Un automne à Seattle

Andersen · Chapitre 8 sur 26

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Un automne à Seattle

Chapitre 7

7

 

Pourquoi faut-il toujours que ma vie soit si compliquée ? J’aurais

sérieusement besoin d’une séance de thérapie par le shopping (pour

achat de chaussures, de préférence).

* * *

Le sourire de Gordon s’évanouit dès l’instant où Jane franchit la porte. L’exposition espagnole ? Elle lui avait fourgué sa putain d’expo espagnole ? La salope ! Etait-ce pour son boulot au musée qu’il lui avait proposé son aide ?

Non, non et non !

Certes, il avait dit qu’il ferait tout ce dont elle aurait besoin. Mais c’était à Wolcott qu’il pensait ! A cette grande baraque de riches, bourrée de trésors escamotables, prêts à être discrètement sacrifiés pour la bonne cause.

Pour sa cause, autrement dit.

Car il était pris à la gorge ! Avec une énorme dette à régler. Et un tabassage à éviter, de préférence. Or il y avait là une injustice. Une injustice énorme. Car il ne méritait pas de se retrouver dans cette situation pourrie, après tous les efforts qu’il avait faits pour se sortir la tête de l’eau.

Joueur, il l’était et l’avait toujours été. Mais de l’espèce qui gagne. Pour comprendre à quel point il était brillant, il suffisait de voir le butin qu’il avait amassé au fil des années. D’un jour à l’autre, il s’attendait à remporter le gros lot. Et il quitterait ce musée de ploucs où personne n’était fichu de reconnaître ses compétences. Ses qualités dépassaient pourtant largement celles d’une Kaplinski. Mais les nullités qui dirigeaient le Met pourraient tous aller se faire foutre, car il entrerait dans le circuit du poker professionnel et prendrait sa retraite jeune, avec de l’argent plein les poches. Compte tenu du soin exquis qu’il prenait de sa personne, il imaginait d’ici les surnoms que les annonceurs se décarcasseraient pour lui trouver. Quelque chose comme « Sid le Soigné », peut-être. Ou peut-être « Ives l’Impeccable ». Mais ce ne serait pas encore pour cette année.

Gordon nota qu’il avait les poings serrés et qu’il respirait si vite qu’il en haletait presque. Aspirant une grande bouffée d’air, il réussit à recouvrer une apparence de calme.

Bon, il n’y avait pas de quoi en faire un fromage. Il avait eu une mauvaise passe. Ce qui arrivait à tout le monde, dans l’univers du poker, même aux meilleurs joueurs. Le problème, c’est qu’il avait dilapidé tous ses gains, une petite fortune qu’il avait économisée en vue de sa participation au Vegas Challenge. Et, au lieu de renoncer sagement au tournoi pour cette année, il avait emprunté les dix briques dont il avait besoin pour les droits d’entrée. Sachant que cela faisait dix-huit mois qu’il se préparait en vue de cette compétition, qu’il considérait comme le tremplin qui lancerait sa carrière. Fast Eddy Powell, un prêteur usurier de son ancien quartier, lui avait filé la somme sans trop se faire prier.

L’ennui, c’est que sa déveine avait continué. Il était tombé sur une table pourrie et avait tiré des cartes plus pourries encore. Et il n’avait même pas tenu au-delà de la première journée.

Il s’était fait avoir comme un bleu, en fait. A tous les coups, ce tournoi avait été truqué.

Powell, son vieux copain d’enfance, aurait pu montrer un peu de compréhension, vu les circonstances. Mais que dalle, évidemment. Ce type était un requin, rustre et borné. Tout ce qui l’intéressait, c’étaient ses retours sur investissement — hier, de préférence, et si possible avant. Powell n’avait pas précisément la réputation d’être un modèle de patience.

Quand Jane avait frappé à sa porte, il était justement au téléphone avec Eddy. Il venait de réussir à gagner un court répit en s’engageant à vendre sa Lexus, lorsque Son Altesse Royale avait fourré son petit nez pointu dans son bureau.

Comme elle le foutait en rogne, celle-là ! Comme si ça ne lui suffisait pas d’avoir l’allure et le maintien des filles de la haute et une éducation de princesse, il fallait, en plus, qu’elle se ramasse l’héritage du siècle. Sans avoir rien fait pour le mériter. D’accord, elle avait fait preuve de gentillesse avec une rombière sur le déclin connue pour son excentricité. Et cela avait suffi pour que la prodigieuse fortune des Wolcott lui tombe tout cuit dans le bec ?

