Un automne à Seattle

Andersen · Chapitre 20 sur 26

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Un automne à Seattle

Chapitre 19

19

 

J’ai horreur, horreur, horreur qu’on change les règles du jeu à mi-

parcours.

* * *

Jane se tendit soudain comme un ressort.

— Quoi ?

Sa merveilleuse léthargie — la sensation grandiose de flotter dans un océan tiède de pure félicité — se dissipa, chassée par une bouffée d’angoisse et de colère. Elle pressa les épaules puissantes de Dev, chercha à le repousser.

— Ote-toi de là.

Il roula sur le côté pour lui faire face, et elle se dressa, toute raide sur son séant, en relevant le drap. Sa nudité, qui lui avait paru si naturelle quelques secondes plus tôt, lui donnait soudain le sentiment d’être désarmée et vulnérable devant lui. Elle coinça nerveusement le linge de lit sous ses aisselles.

— Qu’est-ce que tu viens de dire, Dev ?

Elle le savait, bien sûr. Mais son esprit se rebellait, comme si elle ne parvenait à assimiler tout à fait ce qu’elle avait pourtant perçu, entendu et compris.

— Rien.

Il changea de position sur le matelas, et elle se demanda s’il était aussi à l’aise que son attitude détendue le laissait supposer.

— Considère que je n’ai rien dit, O.K. ?

Elle commença à se décrisper.

Jusqu’au moment où Dev fronça soudain les sourcils.

— Oh ! et puis si, merde ! Considère que j’ai parlé !

Il se souleva sur un coude et repoussa de sa main libre les mèches qui lui tombaient sur les yeux.

— Je te propose de repartir en Europe avec moi lorsque Bren sera tiré d’affaire.

— Mais je ne peux pas, Dev ! C’est strictement impossible !

— Bien sûr que si, tu le peux.

Se laissant glisser de nouveau en position allongée, il plia le coude pour caler sa tête dans sa paume. La position faisait ressortir la musculature puissante de ses bras. Même ainsi, immobile, il émanait de lui une énergie animale qui la troublait jusqu’à paralyser sa faculté de penser.

— Ecoute, je ne te demande pas de sauter dans ton jean et de tout laisser en plan pour partir sur-le-champ, poursuivit-il d’un ton plus calme. Je ne sais pas du tout quand Bren sera suffisamment remis pour que je puisse m’en aller. Mais songe à la collection de musées grandioses que tu visiterais en Europe. Tu adorerais le Vieux Continent. Je t’emmènerais à la voile dans des îles d’une beauté si extraordinaire que tu ne voudras plus jamais les quitter.

— « Hé, petite fille, tu viens faire un tour avec moi ? ironisa-t-elle. Je te donnerai tous les bonbons que tu veux. »

Mais le rire qui montait presque irrépressiblement de sa poitrine se teinta de stridences hystériques.

— Honnêtement, Dev… Ta proposition ne pouvait pas tomber plus mal.

— Parce que…

— Tu ne comprends donc pas ? Tu viens de rencontrer mes parents, non ? Mais tu as peut-être pensé que la scène de ce soir était une crise exceptionnelle ? Crois-moi, ce n’est pas le cas.

Elle secoua la tête si fort que ses cheveux la giflèrent et qu’elle craignit de ressembler à une poupée montée sur ressort.

— La comédie burlesque à laquelle tu as assisté ce soir constituait un échantillon tout à fait représentatif de ce à quoi j’ai été confrontée toute mon enfance. Je ne me souviens même plus à quel âge j’ai fait ce vœu : ne jamais me laisser engloutir par une passion tellement dévorante qu’elle ne laisse aucune place pour le reste.

— Trop tard.

Une montée de panique lui serra la gorge, et elle s’efforça de ravaler le tout.

— Ce n’est absolument pas trop tard.

— Il se pourrait que ça le soit pour moi. Car ce que je ressens pour toi, c’est franchement passionné.

— Comme c’est joliment exprimé, mon cher.

Il soutint son regard sans sourire.

— Je n’essaie pas de te soutirer une signature sur un contrat de mariage, Jane. Je ne peux pas vraiment dire si ce truc entre nous est appelé à durer ou non. Mais je sais que je ressens quelque chose pour toi que je n’ai encore jamais ressenti jusqu’ici. Et j’ai envie d’explorer le sentiment d’un peu plus près.

