Un automne à Seattle

Andersen · Chapitre 21 sur 26

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Un automne à Seattle

Chapitre 20

20

 

Joie, ô joie : Devlin a enfin renoncé à faire pression pour que je

l’accompagne en Europe. Et je le bénis de m’avoir sauvé la mise ce

soir.

* * *

Jane l’évitait. Comment s’arrangeait-elle pour le tenir à distance ainsi ? Il était chez elle, dans son appartement, et la regardait feuilleter un album photo puisé dans le carton qu’ils avaient rapporté de Wolcott. Assise à moins de deux mètres, dans la même pièce que lui, elle trouvait le moyen de le fuir quand même. En fait, elle avait attendu qu’il se pose dans le petit canapé vert pour choisir elle-même un des fauteuils en cuir bordeaux. En maintenant fermement la largeur de la table basse entre eux.

Une chose était certaine : il avait commis une erreur tactique en menant une campagne énergique pour qu’elle le suive en Europe. Il aurait dû être plus attentif, lorsqu’elle avait tenté de lui expliquer pourquoi les scènes à répétition infligées par ses parents l’avaient conduite à bannir la dimension passionnelle de sa vie. Il n’était pas certain de bien saisir le rapport. Mais il avait vu à quel point ses parents étaient centrés l’un sur l’autre en excluant leur propre fille. Jane en avait peut-être conclu que l’amour passion rendait égocentrique et stupide. Si c’était le cas, il n’aurait pas dû prendre ses inquiétudes à la légère. Ni lui mettre la pression comme il avait tenté de le faire.

En tout cas, pas dans un premier temps.

Maintenant qu’il avait compris son erreur, il n’était pas du genre à s’acharner stupidement. Et il y avait au moins un facteur, ce soir, qui pourrait jouer à son avantage : il avait modifié sa stratégie. En priant pour qu’il ne soit pas trop tard.

Faisant mine de n’avoir rien remarqué de la tension qui s’était instaurée entre eux, il s’était présenté chez elle avec deux portions à emporter du bœuf à la pékinoise et du poulet aux haricots gourmands qu’elle aimait tant. Pas une fois il n’avait mentionné l’Europe, ni son prochain départ, et encore moins l’idée qu’elle puisse l’accompagner. Ils avaient fait un sort à leur repas chinois, puis Jane l’avait mis au travail. Chercher dans les albums une photo intéressante qui pourrait lui inspirer l’idée d’une nouvelle pièce phare pour l’expo ne lui déplaisait pas. Il s’était immergé avec enthousiasme dans la tâche. Cette histoire d’expo était importante pour elle, et il mettait autant d’énergie dans sa recherche que s’il s’agissait de ramener le voilier d’un client à bon port.

D’ailleurs, en parlant du loup… Tiens, tiens, tiens.

Cessant de feuilleter l’album qu’il avait sous les yeux, il examina une des photos de plus près. Pas mal du tout, celle-ci.

— Et ce modèle-là ? Il ne pourrait pas faire l’affaire ?

Retournant l’album, il le poussa dans sa direction sur la table basse et indiqua de l’index le vieux cliché un peu jauni. On y voyait une Agnes Wolcott encore toute jeune, vêtue d’un truc long et classe, et sortant d’une limousine vintage. Il n’y connaissait strictement rien à la mode, bien sûr, mais à ses yeux, la robe qu’elle portait était à la fois sexy et très classe, avec le côté glamour qui rappelait les actrices hollywoodiennes des films d’après-guerre.

— Tu l’as dans ta collection, cette tenue ?

Elle se pencha pour la regarder.

— Oui, répondit-elle lentement. C’est la Mainbocher. Elle date des années cinquante — plus ou moins la même époque que la Dior. Et… Ho ho !

Elle se pencha pour examiner la photo d’encore plus près.

— Je crois que le collier qu’elle porte fait également partie des bijoux qui ont été légués au Met ! Quant à la voiture… Elle tape la classe, comme on dit, non ? L’ensemble est très visuel. Et l’atmosphère rappelle la photo avec la Dior, qui m’avait inspiré pas mal d’idées pour structurer mon expo.

Levant les yeux, elle lui adressa son premier sourire détendu depuis deux jours.

— Oh ! Dev ! Ça va le faire ! Je le sens !