Cela démontrait ce qu’il savait depuis toujours : que l’argent allait à l’argent et nulle part ailleurs. Alors que pour un type comme lui, qui avait dû se battre pied à pied pour s’arracher à la cité sordide où il était né, il n’y avait jamais de cadeau. Pas un sou. Pas un coup de pouce. Jamais un geste de soutien ni une faveur.

Les hautes instances du Met adoraient déjà la tronche de Kaplinski, et cela ne lui suffisait pas, à cette bêcheuse suprême ? Eh bien, non. Il fallait en plus qu’elle leur apporte, non pas une mais deux collections prestigieuses sur un plateau. De quoi faire d’elle la Miss Muséissime de l’Année. Comme s’ils ne la portaient pas déjà assez aux nues.

Et lorsqu’il avait tenté de s’octroyer une petite part du gâteau, dans le seul but d’échapper à l’anéantissement, que lui fourguait-elle du bout des lèvres ?

Sa connerie d’exposition espagnole. Qu’il avait supplié Marjorie de lui confier, d’ailleurs, lorsqu’il avait appris que Seattle serait une des étapes désignées pour cette exposition itinérante. Et l’avait-il obtenue, cette pauvre faveur qu’il demandait ? Niet. Marjorie lui avait répondu qu’elle voulait que sainte Jane s’en charge. Mais maintenant, comme par hasard, il était devenu digne de s’en occuper. Seulement parce que la précieuse Jane avait trouvé de plus hautes occupations.

Il la ferait, sa fichue expo espagnole — Dieu sait qu’il était capable de torcher ce truc-là les doigts dans le nez. Mais c’était seulement le plan B.

Et la Kaplinski pouvait être sûre d’une chose : il ne renonçait pas au plan A pour autant.

* * *

Jane titubait de fatigue, le lendemain soir, alors qu’elle sortait les clés de son appartement de son sac. Elle avait deux longues, très longues journées de travail dans les jambes.

La veille au matin, elle planait sur un petit nuage, persuadée qu’elle était tirée d’affaire et que tout irait comme sur des roulettes. La bonne nouvelle, c’est qu’elle avait effectivement avancé un peu.

La mauvaise, c’est qu’elle ne progressait toujours qu’à tout petits pas.

Un obstacle qu’elle avait eu le tort de ne pas prendre en compte par avance : Agnes n’avait pas conservé ses trésors sous la forme de collections ordonnées, complètes, n’attendant plus que d’être exposées. Plusieurs pièces de la future manifestation « La haute couture à travers le siècle » avaient été reléguées Dieu sait où dans l’immense demeure. Une réalité qu’elle aurait pu anticiper si elle avait pris la peine de réfléchir un minimum à la question. Pour la raison évidente qu’Agnes n’avait pas acheté, des décennies durant, les créations de couturiers et de joailliers célèbres dans le but d’en faire des pièces de musée. En grande amoureuse qu’elle était de la beauté, elle avait tout simplement choisi ces bijoux et ces vêtements pour s’en parer.

Ce qui était, après tout, leur fonction première. Mais sa tâche actuelle de commissaire d’exposition ne s’en trouvait pas facilitée. Elle avait fouillé Wolcott de fond en comble. Et n’avait toujours pas réussi à mettre la main sur la robe Christian Dior en crêpe de Chine de la fin des années cinquante, avec sa cape de soirée en hermine. Depuis le moment où Jane avait vu une photo d’Agnes émergeant d’une limousine avec cette tenue de rêve sur le dos, elle avait su que cet ensemble formerait la pièce maîtresse autour de laquelle elle organiserait la future expo.

A condition, toutefois, qu’elle parvienne à mettre la main sur la tenue en question !

Elle avait le souvenir d’être tombée sur cette photo alors qu’elle était encore adolescente. Sa vieille amie lui avait décrit les circonstances dans lesquelles elle avait inauguré la Dior. Elle avait moins de trente ans, à l’époque, et son père l’avait incendiée pour avoir décliné une demande en mariage sur le mode « maintenant ou jamais » de la part d’un jeune homme de grande famille, qui avait refusé d’attendre son retour d’un trekking qu’elle avait projeté de faire en Amérique du Sud.

