Un automne à Seattle

Andersen · Chapitre 24 sur 26

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Un automne à Seattle

Chapitre 23

23

 

 

Je pensais que j’avais des problèmes psychologiques, mais à côté de

Gordon, je suis un modèle d’équilibre. Comment peut-on être

ravagé à ce point sans que personne s’en rende compte ?

* * *

Dans un état de terreur hystérique, Jane hurlait à s’en faire exploser les poumons. L’intrus lui criait Dieu sait quoi à la figure, mais elle ne comprenait pas un mot de ce qu’il éructait. Alors qu’elle tenait rivés sur lui des yeux écarquillés par l’horreur, elle aurait été incapable de le décrire, même si sa vie en avait dépendu. Ses sens étaient paralysés par une peur panique.

Il la gifla soudain du dos de la main et le choc s’infiltra au milieu de ses hurlements, comme l’épée d’un samouraï perçant un voile de mousseline. Elle déglutit, et le peu de salive qu’elle réussit à produire glissa le long de sa gorge, qui semblait avoir été raclée à la râpe à fromage.

— Eh bien, murmura l’homme avec une satisfaction si manifeste qu’elle la perçut malgré le fracas de la tempête. Je ne sais pas pour toi, mais ça m’a fait du bien.

Comment ? Espèce de… Pour la première fois depuis qu’ils étaient face à face, elle vit réellement son agresseur. Et un nouveau choc l’ébranla.

— Gordon ?

Elle cligna des paupières, mais c’était bien le visage familier de son collègue qu’elle avait sous les yeux. Il fronça les sourcils.

— Tu ne savais pas que c’était moi ?

Elle secoua la tête, consciente qu’elle n’avait pas encore retrouvé tous ses esprits.

— Je savais que je n’aurais pas dû revenir ici.

— Comment ça, revenir ? Tu n’es encore jamais…

Son cerveau repassa enfin en mode actif.

— Non, ce n’est pas possible ! C’était toi ? Toi qui grappillais dans les affaires d’Agnes ? Toi qui as pris ma Dior ?

Gordon n’eut même pas besoin d’ouvrir la bouche ; elle vit la réponse sur son visage. Il n’avait pas choisi le bon jour pour lui assener cette confession. Avec un grondement de rage inarticulé, elle se jeta sur lui, le frappant de ses poings et de ses pieds, prête à le griffer jusqu’au sang et à lui arracher les yeux, animée par une fureur aveugle. Il lui avait fait mal sans raison, et elle voulait faire mal à son tour.

— Salaud ! Rat d’égout ! Bâtard ! Ordure !

— En voilà assez ! rugit-il, lui attrapant le poignet pour parer un nouveau coup, juste à quelques centimètres de son nez. Plus un mot, ou je te mets une pâtée.

— C’est ça, essaie, pour voir !

Elle le gratifia d’un ricanement méprisant puis, voyant son visage se durcir, se ressaisit en sursaut. D’accord. Ce n’était pas la meilleure chose à dire à un individu manifestement malintentionné, qui la dépassait en force et en taille.

Mais, alors même qu’elle se préparait à encaisser une nouvelle attaque physique, il la propulsa vers le fond de la cuisine, tira une chaise et la poussa dessus de force.

— Assieds-toi et ferme-la. J’ai besoin de réfléchir.

Pour le premier ordre, elle n’avait plus vraiment le choix. Quant au second, elle jugea prudent de le respecter aussi. En tout cas, le temps de prendre le pouls de la situation. Serrant les lèvres, elle s’affaissa sur son siège et croisa les bras sur la poitrine.

— Bon, j’aime mieux ça, maugréa-t-il. Espèce de petite salope…

— Hé !

Toute raison oubliée, elle se leva d’un bond.

— Tu m’as volée et dépossédée sans scrupule. Et la salope, c’est moi, peut-être ? Tu ne manques vraiment pas d’air, mon pote !

— Tu as essayé de me frapper dans les bijoux de famille. Et regarde dans quel état tu m’as mis, espèce de folle furieuse !

Du plat de la main, il s’efforça de lisser ses vêtements de marque qui, dans le feu du combat, avaient perdu leur habituel aspect impeccable. Jane comprit qu’il ne plaisantait pas : il était réellement furieux à cause des quelques malheureux plis qu’elle avait infligés à sa tenue. Elle frissonna. Sa situation n’avait rien d’engageant. Elle se trouvait dans une vieille maison qui était plus angoissante dans le noir qu’elle n’aurait jamais pu l’imaginer, entre les mains d’un individu manifestement instable qui avait beaucoup à perdre — et elle était seule, comme elle l’avait d’ailleurs toujours été. Agresser Gordon ou le prendre de haut avait peu de chances d’améliorer sa situation.