Se levant d’un bond, elle jeta l’album sur la table basse et se pencha, une main posée sur son épaule pour faire claquer un baiser enthousiaste sur ses lèvres. Lorsqu’elle se redressa, il lui attrapa le poignet et elle se laissa attirer, esquivant la table pour se laisser tomber sur ses genoux.

— Devlin, merci.

Elle lui adressa un sourire radieux.

— C’est un très bon choix. Sur une photo en noir et blanc, on ne peut pas le voir, bien sûr, mais le corsage et la jupe sont dans des teintes changeantes qui passent de l’ivoire au pêche pastel devant, et du rose pâle au bleu clair derrière. Et la jupe en satin de soie a un tombé somptueux.

— C’est plutôt la partie haute de la robe qui m’intéresse, à vrai dire. Les épaules nues, ça flashe pas mal.

Elle lui sourit avec bonne humeur.

— Tu as un faible marqué pour le look bustier, hein ?

— J’aime assez, oui.

Il plaça les mains en coupe sous ses pectoraux comme pour soutenir deux seins imaginaires.

— Et puis, j’aime bien ce truc plissé qui lui remonte les lolos. Madonna n’aurait pas fait mieux.

Jane éclata de rire. Puis soupira et laissa reposer la joue sur son épaule.

— Merci, répéta-t-elle doucement. J’étais tellement inquiète, depuis le vol de la Dior… J’avais peur de ne pas réussir à restructurer mon expo autour d’un thème porteur. La Mainbocher est un excellent substitut. Tu ne peux pas imaginer comme je me sens soulagée.

Dev sentit quelque chose se dénouer dans sa poitrine, et un grand courant chaud lui traversa la zone du cœur. Mais il veilla à garder une attitude désinvolte.

— Toujours à votre service, chère madame.

— Ah oui ?

Se redressant à genoux, elle passa une jambe de l’autre côté des siennes et s’installa à califourchon, se tortillant légèrement, de manière à ajuster son entrejambe contre le sien.

— Oh ! murmura-t-elle en examinant le résultat.

Avec une légère roseur aux joues, elle ondula de façon plus marquée.

— Et là ? Toujours à mon service ? chuchota-t-elle contre ses lèvres.

Il se mut de façon à ce qu’elle puisse l’enfourcher plus étroitement encore, mais réussit à garder les bras ballants et à prendre un air douloureux.

— Oh ! Jane, Jane, Jane… Tu ne t’intéresses qu’à mon corps.

Il détourna la tête.

— Je me sens utilisé. Comme un objet entre tes mains.

— Mais noooooon, roucoula-t-elle en se penchant pour presser de petits baisers, lèvres entrouvertes, le côté de son cou.

Il leva la tête pour lui laisser plus de champ et sentit une onde de chaleur filer dans son torse, son ventre, son sexe.

Son cœur.

Jane lui attrapa le menton pour ramener sa tête de face et lui prodigua un long baiser suave.

— Tu es mon mec à moi, grand et fort, murmura-t-elle en relevant la tête.

Le sourire qu’elle lui adressa était si tendre que son sang pétilla dans ses veines, comme les flammes joyeuses dans l’âtre par une fraîche nuit d’automne. Puis elle posa un baiser léger comme une aile de papillon sur chacune de ses paupières.

— Tu es drôle, chuchota-t-elle en continuant à picorer des baisers sur sa peau. Et chaleureux… Généreux…

Tout en l’embrassant, elle continuait son mouvement de rotation des hanches.

— Ah, j’oubliais… Tu n’hésites pas à donner de ta personne.

Elle entrelaça ses doigts aux siens, puis lui releva les bras pour presser le dos de ses mains contre le riche velours du canapé. Se reculant alors sur ses genoux, elle cessa abruptement son balancement d’avant en arrière.

— Et tu représentes une sacrée dose de boulot, Devlin Kavanagh. Alors, ne te plains pas d’être utilisé, mon coco. Sur le long terme, je me demande si je ne gagnerais pas à louer les services d’un étalon.

Il rit doucement et libéra ses mains pour lui agripper les hanches. La tirant vers lui, il ramena leurs corps en contact et l’installa dans la position exacte où elle se trouvait quelques secondes plus tôt. Puis il la gratifia d’un sourire impudent.

— Mais ce serait nettement moins bon…

Levant les bras au-dessus de sa tête, elle les croisa en arrière, faisant ressortir ses seins, mignons comme deux pommes à croquer, les coudes pointés vers le plafond.

— Peut-être que oui… Peut-être que non.

