Un automne à Seattle

Andersen · Chapitre 22 sur 26

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Un automne à Seattle

Chapitre 21

21

 

Mon Dieu, quelle journée. Tout a commencé avec la tempête, mais

ce n’était qu’un petit début.

* * *

— Quel vent de dingue ! déclara Devlin en sortant de Wolcott avec sa sœur Hannah. Tu es folle d’être venue me chercher dans cette tourmente…

Il s’interrompit pour lui donner une petite tape amicale sur la tête.

— Mais j’apprécie le geste, en tout cas.

Le vent hurlant les aspirait comme une ventouse géante. Il plaça Hannah entre la porte et lui, le temps de la fermer à clé.

— Il doit souffler à plus de cent vingt kilomètres-heure, marmonna-t-il en remontant le col de son blouson. File-moi les clés, tiens. Il vaut mieux que je prenne le volant.

— Parce que toi homme grand et fort, et moi pauvre femme démunie sans défense.

Le son sarcastique de la voix de sa sœur se détacha sur le roulement furieux de la tempête, qui grondait comme un train de marchandises fonçant à grande vitesse. Mais elle ne lui tendit pas moins ses clés.

— Toi ? Tu es à peu près aussi privée de défense qu’un banc entier de barracudas, maugréa-t-il.

Ils progressaient, pliés en deux, en direction de la voiture de sa sœur, évitant les rameaux arrachés par le vent. Normalement, elle n’aurait pas dû comprendre un mot de ce qu’il disait, compte tenu du mugissement furieux des éléments. Mais soit elle avait l’acuité auditive d’une chouette effraie, soit le vent avait créé une ligne directe qui avait porté ses paroles jusqu’à elle.

— C’est tout à fait ça ! hurla-t-elle.

Ils grimpèrent dans sa voiture en s’agrippant aux portières. Une fois qu’ils furent enfermés à l’intérieur, la pression des décibels chuta. Mais sa sœur, qui n’était pas du genre à laisser les sujets sensibles de côté, lui jeta un regard en coin tout en bouclant sa ceinture, et revint immédiatement sur sa réflexion précédente.

— C’est quand même moi qui ai pris le volant pour venir te chercher et te ramener chez toi sain et sauf, mon petit gars.

— Oui, tiens, comment ça se fait, d’ailleurs ? s’enquit-il avec un début de suspicion dans la voix. Et un samedi, en plus ! Cela ne te ressemble pas, de sacrifier une journée de congé et — bien pire encore — de laisser le vent ravager ta coiffure, rien que pour m’éviter un petit trajet à pied. Sachant que j’habite à deux pas d’ici et que tu viens de l’autre bout de la ville.

— Comment ça, le vent a ravagé ma coiffure ?

Avec un claquement de langue irrité, Hannah abaissa le pare-soleil pour s’examiner dans le petit miroir.

— Mmm… C’est la cata, en effet. J’ai passé une heure à me faire un brushing pour me donner un look artistiquement décoiffé. C’est à se demander pourquoi le vrai décoiffage par le vent produit des résultats aussi regrettables.

Elle sortit une brosse de son sac et entreprit de réparer les dégâts.

— Tu n’as pas vraiment répondu à ma question, observa-t-il en passant une vitesse.

Elle haussa les épaules.

— Tu n’as pas de voiture et il fait un temps de brute. Je ne voulais pas que le vent t’emporte et que tu te retrouves dans le détroit.

— Jolie réponse, Hannah. Et plausible, peut-être, mais seulement sur papier. Dans la vraie vie, je sais que tu sais que je suis parfaitement capable d’affronter les éléments si les conditions le permettent, ou de rester dans l’hôtel particulier à attendre si les choses s’enveniment. Alors, c’est quoi, la vraie raison ?

Elle referma le pare-soleil d’un geste sec et se tourna vers lui.

— Bon, d’accord. Je veux savoir quand tu as l’intention de revenir chez toi pour de bon.