Les nerfs de Jane bourdonnaient d’excitation. Le nom d’Agnes Wolcott n’était peut-être pas célèbre d’un bout à l’autre de l’Amérique. Mais ses excentricités, son célibat affiché, la façon dont elle avait parcouru le monde à l’aventure, sa philanthropie et ses tenues spectaculaires faisaient d’elle un personnage. Elle avait la ferme intention d’inclure quelques-unes des anecdotes les plus fascinantes de la vie d’Agnes en même temps qu’un agrandissement de la photo en question. Plus d’autres clichés où on la voyait arborer les différentes créations qui figureraient au catalogue de l’expo.

Surexcitée, les mains tremblantes, elle cafouilla pour trouver le trou de la serrure. Elle sentait que cette exposition avait le potentiel nécessaire pour remporter un joli petit succès, ne le cédant en prestige qu’aux collections héritées de Jacqueline Kennedy.

Jane secoua la tête. C’est un peu ambitieux de te dire ça, alors que tu n’es même pas fichue de localiser la moitié des pièces destinées à être exposées ! Peut-être avait-elle hérité du goût familial pour le spectaculaire, tout compte fait ? La pensée était effrayante, vu qu’elle avait toujours considéré que son activité au musée se situait loin au-dessus du petit théâtre de boulevard que Mike et Dorrie Kaplinski maintenaient tant bien que mal à flot. Mais une scénographie était une scénographie, quel que soit le lieu ou le budget.

Elle avait au moins fait une découverte intéressante, cet après-midi : Agnes avait rangé ses affaires personnelles en les regroupant selon les différentes époques de sa vie. Dans la mesure où les deux collections léguées au Met en recouvraient plusieurs, elle aurait du pain sur la planche, rien que pour exhumer tous les éléments. Mais elle était sur la bonne voie. Et elle espérait pouvoir progresser un peu plus rapidement, à présent qu’elle était lancée.

Jane secoua la tête. Il serait toujours temps de réfléchir à son organisation demain matin. Ce soir, elle ne voulait qu’une chose : s’immerger dans un bain chaud et parfumé, avaler la première chose comestible qui lui tomberait sous la main, et se glisser avec volupté entre les draps. Introduisant sa clé dans la serrure, elle poussa la porte de son appartement.

Ce fut d’abord le parfum qui lui sauta aux narines — une pointe d’Obsession. Puis elle trébucha sur la valise placée au beau milieu de sa petite entrée.

— Aïe… Zut !

— Ah, ma chérie, te voilà enfin ! Je commençais à me demander si tu finirais par arriver.

Dorrie Kaplinski apparut à l’autre extrémité de l’étroit couloir, l’habituel verre de whisky à la main. Deux glaçons et un fond de liquide ambré oscillèrent doucement de gauche à droite, alors que sa mère lui faisait signe de la rejoindre.

— Viens vite, ma chérie. Tu as l’air fatiguée. Je vais te préparer un petit quelque chose à manger.

Prenant une gorgée, Dorrie regarda autour d’elle, comme si elle s’attendait à voir les ingrédients d’un repas se matérialiser d’eux-mêmes sous ses yeux.

— Comment es-tu entrée ici, maman ?

Jane jeta son sac à côté de la flasque de sa mère, sur le bar en forme de L qui séparait la cuisine du living. Elle avait veillé à ne donner sa clé ni à l’un ni à l’autre de ses parents.

— C’est la charmante jeune femme au bureau, en bas, qui a fini par m’ouvrir. Elle sait que je suis ta mère, bien sûr. Et elle s’est apitoyée sur mon sort en voyant mon attente se prolonger. Je me suis demandé si j’allais finir la nuit dans le hall, à faire le pied de grue. Tu travailles beaucoup trop, tu sais…

— Qu’est-ce qui te fait penser que j’étais à mon travail ? J’aurais très bien pu revenir d’un rencard un peu chaud.

Sa mère se contenta de lui jeter un regard patient. Jane haussa les épaules.

— Bon, d’accord… J’étais effectivement à Wolcott, à essayer de rassembler mes collections. Le legs d’Agnes au Met constituera l’exposition la plus importante que j’aie jamais organisée. Et les délais sont serrés.