Elle oscilla de nouveau des hanches. Et abaissa son regard vers lui.

— Nous avons beaucoup trop de vêtements sur nous.

— Je vais y remédier, promit-il.

Et il tint parole. Enfin… partiellement, vu leur hâte mutuelle. Mais il réussit à retirer ou à réarranger l’essentiel. Ils restèrent un instant le souffle coupé, l’un et l’autre, lorsqu’elle se laissa descendre sur lui d’un mouvement sûr et précis et le prit au creux tendre de sa chair, l’enserrant jusqu’au plus profond d’elle-même.

Elle le chevaucha avec une lenteur délicieuse pour commencer, procédant à de langoureuses oscillations, décroisant les bras et lui prenant les mains pour les porter à ses seins. Mais petit à petit, leurs respirations se firent plus irrégulières, plus sonores. Jane accéléra son rythme et il amplifia ses coups de reins lorsqu’elle descendait sur lui pour accueillir chacune de ses poussées puissantes. Avec un gémissement sourd, elle laissa tomber la tête en arrière, et ses longs cheveux balayèrent son dos ; les muscles de ses belles cuisses fuselées se dessinèrent sous la peau alors qu’elle se soulevait et retombait sur lui.

Il était en nage ; la sueur coulait sur ses tempes et dans son cou. Récupérant l’usage de ses mains, il lui attrapa de nouveau les hanches. Il se sentait partir et luttait de toutes ses forces pour ne pas se laisser emporter par l’irrépressible spirale ascendante. Hors de question qu’il passe sur l’autre bord en la laissant à la dérive derrière lui. Alors, il aspira la pointe rosée d’un sein entre ses lèvres et passa l’index plus bas, sur le joli bouton de plaisir où se concentraient tant de terminaisons nerveuses que, très vite, un même cri les souleva, les emportant dans le déferlement d’une longue et orgueilleuse vague de jouissance.

Il y eut un grand moment de flottement avant qu’ils éloignent enfin leurs chairs repues pour remettre de l’ordre dans leurs tenues. Quelques minutes plus tard, accoudé au plan de travail, il regardait Jane doser le café dans sa machine à expresso lorsqu’il se souvint de son achat. Il claqua des doigts.

— Je t’avais apporté quelque chose, au fait. Je reviens tout de suite.

— Pardon ?

Le temps de tourner la tête et Jane constata qu’elle parlait dans le vide. Devlin avait déjà disparu et pas seulement de la pièce. Seul le léger entrebâillement de la porte indiquait qu’il comptait revenir.

— Tu aurais un cadeau pour moi, Devlin ? murmura-t-elle à voix haute dans l’appartement vide.

A part Ava, Poppy et Agnes, personne ne lui avait plus rien offert depuis des lustres.

Lorsque Dev revint, elle avait allumé le poêle à gaz et disposé sur une assiette un reste de biscuits un peu ramollis pour grignoter avec leur café.

— Désolé d’être parti comme un voleur.

Dev s’approcha du chauffage en se frappant le haut des bras du plat de la main.

— J’avais oublié que j’étais garé aussi loin. J’aurais dû prendre ma parka. Il fait un froid de loup, dehors.

Il tira le sac qu’il avait coincé sous le coude et le lui jeta. Puis il s’installa en face d’elle dans un fauteuil en cuir.

— Je suis tombé sur ce truc-là en passant au centre-ville pour récupérer un paquet pour ma mère. Quand je l’ai vu dans la vitrine, j’ai su qu’il était pour toi. Cela m’a rappelé fortement une conversation que nous avons eue, toi et moi.

— Mais c’est quoi, alors ? demanda-t-elle, brûlante de curiosité.

Se renversant dans son fauteuil, il croisa les bras derrière la tête.

— Il n’y a qu’un seul moyen de le savoir, tu ne crois pas ? Ouvre et regarde.

Elle détacha les yeux de Dev pour fixer le paquet qu’elle tenait sur les genoux. Et sentit un sourire de petite fille lui taquiner le coin des lèvres. Elargissant l’ouverture du sac, elle glissa la main à l’intérieur et en sortit un objet en tissu enveloppé dans du papier de soie qu’elle écarta.

— Oh ! C’est ma couleur !

Elle ne savait pas encore de quoi il s’agissait au juste, mais elle aimait la douceur satinée de la matière vert sauge. Soulevant le vêtement pour le déplier, elle poussa une exclamation.