Il tourna la tête pour la regarder et la fixa jusqu’au moment où la voiture fit une embardée. Il lutta contre le vent pour ramener le véhicule sur sa voie puis, reportant son attention sur la route, laissa éclater son incrédulité.

— Tu as fait tout ce trajet, par le temps le plus pourri de la décennie, juste pour me poser cette question ?

— Pour avoir une occasion de te parler sans que le reste de la famille gravite autour de nous.

Elle le laissa se concentrer sur sa conduite tant que l’avenue Queen Anne descendait en pente raide, mais, dès qu’ils furent de nouveau en terrain plat, elle revint à la charge.

— Reviens à la maison, Dev. Sérieusement.

Voyant le feu passer au vert — ce qui était déjà un exploit en soi, vu que le mât était quasiment à l’horizontale —, il ouvrit la bouche pour répondre. Mais elle avait dû lire dans ses pensées, car elle réussit à parler avant lui :

— Et ne me dis pas que tu es déjà à la maison. Tu sais très bien de quoi je veux parler.

Elle soupira, puis précisa d’un ton plus raisonnable :

— Ta vie, tes attaches sont ici, Dev. Tu as l’air plus heureux, ces jours-ci, que tu ne l’étais au cours des années écoulées.

— Et sur quels critères te bases-tu pour juger de mon état de bonheur ? On ne se voit que de façon épisodique.

— Justement. C’est bien pour ça que je te demande de revenir t’établir ici.

Il secoua la tête.

— Ecoute, ça me touche que tu milites en faveur de mon retour dans le fief Kavanagh. Sérieusement. Mais Bren va reprendre le travail à plein temps et, tôt ou tard, je retournerai en Europe.

— Mais pourquoi ? Tu aimes à ce point errer de port en port en traînant ton sac de marin ?

Pas tant que cela, non. En vérité, ses périples en Méditerranée, loin de ceux qu’il aimait, avaient perdu de leur charme, ces deux dernières années.

Il redressa la tête en sursaut. D’où sortait cette pensée hérétique, qui lui avait traversé l’esprit tel un météorite ? Bénissant l’absence de circulation, il conduisit la voiture d’Hannah à la manière d’un missile balistique dans les rues désertes.

Son existence nomade de marin, c’était sa liberté à lui. Il l’avait choisie, cette vie-là, pour le meilleur et pour le pire. Bon, d’accord, de temps en temps, la lassitude s’installait, ses horizons lui paraissaient plats et le ciel incertain. Il lui arrivait même d’avoir des accès de mal du pays, à l’occasion. Mais rien de bien méchant. Un petit coup de blues, ici et là, faisait partie du cours normal des choses.

Sauf que les paroles de sa sœur apportaient soudain à ses moments d’insatisfaction un éclairage différent. Et le fait qu’elle ait réussi à semer le doute dans son esprit le mettait méchamment à cran.

Il se gara en double file devant son immeuble, et une rafale de vent particulièrement féroce secoua la voiture.

— Laisse tomber, Hannah, O.K. ? Tu le sais, que je ne peux pas supporter les comportements fusionnels, dans cette famille. On est tout le temps les uns sur les autres, et j’ai l’impression de tourner en rond dans un bocal à poissons !

Sa sœur leva les yeux au plafond.

— Tu n’en as pas marre de tenir le même discours depuis plus de dix ans, Dev ? Ouvre les yeux, bon sang ! Tu as quel âge ? Dix-neuf ans, encore et toujours ? Ce n’est pas la famille en soi qui pose problème, c’est ce que toi, tu en fais !

Il laissa éclater son ironie.

— Oh ! la belle formule ! Merci, cher docteur, de m’avoir montré le droit chemin. Eurêka, je vois clair, enfin. Cette fois, j’ai les atouts en main pour remettre ma vie sur les rails.

Il dut lutter contre le vent pour parvenir à ouvrir sa portière. Une fois dehors, il prit une profonde inspiration et relâcha l’air lentement. Puis il se pencha à l’intérieur de la voiture pendant qu’Hannah se tortillait pour passer du côté conducteur, récupérant la place qu’il avait laissée encore chaude.

