Un automne à Seattle
Chapitre 6
6
Ce matin, au réveil, je baignais dans une sueur froide, avec la
bouche sèche et le cœur battant. Comment avons-nous pu traiter
cette question par-dessus la jambe ?
* * *
Seigneur Dieu Jésus Marie Joseph…
Jane suivit des yeux Devlin qui s’éloignait. Elle avait vraiment besoin de faire une coupure, pour échapper à la fascination physique que cet homme exerçait sur elle. Pas parce qu’ils continuaient de se quereller, non. Au contraire, même. Depuis leur rencontre fortuite au restaurant asiatique, quelques jours plus tôt, ils se comportaient l’un et l’autre avec une politesse exquise et une modération exemplaire.
— Ce type a des fesses à damner une sainte, commenta Ava, lovée sur la banquette dans l’arrondi de la fenêtre, avec une vue striée de pluie sur les rives illuminées du lac de l’Union.
— Ne m’en parle pas…
Poppy tourna la tête pour examiner le jeu de ses puissants muscles fessiers sous un autre angle alors que Dev se dirigeait vers l’escalier au fond du vestibule.
— C’est un bonheur de les regarder, quelle que soit la perspective. Très, très appétissant, tout ça.
— On y planterait volontiers les dents, oui, acquiesça Jane.
Ce qui, en quelques mots, résumait son problème. Devlin et elle avaient beau être professionnels et civilisés jusqu’au bout des ongles, elle ne parvenait pas à extraire sa libido de l’équation.
Consciente qu’un silence stupéfait venait de tomber dans la pièce, elle cligna des yeux en voyant que ses amies la contemplaient avec des yeux ronds.
— Qu’y a-t-il ?
— Tu as dit que tu planterais volontiers les dents dans les fesses de Dev, répondit Ava, visiblement sous le choc.
— Et alors ? Cela équivaut grosso modo à ce que vous venez de dire l’une et l’autre, non ?
— Tout à fait. Mais il s’agissait d’Ava et de moi, rétorqua Poppy. Alors que toi, tu ne remarques jamais les aspects sexe du mâle de base.
Elle secoua la tête en riant.
— Mais bien sûr que si, je les remarque ! Ce n’est pas parce que je ne saute pas sur le monsieur en question, ou que je ne bavasse pas pendant des heures sur le sujet, que je suis aveugle, sourde et insensible ! Enfin quoi, zut ! Toute femme normalement douée de vision reste rêveuse devant un postérieur aussi magistralement sculpté que celui-là.
Ouille… Là, elle en avait peut-être un peu trop dit, à en juger par le regard averti que Poppy posa soudain sur elle.
Elle se hâta de changer de sujet.
— Bon, les filles, si je vous ai demandé de passer ici ce soir, c’est pour une raison bien précise.
Ava battit des paupières.
— Ce n’était pas seulement une envie subite de voir nos jolies figures et de te délecter du charme délicat de notre conversation ?
— Bien sûr que si, ça va sans dire. Mais j’ai également un problème que je veux vous soumettre le plus vite possible.
Obéissant à la tradition d’une longue et solide amitié, Ava et Poppy lui accordèrent aussitôt leur pleine et entière attention.
— La nuit dernière, je suis passée du sommeil serein à une véritable attaque de panique. Avez-vous une idée, toutes les deux, de la valeur des pièces de collection dont Wolcott regorge ?
Le simple fait d’aborder le sujet lui procurait de nouveau des palpitations. Ava et Poppy répondirent plus ou moins d’une même voix.
— Il serait difficile de l’ignorer, Janie.
— Vous me regardez toutes les deux comme si j’étais un monstre à deux têtes, mais j’ai de bonnes raisons de m’angoisser. Nous sommes toutes d’accord pour affirmer que les collections d’Agnes valent une petite fortune, n’est-ce pas ?
Ses deux amies opinèrent.
— Donc, vous êtes conscientes du devoir qui nous incombe de les protéger. Je ne sais pas pourquoi ça ne m’a pas sauté aux yeux plus tôt, mais je doute que l’alarme ait été changée depuis 1989, lorsque Agnes a revu son installation de sécurité. Et je n’ai même pas besoin de vous dire à quel point la technologie a évolué depuis l’époque de nos sept ans…
Son regard se porta alternativement sur l’une et l’autre de ses amies.
