Un automne à Seattle

Andersen · Chapitre 16 sur 26

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Un automne à Seattle

Chapitre 15

15

 

 

Révélation du jour : quelle différence entre un rassemblement chez

les Kavanagh et une fête donnée par mes parents ! Je me sentais

toujours — comment dire ? — esseulée, hors phase, lorsque Mike et

Dorrie recevaient leur bande d’amis. Qui aurait cru que je pourrais

me sentir partie prenante au milieu d’un groupe de personnes qui

rient, s’amusent et font la fête ?

* * *

Dev était conscient de s’y être pris comme une brute avec Jane bien avant de voir l’œilleton de sa porte s’ouvrir et de l’entendre marmonner.

— Je dois reconnaître que tu fais preuve d’une certaine forme de courage, en t’autorisant à débarquer ici.

Il fit la grimace. Elle avait de bonnes raisons d’être remontée contre lui, vu qu’il avait tiré une tête de dix pieds de long lorsque ses frères l’avaient invitée. Alors qu’il avait déjà perdu des points en restant muet comme une carpe pendant tout le trajet de retour en voiture. Il pouvait difficilement lui en vouloir si elle avait été troublée, voire refroidie, par son attitude.

Troublé, il l’avait lui-même été. Passablement, même, vu la façon ébouriffante dont ils avaient fait l’amour. Il ne s’était pas attendu à ce que Jane, dans un lit, cela fasse tant d’étincelles. Et il était sorti de chez lui dans un état second.

Mais penser à cela maintenant lui servait surtout à éviter de faire face à ses torts.

— Laisse-moi entrer, Jane, s’il te plaît.

Son soupir fut suffisamment bruyant pour qu’il l’entende de l’autre côté de la porte.

— Bon…

L’œilleton retomba, il entendit tourner deux verrous, et le battant s’écarta. Jane l’attendait de pied ferme, vêtue d’un legging noir et d’un débardeur bustier, un pied nu posé sur l’autre, bloquant résolument le passage. Ses yeux bleus dardés sur lui étaient rétrécis par la colère. Mais aucun autre signe ne témoignait de sa mauvaise humeur. Un grand pot de glace au café à la main, elle mangeait à la petite cuillère en lui opposant un visage sans expression.

— Je suis désolé pour hier, Jane.

Elle haussa les épaules comme si c’était le dernier de ses soucis. Mais il avait vu la brève crispation sur ses traits, lorsqu’il s’était renfrogné dans le grand salon, la veille. Et il s’était comporté comme un idiot. Alors qu’il avait perçu qu’elle se sentait blessée, il n’avait pas pris la peine de s’expliquer, de la rassurer sur ce qu’elle avait à l’évidence vécu comme un rejet.

Il avait tout de même une petite excuse : Jane n’avait aucune idée de ce dans quoi elle se serait embarquée.

Restait à essayer de le lui faire comprendre.

— J’ai entendu Finn t’inviter à une fête chez mes parents et je me suis pris un coup de stress.

— Normal. Tu n’as pas envie que ta partenaire de sexe occasionnelle se trouve mêlée à ta vie familiale, rétorqua-t-elle d’un ton indifférent, en enfournant une nouvelle cuillerée de crème glacée.

— Pour le sexe occasionnel, ça reste à voir. Mais ma famille, tu n’imagines même pas ce que c’est. Mets un pied dans la maison et ma mère te demandera d’entrée de jeu si tu préfères les mariages d’automne ou les noces printanières. Ma tante Eileen te fondra dessus dans la foulée et voudra savoir si tu prévois d’avoir des enfants avant que tes ovules ne prennent un coup de vieux.

Jane cligna des yeux et en oublia de porter sa longue cuillère à confiture à ses lèvres.

— Quoi ?

— Dans ma famille, on n’est pas très respectueux de la vie privée des uns et des autres, ma poule. Et leur rêve à tous, c’est de voir survenir le maximum de mariages possible dans nos rangs. Puis, dès que tu te mets en couple, c’est la question de la progéniture qui surgit. Comment ? Pas encore de bébé en route ? Mais qu’est-ce que tu attends ? Chez les Kavanagh, tout le monde aime les enfants. Et plus il y en a, plus nous sommes comblés.

Elle tressaillit.

— Parce que tu es marié ?

— Hou là, non, sûrement pas. Mais j’ai observé le phénomène pour ma sœur Maureen. Et mes belles-sœurs, mes cousines…

Enfonçant les mains dans les poches, il eut un petit mouvement d’épaules.

— Pour ma part, j’ai cessé d’emmener mes copines à la maison depuis l’âge de dix-sept ans.

— Mais pourquoi me poseraient-ils ce genre de questions à moi ? Personne n’est au courant, pour nous deux.

— C’est ce que tu crois. Mais elles ont le nez pour ça, les femmes de ma famille. Je ne sais pas comment elles font, mais elles flairent le phénomène à un kilomètre.

Jane l’examina un instant, puis fit un pas de côté pour libérer le passage.

— Entre… Tu veux de la glace ?

— Oui, je veux bien.