— Tu veux attendre ici, le temps que la tempête se calme ?

Elle lui jeta un regard renfrogné.

— Non.

— Arrête de faire la tête. Nous ne tomberons jamais d’accord sur ce sujet. Ce n’est pas bien méchant.

— Si seulement tu n’avais pas la caboche aussi dure…

Il se contenta de sourire.

Mais elle ajouta alors d’un ton plus grave :

— Tu brises le cœur de maman, tu sais.

Son sourire s’effaça, et il s’écarta en sursaut de la voiture.

— Bravo, Hannah ! Super, ton argument-choc. Très chouette.

La culpabilité grouillait sous sa peau comme une armée d’insectes. Mais il refusait de donner la satisfaction à sa sœur de lui montrer qu’elle avait visé dans le mille. Il était furieux contre elle qu’elle soit venue le chercher pour lui infliger cette discussion. Mais il tapota le toit de la voiture d’un geste débonnaire et recula d’un pas.

— Sois prudente sur le trajet, sœurette. C’est une belle garce, cette tempête.

* * *

Ava attrapa les extrémités de l’écharpe en laine qu’elle venait de dérouler de son cou, et arpenta nerveusement l’entrée de long en large.

— Je me demande s’il ne vaudrait pas mieux que je reparte tout de suite, Jane. Conduire sur le pont flottant au-dessus du lac Washington m’a coupé les jambes. C’était horrible, je t’assure, j’ai vraiment cru que les vagues allaient tout emporter… Et après ça, j’ai fait n’importe quoi. En arrivant à l’intersection sur la I-90, j’étais à peine plus éloignée de chez moi que d’ici. Et je me demande encore pourquoi il m’a pris l’idée de partir vers le nord au lieu de bifurquer au sud.

Elle s’interrompit net.

— Mais je viens déjà de t’expliquer mon périple en entrant. Super. Voilà que je radote, maintenant.

Jane lui prit son écharpe des mains.

— Evidemment que tu te répètes ! C’est normal, quand on a été secouée par un spectacle d’apocalypse. Allez, assieds-toi, au lieu de t’agiter. Je vais nous préparer une infusion.

Ava prit place sur un tabouret de bar et la regarda fouiller dans ses placards de cuisine. Elle fronça soudain les sourcils.

— Hé, mais tu as de la tisane chez toi, au fait ? C’est nouveau, ça !

— Tu te souviens de Joyce Hammermaster, qui travaille dans les bureaux de la maison mère de Starbucks, à SoDo ? Elle m’en a offert deux boîtes alors que j’assistais à je ne sais quelle réunion chez elle.

Restait juste à remettre la main sur ces fichus sachets.

— Ah, voilà ! Je savais que je les avais fourrés quelque part. Alors, tu as le choix : tisane Energie ou tisane Sérénité ?

Elle examina le visage pâlot d’Ava et trancha.

— Bon, d’accord : Sérénité.

— Je crois, oui.

Elles prirent chacune leur mug et s’installèrent dans le living, face à la vue, pour siroter leur infusion et faire un sort à la réserve de chocolat que Jane gardait en stock pour les situations d’urgence. Malgré le fracas furieux du vent dehors — ou peut-être à cause de lui —, elle éprouvait un sentiment agréable de protection, de chaleur, de sécurité.

Jusqu’au moment où Ava posa la question qui fit s’envoler sa quiétude en fumée.

— Alors ? Dev t’a reparlé de sa proposition de t’emmener avec lui en Europe ?

Jane se raidit. Si seulement, mais si seulement elle avait tenu sa langue !

— Non. Cela fait trois jours maintenant qu’il n’aborde plus du tout le sujet.

— Mmm…

Son amie cala son menton dans sa paume, et se tapota la tempe avec un index manucuré à la perfection. Elle fixait sur elle un regard pénétrant, façon psychanalyste — qui jurait un peu avec son physique tout en courbes et en rondeurs de déesse.

