre les battements incontrôlés de son cœur, elle se passa la main dans les cheveux, en les repoussant de ses tempes. Le dernier peigne encore en place tomba sur le sol. Jane songea avec un petit pincement de honte que les autres étaient probablement éparpillés quelque part dans le solarium en travaux, à l’étage au-dessus.
Elle haussa les épaules avec impatience. Tant pis pour les peignes. Car Devlin avait raison au moins sur un point : ses cheveux refusaient de rester attachés, de toute façon.
— Comme si c’était là ton plus gros problème, marmonna-t-elle tout haut.
Bon sang ! Mais comment un seul petit baiser pouvait-il dégénérer aussi rapidement en un tourbillon incontrôlable ? Et par quel curieux phénomène lui avait-il procuré ce sentiment d’impérieuse nécessité ? Il n’y avait rien eu d’autre entre elle et Dev qu’un simple baiser, nom d’un chien… Et des baisers, elle en avait déjà reçu un certain nombre. Pas une infinité, bien sûr. Mais une quantité raisonnable.
Jane jura tout bas. Le problème n’était pas de savoir combien de fois elle avait été embrassée, mais de définir ce que ces baisers lui avaient fait éprouver. Des sensations d’agréable chaleur, de réconfort, de tendresse, d’affection, et quelques autres émotions douces du même ordre. Ces baisers avaient été de doux baisers. De plaisants baisers.
Le rire rauque qui monta de sa gorge la fit presque s’étrangler. Le baiser de Devlin n’avait rien eu d’agréable. Il avait été brûlant, furieux, emporté. Et tellement d’autres choses, encore, qu’il l’avait réduite à un comportement quasi animal en l’espace d’un clin d’œil. Comment était-ce possible ? D’où cet homme tirait-il la capacité de la transformer en une autre elle-même ? En une femme qui ne pensait plus qu’à se frotter contre lui, à le lécher de la tête aux pieds ? Au point d’avoir aspiré à l’effraction de ses doigts sous l’élastique de sa culotte en satin.
Cet homme était un danger public et elle s’arrangerait désormais pour garder une distance prudente. C’était la seule solution. Même si elle avait été près de faire une entorse sur ses bons vieux principes anti-sexualité torride, il restait le facteur temps. Elle ne pouvait absolument pas se permettre de se laisser distraire de son travail. Les collections Wolcott lui offraient une opportunité comme il ne s’en présenterait jamais plus. Mais, au lieu d’avancer avec toute l’efficacité professionnelle dont elle se savait capable, elle passait un temps fou à fouiller dans des armoires, à vider des commodes pour tenter de mettre la main sur les robes et les accessoires destinés à l’exposition haute couture. Son retard ne cessait d’augmenter, et elle n’avait aucune intention de perdre du temps supplémentaire en le passant au lit avec Devlin. Aucun homme ne valait pareil sacrifice.
Jane poussa un long soupir, s’assit à son bureau et porta son attention sur son programme du jour, terrifiée à l’idée que l’épisode avec Devlin ne vienne troubler sa concentration. Eh bien, non, non et non. Elle s’arrangerait pour ne pas perdre le fil. Pour commencer, elle s’attaquerait à la tâche la plus simple sur sa liste. Ce serait déjà un début. Et elle n’aurait plus, ensuite, qu’à enchaîner. Le tout, c’était de démarrer. Une fois lancée, elle finirait petit à petit par se calmer, se ressaisir.
En principe, du moins, car cela n’en prenait pas vraiment le chemin. Elle était radicalement chamboulée.
Hé, ho, c’est fini, ces pensées défaitistes ? S’asseyant droite comme un I, elle attrapa son téléphone cellulaire. Depuis l’âge de dix ans, tu bosses comme une malade pour t’en sortir. Après tout ce que tu as accompli, tu ne vas pas te casser la figure maintenant.
Ouvrant son téléphone, elle composa posément le numéro de Poppy.
* * *
« Eh bien, qui l’eût cru ? » se dit Gordon Ives le lendemain après-midi. Enfin, la chance revenait dans son camp.