Il lui prit le carton des mains et creusa avec la cuillère dans le mélange glacé pour en prélever une bouchée, tout en la suivant dans le couloir.

Levant alors les yeux, il s’arrêta net. Car l’appartement de Jane offrait une étonnante variété de ce qu’il s’était le moins attendu à trouver chez elle : la couleur.

Une étourdissante débauche de couleurs.

Les murs du living étaient peints dans un très beau jaune d’or qui soulignait, par contraste, l’éclat du parquet en merisier. Un petit canapé en velours émeraude couvert d’une multitude de coussins multicolores formait, avec les deux fauteuils pourpres, un coin conversation détonant autour d’une table basse de bois et de verre. Sur une étroite table bibliothèque placée derrière le sofa, de grands bougeoirs en mosaïque de toutes les tailles contenaient de grosses bougies carrées. Des boîtes à sucre, à thé et à café en faïence décorée s’alignaient sur des étagères, au-dessus du plan de travail en granit noir.

— C’est beau, chez toi !

— L’appartement est petit, mais je l’adore.

Elle devait disposer d’à peine soixante mètres carrés, mais elle avait tiré le maximum de l’espace disponible.

— Tu sais que je passe le plus clair de mon temps à bord d’un bateau. A part quelques yachts en format de luxe, la plupart sont grands comme des mouchoirs de poche. Ton appartement est un véritable palace, en comparaison.

Comme à bord de presque tous les bateaux, d’ailleurs, tout ici était organisé et ordonné à la perfection. A l’exception d’une masse de papiers et de documents répandus sur le bar.

Il tourna les yeux vers Jane.

— Je t’ai interrompue dans ton travail ?

— Non, c’est bon. J’essaie juste de recouper les collections d’Agnes avec l’inventaire détaillé établi par l’expert qui a évalué toutes ses possessions.

Elle plissa un instant le front, puis son visage se détendit, comme si elle en gommait délibérément toute expression.

— Mais il n’y a rien là qui ne puisse attendre, ajouta-t-elle distraitement.

Il désigna la porte au fond du living.

— Cela t’ennuie si je jette un œil ?

— Pas du tout.

Une petite véranda avec quelques plantes exotiques donnait à son tour sur un étroit balcon. Dev sortit, et la bise froide des derniers jours d’octobre souleva les extrémités de l’écharpe en laine qu’il avait nouée autour de son cou. Mais le vent était son ami et il sourit, saluant la nuit, les mains en appui sur la rampe en métal. Au sud et à l’est régnait la ville, avec son quadrillage de lumières et d’ombre, et devant lui, la baie d’Elliott s’étendait comme du satin noir répandu. Les lumières de la péninsule de Seattle ouest marquaient de leur scintillement tremblant la limite entre eau et terre. Et même s’il faisait trop sombre pour qu’on puisse distinguer les montagnes Olympiques, de l’autre côté du détroit, il ressentait leur présence invisible.

— Tu as une vue fantastique.

— Je sais.

Jane sortit pour s’accouder à côté de lui, rentrant la tête dans les épaules pour lutter contre la morsure du vent.

— C’est magnifique, non ?

Baissant la fermeture Eclair de son vieux blouson en cuir, il passa un bras autour de sa taille et l’attira contre lui, à l’abri de sa chaleur. Puis il referma le bomber sur elle et cala la tête de Jane sous son menton. Taquinées par le vent, des mèches de cheveux lisses venaient lui effleurer le visage de leur caresse de santal.

Elle se blottit confortablement contre lui et ils scrutèrent la ville nocturne en silence. Puis Jane posa les mains sur ses avant-bras.

— Je ne suis pas tout à fait sûre de comprendre pourquoi ta famille te pose tant de problèmes, murmura-t-elle, les yeux rivés sur la baie. Ils ont l’air d’être assez normaux, d’après ce que j’en entends. Alors qu’une fête chez mes parents est vouée à se terminer dans le drame et la beuverie. Mais si ça peut te faciliter les choses, je ne m’intéresse ni au mariage ni à la maternité. Et cela ne me dérange pas de le faire savoir à ta famille, si ça peut t’éviter de les avoir sur le dos.

Elle bascula la tête en arrière et la tourna pour le regarder.

— Je ne veux pas te posséder, Dev. Juste t’emprunter pour un temps.

Des visées qui faisaient d’elle la femme idéale pour n’importe quel célibataire digne de ce nom. Et pourtant, il ressentit comme un infime sursaut de colère. Son réflexe fut de resserrer sa prise sur elle, comme pour éviter qu’elle ne lui échappe trop vite.

Se secouant mentalement, il relâcha son emprise. Il y avait un moment qu’il n’avait rien avalé. Le fait d’être à jeun — ou presque — le rendait fantasque.

Elle l’avait rassuré, en tout cas, quant aux inquiétudes que lui avait procurées l’idée de la mettre en contact avec sa famille. Il frotta sa joue contre ses cheveux.

— Alors, Jane ? Je t’invite à venir à une petite fête avec moi ?

* * *

Gordon procédait avec application à son soin rituel du visage du samedi matin lorsque le téléphone sonna. Tout en continuant à faire pénétrer la crème hydratante dans sa peau fraîchement exfoliée, il alla vérifier le nom de son correspondant sur l’écran de l’appareil.