Alors qu’elle luttait désespérément pour garder une expression neutre, il scruta ses traits d’un œil d’aigle.

— Donc, tu n’es même pas tentée de t’enfuir avec moi sur mon grand cheval blanc ?

Elle faillit s’étrangler sur un rire amer. Ne pas être tentée ? Il n’y avait qu’à le regarder. Ses cheveux en bataille, l’ombre d’une barbe d’un jour sur sa mâchoire, cette peau tendue sur une musculature de lutteur antique. Cet homme était Dangereux, avec un méga D majuscule.

Et encore… Ce n’était que le côté physique. Le danger émotionnel était encore plus menaçant pour sa tranquillité d’esprit.

— Si, je suis tentée, admit-elle en détournant les yeux. Et c’est bien ce qui m’effraie. J’ai mes racines ici, à Seattle. Avec Poppy et Ava que je considère comme ma vraie famille. Et puis, j’ai ma carrière qui commence tout juste à décoller — du moins si la disparition de la Dior ne fiche pas tout par terre. Mais malgré tout ce qui me retient ici, la tentation est là. J’ai envie de monter dans un avion avec toi, de traverser la Méditerranée à la voile et de parcourir les grands musées d’Europe. Mais je refuse de tout laisser en plan et de renoncer à une vie que j’ai passé des années à construire, juste pour satisfaire quelques hormones en délire.

— Ce n’est pas seulement hormonal, entre nous, et tu le sais.

— Est-ce que je le sais, seulement ?

— Si ce que tu éprouves ressemble à ce que j’éprouve, oui, tu le sais. Mais rien ne t’oblige à dire oui maintenant. Prends ton temps, fais-toi désirer autant que tu le voudras. Je ne suis pas pressé.

Il lui caressa le bras, lentement, sensuellement, effleurant un sein sensible au passage, alors qu’il descendait de l’épaule au poignet. Jane retint son souffle. Sa chair trembla et sa peau frémit. Mais ce n’était rien à côté de ce qu’elle éprouva lorsque leurs regards se trouvèrent et qu’elle lut la détermination dans le sien.

Elle en fut secouée jusqu’à la moelle.

— Je ferai tout pour essayer de te convaincre, Jane, lui annonça-t-il avec assurance. Tu ne pourras pas dire que je ne t’aurai pas prévenue.

* * *

Gordon observait discrètement du fond du couloir du sixième. Il vit Jane frapper à la porte de Marjorie avant de disparaître dans son bureau. Puis il poursuivit son chemin jusqu’à son propre domaine, et s’y retira en prenant soin de se boucler à l’intérieur.

Alors seulement, il dansa victorieusement devant sa table de travail.

« Alors ? Cela te fait quel effet, d’avoir à annoncer à Marjorie que tu t’es fait faucher la Dior ? Pas très confortable, hein ? Tu te sens toujours aussi fière de toi ? Pauvre conne, va. »

Cela dit… Avec un soupir de défaite, il se laissa tomber sur sa chaise de bureau. Si seulement il s’était raccroché à son butin, au lieu de prendre bêtement la fuite, l’autre soir. C’était la Dior, surtout, qu’il regrettait. Pour le reste, tant pis. Il était un grand garçon, et perdre faisait partie du jeu. Jouer était affaire de risques, jamais de certitudes. Mais la Dior…

La Dior était un objet précieux et il avait compté se l’approprier. Elle méritait d’être placée dans une vitrine ventilée, maintenue à température constante, avec des filtres anti-UV, comme il l’avait projeté. Au lieu de quoi elle était maintenant vouée à moisir tristement dans ce monte-charge vermoulu.

Mais bon… Que pouvait-il y faire ? Avec un haussement d’épaules, Gordon attrapa le dossier de cette maudite exposition espagnole. La situation était ce qu’elle était, et il ne voyait aucun remède à apporter pour le moment. Kaplinski était peut-être stupide, mais sûrement pas au point de garder le même code pour l’alarme. Et il n’avait statistiquement aucune chance de tomber dessus par hasard une seconde fois.

Mais il avait au moins la satisfaction d’avoir détruit sa réputation irréprochable au Met. Penser à la douche froide que la Kaplinski devait être en train de se ramasser en ce moment même lui procurait une excitation presque sexuelle.