— Il est plus que temps d’investir dans une installation de sécurité ad hoc. Et le plus tôt sera le mieux, si mon système nerveux à son mot à dire dans l’affaire.
— Cela représenterait une dépense importante, observa Poppy en se mordillant la lèvre.
— Importante, peut-être, mais indispensable.
— Sachant que nous avons déjà à financer la restauration. Qui va nous coûter bonbon, c’est le moins que l’on puisse dire.
— Entièrement d’accord avec toi, Poppy. Mais nous pourrions y perdre « bonbon » aussi, si nous étions cambriolées. Alors que nous aurons besoin de vendre certains de nos objets d’art pour financer les travaux, justement.
Elle posa la main sur le bras de Poppy.
— Ecoutez, les filles, je reconnais que je suis obnubilée par mes responsabilités vis-à-vis du Met et, par extension, vis-à-vis d’Agnes qui a placé sa confiance en moi. Mais voilà : à la première lecture du testament, je pensais avoir des océans de temps devant moi pour préparer les collections en vue de l’expo. Mais l’homologation du testament a pris plus de temps que prévu, l’échéance de janvier se rapproche à une vitesse effarante, et ce n’est pas comme si les pièces de la future exposition étaient rassemblées, triées et prêtes à être datées et étiquetées. Je sais que c’est plus maso qu’autre chose de me torturer à l’idée de ce qui pourrait arriver si nous étions cambriolées, mais en même temps… Oups, désolée, je vous soûle, non ?
Elle prit une profonde inspiration et relâcha l’air avant de regarder ses deux amies droit dans les yeux.
— Il reste que s’il arrive quelque chose, nous serons affectées toutes les trois, et pas seulement moi.
— Nous sommes assurées, non ? objecta Poppy.
— Oui, bien sûr, mais la question est de savoir comment. Je ne vois pas comment nous pourrions l’être de façon exhaustive, alors que personne ne sait exactement ce que contient cet hôtel particulier.
— Je me demande pourquoi Agnes n’a jamais fait procéder à un inventaire détaillé.
Ava intervint dans la conversation.
— Probablement pour la même raison qui l’a fait négliger de moderniser son système de sécurité. Je crois que ce qui l’intéressait vraiment, c’était de dénicher des pièces rares. Plus pour le plaisir d’avoir de beaux objets et de les regarder que dans l’idée de faire de sa maison un musée. Jane, en tout cas, a mis le doigt sur un vrai problème. L’assureur a dû attribuer une couverture standard.
Jane hocha la tête.
— Et à moins qu’Agnes n’ait mis en place des dispositions particulières pour ses collections, l’assurance ne doit couvrir qu’une partie de tout ce qu’elle a accumulé au fil des ans. Je pense d’ailleurs qu’il faudrait que nous nous renseignions d’urgence sur ces questions. Pour voir ce que nous garantit précisément la police d’assurance actuelle, et sans doute pour en établir une nouvelle. Je ne suis même pas certaine que nous soyons vraiment couvertes, à ce stade.
Poppy sortit une tablette tactile du volumineux sac à main qu’elle portait à l’épaule, fouilla un moment pour trouver un stylet, puis griffonna une annotation.
— O.K. Je me renseignerai.
— Merci. Mais ce qui m’effraie le plus, c’est de penser que toutes ces merveilles qu’Agnes a mis des années à acquérir et à rassembler pourraient s’envoler en fumée parce qu’un drogué quelconque aura besoin d’argent pour satisfaire son addiction.
— Ce n’est pas toujours rose d’être de riches propriétaires, observa Poppy avec un léger soupir.
— Avec le bon vient toujours le moins bon, acquiesça Ava avec sagesse. Il reste que nous nous sommes lancées dans l’aventure. Peut-être pas tout à fait préparées, mais en tout cas les yeux ouverts. Donc, je vote pour que nous allions jusqu’au bout de nos responsabilités et que nous fassions changer le système de sécurité.
Jane hocha la tête.
— Je joins ma voix. Et toi, Poppy ?
La première décision qu’elles avaient prise en apprenant qu’Agnes leur avait laissé la majeure partie de ses possessions terrestres, c’était de fonctionner à l’unanimité plutôt qu’à la majorité. Il était hors de question d’investir de l’argent quelque part si l’une des trois n’était pas partante.