Jane tenta une approche plus conciliante.

— Désolée d’avoir mis du désordre dans ta tenue. Mais tu comprends que ç’a été un choc, pour moi, de tomber sur toi ici ? Hors du musée, nous n’avions pas de relations amicales, toi et moi. Mais nos rapports étaient cordiaux, et je pensais que nous avions au moins un respect mutuel pour nos qualités professionnelles. Jamais l’idée ne m’avait effleurée que tu avais pu me faucher la pièce phare de ma future expo.

Elle scruta, avec une authentique perplexité, les traits de l’homme dressé devant elle.

— Tu savais ce que la Dior représentait pour moi, Gordon. J’ai quand même quelques raisons de me sentir spoliée, tu ne crois pas ? Et c’est pourtant toi qui me traites de tous les noms. Je t’avoue que je ne comprends pas. Quel mal t’ai-je fait pour que tu cherches à me nuire à ce point ?

— Tu te poses encore la question ? Toi qui rafles systématiquement toutes les expos qui devraient me revenir ? Tu pensais que je me contenterais de sourire gentiment et de te laisser m’arracher l’herbe sous le pied ? Tu te demandes pourquoi je ne t’aime pas, mais entends ce que tu dis de moi ! Tu me vois comme un rat, un bâtard, une pauvre merde tirée du caniveau. C’est facile, pour une princesse de luxe comme toi, de regarder le petit peuple de haut ; facile, quand on est né dans la soie, de se vautrer dans son sentiment de supériorité. Mais toi, tout ce que tu as obtenu t’a toujours été servi sur un plateau. Alors que j’ai dû me battre et serrer les dents pour chaque misérable miette qui m’a été concédée !

Jane l’écoutait bouche bée. La sagesse aurait voulu qu’elle revienne sur chacune de ces accusations. Mais l’idée qu’il se faisait de ses origines était tellement éloignée de la réalité quelle ne put s’empêcher de bondir.

— Qu’est-ce que tu racontes ? J’ai grandi entre l’aéroport et l’autoroute ! Ce n’est vraiment pas l’idée que je me fais d’une vie de château !

Il écarquilla les yeux, parut déstabilisé un instant, puis ricana d’un air entendu.

— C’est ça, bien sûr. Tu es diplômée de la meilleure école privée de Seattle. J’ai entendu Marjorie faire tout un plat du fait que tu sortais de Country Day.

— J’ai eu la chance d’avoir une bourse.

— Ouais, mon œil ! Et ensuite, tu as étudié à Radcliffe.

— Pareil. Grâce à des aides de l’Etat ! Mes parents sont comédiens, Gordon. Et pas de ceux qui paradent sur des tapis rouges à Broadway. Je crois que la meilleure année qu’ils ont dû faire dans leur petit théâtre leur a rapporté trente mille dollars.

Le regard de Gordon se durcit.

— Ça fait toujours dix-huit mille de plus que ce que touchait ma vieille.

— Je te parle de leur unique année faste, Gordon. Et n’oublie pas que nous étions trois à vivre là-dessus. Admets quand même que je ne suis pas née dans la soie.

— C’est sûr que la misère te guette. Tu viens d’hériter de combien d’objets d’une valeur inestimable ?

— C’est intéressant que tu le mentionnes, car, de nous deux, tu es le seul à avoir tiré profit de mon héritage, jusqu’à maintenant.

Arrête, Jane. Tais-toi, tu t’enfonces. Parler d’argent avec lui avait été une erreur, une tentative malheureuse de sa part pour essayer de lui montrer qu’elle n’était pas la rentière gâtée qu’il voyait en elle.

A l’évidence, la somme d’argent dont sa famille avait disposé lorsqu’elle était enfant n’intéressait pas Gordon. Il était uniquement focalisé sur une chose : le fait qu’elle ait été avantagée par rapport à lui. Elle avait eu plus de facilités, avait bénéficié d’un parcours scolaire plus prestigieux. Et même si elle avait toujours décroché ses bourses grâce à un travail scolaire acharné, Gordon ne voyait que le résultat final. Lui démontrer que son enfance n’avait pas été un rêve rose tissé de dîners mondains et de balades en limousine ne la mènerait nulle part. Mais quelle autre stratégie adopter pour se sortir de ce très mauvais pas ?