— Et tu vis ça comment, Jane ?

— Bien, très bien. Je ne vois pas pourquoi ça me poserait problème. On était partis sur un contrat à court terme, lui et moi, de toute façon.

Ava se contenta de hausser un sourcil et d’attendre la suite en silence.

— Quoi ? Qu’as-tu à me regarder comme ça ? Puisque je te dis que ça ne me dérange pas ! Je suis soulagée, au contraire.

Jane soupira. Bon, d’accord… Elle protestait un peu trop vigoureusement pour être crédible. Et pourtant, elle ne put s’empêcher d’insister :

— Je t’assure, Ava.

— Sur une échelle de un à dix au bobaromètre, je t’accorde un treize, Jane Kaplinski.

— Oh, ça va !

Rentrant la tête dans les épaules, Jane se recroquevilla sur son infusion.

— J’ai envie de me sentir soulagée, O.K. ? Mais la plupart du temps, je suis bouffée par la paranoïa. Ou enfin… Je ne sais pas trop comment appeler ça. Mais comment faut-il comprendre son changement d’attitude ? Pendant des jours et des jours, il me harcèle pour que je parte avec lui en Europe. Et puis, tout à coup, plus rien. Bon… En même temps, je me dis que c’est mieux comme ça, puisque j’avais posé au départ que je ne voulais surtout pas de relation durable.

— Et pourtant ?…

— Et pourtant, je me pose dix questions à la seconde : est-ce que je ne suis plus assez bien pour lui ? Est-ce qu’il s’ennuie avec moi ? Me trouve-t-il trop coincée, trop intello, trop ci ou trop ça…

Elle soupira.

— Ou peut-être qu’il s’est lassé de faire l’amour avec moi, tout simplement.

Ava leva les yeux au ciel.

— Oui, c’est ça, bien sûr. A supposer qu’il existe un mec quelque part capable de se lasser du sexe, je crois pouvoir te garantir que Dev n’est pas cette exception-là. J’ai vu la façon dont il te regarde.

« Et comment me regarde-t-il ? » fut-elle aussitôt tentée de demander, telle une ado suspendue aux lèvres de ses copines pour savoir si un tel lui avait jeté un vague coup d’œil à la fin du cours de maths.

— La façon dont il me regarde ? Comme s’il voyait Aphrodite en personne, je suis sûre.

Ava se contenta d’attendre et obtint le résultat voulu.

— Bon, d’accord, je mords à l’hameçon. Quel type de regard pose-t-il sur moi, selon toi ?

— Comme s’il était le requin et toi l’appât, ma chérie.

— Ah, comme c’est poétique !

Jane se prit la tête entre les mains.

— Tu n’aurais pas pu dire : « comme le cheik regarde la vierge » ? L’appât, franchement, ça craint ! J’ai des visions de ver de terre ou de bouts de viande avariée.

— Oh ! voilà que tu nous la joues Calimero. Je pense qu’il est grand temps que je poursuive ma route. Je te laisse donc te vautrer dans ton auto-apitoiement.

Ava se leva, rassembla leurs tasses et leurs soucoupes et porta le tout dans la cuisine. Puis elle alla chercher son manteau et son écharpe dans le placard de l’entrée.

Une fois emmitouflée, son amie l’enveloppa dans une de ses étreintes généreuses.

— Merci pour l’infusion et pour ta compagnie, Jane. J’ai vraiment apprécié cette halte au cœur de la tempête.

Jane tourna les yeux vers la fenêtre, où on voyait le vent soulever des vagues dans le détroit. Alors qu’on n’était qu’en début d’après-midi, une nuit surnaturelle semblait sur le point de se refermer sur la ville.

— J’aimerais autant que tu restes ici jusqu’à demain matin, Ava. Conduire par ce temps est risqué. La radio dit que le vent souffle à je ne sais combien de kilomètres à l’heure.