Leur blonde amie hocha résolument la tête.
— Bon, d’accord. Je souscris. Mais je ne connais rien de chez rien en installations de sécurité, et je ne pense pas que vous soyez mieux informées que moi. Alors, comment allons-nous nous y prendre ? Il ne s’agit pas de faire n’importe quoi.
Au-dessus de leurs têtes, un craquement sonore se fit entendre, suivi du choc d’une latte arrachée chutant au sol. Elles levèrent toutes trois les yeux au plafond. Puis se regardèrent.
Et se mirent à rire.
— Les dieux ont parlé, conclut Poppy.
Passant la tête par la porte du salon, elle beugla le nom de Devlin. Ava se leva indolemment de son siège banquette.
— Voilà ce nous aimons tant chez toi, Pop, commenta-t-elle d’une voix suave. Ton raffinement à toute épreuve.
— Le raffinement, ce sera pour une autre fois, les filles.
Lorsque la voix de Devlin s’éleva en réponse, Poppy lui demanda en criant de descendre un instant, puis reporta son attention sur Ava.
— Il bosse dans le bâtiment. Je pense que les grands salamalecs mondains sont moins importants pour lui que… pour quelqu’un comme toi, par exemple.
Jane aurait préféré se passer de l’intervention de Devlin, mais elle savait que Poppy avait raison. Aucune d’entre elles n’avait la compétence nécessaire pour choisir un bon système d’alarme. Alors qu’un entrepreneur en bâtiment saurait sans doute les conseiller utilement.
Quelques secondes plus tard, Devlin entrait dans le salon de sa foulée élastique.
— Vous ne pouvez plus vous passer de ma compagnie, mesdames ?
— C’est votre fessier à croquer qui doit nous faire cet effet, rétorqua Poppy.
Ses sourcils noirs se haussèrent sous ses cheveux couleur de bois rouge.
— Pardon ?
— Jane ne vous a pas dit que c’était ce qu’elle pensait de votre… Aïe ! Hé, mais tu es folle, Ava !
Se laissant tomber sur la causeuse derrière elle, la gracile Poppy posa son pied gauche sur son genou droit, et massa délicatement son cou-de-pied, que son amie venait d’écraser du talon.
— Oups, désolée ! s’exclama Ava d’un ton serein. C’était vraiment très maladroit de ma part.
Jane l’entendit à peine. Des courants brûlants lui électrisaient les veines, comme une ligne à haute tension parcourue de gerbes d’étincelles, tandis que le regard de Devlin venait s’attacher au sien.
Il faisait horriblement étouffant dans cette pièce, tout à coup, non ?
Ressaisis-toi, Kaplinski ! Elle redressa les épaules et leva le menton. Car elle connaissait l’origine exacte de son problème — et il était sans rapport avec le réglage du thermostat. Ce n’était pas pour rien qu’elle s’échinait à éviter cet homme, bon sang ! Il existait cette redoutable alchimie entre eux, ce courant démoniaque, ce feeling infernal qui la liquéfiait de peur.
Relâchant l’air qui lui comprimait la poitrine, Jane brisa volontairement le contact visuel entre eux et fit mentalement un grand pas en arrière.
— Désolée, Devlin, il vous faudra excuser les élucubrations de Poppy. C’est juste un petit problème psychologique chez elle. Mais rien d’alarmant.
Victoire. Sa voix venait de sonner tout à fait normalement.
— Si mon amie vous a demandé de nous consacrer quelques minutes, c’est à cause du système d’alarme.
Il fit un pas dans sa direction, l’œil torride, l’image même du tombeur à la cool, avec son jean élimé, son T-shirt noir et ses chaussures de chantier.
— Alors, comme ça, j’ai un fessier à croquer, Jane ?
Et comment, oui ! Mais elle n’allait certainement pas entrer dans ce jeu-là.
— Tout à fait, Devlin, tout à fait. Maintenant, pour en revenir à notre alarme…
Il fourra les mains dans ses poches, fit un pas en arrière et s’adossa contre le jambage de la porte.
— Si c’est de celle de Wolcott que vous parlez, elle est complètement out. Il vous en faut une nouvelle.