Même si, dans un premier temps, elle avait été rassurée de découvrir que son intrus terrifiant avait pris les traits familiers de son vieux collègue Gordon Ives, elle était de plus en plus pessimiste sur l’issue de la situation. Gordon ne lui apparaissait pas, a priori, comme un individu violent. Mais elle ne l’aurait jamais suspecté non plus d’être un voleur. Il la tenait en son pouvoir, et elle était la seule personne en mesure de l’identifier et de le conduire tout droit à la case prison. S’il la laissait partir, il était grillé. Jusqu’où cet homme était-il capable d’aller pour l’empêcher de le démasquer ? Jane réprima un frisson. Il avait un air calme et déterminé qui ne lui disait rien de bon. Comme s’il était prêt à faire ce qu’il fallait faire, même s’il devait pour cela outrepasser ses principes.

Mais elle avait beau essayer de pêcher dans ses ressources pour trouver une voie de sortie à ce cauchemar, elle remontait chaque fois avec un filet vide. La sortie vers l’arrière était à moins de deux mètres — quelques pas la séparaient de la liberté. Mais Gordon lui barrait le passage. Et pour la porte d’entrée, ce n’était même pas la peine d’espérer l’atteindre et la déverrouiller avant qu’il ne la rattrape. Sauf si elle trouvait une stratégie pour prendre une avance durable sur lui. Mais laquelle ?

En désespoir de cause, elle posa sans réfléchir la question qui lui torturait le cerveau.

— Mais pourquoi n’as-tu pas attendu, tout simplement ? Tu aurais pu ressortir après mon départ !

Dieu sait que cela aurait été nettement plus indolore, pour elle comme pour lui.

— A ton avis, Jane ? Parce que tu crois que ça m’amuse, de me foutre dans une putain de situation sans issue ?

Il se frotta le visage avec les mains, avant de lui jeter un regard noir de colère et de dégoût.

— C’est parce que je pensais que tu m’avais reconnu. Tu m’as regardé droit dans les yeux en passant devant la salle à manger.

Il ne précisa pas : « Et maintenant, je vais être obligé de te tuer. » Mais son regard était fixe… et comme dépourvu d’âme. Elle déglutit non sans mal.

— Je ne t’avais pas vu, Gordon. Il me semblait avoir entendu un bruit, et j’étais pressée de quitter la maison au plus vite, même si j’avais presque réussi à me persuader que je paniquais pour rien. Dans ma hâte de partir, je suis passée en courant, sans imprimer quoi que ce soit.

Mais maintenant, elle savait. Et était devenue un témoin plus que gênant. Une sueur glacée coula dans son dos. Si elle ne trouvait pas une stratégie rapidement, elle ne donnait pas cher de sa peau.

Aucune ruse subtile ne lui vint à l’esprit, cependant. Elle s’employa donc à appliquer la seule technique à sa disposition : gagner du temps. Ce n’était qu’un pis-aller. Personne ne savait qu’elle se trouvait à Wolcott et personne n’aurait idée de venir l’y chercher. Mais elle devait faire avec les moyens à sa disposition. Les hommes aimaient se faire mousser, n’est-ce pas ? Et Gordon en était un, même si elle l’avait toujours trouvé un peu particulier. Si elle parvenait à le faire parler, elle réussirait peut-être à repousser l’échéance fatale. Et avec un peu de chance, un meilleur projet germerait dans l’intervalle. Une feinte qui lui permettrait de sortir de là autrement que les deux pieds devant. Elle humecta ses lèvres desséchées par la terreur.

— Il y a un truc que je ne comprends vraiment pas, c’est comment tu as réussi à obtenir le code de l’alarme. J’ai beau me creuser la tête, je ne vois pas comment tu t’es arrangé pour déjouer ma vigilance. Je ne me suis doutée de rien. Comment as-tu fait, Gordon ? demanda-t-elle en instillant une admiration feinte dans sa voix.

Jane s’étonna elle-même de la conviction qu’elle mit dans son ton. Qui avait osé affirmer que le talent familial pour la scène n’avait pas été transmis dans ses gènes ? Mike et Dorrie, bien sûr. Mais ils s’étaient trompés.