— Je ne comprends toujours pas pourquoi tu n’as pas voulu faire don de certaines de ces robes, ainsi que de quelques bijoux, à notre théâtre. Cela nous ferait de superbes costumes. Et franchement, ils nous seraient plus utiles qu’à ton précieux musée.

Je ne hurlerai pas. Je ne hurlerai pas.

— Comme je te l’ai déjà expliqué — et cela à plusieurs reprises, maman —, je ne peux pas te les donner, pour la bonne raison qu’ils ne m’appartiennent pas. Bijoux et vêtements ont été légués directement au Met, et je suis juste chargée de préparer l’exposition. Ce qui veut dire que, jusqu’à janvier, mes journées de travail seront chargées à bloc.

Elle se débarrassa de ses talons hauts et poussa un soupir de béatitude en rafraîchissant ses orteils surchauffés sur le parquet.

— C’est toujours un plaisir d’avoir ta visite, bien sûr, mais… que fais-tu ici, au juste, maman ?

Avec ta valise, qui plus est.

— Je viens de quitter ton père.

Les joues de Dorrie se colorèrent d’un rouge flamboyant, en harmonie avec les reflets dans ses cheveux, le pull décolleté qui lui moulait la poitrine et l’aura de haute indignation qui semblait l’entourer.

— Encore ?

Dorrie cligna des cils.

— Eh bien… oui. Ce monstre dépourvu de cœur…

— … n’est qu’un triste salopard et un coureur de jupons pathologique. Oui, oui, je sais. Cela fait au moins cent fois que je t’entends affirmer la même chose. Et depuis l’âge de dix-huit ans, je te répète que je refuse d’être mêlée en quoi que ce soit à vos démêlés conjugaux, à papa et à toi. J’ai déjà donné pour une vie entière.

— Mais…

— Tu ne peux pas rester ici, maman. Si tu tiens absolument à monter ta énième mise en scène hystérique, prépare-toi à en assurer toi-même le financement.

— Jane Elise !

On sonna alors à sa porte et Jane soupira. Super ! Sachant qui elle trouverait sur le seuil, elle retraversa le couloir au pas de charge pendant que sa mère, qui partageait manifestement ses suspicions, hurlait dans son dos :

— Si c’est ton père, dis-lui de ma part que…

Jane ouvrit le battant à la volée sans même prendre la peine de regarder par le judas.

— Tu peux entrer, papa. On n’attendait plus que toi.

— Je ne suis pas ton père, annonça Poppy en s’avançant dans l’appartement. Mais je suppose que l’invitation vaut aussi pour moi ?

Repérant la valise de Dorrie, son amie lui adressa un regard compatissant, puis se plaça de façon à s’interposer entre elle et sa mère.

— Bonsoir, madame Kaplinski.

— Ah, c’est toi, Poppy !

Dorrie cligna des yeux, prise de court par l’entrée en scène d’un protagoniste inattendu.

— Euh… Tout va bien pour toi, mon petit ?

— Impeccable, oui.

Poppy se désintéressa de sa mère et se tourna vers elle pour lui fourrer un sac en papier entre les mains.

— Tiens. Je suis passée dîner chez papa et maman, ce soir, et ils m’ont proposé de t’apporter les restes.

— Waouh ! Magnifique idée.

D’un coup, Jane prit conscience qu’elle avait une faim de loup. Elle se dirigea droit sur le four à micro-ondes en sortant la barquette du sac.

— Ils sont adorables, tes parents. Comment se fait-il que tu aies décroché tous les gènes gagnants ?

Le visage de Dorrie s’empourpra un peu plus. Elle descendit le reste de son bourbon et la fusilla du regard.

— Oh ! j’ai parfaitement bien entendu, Jane. Toi, tu es tellement au-dessus des basses passions humaines, n’est-ce pas, avec ton joli appartement décoré à la perfection et ton métier d’intello. Mais qu’est-ce qu’un être dépourvu de sentiments comme toi peut comprendre à la sensibilité amoureuse ? Tu ne sais même pas ce que c’est qu’aimer. Tu ne sors pas, tu n’as jamais d’homme dans ta vie. Et tu ne reconnaîtrais pas la passion, même si elle te tombait dessus et t’embrassait sur les lèvres.

Jane répondit d’un ton égal, malgré le nœud énorme qui se formait dans son estomac.