— J’ai bien cru qu’il atteignait les deux cents. J’ai déjà vu des vidéos de tempête sur le lac Washington, avec des vagues énormes passant par-dessus le pont. Mais je ne l’avais encore jamais vécu moi-même. Et je peux t’assurer que je ne suis pas tentée de renouveler l’expérience.

— Alors, pourquoi prendre le risque de te remettre au volant ? Je sais que tu ne vas pas retraverser le lac, mais il faudra bien que tu reprennes le pont de Seattle ouest.

— Je contournerai par le bas.

— Tu sais qu’ils ont mis tous les ferries à l’arrêt. Même la station de ferry est fermée, à Colman Dock, ce qui n’arrive jamais. Reste ici, Av.

— Merci de me le proposer. Mais je préfère être chez moi.

Les lumières clignotèrent, faiblirent, puis se rallumèrent. Jane secoua la tête en regardant son amie.

— Il va faire noir comme dans un four, là-bas, sur la plage, si l’électricité tombe en panne.

— Il n’y a pas que dans le centre où le réseau électrique est enterré, chère amie. Ne t’inquiète pas pour moi, ça va aller.

— Promets-moi au moins de m’appeler dès que tu seras arrivée chez toi. Tu as des nouvelles de Poppy ?

— Je l’ai eue au téléphone tout à l’heure. Elle avait fait un saut chez ses parents pour s’assurer que tout allait bien, et ils l’ont persuadée de passer la nuit là-bas.

— Si seulement j’avais réussi à être aussi persuasive avec toi, murmura Jane tristement.

— Je serai prudente, je te le promets. Et je t’appelle sitôt arrivée.

— Tu as intérêt !

Elle raccompagna Ava jusqu’à la porte, puis fit une rapide vaisselle et passa une éponge sur la table basse. Quelques minutes plus tard, un ordre impeccable régnait de nouveau dans l’appartement. Elle alluma la télé et l’éteignit au bout d’un quart d’heure, lasse de n’entendre que des reportages sur la tempête ; elle ouvrit alors un roman, tenta de lire, mais renonça après avoir relu trois fois de suite le même passage. De guerre lasse, elle remit en ordre des affaires qui n’avaient nul besoin d’être ordonnées. Maudissant sa maniaquerie ménagère, qui la privait d’un précieux dérivatif, elle arpenta son appartement comme un animal en cage.

Ava téléphona comme promis, mais l’apaisement de Jane fut de courte durée. Elle sortit sur son minuscule solarium pour regarder bouillonner les eaux de la baie d’Elliot et du détroit de Puget. L’agitation des flots lui offrait une image en miroir de son exaspération intérieure.

Car ce n’était pas seulement l’inquiétude pour Ava qui l’avait plongée dans cet état de nervosité et d’impatience. Pourquoi Devlin avait-il cessé de faire campagne pour qu’elle parte en Europe avec lui ?

Dans un sursaut de fierté, elle releva la tête. Si elle voulait une réponse claire à cette question, il n’existait pas trente-six moyens de l’obtenir, n’est-ce pas ? Et tant pis si le vent soufflait comme un possédé. Elle tressa ses cheveux pour limiter les dégâts, attrapa son manteau et son sac, descendit au sous-sol récupérer sa voiture, et sortit au milieu des éléments déchaînés. A chaque bourrasque furieuse, elle se demandait quelle mouche l’avait piquée de se lancer dans cette sombre aventure.

C’était de la folie furieuse d’être sortie dans cette ambiance d’apocalypse, alors qu’elle n’était même pas certaine de trouver Dev chez lui. Il lui avait dit qu’il comptait passer la matinée à Wolcott pour avancer ses travaux, et rien ne prouvait qu’il n’y soit pas encore. Une fois lancé dans une tâche, Dev avait autant de mal qu’elle à s’arrêter.

D’un autre côté, il habitait à deux pas. En règle générale, elle se rendait toujours chez lui à pied. Et à présent qu’elle était à mi-chemin, de toute façon, ce serait stupide de faire demi-tour.