— Oui, c’est la conclusion à laquelle nous étions parvenues par nous-mêmes. Malheureusement, nous ne savons pas quel genre d’installation serait la mieux adaptée à la configuration des lieux et au type de biens à protéger.
Dev hocha la tête.
— Comme il y a des années que je vis à l’étranger, je ne sais plus très bien quels systèmes sont les plus performants sur le marché. La technologie évolue plus vite que la lumière. Mais je vais poser la question à Bren. Lui saura vous le dire.
Ainsi, Dev avait vécu hors des Etats-Unis ? Mais où ? A Oslo, bien sûr, puisqu’il lui en avait parlé. Elle avait cru qu’il y avait simplement passé des vacances. Mais « plusieurs années », c’était l’aventure, un tout autre style de vie. Et elle voulait savoir où, quand, pourquoi et comment il s’était expatrié. Déterminée à rester pro, cependant, elle ravala la foule de questions qu’elle avait sur le bout de la langue.
— Vous avez vécu à l’étranger ? s’exclama Ava. Où cela ? Pourquoi ?
Jane réprima un sourire. Ce n’était pas pour rien qu’Ava et elles étaient liées par une solide amitié.
— J’ai été un peu partout, en fait. Enfin… partout sur les mers, plus exactement. Je suis marin.
D’où sa fascination pour les musées maritimes.
— Engagé dans la marine ? voulut savoir Ava.
— Oh, non, pas du tout. Je navigue à la voile. La plupart du temps, je convoie des yachts pour des particuliers. Je récupère un voilier à un point A où les propriétaires l’ont laissé, pour l’emmener jusqu’à un point B où ils souhaitent le récupérer. Ou, parfois, ils me prennent tout simplement comme skipper.
Il secoua la tête.
— Vous seriez surprises de voir le nombre de gens qui achètent les bateaux les plus extraordinaires et qui, finalement, n’ont que très peu envie de s’en servir pour naviguer.
Jane n’avait aucun mal à l’imaginer, barre en main, cheveux au vent, sur fond d’océan. En fait, elle le visualisait si bien que c’en était alarmant.
— Si vous êtes marin, que faites-vous ici, à diriger un chantier de construction pas même navale ?
Il lui adressa un sourire en biais qui eut un effet inquiétant sur son équilibre.
— Je suis né dans le bâtiment, ma belle. Et il m’arrive encore de prendre des chantiers entre deux convoyages. Vous avez la garantie « satisfaites ou remboursées » que je ne vous massacrerai pas le boulot. Je suis encore plus à l’aise armé d’une scie et d’un marteau que je ne le suis aux commandes d’un voilier… Ce qui n’est pas peu dire.
— Voilà qui est modestement exprimé.
— N’est-ce pas ?
Il sortit son téléphone de sa poche et composa le numéro de son frère. Lorsqu’il referma son portable après un second appel, il n’avait pas seulement obtenu le nom du meilleur installateur d’alarme sur le marché, il avait également négocié dans la foulée avec l’entreprise en question, qui acceptait de leur fournir un système de sécurité optimal pour mille cinq cents dollars de moins que le tarif affiché.
Ava et Poppy lui firent fête, et Jane résista non sans mal à la tentation de se mêler à leurs effusions. Vu la manière dont elle avait envie de le remercier, il était plus sage qu’elle tienne ses distances. Les images de plus en plus précises et de plus en plus moites qui lui bombardaient la conscience la déstabilisaient sérieusement. Si bien que ses remerciements durent paraître guindés et peu sincères. Elle aurait préféré pouvoir se montrer plus spontanée, mais la dernière chose dont elle avait besoin en ce moment, c’était d’un accès de surchauffe hormonale.
Comme si Devlin se souciait de sa réaction, d’ailleurs. Il se contenta de lui jeter un rapide regard de la tête aux pieds, puis il s’humecta les lèvres et prit congé.
Dès la seconde où il eut quitté la pièce pour retourner s’attaquer au disgracieux solarium, Poppy fondit sur elle.
— Jane Kaplinski ! Espèce de démon femelle lubrique ! C’est lui l’obscur objet de ton désir !
— QUOI ? se récria Ava en regardant leur blonde amie comme si elle venait de tomber sur la tête. N’importe quoi. Jane ? Se consumer de désir pour Dev…
Mais son expression dut la trahir, car Ava s’interrompit à mi-protestation et examina soudain ses traits avec une attention soutenue.