— Tu serais surprise de découvrir à quel point l’amour-passion m’est familier, maman. Vous avez été d’excellents enseignants, papa et toi. J’ai appris une leçon importante rien qu’en vous observant, tous les deux.

— Et on peut savoir laquelle ?

— De fuir à toutes jambes dans la direction inverse si d’aventure la passion croisait mon chemin.

Dorrie lui adressa un sourire particulièrement aigre.

— Très drôle.

Jane jeta un coup d’œil sur la barquette en aluminium qu’elle venait d’ouvrir et, pour la première fois depuis qu’elle avait mis le pied dans son appartement, un authentique sourire s’épanouit sur ses traits.

— Le bœuf Strogonoff de ta maman ! Oh ! s’il te plaît, Poppy, pense à la remercier de ma part… Elle est vraiment adorable.

— Comme si ton petit mot de remerciement n’allait pas voleter jusqu’à sa boîte demain matin à la première heure !

Poppy lui donna un petit coup d’épaule amical et sourit.

— Mais je lui transmettrai quand même. Elle ne demandera pas mieux que de recevoir un témoignage de gratitude en double dose.

Jane plaça la barquette dans le four à micro-ondes et enfonça un premier bouton. De nouveau, on sonna à sa porte. Songeant que cette fois, c’était forcément son père, elle prit le temps de terminer ses réglages avant de retourner ouvrir.

— Je t’interdis de laisser entrer ce monstre ! hurla sa mère d’une voix tellement suraiguë que Jane fut surprise que ses verres à vin — rarement utilisés — n’éclatent pas sur leur étagère.

— Maman, s’il te plaît… Essaie de décompresser, d’accord ?

Elle soupira et tira le battant.

— Bonsoir, pa…

Son père fit une irruption musclée dans l’appartement. Il avait le teint rubicond, et sa taille semblait s’épaissir un peu plus à chacune de leurs épisodiques rencontres Mais sa chevelure d’artiste était restée drue, fournie et noire comme une aile de corbeau.

— Où est-elle ? lança-t-il d’une voix tonitruante. Où est ta mère ?

— « Et bonsoir à toi, mon adorable fille, murmura-t-elle tout bas. Comment va la vie pour toi, ma chère enfant ? »

Il s’immobilisa à peine, le temps de déposer un baiser distrait sur son front.

— Ça va, Jane ? marmonna-t-il sans attendre sa réponse.

Dorrie sortit alors comme un ouragan de la cuisine, et il se raidit. Jane vit qu’il l’avait déjà oubliée.

Attrapant d’un geste théâtral la valise de son épouse, il la transperça du regard.

— Prends ton manteau, Dorrie. Nous rentrons à la maison.

Sa mère leva le menton avec dédain.

— Là où tu seras, je ne serai jamais plus, Mike.

Jane poussa un discret soupir et passa dans la cuisine pour récupérer son dîner dans le micro-ondes. Sortant une fourchette d’un tiroir, elle s’adossa contre le bar et, tout en gardant un œil cynique rivé sur le duo parental, entreprit de manger, à même la barquette.

Poppy se joignit à elle.

— Que vois-je ? Pas d’assiette ? Pas de set de table ? Ava serait affreusement déçue si elle surprenait de tels signes de laisser-aller chez toi.

— Elle n’a qu’à être là pour me mettre la table.

Tournant la tête vers Poppy, elle désigna le réfrigérateur du menton.

— Tu bois quelque chose ? Un soda ? Ou le reste de la bouteille de vin que vous avez apportée la dernière fois ?

— Non, merci, ça va.

Prenant appui sur le bar derrière elle, Poppy se hissa en position assise. Examinant la surface immaculée de son perchoir, elle eut un large sourire.

— J’adore ton côté propre et ordonné. Si je faisais la même chose chez moi, j’aurais déjà de grands cercles rouges de jus de canneberge sur le derrière.

— Tu es vraiment le dernier des salauds, Mike !

La voix de Dorrie, qui avait momentané baissé en hauteur comme en volume, venait de s’élever de nouveau dans les aigus. Avec un léger soupir, Jane reporta son attention sur ses parents.

Ils se tenaient dressés face à face, comme deux coqs prêts au combat. Sa mère pointa un index impérieux sur la porte.

— Sors d’ici, tu m’entends ? Tu n’as rien à faire dans cet appartement.