Seule une actrice accomplie pouvait écouter avec des yeux écarquillés, un air ingénu et une expression qui disait à chaque instant : « Tu es vraiment le meilleur », pendant que Gordon répondait à sa question d’un ton chargé de dédain, comme si l’air même qu’elle respirait le remplissait d’horreur.

Moi ? Incapable de jouer la comédie ? S’ils savaient…

* * *

— Je peux vous emprunter votre téléphone une minute, mademoiselle ?

La fille, à l’accueil, leva un regard hésitant.

— Ecoutez, je ne sais pas. Je ne pense pas que…

Dev ne le lui arracha pas des mains. Il voulait lui laisser une chance de faire spontanément le bon geste.

— Ecoutez, je sais que vous vous inquiétez pour votre règlement, mais moi, je m’inquiète pour Jane. Il est fort possible qu’elle soit en sécurité chez une amie, mais je ne peux pas m’en assurer si je n’ai pas leur numéro de téléphone pour les appeler. Je ne veux pas vous créer d’ennuis, ce n’est pas le but. Mais soit vous me laissez l’usage de votre téléphone pour que je retrouve la trace de Jane, soit je monte chez elle sans votre autorisation. J’aurais le temps de prendre les numéros dont j’ai besoin et de repartir bien avant que quelqu’un intervienne, de toute façon.

Elle souleva le téléphone sans un mot et le plaça devant lui, sur le bureau.

— Merci.

Tout en composant le numéro de Bren, Dev songea qu’il aurait dû recourir à la menace plus tôt. Il avait été élevé avec des notions strictes de courtoisie et de respect. Mais être bien élevé n’avait pas toujours que des avantages.

Son frère aîné répondit avant même la fin de la première sonnerie.

— Dev ? C’est toi ?

— Oui, j’ai trouvé un fixe pour te rappeler.

— Tant mieux. Jody commençait à se faire du souci.

Traduction : Bren était mort d’inquiétude.

— J’ai tes numéros, Dev. Tu as ce qu’il faut pour noter, au cas où on serait encore coupés ?

Dev tendit le bras pour prélever un stylo sur le bureau de l’employée.

— C’est bon. Tu peux y aller. Je t’écoute.

Il nota le numéro fixe de Poppy au creux de sa paume. Et prit également son numéro de portable, même s’il n’avait quasiment aucun espoir de pouvoir la joindre par ce biais, vu l’état du réseau.

— Je suis désolé, mais je n’ai pas pu trouver les coordonnées d’Ava. J’ai le numéro de Wolcott, par contre.

Dev l’inscrivit aussi.

— Merci, Bren.

— Tu me bigophones dès que tu l’auras retrouvée, d’accord ?

— O.K., ça marche.

Il coupa la communication et composa le numéro de Poppy sans attendre. Lorsqu’il tomba sur son répondeur, il raccrocha sans laisser de message et essaya son portable. Comme tout le laissait prévoir, hélas, l’appel n’aboutit pas. En dernier recours, il essaya l’hôtel particulier. Le téléphone sonna, sonna. Puis, au bout de la huitième sonnerie, une voix enregistrée l’informa que son correspondant ne répondait pas.

Il reposa le combiné sur la base avec plus de force que nécessaire, et fixa la jeune femme assise à l’accueil.

— Je regrette, mais il me faut le numéro d’Ava. Je monte le chercher là-haut… Finn ?

La dernière chose qu’il vit en se dirigeant vers l’ascenseur fut la main de son frère posée sur le combiné, parlant doucement à la jeune femme affolée en tentant de l’empêcher de lui arracher le téléphone.

* * *

La sonnerie, aussi anachronique qu’inattendue, du vieux téléphone des années soixante-dix accroché au mur de la cuisine fit sursauter violemment Gordon. Lorsqu’il tourna la tête vers l’appareil, Jane comprit que c’était le moment ou jamais. NE REFLECHIS PLUS : COURS !

C’était tout sauf le plan de fuite idéal, mais le temps lui était compté. Et il ne se présenterait probablement pas d’autre opportunité que celle-ci. Sans bruit, elle se laissa glisser de sa chaise.

Elle avait tout juste atteint la porte lorsque Gordon hurla.

— Hé ! Stop !