— Jane ?
— Bon, bon, O.K. Je me rends, je confesse, j’avoue tout, murmura-t-elle en se laissant tomber sur la causeuse. Je fantasme à mort sur Devlin Kavanagh. Embarrassant, non ?
— C’est surprenant dans la mesure où ça t’arrive une fois tous les dix ans, commenta Poppy en venant s’asseoir à côté d’elle. Mais je ne vois pas en quoi ce serait embarrassant, puisque l’attirance est très clairement réciproque.
— Pfff… n’importe quoi.
— Non, Poppy a raison, intervint calmement Ava. Au début, quand il s’est avancé vers toi, après la réflexion délicate de notre Miss Grande Gueule au sujet de son postérieur, j’ai cru qu’il faisait juste partie de ces mecs qui ont besoin d’affirmer leur pouvoir de séduction avec n’importe quelle femelle qui leur tombe sous la main.
— C’est clairement son cas, non ?
Jane donna un coup d’épaule à Poppy.
— Et merci pour le coup bas de tout à l’heure, au fait.
Sans se soucier de cette digression, Ava secoua la tête.
— Je ne crois pas que Devlin soit un séducteur. Quand j’y repense, il ne se comporte jamais avec Poppy et avec moi comme il se conduit avec toi. Il plaisante avec nous, c’est vrai. Mais on sent que c’est juste pour le fun et qu’il n’y a aucune intention derrière… Alors qu’avec toi, c’est tout juste si on ne voit pas voler les étincelles.
Le ventre de Jane tressaillit à cette pensée, mais elle la rejeta d’un haussement d’épaules.
— Cela ne change rien, de toute façon. Je n’ai pas de temps à consacrer à ces plaisantes distractions.
— Si tu n’as pas le temps, prends-le quand même, riposta Poppy. Faire l’amour est un remède à tous les maux. C’est une activité qui libère des endorphines et…
Jane l’arrêta d’un geste, bien décidée à tuer dans l’œuf le début d’une vigoureuse campagne « Pro-sexe pour Jane », lancée par son amie.
— Pop, veux-tu bien avoir la bonté de m’écouter, pour une fois ? Je viens de t’expliquer que j’étais morte de trouille à l’idée de ne pas être prête à temps pour l’expo de janvier.
— Raison de plus pour rechercher l’effet antistress de ces fameuses endorphines.
Poppy releva un genou contre sa poitrine et se tourna pour lui faire face.
— Cela te soutiendrait plus efficacement dans ta tâche que trois assistantes et une semaine de thalasso.
— Je me sentirais soutenue dans ma tâche si tu me donnais un coup de main, au lieu de me sermonner sur les bienfaits hormonaux de l’orgasme.
Poppy l’examina un instant en silence, puis rejeta un nuage de boucles blondes dans son dos.
— Tu es fermement décidée à ne pas suivre mes brillants conseils, n’est-ce pas ?
— Exact.
Elle poussa un soupir découragé mais n’insista pas.
— Bon, très bien. Je suis prête voler à ton secours si tu as besoin de moi.
— Si cela peut te consoler, je m’arrangerai avec le Met pour que tu sois payée pour ta peine.
Le visage de Poppy s’éclaira.
— Super ! Tu me connais. J’ai toujours besoin d’argent, à cette époque de l’année. Je n’ai pas encore reçu les aides de la municipalité pour les nouveaux stages que j’organise avec les enfants. Et je sais que j’ai encore un moment à attendre avant de toucher l’avance pour le modèle de carte de visite que j’ai vendu récemment.
Ava hocha la tête.
— Bon… Si tu aides Jane, Poppy, je veux bien me charger de régler le problème de l’assurance.
— Merci à vous deux, les filles ! Je vous adore. Demain, au musée, je demanderai à Gordon Ives s’il peut me donner un coup de main pour une expo. Si je parviens à alléger ma charge de travail là-bas, j’avancerai peut-être ici comme je le voudrais.