— J’ai à faire dans cet appartement puisque tu t’y trouves.

— Mais puisque je te dis que c’est fini ! Pars et cesse de me torturer une fois pour toutes. J’ai le cœur las, Mike ! Je n’en peux plus !

Son père ne bougea pas d’un iota.

— Je ne repars pas d’ici sans toi.

— Alors, nous sommes dans une sacrée impasse, Michael Kaplinski ! Car je viens de te le dire : je ne repartirai pas d’ici avec toi.

Les yeux bleus dont Jane avait hérité lancèrent des flammes.

— Tu crois que je ne le sais pas, que tu as une liaison avec cette petite garce anorexique obsédée par le box-office ?

— O joie ! C’est parti pour le grand numéro, chuchota Jane.

— Je n’ai pas de liaison avec qui que soit ! tonna Mike en se rapprochant encore de sa femme. Et même s’il me prenait idée d’en avoir une, qu’en aurais-tu à faire ? Tu as ton beau petit jardinier bien musclé pour te tenir chaud entre les draps.

— Ah, berk…

Jane eut une moue de dégoût. La nausée familière venait se loger au creux de son estomac. D’un geste inconscient, elle chercha le réconfort de la main de Poppy.

— Même pour eux, ça vole vraiment très bas.

Sa mère, pour une fois, parut être du même avis. Elle leva vers son mari un visage frappé par une expression d’horreur qui faisait directement écho à celle de Jane.

— Cet adolescent ! Tu es vraiment fou à lier, Mike. Pourquoi m’intéresserais-je à ce gamin alors que je t’ai, toi ?

Dorrie aurait pu en rester là et se contenter de l’expression sincère d’une émotion authentique. Mais comment laisser passer une aussi belle occasion d’en rajouter dans le mélodrame ?

— C’est la goutte qui fait déborder le vase, Michael ! lança-t-elle d’une voix vibrante en se frappant la poitrine avec ferveur. Tu es allé trop loin. Jamais tu n’accepteras de croire ce que le monde entier sait déjà : que je t’appartiens, corps et âme !

Sur cet aveu passionné, la belle incomprise fondit en larmes. Découragée, Jane secoua la tête.

— Franchement, ils sont mauvais, non ? Et ils se demandent pourquoi leur théâtre est en permanence au bord de la faillite ?

— Ne pleure pas, Dorrie !

Les traits déformés par la panique, Mike saisit sa femme dans ses bras.

— Oh ! Mon Dieu, Dorrie, ne pleure pas, je t’en supplie… Je ne peux pas le supporter, quand tu pleures, et tu le sais.

En l’espace de quelques minutes, ils étaient passés de la guerre à mort à de ferventes démonstrations de tendresse, entrecoupées de baisers et de promesses passionnées. Ce fut le moment précis où Jane atteignit son point de saturation. Lâchant la main de Poppy, elle se détacha du bar.

— Je veux que vous sortiez d’ici, tous les deux, leur intima-t-elle sèchement.

Lorsqu’ils tournèrent la tête pour la regarder sans comprendre, elle s’emporta de plus belle.

— Tout de suite, j’ai dit !

Dorrie secoua la tête d’un air incrédule.

— Jane, voyons, mais qu’est-ce qui te prend ? Ton père et moi, nous venons de nous retrouver.

— Vous ne vous êtes jamais perdus, maman !

— Mais bien évidemment que si, puisque nous étions séparés ! A croire que tu n’écoutes jamais ce que l’on te dit ! Comment ai-je pu mettre au monde une fille qui n’a ni cœur, ni sentiment, ni sens du romantique ?

— Mon sens du romantique a disparu par le trou des toilettes avant même mes huit ans, répondit-elle d’une voix lasse. Ce n’est pas tout à fait une pièce inédite que vous venez de nous jouer là. Appelons les choses par leur nom : c’est le même drame à rallonge que vous donnez depuis que je suis en âge de faire la claque ! Et le scénario a été de nature à me dégoûter de l’amour pour le restant de mes jours.

— Je t’interdis de parler à ta mère sur ce ton ! s’emporta Mike, en passant un bras protecteur autour des fragiles épaules de son épouse.