Il sourit, avec la satisfaction du travail bien fait.

* * *

— Oh, non, Ava ! Ça tombe vraiment très, très mal pour moi.

Consternée, Jane prit son téléphone portable et se laissa tomber sur la causeuse, dans le salon d’apparat de Wolcott. Les nerfs vrillés par le stress, elle se massa distraitement la nuque. Elle n’avait qu’une idée en tête : trouver une nouvelle pièce phare pour son expo. Plus que jamais, elle était pressée par le temps.

Elle entendit Ava soupirer à l’autre bout du fil.

— Désolée si le timing n’est pas bon, mais je n’ai pas eu voix au chapitre, dans l’histoire. Oncle Robert a bien transmis le message au maire, apparemment. Et ce dernier à dû appeler le préfet de police dans la foulée parce que cet inspecteur… comment s’appelle-t-il, déjà ?

Jane entendit un froissement de papier à l’autre bout du fil.

— … De Sanges. L’inspecteur De Sanges, donc, m’appelle et m’annonce — je dis bien « m’annonce », sans s’inquiéter de savoir si ça nous arrange ou non — qu’il sera à Wolcott cet après-midi à 17 heures pour prendre une déposition. Je m’arrangerai pour arriver avant lui. Et j’ai briefé Poppy aussi, pour qu’elle ne soit pas en retard.

— Bon, eh bien, puisqu’on ne peut pas faire autrement…, acquiesça-t-elle d’une voix défaite.

— Ah, voilà qui fait plaisir à entendre. J’aime ce genre de réaction positive ! lança la voix exaspérée d’Ava.

Mais son amie se reprit aussitôt.

— Oh ! Janie, je suis désolée… Tu as parlé aujourd’hui à ta directrice pour lui annoncer que la Dior avait été volée, n’est-ce pas ? L’entrevue s’est mal passée ?

— Eh bien, disons que si j’étais un chien, j’aurais la queue entre les jambes et que je me tiendrais planquée sous la table.

— Quoi ? Elle t’a fait des reproches ?

— Pas ouvertement, non. Marjorie a été très gentille, très polie. Elle m’a assuré à plusieurs reprises que je n’y pouvais rien. Mais je ne suis pas vraiment sûre qu’elle me croie.

— Bon, c’est sûr que ça n’a pas dû l’enchanter d’apprendre que la Dior avait disparu. Mais d’un autre côté, elle sait à quel point tu es consciencieuse et responsable. Tous les gens qui te connaissent un tant soit peu comprendront que tu as fait le nécessaire pour protéger les éléments de la future expo.

— Oui, la preuve ! J’ai été un modèle de professionnalisme et d’efficacité en laissant cette robe sortie plutôt que de la mettre en lieu sûr.

— Tu ne la laissais pas sur le trottoir ! Elle était dans une maison fermée, protégée par une installation de sécurité au top du top des normes actuelles.

— Oui, je sais, je sais… Et je n’ai pas l’intention de me flageller et de pleurer sur ce qui n’est plus. Mon problème, c’est que je tourne en rond à essayer de me concentrer sur la recherche d’une nouvelle pièce maîtresse pour l’expo. J’avais misé à fond sur la Dior et prévu de mettre l’accent sur elle, que ce soit dans le catalogue ou pour les affiches. Maintenant, il faut que je lâche complètement cette idée, que j’efface toute empreinte de cette fichue robe de mes circuits neuronaux et que je trouve autre chose. Mais pas de souci… Je serai prête à recevoir ton inspecteur De Sanges lorsque vous viendrez tout à l’heure.

En raccrochant, Jane entendit les allées et venues de Devlin qui travaillait juste au-dessus. La tentation était forte de monter et de vider son sac auprès de lui. De se faire plaindre et réconforter entre ses bras.

Mauvaise idée. Très mauvaise idée, même. Elle la stocka avec colère dans une étagère reculée de son cerveau, en compagnie d’autres initiatives mal inspirées de la même eau. Puis elle passa dans la bibliothèque, avec l’intention de se plonger dans les albums photo où elle avait découvert pour la première fois Agnes vêtue de la Dior. Peut-être qu’en voyant son mentor dans d’autres tenues, elle trouverait une nouvelle source d’inspiration.