— Tu m’as trouvé un pantalon parachute !

Il prit un biscuit sur le plat et sourit.

— Tu remarqueras qu’il n’est pas noir.

— Difficile de ne pas s’en apercevoir.

Une boule se forma dans la gorge de Jane et elle déglutit.

— Tu t’es souvenu que le vert était ma couleur préférée.

— Ce n’est pas très compliqué à retenir. Tu ne veux pas l’essayer, pour voir ? Je suis curieux de vérifier si j’ai visé juste au niveau de la taille. J’ai gardé le ticket de caisse, pour le cas où il n’irait pas. Ou s’il te déplaît et que tu préfères le prendre en gris anthracite. Ou en marron sombre.

— Arrête ! Je l’aime tel qu’il est.

Elle se leva, se débarrassa de son legging et glissa les pieds dans le pantalon pour le remonter le long de ses hanches.

— Je le ferme pile ! Incroyable ! Tu as l’œil, constata-t-elle, impressionnée, en relevant la fermeture Eclair.

— J’ai expliqué à la vendeuse que tu avais une taille à peu près de cette dimension.

Il écarta les mains pour lui montrer.

— … et que tu avais des hanches de cette largeur-là. Et elle est allée chercher un pantalon qui correspondait à ces critères.

Pas un instant, Jane ne s’était doutée qu’il accordait une attention aussi pointue à ses nuances anatomiques. Cela l’effrayait un peu qu’il soit à ce point focalisé sur elle.

Mais la peur n’était pas son sentiment dominant. L’idée qu’il ait intériorisé tous ces détails lui mettait, au cœur de l’automne, comme une touche de printemps dans la poitrine.

* * *

— Dev, tu as eu la nouvelle ?

C’était le lendemain après-midi. Devlin fit la grimace et écarta le téléphone de son oreille. La voix d’Hannah menaçait de lui percer le tympan. Il ramena avec précaution le combiné contre sa joue.

— Non, je ne crois pas. Je veux bien que tu me la communiques, mais sans hurler, de préférence.

— Je suis désolée pour tes oreilles, frérot, mais je suis complètement surexcitée. Jody vient d’appeler. Les médecins ont dit que les résultats d’analyses de Bren étaient les meilleurs qu’ils aient jamais eus depuis que son diagnostic a été posé. Ils sont « prudemment optimistes » et pensent qu’il risque de terminer le traitement plus tôt que prévu. Et tu sais que de la part d’un oncologue, cela équivaut à annoncer que le cancer est rayé de la carte. Enfin… pas tout à fait quand même, mais ça reste une super bonne nouvelle.

Devlin se sentit sourire jusqu’aux oreilles.

— Non, sérieux ? Je te pardonne presque de m’avoir beuglé dans les oreilles ! Génial !

Hannah se mit à rire.

— Oui, je sais. J’ai l’impression qu’on vient de m’enlever un manteau de plomb de sur les épaules. Il va y avoir fête chez les Kavanagh.

Lorsqu’il raccrocha quelques minutes plus tard, il arpenta son appartement en hululant de joie. Non seulement il était heureux pour Bren, mais il imaginait à quelle vitesse supersonique l’info devait circuler dans la famille. Le téléphone arabe fonctionnait à la perfection chez les Kavanagh. Il lui fallut quelques minutes encore avant de prendre conscience qu’il pourrait bientôt renouer avec le cours de sa propre vie sur les mers d’Europe.

Mais il aurait été bien incapable d’expliquer pourquoi le sourire, soudain, s’effaça de ses traits.

* * *

Une forte rafale de vent frappa le Metropolitan Museum de plein fouet. Le violent déplacement d’air ne fit pas à proprement parler trembler les vitres du solide bâtiment, mais il frappa les doubles vitrages de façon si explosive que bien des têtes se levèrent dans la cafétéria bondée, pour se tourner avec inquiétude vers les fenêtres.

Gordon, lui, détacha à peine les yeux de son café d’après le déjeuner. Dans un coin reculé de sa conscience, il enregistra le fracas du vent et l’agitation inquiète des clients autour de lui. Il s’étonna même vaguement du contraste entre le froid coupant et immobile des derniers jours et le temps agité qui régnait depuis le matin. Mais il était plongé dans un ressassement morose, et les conditions atmosphériques ne le préoccupaient que modérément, de toute façon. Il fallut que les deux femmes assises derrière lui se lamentent à haute voix sur les tempêtes, qui sévissaient de plus en plus souvent en automne sur Seattle, pour qu’il réalise que le vent, déjà violent ce matin-là, avait encore forci dans l’après-midi.

— Tu as entendu la météo aujourd’hui ? s’éleva une voix féminine désagréablement perçante. Ils annoncent une tempête comparable à celle que nous avons eue en 1993, le jour de l’entrée en fonction du président Clinton.

Sa compagne émit un petit son dédaigneux.

— Ce n’est pas vraiment une surprise. Ils nous prédisent la tempête du siècle à la moindre petite bourrasque. Tu sais ce que c’est, les garçons et leurs jouets. Nos messieurs météo de Seattle sont des sensationnalistes. Ils n’aiment rien tant que de prédire les plus grands désastres en brandissant leurs radars Doppler.

— Il leur arrive peut-être de se tromper, mais pas systématiquement, Virginia, observa une autre femme, d’une voix douce. Les tempêtes qui naissent dans le détroit de Puget peuvent prendre des proportions redoutables. J’ai fait partie du million et demi de personnes qui sont restées sans électricité pendant une semaine, la dernière fois. Et je peux t’assurer qu’en plein mois de décembre, je me suis gelé les fesses, avec mon petit chauffage au gaz.

— Oui, je sais, bien sûr. Je ne sous-estime pas ce que tu as enduré. Tout ce que je veux dire, c’est que neuf fois sur dix…

La femme s’interrompit et son ton prit une emphase théâtrale :

— … la future « tempête de la décennie » donne finalement quelques petites rafales de vent, et puis basta.

Gordon cessa d’écouter lorsque le débat se poursuivit sur la difficulté de prévoir la météo, pour une ville située entre deux chaînes de montagnes, à la différence d’un lieu comme le Kansas, par exemple, où on voyait arriver les nuages depuis l’extrémité d’un horizon sans limites. Refermant le planogramme qu’il avait fait mine d’étudier pendant sa pause déjeuner, il se leva et ramassa son plateau. Il n’avait pas réussi à se concentrer une seule minute sur son travail.

Parce qu’il était obsédé par le son joyeux de la voix de Jane, ce matin, lorsqu’elle avait demandé à Marjorie de la recevoir, pour lui montrer la robe qu’elle avait choisie en remplacement de la Dior, en guise de clou de l’exposition.

Elle avait été ravagée, anéantie par la disparition de la Dior, il le savait. Et voilà qu’en l’espace de quelques jours à peine, elle refaisait surface avec une nouvelle pièce de collection. Et pas n’importe laquelle, à en juger par l’enthousiasme dans sa voix. Il avait le plus grand mal à comprendre. Car l’accepter, c’était admettre qu’il avait sacrifié la Dior pour rien. Une pièce superbe qu’il méritait de posséder dix fois plus que Kaplinski ! Il l’avait laissée moisir dans ce vieux monte-charge sans même avoir obtenu la satisfaction d’avoir sapé sa carrière ? Cette enfant gâtée lui faisait penser à un chat à neuf vies. Il avait beau la frapper avec ses armes les plus destructrices, elle retombait chaque fois sur ses pieds.

Les mains enfoncées dans les poches, la tête basse, il traversa le musée pour se diriger vers l’ascenseur réservé au personnel, tâchant de ne pas trop montrer le ressentiment qui tournait en cercles frénétiques sous son crâne.

— Gordon !

Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et vit Marjorie se hâter dans sa direction. Constatant qu’elle avait capté son attention, elle lui fit signe de la main.

— Pouvez-vous m’accorder un instant, Gordon ?

Alors seulement, il remarqua le type à côté d’elle. Très grand, cheveux noirs, teint bistre. Dans son esprit se fit un grand blanc où ne surnagea qu’un seul mot.

Flic.

Une terreur glacée lui noua les tripes, mais ses réflexes de joueur de poker le sauvèrent. Il ne cligna même pas des yeux. Un vulgaire amateur se serait trahi en laissant paraître de nombreux « tells », comme on désignait, dans leur jargon, les manifestations non verbales qui pouvaient trahir les intentions d’un joueur aux yeux de son adversaire.

Mais comment la police était-elle arrivée jusqu’à lui ? Il n’avait rien laissé derrière lui à l’hôtel particulier. Rien qui aurait pu permettre de l’identifier. Le problème, c’est que si le flic avait un mandat de perquisition pour entrer chez lui, il était grillé pour de bon. La quasi-totalité des pièces exposées dans son musée personnel ne résisterait pas à un examen approfondi.