Trouver un endroit pour se garer fut plus fastidieux qu’elle ne l’avait escompté. Tous les habitants de Seattle pourvus d’un minimum de jugeote étaient rentrés se calfeutrer dans leurs foyers, et les places de stationnement avaient été prises d’assaut. Lorsqu’elle réussit enfin à caser sa voiture dans un espace minuscule, le long du parc Regrade, son humeur avait évolué du mauvais au massacrant. Le square grouillait normalement de chiens courant en liberté, vu que c’était un des seuls endroits de la ville où ils étaient autorisés à se promener sans laisse. Mais, aujourd’hui, Seattle était une ville morte.

En sortant de voiture, Jane prit la réelle mesure de la puissance mugissante du vent. Elle chancela, comme si elle avait été attaquée physiquement par une main géante invisible. Observer la tempête en sécurité chez elle était une chose. Mais se trouver au cœur des éléments, seule, à pied, dans la rue déserte…

— Il faut vraiment ne rien avoir dans la tête, marmonna-t-elle tout haut, le souffle coupé par les rafales hurlantes.

Mais il était trop tard pour revenir en arrière. Rassemblant son courage, elle se plia en deux pour offrir moins de prise aux bourraques furieuses, et parcourut non sans mal à pied les deux pâtés de maisons jusqu’à l’immeuble où vivait Dev.

C’était un bâtiment en brique déjà ancien, sans service de gardiennage à l’entrée. Elle poussa donc la porte sans voir âme qui vive, et gravit les escaliers jusqu’au dernier étage.

— Je te préviens que tu as intérêt à être chez toi, mon pote, maugréa-t-elle en frappant à sa porte.

Elle était remontée à bloc et dans un état émotionnel explosif. Les forces qui bouillonnaient en elle réclamaient un exutoire. N’entendant aucune réaction, elle martela le battant de ses poings.

— Hé, ho, du calme ! Ça vient ! s’éleva la voix excédée de Dev, de l’autre côté de la porte.

Déconcertée, Jane en oublia un instant sa propre colère. Elle s’était attendue à tout, sauf à le trouver encore plus irrité qu’elle, si tant est que la chose fût concevable.

Le battant s’ouvrit à la volée et Dev la découvrit sur le seuil. Pendant une brève seconde, ses yeux s’illuminèrent de plaisir. Puis il fronça les sourcils.

— Mais qu’est-ce que tu fous dehors par un temps pareil ? Tu es cinglée ou quoi ?

Il lui attrapa le bras et la tira sans ménagement à l’intérieur.

— Entre.

L’esprit de Jane s’échauffa lorsqu’il referma violemment la porte dans son dos. Elle n’attendait que cette excuse pour laisser éclater sa mauvaise humeur.

— Tu as fini de me brutaliser comme ça ? protesta-t-elle en se tortillant pour libérer son poignet.

— Désolé, dit-il, sans manifester l’ombre d’un remords. Mais je suis de très mauvais poil. On dirait que vous vous êtes toutes donné le mot, vous, les nanas, pour braver stupidement les éléments au lieu de rester chez vous… Mais bon. Entre, puisque tu es là.

Avec un haussement d’épaules, il se détourna sur ses pieds nus et se dirigea vers le living.

Se sentant blanchir, Jane balbutia.

— Tu n’es pas seul chez toi ? Il y a une autre femme ?

L’idée ne lui avait même pas traversé l’esprit. Rien d’étonnant, s’il l’accueillait comme un chien dans un jeu de quilles.

Dev se retourna pour lui jeter un regard en coin.

— Hannah a fait le long trajet de chez elle rien que pour venir me chercher à Wolcott et me raccompagner ici. Mais elle est repartie tout de suite. D’ailleurs, j’ai découvert que ce n’était pas par souci pour ma sécurité qu’elle s’était déplacée, mais pour me demander quand je comptais rentrer chez moi.