Mais elle avait oublié à quel point les albums étaient nombreux. Une seule chose à faire : en emporter une grosse pile chez elle, ce soir, pour les examiner tranquillement. Elle leva les yeux vers le plafond dans la direction où résonnaient les coups de marteau de Dev. Peut-être lui demanderait-elle de lui donner un coup de main, tout compte fait. Elle avait essayé de l’éviter par tous les moyens. Mais, malgré tous ses efforts pour l’esquiver, elle ne cessait de le voir resurgir.

Et le pire, c’est qu’elle s’enchantait chaque fois de sa présence. Demander à Dev de se concentrer sur la recherche d’une nouvelle pièce maîtresse pour son expo focaliserait son attention sur l’ici et le maintenant. Et avec un peu de chance, il passerait moins de temps à lui parler d’Europe, de veillées en mer sous les étoiles et d’îles blanches en Méditerranée. Une propagande à laquelle il se livrait vigoureusement depuis l’autre jour.

Mais elle ne pouvait se permettre de réfléchir à la proposition de Dev maintenant. Le sujet était trop brûlant, trop compliqué, trop chargé en émotions. Elle se pencherait sur la question lorsqu’elle aurait l’esprit plus libre pour méditer sur cette affaire. Comme…

Eh bien…

Jamais.

Bon, d’accord, ce serait injuste pour Dev. Mais pour le moment en tout cas, elle ne voulait rien savoir de l’Europe et de ses sirènes. Et elle se donnait le droit d’écarter ce fichu dilemme de son esprit.

Décidée à avancer coûte que coûte, Jane s’attaqua, bille en tête, aux vêtements haute couture non encore catalogués qui restaient dans la penderie secrète. Cette phase de son travail était quasiment terminée. Ce serait déjà un gros cap de franchi. Pour la suite, normalement, elle serait dans les clous. A condition, bien sûr, que les recherches à effectuer sur certaines de ces pièces ne donnent pas lieu à des complications imprévues.

Quoi qu’il en soit, pour le moment, c’était tout ce à quoi elle voulait s’autoriser à penser.

Poppy et Ava arrivèrent un peu avant 16 h 30, les joues rougies par la soudaine vague de froid. Elles avaient à peine retiré leurs manteaux et déroulé leurs écharpes qu’on sonna à la porte d’entrée. Cela ne pouvait être que l’inspecteur De Sanges. Mais il arrivait avec une solide demi-heure d’avance.

— Sûrement une ruse de flic pour nous déstabiliser, marmonna Jane en quittant la pièce pour aller ouvrir.

Subir de nouveau l’attitude suspicieuse de la police était la dernière chose au monde dont elle avait besoin en ce moment. Mais il était hors de question de s’y soustraire, et elle procéda à un réajustement d’attitude en chemin. Il serait injuste de montrer à cet inspecteur qu’elle était tout sauf enchantée de le voir arriver à Wolcott. Ava, Poppy et elle avaient réclamé sa venue, après tout. Alors que ce brave inspecteur avait sûrement d’autres urgences à traiter de son côté. Affichant un sourire poli, elle tira le battant.

Puis dut renverser la tête, loin, loin en arrière, pour lever les yeux vers l’homme qui se tenait sur le perron.

Waouh !

Il n’était pas beau à proprement parler. Mais il y avait quelque chose de fascinant dans ses yeux sombres, ses pommettes taillées à la hache et l’arrogance d’un nez osseux au relief prononcé. Il avait vraiment l’air d’un oiseau de proie. Pendant une fraction de seconde, elle crut le reconnaître. Mais oui, voilà, c’était lui : LE cheik romantique, héros favori des fantasmes de la sonorité ! Toi, homme-homme, grand, fort et dominateur ; moi, petite esclave tremblante lovée à tes pieds. Lorsqu’elles étaient adolescentes, elles avaient tissé toutes trois les histoires les plus farfelues sur ce thème. Pour la première fois, ce jour-là, elle faillit sourire.

— Euh… bonjour.

Jane se ressaisit promptement. Ce n’était pas le moment de laisser les fantaisies nées de leurs premiers émois sexuels prépubères interférer sur l’enquête en cours.

— Je suis Jane Kaplinski. Vous devez être l’inspecteur…

— De Sanges, dit-il d’un ton sec, professionnel et plutôt réfrigérant.