* * *
Au Met, le lendemain, elle profita d’un creux de son emploi du temps pour se mettre en quête de Gordon. Ne le trouvant ni dans les salles d’exposition, ni dans la réserve, ni au réfectoire, elle monta au sixième étage, où ils avaient chacun leur bureau. En arrivant devant celui de Gordon, tout au fond du couloir, elle vit par la porte entrebâillée qu’il était au téléphone. Après avoir frappé un coup discret contre le montant, elle passa la tête dans la pièce qui — si imaginable que la chose puisse paraître — était encore plus petite et plus encombrée que celle qu’elle occupait.
Gordon leva la tête en sursaut. Dès qu’elle entrevit son expression, elle se rejeta en arrière, en murmurant un rapide « pardon ». L’impression qu’elle avait eue était qu’il était nettement irrité. Mais lorsqu’elle le vit rentrer la tête dans les épaules en lui tournant le dos, elle se demanda si ce n’était pas plutôt de la culpabilité qu’expri mait son attitude.
Dans l’un ou l’autre cas de figure, ce n’était manifestement pas le moment de le déranger.
Lorsqu’il raccrocha quelques instants plus tard, pourtant, Gordon se renversa contre son dossier et lui fit signe d’entrer avec un large sourire de bienvenue. Au point qu’elle en arriva à douter de son impression première.
— Désolé de t’avoir fait attendre, Jane. Qu’est-ce que je peux faire pour toi ?
— J’ai un service à te demander. Tu étais sérieux, l’autre jour, lorsque tu m’as proposé ton aide ?
Il se redressa lentement dans son fauteuil.
— Bien sûr. Je n’ai pas l’habitude de lancer des paroles en l’air.
— Tu es un prince parmi les hommes, Gordon.
Pour pouvoir s’asseoir, Jane dut ôter une pile de brochures pour la future exposition « Anselm Kiefer : ciel et terre » posée sur l’unique chaise destinée aux visiteurs.
— J’ai peur de ne pas tenir le rythme, pour les collections Wolcott. Et je sais que si je parviens à dégager ne serait-ce qu’une semaine complète où je pourrais m’y consacrer non-stop, je commencerais à y voir plus clair. Donc, si tu acceptais de prendre le relais pour mon expo « L’art à l’âge des découvertes », la semaine prochaine, tu me rendrais un fier service, Gordon.
— « L’art à l’âge… »
Il cligna des paupières.
— L’exposition espagnole, tu veux dire ?
— Oui, voilà. Toute l’organisation est déjà faite. Mais les pièces doivent arriver en début de semaine prochaine et il faudra toutes les vérifier une à une, bien sûr. J’ai déjà fait la maquette et prévu les emplacements, mais il faudra vérifier que les formats correspondent. Tu sais qu’on a parfois des surprises.
Gordon acquiesça.
— C’est vrai. Dès que tu commets l’erreur de te fier aux spécifications techniques qui te sont fournies, c’est la cata.
Pourquoi exactement, elle n’aurait su le dire, mais il paraissait presque vexé qu’elle lui demande de la remplacer, même s’il n’avait pas protesté ouvertement.
— Ecoute, Gordon, je réalise que je t’en demande beaucoup. Si c’est trop, ne te sens surtout pas obligé de…
— Mais non, cela ne me dérange pas du tout.
Il lui adressa un grand sourire, et elle ne vit plus trace de cette espèce de réticence qu’il lui avait semblé percevoir. Elle se détendit aussitôt.
— Merci. Tu ne peux pas imaginer à quel point j’apprécie. Tu apparaîtras comme cocommissaire dans le catalogue, bien sûr. Et tu auras une invitation au banquet organisé pour le roi et la reine d’Espagne.
Elle se leva.
— Encore merci, Gordon.
— Mais je t’en prie, dit-il en se mettant sur pied à son tour. Je te l’ai déjà dit et je le pensais sincèrement : tout ce que je peux faire pour t’aider, je le ferai.
Galvanisée par cet allègement providentiel de son emploi du temps, Jane se dirigea vers la porte d’un pas presque dansant. Elle se retourna sur le seuil pour lui adresser un sourire radieux.
— Je vais aller te chercher les documents dont tu auras besoin. Tu me sauves la vie, tu le sais ?
Gordon lui rendit son sourire.
— Aucun problème.
Elle se détourna en riant et regagna son propre bureau.
Sans voir les yeux de Gordon se rétrécir de rage.
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