Jane émit un discret soupir de soulagement. C’était donc elle, l’autre « nana », pas une nouvelle petite amie… Une bouffée d’euphorie monta comme des bulles de champagne dans ses veines. Puis elle fronça les sourcils.

— Mais tu es chez toi, non ?

Il eut un geste exaspéré de la main, comme pour dire « exactement ! »

— Oui, je sais. De façon définitive, voulait-elle dire.

Dev eut un petit mouvement d’épaules qui semblait vouloir indiquer que le sujet était sans importance. Mais son regard restait orageux.

— J’imagine que c’est parce que Finn et elle ont toujours été proches de moi, dans la fratrie. Mais Hannah a la pénible habitude de considérer qu’elle sait mieux que moi ce qui est bon ou non pour ma personne.

Il fit un effort presque visible pour chasser sa mauvaise humeur.

— Mais assez parlé de ma sœur. Explique-moi ce que tu fais dans les rues par ce temps de sauvage.

Une partie avisée d’elle-même — celle qui savait ménager les susceptibilités des vieux conservateurs égocentriques et des dignitaires étrangers qui ne songeaient qu’à donner une bonne image de leurs musées nationaux —, cette part raisonnable et sensée de sa personne, donc, lui enjoignit de mettre ses préoccupations de côté pour le moment, et d’attendre que Devlin se soit calmé.

Mais, alors qu’elle aurait dû tenir sa langue, quitte à la mordre jusqu’au sang, elle posa LA question qu’elle n’aurait pas dû poser.

— Pourquoi as-tu cessé de me demander de partir en Europe avec toi, Dev ?

Il papillonna des yeux.

— Hein ?

— Tu as changé d’avis ? Tu ne souhaites plus que je vienne ?

— Je n’ai pas changé d’avis, non.

Il se rapprocha, plia les genoux pour amener ses yeux à la hauteur des siens. Le plaisir atténua la colère dans son regard et il lui caressa doucement les bras, sur son manteau.

— Je voulais te laisser un peu d’air pour que tu puisses prendre ta décision sans te sentir sous pression. Tu as décidé d’être du voyage, alors ?

Ce fut le moment précis où elle comprit qu’elle aurait dû réfléchir d’abord, au lieu de se précipiter chez lui bille en tête.

— Euh… non, bredouilla-t-elle. Enfin… je veux dire… je ne sais pas encore.

Elle était venue chez lui chercher une réponse. Mais elle n’avait pas songé un instant que Dev en exigerait une autre en retour. Le regard de nouveau coupant, il se rejeta en arrière.

— On peut savoir à quel jeu tu joues ? Soit c’est oui, soit c’est non, Jane. Tu es juste venue ici pour achever de me faire tourner en bourrique, c’est ça ?

Jane était dans son tort et elle le savait. Elle agit donc comme toute femme sensée l’aurait fait à sa place et passa à l’offensive.

— Ne prends pas ce ton avec moi, s’il te plaît. Je suis venue ici pour une raison bien précise, Dev : j’avais besoin de comprendre pourquoi tu avais abruptement cessé de me demander de partir avec toi. C’est tout. Alors inutile de me tomber dessus à bras raccourcis, sous prétexte que je n’ai pas encore pris ma décision. Tu m’as harcelée des jours d’affilée, insistant pour que je renonce à tout ce que j’avais construit ici et que je m’envole vers des destinations inconnues avec toi. Et tout à coup… pffft… plus rien, pas un mot sur le sujet ! Avoue qu’il y a de quoi se sentir déstabilisée, non ?

Vitupérant debout, face à lui, elle s’aperçut qu’elle ressentait une exaltation sourde qui montait dangereusement. La vérité la frappa de front, avec la force de l’évidence : elle avait du plaisir à hurler, s’enivrait de lui faire une scène. Elle qui se voyait si calme, si mesurée, si flegmatique — tellement à l’abri de toute forme d’explosion émotionnelle… La main glacée de l’angoisse se resserra sur sa poitrine et elle fit machine arrière toute.

— Oh ! bon sang…

Sous le choc, elle recula en direction de la porte.