Immobile devant la porte du bureau de Jane, il sentit un imperceptible vent de triomphe lui effleurer le visage. Il avait passé des jours et des jours avec le sentiment qu’il était grillé, foutu, et qu’il ne serait plus jamais vainqueur. Mais en ce moment précis, il jubilait, convaincu que sa bonne fortune lui souriait de nouveau. Chanceux, il l’avait toujours été, après tout. Jusqu’au moment où il avait tout perdu dans ce maudit tournoi truqué et qu’il s’était retrouvé dans la panade. Mais ne fallait-il pas avoir une veine insensée pour passer à côté du bureau de Jane juste au moment où elle parlait au téléphone ?
A une amie proche, de toute évidence.
Au sujet de l’installation de sécurité de Wolcott.
Il s’était creusé la tête pour trouver le moyen de s’introduire dans cette vieille baraque depuis le moment où elle avait parlé de financer un système d’alarme flambant neuf et perfectionné. Il avait cru que c’était chose faite depuis longtemps, mais, apparemment, il avait péché par excès de pessimisme.
Quoi qu’il en soit, il avait retrouvé sa veine d’antan.
Veillant à rester invisible de son côté de la porte, il écouta ce que racontait Jane et esquissa un sourire.
— Merci, Poppy, j’apprécie… Oui, oui, je sais… Bien sûr que je ferais la même chose pour toi. Mais il reste que tu me tires une sacrée épine du pied. L’installation s’est passée sans problème, alors ?
Un silence tomba, envahissant ses tympans, pendant que la femme à l’autre bout du fil bavassait interminablement. Ses paupières s’alourdirent, une somnolence le gagna, et il faillit sursauter lorsqu’il entendit soudain Jane demander :
— Et le code de sécurité, au fait ? Ça serait tout moi d’oublier de le noter et de faire sonner l’alarme en arrivant cet après-midi.
Il tendit l’oreille, dans un état de concentration maximale, les yeux rivés sur le combiné qu’elle tenait à la main. Voilà qui commençait à devenir intéressant. Dans un monde parfait, Jane aurait répété le code à voix haute tout en l’inscrivant.
Mais il ne fut pas exactement surpris que cela n’arrive pas. S’il y avait une chose que l’expérience lui avait apprise, c’est que le monde était rarement idéal.
Il l’entendit juste marmonner des « mmm… » à répétition pendant qu’elle notait — ou mémorisait ? — la série de chiffres.
— O.K., c’est bon. Je l’ai. Tu es la reine d’entre les femmes, ô grande prêtresse de notre sonorité. Tu ne peux pas savoir comme je suis soulagée que ce problème soit réglé. C’est au moins un élément que je peux rayer de la longue liste des angoisses qui me tiennent éveillée la nuit… Pardon ? Non, pas tout de suite. J’ai du boulot à finir ici avant de filer à Wolcott. Mais je suis fière d’être la seconde à essayer notre nouveau système d’alarme… Ah bon ? Déjà ? La troisième, alors. Tu y seras encore dans une heure ?… Zut. On essaie de se voir plus tard, si tu veux ? On pourrait peut-être manger un truc ensemble. Ou boire un verre pour fêter la bonne nouvelle. Car j’ai eu le feu vert pour t’embaucher, figure-toi !
Quoi ? Qu’est-ce que cela pouvait signifier ? Il valait mieux pour les fesses de Kaplinski que cette embauche soit sans rapport avec les collections Wolcott. Mais bon… Ce n’était pas le moment de s’attarder pour essayer d’en savoir plus. Prendre le risque d’être surpris en train de traîner dans le couloir serait un mauvais calcul. La dernière chose dont il avait besoin, c’était que Jane se souvienne de l’avoir vu rôder à proximité de son bureau, le jour où elle avait reçu le nouveau code de sécurité pour son alarme. Refrénant sa curiosité, il se força à poursuivre son chemin.
Pendant un quart d’heure qui lui parut interminable, il resta à la cafétéria du premier étage, à boire un café qu’il ne se souvint même pas d’avoir goûté, à regarder aller et venir les visiteurs du musée sans vraiment les voir. Il aurait été incapable d’en identifier un seul, même si on lui avait donné une fortune pour le faire. Il était trop occupé à ruminer cette histoire d’embauche dont Jane avait parlé au téléphone. Elle s’apprêtait donc à faire appel à une greluche quelconque tirée de la rue pour l’aider à Wolcott ? Alors qu’elle avait sous la main quelqu’un d’ultra-compétent comme lui ? La salope !
Elle pouvait être sûre d’une chose, en tout cas : il mettrait tout en œuvre pour récupérer le code de son alarme.