Jerry Waskowitz, un vieux copain du temps des cités.

Il hésita, la main en suspens au-dessus du poste sans fil. Ses anciens amis du quartier Terrace, il les avait presque tous perdus de vue. Mais Jerry et lui avaient été potes depuis la maternelle. Et c’était la seule personne de son entourage à partager sa passion pour le poker. Depuis son fiasco à Las Vegas, il ne s’était plus manifesté, cependant.

Sur une impulsion, il prit le combiné.

— Oui ?

— Tcho, Gordie !

Il fronça les sourcils, contrarié par le surnom. Mais Jerry se reprit aussitôt.

— Gordon, je veux dire. Tu tiens la forme, vieux ? Ça fait un bail que tu n’as pas fait signe.

— Je vais bien, oui.

Cela n’avait même jamais été mieux. Ses dettes étaient réglées jusqu’au dernier cent. Plus l’ombre d’une menace ne pesait sur sa tête. Il était libre comme l’air.

— Tant mieux, mec, tant mieux. Tu te fais des petites parties de poker, ces jours-ci ?

— Non, pas trop. Je suis dans le boulot jusqu’au cou, en ce moment.

Et il avait été agréablement occupé à se servir dans les collections de Jane. Cela dit, à présent qu’il était débarrassé de ses dettes, il avait plus ou moins décidé de s’en tenir là et de renoncer à ses petites excursions à l’hôtel particulier.

— Ouais, le taf, ça te bouffe tellement ta vie que t’as du mal à trouver le temps de respirer. Je n’ai pas trop eu l’occasion de jouer non plus. Pas autant que je le voudrais, en tout cas. Tu t’en sors, alors, dans ton musée ?

— Oui, ça va. Mes perspectives ne sont pas trop mauvaises.

A part qu’il lui faudrait sans doute attendre qu’il soit vieux, grisonnant et — il frissonna de dégoût — ridé avant qu’on lui confie le genre de collection sur laquelle cette salope de Kaplinski avait déjà mis la main.

— Et toi ? Qu’est-ce que ça donne, au boulot ? demanda-t-il, par politesse.

Ce n’était pas qu’il s’en souciait le moins du monde, de la carrière de Jerry. Il était mécano, le pauvre. Difficile de tomber plus bas dans le bagne prolétarien.

— Au boulot ? C’est cambouis et compagnie, répondit aimablement ce dernier. Et un patron qui ne fait rien d’autre que gueuler. Toujours la même rengaine, quoi. Et c’est un peu pour ça que je t’appelle. Ça te dirait d’aller faire un tour au cercle de jeu, ce soir ?

Gordon fut à deux doigts de refuser. Dans un pénible sursaut de lucidité, il s’aperçut qu’il avait évité les casinos indiens et les salles de jeu où il avait passé tant de nuits à s’entraîner au poker, au cours des quelques dernières années. Qu’est-ce qui ne tournait pas rond chez lui ?

Il était joueur. Et un bon — un excellent — joueur, qui plus est. Ce n’était jamais très facile de passer par une phase de grosse déveine. Mais les épisodes de malchance n’épargnaient personne, à la table de jeu. Et le poker n’était pas seulement une question de chance ou de malchance. Il avait pour lui la compétence, la santé nerveuse, la concentration, la capacité à analyser l’adversaire.

Il était fait pour réussir.

Mais il n’atteindrait jamais rien s’il continuait à se planquer comme un rat au fond de son trou. La réussite au poker, c’était l’entraînement, encore l’entraînement, toujours l’entraînement. Alors, depuis quand restait-il terré chez lui à choisir la voie du moindre risque ? Pourquoi se contentait-il de vivoter en préparant la foutue expo espagnole de Kaplinski, alors qu’il avait la clé de la malle aux trésors ? Il se comportait comme un pétochard, ni plus ni moins.

S’introduire dans l’hôtel particulier représentait un risque, bien sûr. Un risque que rien ne l’obligeait à prendre, dans la mesure où Fast Eddy ne représentait plus un danger. Mais quand on était né avec des couilles, on ne s’emmerdait pas avec de petites précautions. Fast Eddy ne représenterait un danger que si lui, Gordon, se mettait de nouveau en situation d’avoir besoin de ses services. Mais cela n’arriverait pas, puisqu’il avait le contenu de Wolcott comme atout secret.

Et il y gagnait un avantage supplémentaire, en plus : baiser Kaplinski.

Pas au sens propre du terme, hein ! Il fit la moue. Ramoner un pareil cul coincé ? Il aimait autant faire l’amour avec une poupée en caoutchouc tout droit sortie du congélateur. Mais chaque fois qu’il aurait une occasion de l’enfoncer, il s’arrangerait pour ne pas la laisser passer.

— Hé, Gord ? Tu dors, mon vieux ?

— Oh ! pardon ! J’ai été distrait par un spectacle maison. La voisine d’en face était en train de retirer son T-shirt pile devant sa fenêtre.

— Sans déconner ? Elle a tout enlevé ? