Un automne à Seattle
Prologue
Cher journal,
La famille, ça craint. Si seulement j’avais des parents normaux,
comme tout le monde !
12 mai 1990
— Jane ! Jane ! On est là !
Jane Kaplinski, douze ans, se pencha par la fenêtre de sa chambre. Dans la rue, juste en dessous, une luxueuse voiture avec chauffeur venait de se garer devant sa très modeste maison de banlieue. Les deux portières arrière s’ouvrirent simultanément et ses deux meilleures amies, Ava et Poppy, bondirent hors du véhicule avec des rires surexcités.
Jane admira le nuage de boucles blondes de Poppy, soulevé par la brise de printemps qui plaquait sa jupe contre ses jambes minces. Poppy avait sans doute acheté son ensemble dans la grande surface du coin, mais elle avait toujours une classe folle et une allure très soignée. Ava, de son côté, avait pris un an et demi d’avance sur elles deux, en matière de formes et de croissance, et semblait un peu engoncée dans sa coûteuse robe vert pâle, qui tiraillait au niveau du buste et des hanches. Mais ses longs cheveux roux flamboyaient comme une bannière de feu, sous le soleil printanier qui faisait une apparition-surprise entre deux nuages. Deux fossettes se creusèrent dans ses joues rondes lorsqu’elle leva la tête.
— Tu es prête, Jane ?
— Oui. Je descends tout de suite !
Lissant sa jupe bleu marine sur ses jambes, Jane éteignit la radio, coupant Madonna à mi-chanson. En bas, la porte d’entrée claqua. Elle prit son sac à dos et hâta le pas en sortant de sa chambre. Jane sourit en descendant l’escalier, imaginant la scène sur le perron : Ava, fidèle à elle-même, avait dû insister pour qu’elles sonnent avant d’entrer, et Poppy avait sans doute rétorqué qu’elles n’avaient pas besoin d’un carton d’invitation.
Mais ce ne fut pas la voix de ses amies qu’elle entendit résonner au rez-de-chaussée. Jane se figea net sur la dernière marche. Oups… Grosse cata. Sa mère était de retour à la maison.
La valise, dans l’entrée, aurait dû l’alerter. Mais elle avait été bien trop occupée par ses amies et leur perspective de sortie pour prêter attention à ce détail. Un bruit de glaçons tinta à un rythme familier dans un verre à whisky. Et sa mère fondit sur son unique enfant en affichant une joie immodérée.
Zutmincebarbe !
— Tu es revenue, alors, constata Jane d’une voix neutre, alors que sa mère l’enserrait dans une étreinte passionnée.
La fin de sa phrase se perdit dans un murmure car elle suffoquait à demi, le nez dans le décolleté maternel généreusement aspergé d’Obsession. Elle resta rigide et crispée jusqu’à ce que Dorrie relâche l’étau de ses bras.
— Bien sûr que je suis revenue, ma chérie ! Tu sais bien que je ne peux pas vivre loin de toi.
Dorrie s’interrompit un instant pour rectifier sa coiffure.
— Sans compter que ton père m’a tout bonnement suppliée de lui pardonner.
Sa mère passa un bras autour de ses épaules et l’examina, les arômes du Johnnie Walker Black dans son haleine jurant avec les émanations de son parfum.
— Mais dis-moi, tu es sur ton trente et un, aujourd’hui, ma petite chérie. Tu sors ?
Jane réussit à se dégager et fit un pas géant en arrière.
— Je suis invitée à prendre le thé chez Mlle Wolcott.
— La Mlle Wolcott ?
Elle fit oui de la tête.
— Ho, ho, mais c’est que ma petite fille se prend pour une enfant de la haute !
Dorrie l’examina d’un œil critique.
— Tu n’as rien trouvé de plus joyeux à te mettre ?
— J’aime bien comme je suis habillée, murmura-t-elle, le regard rivé sur le top fluo de sa mère.
— J’ai un collier sympa en grosses perles rouges qui pimenterait un peu l’ensemble.
Soulevant une longue mèche, brune et lisse, Dorrie la fit rouler entre ses doigts.
— Je peux peut-être arranger un peu ta coiffure ? Tu sais à quel point il est vital de savoir se mettre en scène, dans la vie. Si tu veux décrocher le rôle, il faut être attentive au costume.
Jane réussit à ne pas frissonner.
— Non, merci. Je suis juste invitée à prendre le thé. Pas à figurer dans une de vos pièces. Et je suis un peu pressée, maman. Tu n’as pas entendu que la voiture d’Ava était arrêtée devant la porte ? Les filles m’attendent.
— Mmm…
Dorrie lâcha la mèche de cheveux et reprit une gorgée de son whisky.
— Maintenant que tu le dis, j’ai dû l’entendre, oui. Mais je n’y ai pas prêté attention, ma chérie.
Ah, tiens, surprise ! Dorrie ne s’occupait généralement que de Dorrie. Et de l’épisode du jour, dans le feuilleton conjugal à rallonge que Jane avait baptisé le « Dorrie and Mike Show ».
Le carillon de l’entrée retentit. Avec un soupir de soulagement, Jane contourna sa mère.
— J’y vais, maman. Avec Ava, on dort cette nuit chez Poppy. On se revoit demain, d’accord ?
O joie, ô bonheur, elle échapperait à la grande crise théâtrale du soir, lorsque son père découvrirait que sa mère était de retour. Du grand spectacle garanti, avec hurlements, élans de passion et feux d’artifice à la clé. Ayant déjà assisté à d’innombrables représentations du même type, Jane se passait volontiers d’assister à la énième version du psychodrame parental.
Ava et Poppy surgirent dans l’entrée sans avoir attendu qu’on leur ouvre. Elles l’entourèrent immédiatement et, sur un rapide « Bonjour, madame Kaplinski ! Au revoir, madame Kaplinski », la poussèrent dehors, vers la voiture.
Daniel, le chauffeur des Spencer, ouvrit la portière arrière de la Lincoln. Pendant que Poppy plongeait sur la banquette, il porta la main à sa casquette pour la saluer.
— Bonjour, mademoiselle Kaplinski.
Sa solennité lui donnait chaque fois envie de rire, mais elle le salua gravement d’un signe de tête.
— Bonjour, monsieur Daniel.
Elle s’assit posément à côté de Poppy. Ava se laissa tomber à côté d’elles et Daniel referma la portière.
Les trois amies se regardèrent pendant que le chauffeur contournait la voiture pour regagner sa place au volant. Poppy attrapa ses cheveux et mima un cri.
— Vous y croyez, vous ? demanda-t-elle d’une voix théâtrale. Une invitation à prendre le thé dans l’hôtel particulier des Wolcott ! Yeees !
Elle se tut pendant que le chauffeur reprenait son volant, puis poursuivit d’une voix normale :
— Pourquoi Mlle Wolcott nous a-t-elle invitées, déjà ?
— Je t’ai déjà dit que je n’étais pas sûre.
Ava tira sur l’ourlet de sa robe pour dissimuler ses cuisses grassouillettes.
— Peut-être parce que nous avons bien discuté avec elle le soir du stupide concert organisé par mes parents. Ils étaient hallucinés que la grande Mlle Wolcott ait accepté de venir à leur truc. On dit qu’elle refuse presque toutes les invitations, ces derniers temps. Et quand elle va à une réception, tout le monde se précipite. Mais d’après maman, c’est quand même une vraie excentrique. Du coup, elle n’était pas trop tranquille, ma mère. Des fois que Mlle Wolcott aurait dit quelque chose qui ne se fait pas dans « Notre Cercle ».
Ava haussa les épaules.
— Je ne sais pas pour vous, mais moi, elle m’a paru plutôt normale. A part sa voix, peut-être. Papa dit qu’elle ressemble à une corne de brume.
— Moi, ça m’intéressait bien, ce qu’elle racontait, observa Jane rêveusement.
Poppy ouvrit de grands yeux enthousiastes.
— Tu parles, c’est sûr ! Elle a fait des trucs trop cool. Il paraît qu’elle a voyagé dans le monde entier. En Afrique, à Tokyo, elle a été partout, partout ! Et elle pilotait encore son propre avion, il n’y a pas si longtemps ! Et elle vit dans un hôtel particulier ! C’est trop génial !
Elle en rebondissait d’excitation sur la banquette.
— A côté, même ta maison a l’air d’une cabane, Ava. Alors que j’ai toujours pensé que c’était la plus belle baraque de tout Seattle ! J’ai trop envie de voir l’intérieur de celle de Mlle Wolcott !
— Ouais, moi aussi, acquiesça Jane. Elle a dit qu’elle collectionnait un tas de trucs qui déchirent.
Ava sortit une barre chocolatée de son sac à dos, défit l’emballage à une extrémité et la tendit à Jane et Poppy pour qu’elles se servent à leur tour. Lorsqu’elles déclinèrent l’une et l’autre, elle haussa les épaules et prit une solide bouchée.
— Moi, tout ce que je veux, c’est faire craquer mon cours de danse de salon. Tant que je peux échapper à cette corvée, je suis prête à aller partout où vous voudrez, les filles.
Arrivées devant l’immense hôtel particulier de deux étages, sur le versant ouest de la colline Queen Anne, elles furent conduites dans un salon d’apparat par une femme déjà âgée, vêtue d’une sévère robe noire. Celle-ci leur promit dans un murmure que Mlle Wolcott ne tarderait pas à les rejoindre, puis disparut en tirant derrière elle une haute porte coulissante richement ornée.
Sous ses hauts plafonds, le salon était frais et sombre, car les rideaux en velours obscurcissaient les fenêtres. Des objets d’art de tous les styles et de toutes les époques occupaient chaque espace disponible, si bien que la pièce, grande à elle seule comme le rez-de-chaussée d’une maison ordinaire, donnait presque une impression d’intimité.
Etourdie par tant de beauté, Jane tourna lentement sur elle-même, pour essayer de tout regarder.
— Waouh ! Vous avez vu ça, les filles ? C’est trop classe !
Se penchant sur une vitrine de verre, elle détailla une collection de vieux réticules brodés de perles.
— Oh, là, là ! Ils sont magnifiques.
— Je me demande comment tu vois ça, rétorqua Ava. On manque un peu de lumière, là-dedans.
Poppy hocha la tête.
— Elles sont immenses, ces fenêtres. Si j’habitais ici, je garderais les rideaux ouverts toute la journée. Et je crois que je peindrais les murs en jaune. Ça ferait plus joyeux.
— Je vous souhaite le bonjour, mes jeunes demoiselles, lança dans leur dos une voix profonde et caractéristique. Et merci d’être venues me voir.
Elles se retournèrent toutes trois d’un bloc.
Vêtue d’un ensemble pantalon fluide en lainage fauve, avec un chemisier blanc à col haut d’un blanc aussi immaculé que ses cheveux impeccablement coiffés, Agnes Bell Wolcott se tenait dans l’encadrement de la porte coulissante, à présent partiellement ouverte. Un magnifique camée d’aspect ancien se nichait dans les ruchés qui cascadaient autour de son cou.
L’attention de leur hôtesse se porta sur Poppy.
— Tu peux ouvrir les rideaux, si tu le souhaites.
Sans même rougir d’avoir été entendue, Poppy s’élança pour libérer les fenêtres. La lumière perlée typique d’un ciel de traîne d’après-midi à Seattle éclaira aussitôt la pièce orientée au sud.
— Alors, jeunes filles ? Qu’est-ce qui vous ferait le plus plaisir ? Commencer par jeter un coup d’œil sur quelques-unes de mes collections ? Ou prendre d’abord la petite collation que j’ai fait préparer à votre intention ?
Avant que Jane puisse voter pour la première option, Ava trancha.
— Je préférerais goûter d’abord, s’il vous plaît, mademoiselle.
Leur hôtesse les conduisit dans une pièce voisine, où une petite table dressée avec un goût exquis était placée devant une cheminée en marbre. Sur un plat de présentation en porcelaine à trois étages étaient disposés des assortiments de pâtisserie et de petits sandwichs triangulaires. Chacune s’assit à la place marquée par un petit carton inscrit à son nom et Mlle Wolcott sonna pour se faire apporter le thé.
— Je suppose que vous vous demandez pourquoi je vous ai invitées ici aujourd’hui ?
— On en parlait dans la voiture, justement, admit Poppy avec sa spontanéité coutumière.
Jane, elle, se contenta d’un petit signe de tête pendant qu’Ava murmurait sagement :
— En effet, madame, nous nous posions la question.
— Je pensais que ce serait une façon de vous remercier pour votre compagnie à la soirée concert donnée chez les Spencer. Il est rare que de jeunes demoiselles de votre âge consacrent spontanément leur temps à une vieille dame. Et j’ai pris beaucoup de plaisir à converser avec vous trois.
Mlle Wolcott les examina une à une, les yeux luisant d’une curiosité bienveillante.
— Vous êtes très différentes, toutes les trois. Je peux vous demander comment vous vous êtes connues ?
— Nous sommes inscrites toutes les trois à Country Day, expliqua Poppy. C’est une très bonne école privée qui combine sport et études.
Notant que le regard connaisseur de Mlle Wolcott se portait sur ses vêtements bon marché, Poppy eut un sourire jusqu’aux oreilles.