— Très bien. Alors, je m’adresserai à toi, plutôt. Parce que, aussi loin que je m’en souvienne, il y en a toujours eu un sur les deux pour claquer violemment la porte et annoncer qu’il disparaissait de nos vies pour toujours. As-tu songé un instant au sentiment d’insécurité qu’éprouve un enfant, quand un de ses parents jure ses grands dieux qu’il part pour ne plus jamais revenir ?

— Je regrette, Jane.

Pendant une fraction de seconde, son père parut sincèrement désolé. Puis il secoua la tête.

— Mais tu n’es plus une enfant, maintenant. Il est temps que tu surmontes tes peurs de petite fille, ma chérie.

Elle redressa la taille.

— Tu as raison, papa. Je ne suis plus une enfant. Et c’est mon choix de femme adulte de ne plus endurer vos scènes à la con chez moi. Vous vous souvenez de cette émission qui passait, lorsque j’étais toute petite, et qui s’appelait « Connaissez-vous la chanson ? ».

Mike jeta un regard ému à Dorrie.

— Bien sûr. C’était l’émission favorite de ta mère.

— Au bout de quelques notes à peine, je retrouvais le titre de chaque chanson, se remémora fièrement Dorrie.

Jane prit la poignée de la valise de sa mère et la fit rouler démonstrativement vers la porte.

— Eh bien, tu vois, maman, je dois te ressembler plus qu’il n’y paraît, car, en quelques mots, je peux identifier n’importe lequel de vos thèmes de disputes. Trois mots suffisent. Parfois même seulement deux. Et j’en ai tellement assez d’entendre ces vieilles rengaines que je vomirais chaque scène, chaque réplique. Bref, la prochaine fois que vous aurez envie de remonter sur les planches pour rejouer votre bon vieux sketch, essayez de le faire devant un public qui n’aura pas été usé par trente années de répétitions et de redites.

Tirant la porte d’un geste brusque, Jane fit rouler la valise sur le palier.

— Rentrez chez vous, s’il vous plaît, murmura-t-elle. Je n’ai plus envie de vous servir de chambre d’écho.

Ses parents franchirent le seuil sans un mot, tête haute et raidis par l’indignation. Jane referma la porte derrière eux et massa du bout des doigts la zone douloureuse entre ses sourcils. Puis elle inspira et expira à fond, et rejoignit Poppy dans la pièce à vivre. Son canapé était placé devant la fenêtre qui dominait à la fois la baie obscure et le centre-ville illuminé. Jane s’y affala et sourit faiblement à son amie.

— Je suis désolée. Tu as eu droit au duo infernal plus souvent qu’à ton tour. Aucune amie ne devrait avoir à subir pareil traitement.

Poppy haussa les épaules sans paraître traumatisée le moins du monde.

— Tu parles d’une affaire ! Pense aux quantités de tofu que tu as stoïquement ingurgitées chez mes parents, dans le temps. Une épreuve que je n’aurais pas souhaitée à mon pire ennemi. Et tu l’as surmontée vaillamment. Les parents peuvent être… difficiles.

Jane émit un rire sans joie.

— Non ? Sans blague ?

— C’est probablement une fatalité… Une règle non écrite auquel aucun enfant n’échappe.

Poppy eut un sourire en coin, mais son regard se fit grave.

— Peut-être que ce soir, quelque chose a bougé, malgré tout. Ton père a paru vraiment ébranlé, lorsque tu lui as dit que leur cinéma permanent t’avait ébranlée, petite.

— Si seulement… Mais j’ai perdu tout espoir de les voir changer un jour de comportement.

Renversant la tête contre le dossier, elle tourna les yeux vers son amie.

— Ce n’est pas la première fois que j’essaie de leur faire passer le message. Mais ils sont un peu comme ces mauvaises comédies de boulevard qui n’intéressent plus personne et qu’on continue malgré tout de donner inlassablement. Ils ne changeront jamais. La seule chose qui pourrait les sauver, ce serait qu’ils diminuent leur consommation d’alcool. Ou peut-être même — lumineuse idée — qu’ils renoncent complètement à la boisson.

Elle secoua la tête et se redressa en riant.

— Mais bon, tant pis pour eux. S’ils ont envie de foutre leur vie en l’air, c’est leur problème. Je vous ai toutes les deux, Ava et toi. Et j’ai une mission : j’ai une super expo à mettre sur pied. Et personne — pas même mes parents — ne pourra m’empêcher de mener ce projet à bien.

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