Stop. Aucune raison d’envisager une hypothèse aussi extrême. La police n’avait aucun élément de preuve contre lui. Sans motif raisonnable, il n’y aurait pas de mandat de perquisition. Sauf, bien sûr, si ce flic avait dans ses relations un juge pas trop regardant qui…

Arrête ta parano, Ives ! Ça suffit. On n’en est pas encore là, O.K. ? Ne brûle pas les étapes.

Son ping-pong mental entre « je suis foutu » et « il n’y aucun souci à se faire » s’était fait à la vitesse de la lumière. Certain que son expression ne l’avait pas trahi, il afficha un sourire aimable en attendant que sa directrice et le flic le rejoignent.

Marjorie lui désigna son compagnon.

— Voici l’inspecteur De Sanges, venu enquêter sur le cambriolage à l’hôtel particulier Wolcott, qui nous a coûté la robe Christian Dior. Et voici Gordon Ives, inspecteur, dont je vous parlais tout à l’heure.

Pour lui dire quoi, Marjorie ? Il imposa silence à la question qui hurlait dans sa tête et acquiesça avec une mine de circonstance.

— Oui, c’est une sale affaire, ce cambriolage. Vraiment désolant.

De Sanges serra fermement la main qu’il lui tendait et l’examina d’un regard indéchiffrable.

— Y a-t-il un endroit où nous pourrions nous asseoir pour parler tranquillement, monsieur Ives ?

Rassuré de sentir que la paume de sa main était aussi sèche que celle du flic, Gordon sourit avec décontraction.

— Dans mon bureau ? Nous serons à l’aise pour discuter.

Quelques minutes plus tard, il retirait une pile de dépliants de son unique chaise disponible pour faire de la place à l’inspecteur.

— Désolé pour l’encombrement des lieux. Ce n’est pas le luxe, mais que voulez-vous ? Les conservateurs assistants sont relégués dans ces espèces de placards à balais.

Il passa de l’autre côté de sa table de travail pour s’installer dans son propre fauteuil, puis accorda solennellement son attention au flic.

— Ainsi, vous enquêtez sur le cambriolage à Wolcott. Je crains de ne pas pouvoir vous être d’un grand secours, inspecteur. Je ne suis pas un habitué de cet hôtel particulier. Je n’y ai même jamais mis les pieds, à vrai dire.

De Sanges se contenta de le regarder en silence pendant un long moment. Puis il sortit un carnet cabossé de la poche intérieure d’un costume étonnamment bien coupé.

— Votre directrice m’a dit que Mlle Kaplinski et vous briguiez les mêmes expositions et qu’on vous les attribuait soit à l’un, soit à l’autre ?

— C’est le système, oui.

Il haussa les épaules.

— Nous sommes deux à occuper le même poste, avec de solides ambitions l’un et l’autre. Et nos collègues plus avancés dans leur carrière ne nous laissent qu’un nombre limité d’expos à gérer en solo. En ce qui concerne nos perspectives, un seul poste se libérera dans les années à venir, et notre seule chance de promotion à court terme serait de remplacer Paul Rompaul lorsqu’il prendra sa retraite en septembre. Donc, nous sommes en concurrence, oui.

L’inspecteur hocha la tête. Son regard était étonnamment compréhensif.

— Il paraît injuste, dans ces circonstances, que votre collègue hérite d’un hôtel particulier bourré de collections toutes plus précieuses les unes que les autres. Et qu’en plus, elle rafle deux expositions, uniquement par copinage, du fait qu’elle connaissait la vieille Mlle Wolcott. On peut dire que la compétition entre vous a été lourdement biaisée en sa faveur.

Exactement ! Juste à temps, cependant, Gordon identifia l’intention cachée sous cette manifestation inattendue d’intelligence, de perspicacité — de sensibilité, même. Le type faisait mine d’être de son côté et de compatir à son sort. Mais c’était juste une manœuvre classique pour l’amadouer et l’amener à prononcer la parole de trop.

« Un peu grossière, ta feinte, mon coco. » Le flic qui parviendrait à coincer Gordon Ives n’était pas encore né. Il était bien trop intelligent pour tomber dans le piège.