Il était clairement mécontent d’être là, ce garçon. Le pied. Un flic renfrogné était tout ce qui manquait encore à son bonheur pour parachever cette journée.

Cela dit, De Sanges n’y pouvait rien si elle avait passé une journée abominable. Pas plus qu’il n’était responsable de sa ressemblance avec le héros imaginaire qu’Ava, Poppy et elle évoquaient rêveusement à douze ans. Veillant à garder une expression professionnelle, elle s’effaça pour lui laisser le passage.

— Entrez, je vous en prie.

Elle précéda le grand flic silencieux jusque dans le salon où Ava et Poppy les attendaient. Une fois les présentations faites, il casa sa haute silhouette dans le fauteuil qu’elle lui indiqua, sortit un carnet fripé de la poche de poitrine de sa veste, et lui demanda sans transition de lui dire tout ce qu’elle savait. Jane lui fit le récit de ce qui s’était passé et il griffonna des notes, demanda des éclaircissements ici et là, l’interrompit une fois ou deux pour poser une question que la brigadière avait négligée.

Pour le reste, il ne gaspilla pas sa salive pour faire la moindre observation ou remarque. Après avoir collecté toutes les informations, il demeura silencieux, les yeux rivés sur son carnet miteux aux bords écornés.

Son expression laissa Jane avec le sombre pressentiment qu’il ne leur offrirait aucun espoir de retrouver leur voleur.

Elle tressaillit lorsque Poppy éleva soudain la voix.

— Vous ne nous aiderez pas plus que la brigadière de l’autre jour, n’est-ce pas, inspecteur ?

Se levant avec impatience, elle fit les cent pas derrière le confident où elle s’était d’abord assise avec Ava. Puis elle attrapa le dossier pour river sur De Sanges un regard noirci par la colère.

— Cette enquête représente-t-elle trop de travail pour vous ? Ou est-ce le contraire ? Peut-être trouvez-vous notre plainte sans intérêt ? Nous vous ennuyons, sans doute ?

De Sanges l’observa de son fauteuil club. Pendant un bref instant, le choc admiratif généralement suscité par Poppy transparut sur ses traits. Mais l’expression se dissipa si vite que Jane se demanda si son imagination lui avait joué des tours pour la seconde fois, après sa vision du cheik romantique de leurs rêves de jeune fille.

— Non, madame, répondit-il avec une froide politesse. Ce n’est ni de la paresse ni de l’ennui. J’ai juste été interrompu brutalement alors que j’enquêtais sur une agression avec coups et blessures perpétrée sur une personne âgée actuellement hospitalisée. J’ai dû tout laisser tomber pour aller tenir la main à trois jeunes femmes qui ont perdu leurs petites cuillères en argent.

Oups… Jane devait reconnaître qu’il était percutant. Il avait réussi à les traiter de petites filles gâtées sans prononcer les mots ouvertement.

Cela dit, elle comprenait qu’il n’apprécie pas d’avoir été contraint, pour des raisons de copinage politique, de s’occuper de leur cambriolage.

Mais Poppy ne partageait pas ses scrupules, apparemment. Contournant le confident, elle foula le tapis en quelques enjambées rageuses, dans une grande envolée de jupes. Puis elle abattit les mains sur les accoudoirs du fauteuil de l’inspecteur et se pencha vers lui, électrifiée des pieds à la tête par une indignation volcanique.

— Je suis vraiment profondément désolée qu’aucune d’entre nous n’ait été blessée par notre voleur ! vociféra-t-elle entre ses dents serrées, son nez touchant presque celui de De Sanges. Si nous avions su plus tôt que c’était une condition à remplir pour nous rendre dignes de votre attention, nous nous serions jetées dans la gueule du loup sans hésiter ! Et si vous laissiez de côté un instant vos idées toutes faites sur nous — ce qui ne manque pas d’ironie, de la part d’un flic qui refuse de faire son boulot, et que…

— Mon boulot, je le fais exactement tel qu’il doit être fait.

— Ah, vraiment ? Ou vous contentez-vous de tirer des conclusions prématurées en vous basant sur des indices succincts, sans vous soucier de creuser un peu pour aller voir au-delà des apparences ?