— Je savais que ça ne pouvait pas marcher entre nous, Dev. C’était idiot de penser qu’il y aurait moyen de contourner les obstacles. Autant regarder les choses en face et tout arrêter dès maintenant.

Il fit un pas vers elle puis s’arrêta net, les mains enfoncées dans les poches de son jean.

— C’est tout ce que tu as à proposer : on laisse carrément tomber et basta ?

— Je préfère appeler ça : prendre une décision rationnelle, motivée par des éléments concrets.

La colère était montée au visage de Dev et son regard lançait des éclairs. Mais il s’exprima d’une voix parfaitement mesurée.

— Très bien. Si à la moindre dispute, tu ne vois pas d’autre solution que de tout foutre en l’air pour te replier sur ta petite vie bien réglée, allons-y, Jane, rompons. Je ne suis pas d’humeur, là, à essayer de m’expliquer avec une femme trop dégonflée pour oser faire le moindre pas hors de sa petite zone de confort. Et pourquoi ? A cause de la crainte idiote qu’à la moindre montée d’émotion, elle puisse soudain se mettre à ressembler à papa et maman !

Elle sentit monter une vague puissante de nausée, comme s’il lui avait envoyé un coup dans l’estomac. Ses accusations étaient tellement injustes !

Et s’il avait raison, pourtant ? murmura une petite voix dans sa tête.

Non ! Car il ne faisait pas preuve d’un plus grand courage que le sien, en l’occurrence. Le cœur battant à tout rompre, le ventre noué, elle soutint son regard.

Et lança un tir de réplique.

— Au moins, je reconnais que je trimballe des casseroles. Alors que toi, tu continues allègrement à te mentir à toi-même, Devlin Kavanagh. Alors va ! Retourne vite te planquer en Méditerranée, dès que Bren sera rétabli. Tu pourras continuer tranquillement à naviguer dans le déni de tes petites lâchetés. C’est tellement plus simple, de te réfugier dans un monde construit de toutes pièces où ta famille apparaît comme la grande coupable, pour avoir commis la faute irréparable de tenir à toi !

Dans le coin de son esprit où elle restait encore lucide, Jane était désolée de s’entendre l’attaquer aussi frontalement. Comment les choses avaient-elles pu dégénérer si vite entre eux ?

Elle ouvrit la bouche pour dire — elle ne savait pas vraiment quoi. Quelque chose de conciliant, en tout cas, qui désamorcerait la tension. Elle avait abordé le problème avec beaucoup de maladresse. Et cela parce qu’elle avait peur — une peur bleue de ce qui se passerait si elle osait admettre qu’elle voulait faire un bout de chemin avec lui dans la vie.

Mais avant qu’elle puisse prononcer les mots réparateurs qui mettraient fin au bruit et à la fureur, il croisa les bras sur sa poitrine et la toisa d’un œil indifférent.

— En partant, tu feras attention à ne pas te prendre la porte dans le dos, Jane.

Et voilà.

C’était donc déjà trop tard.

Pendant une seconde, elle resta immobile à le regarder, en proie à une douleur qui irradiait du plus profond de son être. Puis elle fit ce qu’elle avait fait toute sa vie : elle se ressaisit, afficha un masque serein, et tenta de faire bonne figure.

Bon… Eh bien, tant pis. Et peut-être tant mieux, vu que de sauvages remontées de passion, qui lui rappelaient terriblement ses parents, menaçaient de faire surface pour tout détruire et dévorer sur leur passage. En fait, elle voulait forcer Dev à l’aimer, comprit-elle avec une impression de choc qui la frappa net dans la région du cœur.

Oh ! mon Dieu… L’aimer !

Serrant les lèvres pour contenir les paroles qu’il ne voudrait surtout pas entendre et qu’elle détesterait prononcer, elle se détourna et se dirigea vers la porte. Consciente dans toutes les fibres de son être qu’il ne disait pas un mot, ne faisait pas un geste pour arrêter le désastre.

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