— Je reconnais que ça n’a pas été facile pour moi, admit-il avec bonne humeur. Il faudrait être un saint pour ne pas ressentir une pointe de jalousie. Mais la rivalité entre nous est toujours restée très bon enfant. Et Jane a eu la gentillesse de me confier l’exposition espagnole, dont la responsabilité lui avait été attribuée la dernière fois que nous avons été en compétition. Ça m’a réconcilié avec mon sort.

— Et que pensez-vous d’elle en tant que personne ? Vous avez une théorie sur le vol qui a eu lieu à l’hôtel particulier ?

— Ce que je pense de Jane ?

« A part le fait que c’est une petite conne soporifique, coincée, bourrée de fric, et qui croit tout savoir ? »

— Elle est intelligente, bosseuse, motivée. Pour le cambriolage, je ne sais vraiment pas quoi vous dire, en revanche. C’est plutôt votre champ d’expertise que le mien, vous ne pensez pas ?

— En effet, oui.

L’inspecteur était avachi sur l’étroite chaise de bureau, une cheville posée sur le genou opposé, et l’observait avec une curiosité amicale.

— Mais je n’ai pas encore une théorie bien arrêtée à ce stade, voilà pourquoi j’aime bien recueillir le point de vue des uns et des autres — surtout quand il s’agit de quelqu’un de plus compétent que moi dans le domaine où j’enquête. Voyez-vous, quand j’ai commencé à m’intéresser à cette affaire, je penchais pour un certain scénario. Mais à présent que je me suis entretenu avec votre directrice et avec vous, j’ai fait un virage à cent quatre-vingts degrés et je m’oriente dans une direction tout à fait différente. Un renversement d’hypothèses, en quelque sorte.

Il consulta son carnet.

— Vous n’avez jamais eu l’occasion de vous rendre à l’hôtel particulier, vous dites ?

— Non. Mes relations avec Jane sont exclusivement professionnelles. Elle n’avait aucune raison de m’inviter.

— J’en conclus qu’aucune des empreintes que nous avons relevées sur la scène n’est susceptible de correspondre aux vôtres ?

De Sanges planta son regard dans le sien et ses yeux n’avaient plus rien d’amical, tout à coup. Ils étaient durs et froids.

Des yeux de flic.

Merde. Il avait touché un tas de choses, à Wolcott, et ne s’était pas donné la peine de mettre des gants. L’idée de s’équiper ne lui avait même pas traversé l’esprit, d’ailleurs, parce qu’il n’avait pas pensé une seconde que la police arriverait jusqu’à lui. L’espace d’un instant, il crut qu’il allait céder à la panique. Mais il se força à rester calme, réfléchi.

— Difficile de laisser des empreintes dans un lieu où l’on n’a jamais mis les pieds, en effet.

Gordon s’accorda mentalement une petite tape approbatrice dans le dos. Il avait réussi à répondre avec une désinvolture qu’il jugea magistrale. Le flic hocha la tête.

— Logique, oui. Donc, je suppose que vous ne verrez aucun inconvénient à ce que je relève les vôtres afin de vous éliminer définitivement de ma liste des suspects ?

— J’y vois plusieurs inconvénients, au contraire. Pour commencer, rien ne justifie que j’y figure, sur votre liste de suspects. Et je suis pour le respect des droits civiques. Je crois également à la présomption d’innocence.

Le flic soutint son regard. Un peu trop longuement pour que l’expérience reste confortable. Puis il haussa une épaule indifférente et extirpa sa grande carcasse de la chaise.

— C’est un argument… Merci de m’avoir accordé quelques minutes de votre temps. Je vous recontacterai, annonça-t-il en déambulant hors du bureau.

Gordon le suivit des yeux puis se massa le front pour chasser la céphalée qui couvait sous ses arcades sourcilières. Il avait eu chaud. Une vraie partie de plaisir, cette petite conversation amicale avec la flicaille. Mais il s’en était très bien sorti. Et il n’avait aucune raison de s’inquiéter pour la suite. Il ne faisait probablement qu’imaginer que De Sanges le suspectait. Quelle raison aurait-il de le croire coupable ? Et même s’il avait des soupçons, il ne pouvait rien prouver du tout. Car il avait respecté la règle d’or du poker et s’était arrêté avant que les risques ne deviennent trop importants.

Il n’y avait donc aucune raison pour que son cœur cogne comme un marteau-pilon dans sa poitrine.

L’épreuve était derrière lui.

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