Il se leva d’un seul mouvement, forçant Poppy à se rejeter en arrière. Un instant, ils demeurèrent debout face à face à se défier du regard, si concentrés l’un sur l’autre que Jane s’attendait presque à voir un filet de fumée s’élever en spirale de l’espace — restreint — qui les séparait.

De Sanges dut en prendre lui-même conscience, d’ailleurs, car l’aura rouge de colère qui émanait de lui s’éteignit pour céder la place à un halo gris et froid. Il prit une attitude plus neutre et recula d’un grand pas.

— Ce métier, je le fais depuis presque treize ans, mademoiselle Calloway.

Croisant les bras, il regarda Poppy de haut. Il émanait de lui une autorité dure et froide, frisant l’arrogance.

— Vous seriez mal venue de remettre mon professionnalisme en cause.

Poppy, de son côté, ne fit même pas l’effort de refréner son emportement.

— Et pourquoi ne le remettrais-je pas en cause ? Quel respect avez-vous témoigné pour les victimes de vol que nous sommes ? Pendant que votre collègue la brigadière et vous employez tous vos efforts à prouver que nous ou les Kavanagh sommes les coupables…

Les muscles des épaules de De Sanges se crispèrent, comme si l’animosité de Poppy mettait son self-control à rude épreuve. Mais le ton de sa voix demeura calme et poli.

— Pour l’instant, mes soupçons pèseraient plus nettement sur vous.

— Ah tiens ! Comme par hasard ! Cela vous chiffonne, n’est-ce pas, que quelqu’un ait la témérité d’oser vous demander de faire votre boulot ? Car pendant que vous vous égarez sur de fautes pistes, notre vrai voleur, lui, jouit d’une paix royale.

— Alors, donnez-moi des éléments sur lesquels je puisse travailler ! rugit-il.

Il leva un doigt long, à la peau olivâtre.

— Un, il n’y a pas eu effraction.

Un second doigt vint rejoindre le premier.

— Deux, personne n’avait le code à part vous et l’entreprise de bâtiment.

Un troisième doigt se dressa.

— Vous venez d’assurer ce lieu pour une fortune…

Ava intervint avec un calme qui offrait un contraste marqué avec l’attitude de Poppy.

— Et à quel moment auriez-vous voulu que nous l’assurions, cette propriété, inspecteur ? Nous venons juste d’en hériter, ainsi que de tout ce qu’elle contient.

— Mais vous pensez peut-être que nous sommes responsables également du décès d’Agnes Wolcott ? lança hargneusement Poppy.

Il fit un pas vers elle.

— Ecoutez, vous, la blonde, je…

— Hé ! protestèrent Ava et Poppy d’une même voix.

Une discrète rougeur envahit ses pommettes acérées et il recula.

— Je vous présente mes excuses, mademoiselle Calloway. Là, oui, j’ai manqué de professionnalisme.

Jane et Ava jetèrent un regard appuyé à leur amie, qui fulminait toujours.

— Quoi ? maugréa Poppy d’un ton morose, en réponse à leur message muet.

Lorsque leur regard se fit plus insistant encore, leur blonde amie finit par hausser les épaules.

— Bon, bon, d’accord…

Elle se tourna vers l’inspecteur.

— Veuillez accepter aussi les miennes. Ma dernière remarque était sans doute déplacée.

Les excuses avaient été prononcées, mais avec une absence de conviction presque palpable.

Ava leva les yeux au plafond, puis s’adressa calmement à l’inspecteur.

— Nous ne sommes pas un trio d’idiotes. Si nous avions voulu nous voler nous-mêmes, nous n’aurions pas attendu d’avoir installé un système de sécurité ultra-performant.

Jane hocha la tête.

— Et j’aurais évité de fusiller ma carrière dans l’œuf, en incluant dans la liste des objets volés une robe d’une valeur de vingt mille dollars appartenant au musée où je travaille.

— Quoi ?

Elle expliqua par quelles circonstances les deux collections revenant au musée se trouvaient encore à l’hôtel particulier. De Sanges écouta avec intérêt et ressortit son carnet.

— Quelqu’un, au musée, aurait-il intérêt à ternir votre réputation auprès de votre direction ?

Jane cligna des yeux à cette idée, à la fois nouvelle et déconcertante. Mais après un temps de réflexion, elle ne put que secouer la tête à regret.

— Non. Pas vraiment, en fait.

De Sanges se frotta la racine du nez avec le pouce et l’index de la main gauche.