— Mes parents sont des ex-hippies restés bohèmes, mais ma mamie Ingles était une ancienne élève. C’est elle qui paie mes frais de scolarité.
— Et moi, j’ai droit à une bourse, expliqua Jane spontanément.
Ses parents ne s’étaient certes pas démenés pour l’obtenir. Ni Mike ni Dorrie ne s’intéressaient à ses performances scolaires. Si son institutrice de CP ne s’était pas elle-même chargée des démarches, Jane ne serait jamais sortie de son école de quartier. Depuis deux ans, elle remplissait elle-même tous les formulaires, et ses parents se contentaient de les signer.
— Et moi, je suis juste une élève ordinaire, admit Ava. Je n’ai aucun mérite à suivre les cours de Country Day. Poppy et Jane sont meilleures en classe que moi… Surtout Jane, précisa-t-elle, avec un sourire qui creusa deux jolies fossettes dans ses joues rondes.
Jane sentit les siennes s’empourprer agréablement. Dans ses veines se répandait la chaleur douce que procurent les vraies amitiés.
— Ava a plein d’autres qualités, précisa-t-elle en souriant à sa rousse amie.
— Je suis touchée de voir une aussi belle solidarité entre filles, à votre âge. Vous formez une jolie sonorité, toutes les trois.
Une « sonorité » ? Jane savoura le mot tandis que la femme vêtue de noir entrait en poussant une table roulante avec un magnifique service à thé. Mlle Wolcott désigna le paquet rectangulaire placé sur chaque assiette pendant que la domestique posait la théière en argent devant elle.
— J’ai eu envie de vous remettre un petit témoignage de ma sympathie. Ouvrez-les, je vous prie, pendant que je sers le thé.
Jane dénoua avec soin le ruban et défit lentement le papier or et argent du paquet. Poppy, elle, arracha l’emballage avec son enthousiasme coutumier pendant qu’Ava ponctuait son propre déballage d’exclamations polies, mettant sans doute en application les innombrables cours de maintien que ses parents l’obligeaient à suivre.
Jane sourit intérieurement. Qui sait ? Ce n’était peut-être pas si facile que cela d’être une enfant de riche, finalement ? Ava le leur répétait assez souvent, en tout cas.
Sur le fond argent du papier-cadeau, se détachait un livre relié en cuir d’un beau vert profond, avec « Jane » gravé en lettres d’or sur la couverture. Celui de Poppy était rouge, nota-t-elle du coin de l’œil. Et Ava en avait un dans un très beau ton de bleu. Sidérée que Mlle Wolcott ait deviné que le vert était sa couleur préférée, Jane ouvrit le sien. Mais les pages au bord doré étaient vierges. Elle tourna un regard interrogateur vers leur hôtesse.
— J’ai commencé à tenir un journal lorsque j’avais votre âge et je n’ai jamais arrêté depuis, expliqua Agnes Wolcott de sa belle voix grave. Et comme j’ai trouvé que vous étiez des jeunes filles intéressantes, j’ai pensé que vous auriez plaisir à noter certaines choses qui vous trottent peut-être dans la tête. Je trouve que c’est un excellent moyen pour donner forme à ses pensées, à ses secrets, à ses émotions.
— Trop génial…, murmura Poppy.
Le visage d’Ava s’illumina.
— Quelle merveilleuse idée, mademoiselle Wolcott !
Regardant tout à tour leur hôtesse, puis ses deux amies qu’elle connaissait si bien, Jane songea à toutes les pensées noires et grises qui tournaient parfois en rond sous son crâne. A la maison, la vie n’était pas toujours très gaie, mais elle n’aimait pas beaucoup en parler, même pas à ses deux meilleures amies — surtout pas à ses meilleures amies, en règle générale. Poppy avait un papa et une maman super. Et même si sa blonde amie avait de la peine pour elle à cause de la manie bruyante qu’avaient ses parents de se quitter tous les deux jours en claquant la porte, Poppy ne pouvait pas comprendre à quel point ces crises permanentes étaient déstabilisantes pour l’enfant unique qu’elle était. Chez Ava, la vie de famille n’était pas vraiment idéale non plus. Mais elle n’avait pas pour parents une paire d’histrions qui se nourrissaient de l’excitation née de leurs entrées en scène et sorties incessantes.
L’idée d’écrire ce qu’elle ressentait lui plaisait. Enormément, même. Elle sourit.
— Hé ! Nous pourrions peut-être les appeler « les Journaux Intimes de la Sonorité » ?
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