A présent, il n’avait plus aucune raison de rester là à perdre son temps. Jugeant qu’un délai suffisant s’était écoulé pour qu’elle ne fasse pas le lien entre son apparition et sa conversation téléphonique, il termina son fond de café tiède et remonta au sixième étage.
Jane n’était pas dans son bureau — encore un coup de chance pour lui. Il balaya le couloir d’un regard rapide, puis pénétra dans la pièce. Hélas… Pas de bout de papier traînant commodément sur le bureau avec le code griffonné dessus. Il connut un instant d’inquiétude. Et s’il s’agissait d’un nombre spécial, avec une signification particulière pour Jane et ses amies ? Elle n’avait peut-être même pas eu besoin de l’inscrire ?
Mais en examinant de plus près le bloc-notes vierge à côté du téléphone, il distingua la marque en creux, à peine visible, d’une rangée de chiffres. Choisissant un crayon HB dans le pot de verre de Murano placé sur une étagère, il crayonna doucement autour du premier décalque. Un zéro apparut en blanc au milieu du lavis au crayon. Puis un cinq. Un un. Et un six.
Avec une belle poussée d’adrénaline, il s’attaqua à ce qui semblait être le dernier chiffre.
— Tu cherches quelque chose, Gordon ? s’enquit une voix derrière lui.
Le dos tourné de manière à dissimuler le bloc-notes trafiqué du champ de vision de Jane, il arracha discrètement le premier feuillet, puis griffonna le prénom de l’intéressée sur la page d’en dessous avant de se redresser. Glissant le papier qui l’intéressait dans sa ceinture, il se retourna calmement. Il froissa le second feuillet en prenant soin de laisser le nom de Jane bien visible.
— Ah, Jane ! Cela tombe vraiment bien que tu sois encore là. Je pensais que tu étais déjà partie.
Il lui adressa le sourire d’une rayonnante fiabilité qu’il avait mis au point dès l’âge de dix ans.
— J’allais justement te laisser un petit mot. Mais j’avoue que cela m’arrangerait drôlement d’avoir la réponse à ma question aujourd’hui plutôt que demain. Ce serait toujours ça de réglé avant la fin de ma journée.
Il la gratifia d’un haussement d’épaules débonnaire.
— Tout le monde n’a pas la chance de pouvoir quitter son poste de travail tout de suite après le déjeuner.
Elle fit la grimace. Il avait manifestement réussi à la distraire d’une éventuelle suspicion quant à sa présence dans son bureau.
— Crois-moi, ce n’est pas l’idée que je me fais d’un après-midi de congé, Gordon.
— Je sais.
Elle était tellement prévisible, la pauvre. Lui-même, en revanche, avait quelques jolis rôles de composition à son actif. Avec une expression compatissante, il lui effleura brièvement le dos de la main du bout des doigts.
— Je ne doute pas un instant que tu sois submergée de boulot à Wolcott, et donc je ne veux surtout pas te faire perdre trop de temps. Mais le restaurant du musée s’inquiète déjà d’éventuelles restrictions diététiques pour le dîner organisé en l’honneur du couple royal d’Espagne. Et je n’avais aucun élément pour leur répondre. Ils sont pressés de mettre leur menu au point, apparemment.
— Je suis quasiment certaine qu’ils ne suivent pas de régime particulier, mais attends quand même une seconde, je vais voir ce que j’ai dans le dossier.
Jane se dirigea vers le meuble de classement dans le coin de son bureau sur lequel elle posa l’enveloppe en papier kraft qu’elle tenait dans la main en entrant. Puis elle se baissa pour ouvrir le second tiroir à partir du bas et fourragea dans ses papiers.
— Je suis désolée, Gordon. Je pensais t’avoir fait des photocopies de tout ce dont tu pourrais avoir besoin.
— Oh ! tu sais, il y a toujours un petit détail qui passe à l’as, rétorqua-t-il d’un ton rassurant, tout en se dévissant le cou pour essayer de lire ce qu’elle avait écrit sur le bout de papier accroché par un trombone sur le rabat de l’enveloppe. Ce n’est pas vraiment un problème, et ce n’est pas non plus d’une urgence folle, mais ça me facilitera la tâche d’avoir l’information tout de suite.
Sur le papier à lettres, il réussit à identifier une série de chiffres. Juste au moment où son cœur commençait à battre plus vite, Jane émit un « Ah ! » satisfait et sortit son dossier. En se redressant, elle referma le tiroir avec un mollet dont il nota pour la première fois qu’il était étonnamment bien galbé.
Il ravala in extremis le petit rire ironique qui avait failli lui échapper. Comme s’il risquait de s’intéresser à la plastique de la Kaplinski ! En fait, il ne pensait jamais à elle comme à une personne. Et encore moins comme à une femme. Jane, c’était juste un obstacle sur son chemin. Une empêcheuse de tourner en rond qui ralentissait l’évolution de sa carrière. Sachant que son poste au musée l’aidait malgré tout à maintenir un style de vie correct, en attendant qu’il s’enrichisse au poker.
Jane s’approcha alors pour ouvrir la chemise devant lui. Et il laissa toutes ses considérations de côté pour se concentrer sur ce qu’elle lui racontait. Se penchant sur le contenu du dossier cartonné couleur brique, elle le feuilleta rapidement.
— Bon, voyons ce que nous avons là-dedans…
Elle sortit le document fourni par le Patrimonio Nacional, l’organisme qui administrait les propriétés de la famille royale et qui avait organisé le prêt de l’exposition. Elle fit glisser un doigt mince et élégant sur la première page. Ne trouvant pas ce qu’elle cherchait, de toute évidence, elle la retourna sur le bureau et répéta la même action sur un second feuillet.
Son index s’immobilisa à mi-page.
— Ah, voilà… Nous y sommes. Alimentation : rien. Pas de restrictions diététiques.
Elle poussa le dossier dans sa direction.
— Tiens, si tu veux, jette un coup d’œil là-dedans au cas où j’aurais oublié autre chose. Je ferai des photocopies demain matin et je te les transmettrai dès que possible.
Il trouva un autre document qui n’avait pas été inclus dans le dossier qu’elle lui avait remis, et le lui tendit.
— Jane, cela t’ennuierait de faire ces copies tout de suite ? Ou je peux m’en charger moi-même, si tu préfères ? Cela m’ennuie de te retarder, car je sais que tu es très occupée, mais j’aimerais rapporter tout ça chez moi ce soir pour étudier ces documents d’un peu plus près.
Elle hésita. Puis, exactement comme il l’avait prévu, elle hocha la tête.
— Pas de problème. Je te fais ça tout de suite.
Il s’interdit de laisser libre cours au petit sourire de triomphe qui lui chatouillait la commissure des lèvres. Franchement, cette fille n’avait aucun mystère. Elle se comportait toujours exactement comme il s’y attendait.
— Je vais te les faire en face, dans le bureau de Marjorie, annonça-t-elle.
Cette fois, elle l’avait pris de court. Il pensait disposer d’un moment tranquille, dans son bureau, pour continuer à fouiner pendant qu’elle ferait les photocopies au cinquième étage. Il n’en sourit pas moins vaillamment et prit le bloc-notes sur son bureau.
— Cela t’ennuie si j’en profite pour me faire une petite liste pense-bête ?
L’idéal, bien sûr, serait qu’elle laisse le bout de papier où était inscrit le code sur le meuble de classement où elle l’avait posé.
— Vas-y, je t’en prie, répondit-elle aimablement.
La garce prouva alors que, si elle était dépourvue d’imagination et aussi excitante qu’un plat de nouilles froides, elle n’en avait pas moins la tête sur les épaules. Car elle prit soin de récupérer son enveloppe avant de sortir du bureau.
Sans perdre une seconde, il défroissa son bout de papier, l’aligna sur une feuille vierge et recommença à faire ses lavis au crayon, cette fois en partant du bord droit. Deux nouveaux chiffres apparurent, mais il n’eut pas le temps de les identifier. Ils apparaissaient de façon nettement moins distincte, après les manipulations que le bout de papier avait subies. Il le glissa dans sa poche arrière et commença à griffonner une liste de choses à faire au moment où le son aigu de la photocopieuse dans le bureau de Marjorie mourut dans le silence.
Il leva la tête lorsque Jane revint dans la pièce et cligna des yeux, comme s’il avait été absorbé dans ses pensées au point d’oublier où il se trouvait. Il enfouit le crayon qu’il avait utilisé au milieu d’une bonne douzaine de ses congénères, ne souhaitant pas qu’elle s’aperçoive que la pointe était anormalement effilée. Le diable, après tout, était dans les détails.
Il sourit légèrement.
Car s’il y avait un homme au monde pour qui les détails comptaient, c’était bien lui.
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