— Vous ne me donnez pas beaucoup d’éléments sur lesquels démarrer… Mais je vais voir ce que je peux faire, promit-il en laissant retomber la main.

Il formula encore quelques questions, réussit à extorquer certains détails supplémentaires, puis se leva. Jane lui emboîta le pas pour le reconduire jusqu’à la porte. De retour dans le salon, elle fondit droit sur Poppy.

— C’était quoi, ce déchaînement ?

Son amie soutint son regard d’un œil neutre.

— Ça se passe d’explications, il me semble. Il nous battait froid et je lui ai dit ma façon de penser.

— Tu t’es exprimée énergiquement, oui, intervint Ava. Mais ton langage corporel n’était pas aussi hostile. Il disait plutôt : « Prends-moi vite et fort, ici et maintenant. » Et lui avait l’air assez disposé à obtempérer. Pendant une minute, j’ai cru que vous alliez vous y mettre au milieu de la pièce…

— Arrête ! C’est ridicule !

— … sous notre nez, à Janie et à moi.

— Quoi ?

Constatant que la conversation menaçait de virer à l’aigre, Jane tenta un désamorçage.

— Dites, vous n’avez pas trouvé que De Sanges ressemblait à s’y méprendre à une version live du cheik, notre ancien grand amour imaginaire de cinquième ?

Ava se retourna vers elle en sursaut. Puis un large sourire creusé de fossettes lui illumina le visage.

— Mais oui ! C’est exactement ça. Je me disais qu’il y avait quelque chose de vraiment familier chez ce type. Mais en même temps, comme il est franchement émoustillant, je ne voyais pas du tout d’où nous aurions pu le connaître. Les neuf dixièmes des hommes de notre entourage n’étant pas excitants du tout, précisa-t-elle avec une petite grimace.

Elle se tourna vers Poppy.

— Voilà qui explique pourquoi tu as basculé d’un coup en mode vierge folle.

Poppy renifla dédaigneusement.

— C’est ça, oui. Jouer les vierges, c’est bien mon genre… Mais bon, O.K., je reconnais que quelque chose chez lui m’a fait partir en vrille. Ma réaction a été encore plus violente que celle que les flics m’inspirent d’ordinaire. Il se peut que j’aie exagéré un minimum, admit-elle avec un petit haussement d’épaules qui se voulait contrit.

— Un minimum ? répéta Ava.

Jane se mit à rire.

— Je confirme ce que dit Ava. Tu n’hésites jamais à exprimer franchement ce que tu penses, mais je n’ai pas souvenir de t’avoir déjà vue sauter à la gorge de quelqu’un avec autant d’allant et d’enthousiasme.

Poppy avait les joues en feu, mais ses yeux bruns retrouvèrent leur sérieux en se posant sur elle.

— Pour en revenir à la question de De Sanges au sujet des gens qui travaillent avec toi ? Y a-t-il quelqu’un, parmi tes collègues, qui se frotterait les mains s’il voyait ta carrière s’effondrer ?

— Eh bien… il y aurait Gordon Ives, à la rigueur, avec qui je suis en compétition chaque fois qu’on nous confie une expo. Mais c’est une rivalité qui est toujours restée très amicale. Et il m’a dépannée en prenant la relève sur certaines de mes obligations au musée, ce qui m’a permis de passer plus de temps à Wolcott. D’ailleurs, à l’exception de la Dior, aucune des pièces qui ont disparu jusqu’à présent ne faisait partie des collections que je m’apprête à exposer. Et même si ça avait été le cas, je ne vois pas par quel moyen ce pauvre Gordon aurait réussi à s’introduire ici.

— C’est un mystère complet, cette histoire ! gémit Ava en se laissant tomber sur la causeuse.

Une scie rugit soudain au premier étage, puis, très vite, le hurlement décrut et mourut plaintivement dans le silence. A la grande consternation de Jane, le regard d’Ava se posa sur elle.

— Qu’est-ce qui se passe entre Dev et toi, au fait ? Tu essaies de l’éviter ou quoi ?

Son cœur se recroquevilla dans sa poitrine. Affichant avec soin une expression parfaitement neutre, elle secoua la tête.

— Mais non, pourquoi cette question ? Je ne vois vraiment pas ce qui te fait penser ça.

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