Se rejetant de côté dans la salle à manger, elle attrapa une chaise et la tint au-dessus de sa tête en prenant position derrière la porte. Un gros sac-poubelle plein, devant l’ancien monte-charge, attira son attention. Mais elle n’eut pas le temps de s’interroger sur sa présence. Au même moment, Gordon passait la tête à l’intérieur de la pièce et elle abattit la chaise sur lui de toutes ses forces. Mais il dut capter le mouvement du coin de l’œil car il tenta d’esquiver le coup en levant le bras pour se protéger le crâne. La chaise ne le percuta pas moins avec un bruit sourd, et il s’affaissa sur le sol en tombant lourdement sur les fesses. Gordon poussa un énorme hurlement de douleur. Ou de rage. Ou peut-être un mélange des deux. Jane ne s’attarda pas pour s’en assurer. Elle sprinta en droite ligne vers la porte d’entrée.

Elle s’attaquait aux lourds verrous lorsqu’elle l’entendit jurer avec conviction et créativité. Puis, plus inquiétant encore, elle perçut des « hon » et des « han » indiquant qu’il se remettait péniblement sur pied. Abandonnant les serrures rétives, elle fila au premier étage en négociant les marches deux à deux. Au passage, elle fit claquer toutes les portes le long du couloir du haut, espérant le dérouter et gagner un peu de temps supplémentaire. Puis elle se précipita dans le petit salon attenant à la chambre à coucher d’Agnes. Elle referma derrière elle — aussi silencieusement que possible, cette fois — et courut vers la penderie. Actionnant le mécanisme secret, elle se glissa à l’intérieur et referma juste au moment où elle entendit Gordon crier son nom sur le palier. Les ténèbres étaient absolues dans ce réduit confiné, et Jane retint son souffle.

— Où es-tu planquée, espèce de saleté ?

Le silence retomba quelques instants, ponctué de chocs étouffés. Ives devait ouvrir à coups de pied toutes les portes de part et d’autre du couloir.

Celle de la chambre à coucher s’ouvrit et heurta le mur avec fracas.

— Petit, petit, petit…, roucoula-t-il d’une voix suave. Allez, viens, sors de là, ma poulette. Montre-toi et on considérera qu’on est quittes. Je rentre chez moi et on n’en parle plus.

Oui, c’est ça, bien sûr ! Sa bouche disait une chose, mais ses actes proclamaient le contraire : qu’il ne bougerait pas de là avant d’avoir éliminé son seul témoin. Les nerfs en surtension, les sens noyés par une odeur entêtante de cèdre, Jane se tenait pétrifiée dans sa cachette, coincée comme un rat en cage. Et terrifiée à l’idée que le boum-boum-boum assourdissant de son cœur trahisse sa présence. Comme celui du vieil homme sous le plancher, dans la nouvelle d’Edgar Poe.

Dans la nouvelle, le son révélateur ne venait pas du cœur du pauvre vieillard mort, mais de celui du narrateur- assassin frappé de folie. Une folie qui ne devait plus être très éloignée, dans son cas. Car, même à supposer qu’elle survive à cette joyeuse aventure, elle n’était pas certaine de ressortir de ce placard avec sa raison intacte.

Elle entendait Gordon donner de grands coups en tous sens dans la chambre à coucher voisine. Puis il entra dans le boudoir, et elle aurait été prête à jurer qu’elle entendait le son heurté de sa respiration haletante. Une perception hautement improbable, compte tenu de la férocité de la tempête au-dehors.

Il jura. Puis sa voix se fit si onctueuse qu’un anneau de terreur se resserra sur sa poitrine.

— Tu sais quoi, ma petite salope ? Ce n’est pas plus mal que tu restes cachée dans ton trou. Ça ne m’amuse pas tant que ça d’opérer en face à face. Mais ce qui doit être fait doit être fait.

Le son de sa voix s’affaiblit à mesure qu’il s’éloignait.

— A un de ces jours, Kaplinski. Ou peut-être à jamais.

Un rire qui hérissa la peau de Jane flotta derrière lui dans le couloir.

Puis un grand silence spectral tomba. Se risquant à bouger, elle se laissa glisser en position assise, par terre dans le réduit, la tête posée sur ses genoux relevés. Et se demanda quand elle pourrait s’aventurer hors de ce tombeau.

Sachant que Gordon n’attendait probablement que cela, tablant sur le fait qu’elle finirait par émerger de son trou tôt ou tard.

Telle était du moins sa théorie. Jusqu’au moment où, dans un sursaut de terreur, elle sentit le premier nuage de fumée s’insinuer dans la penderie.

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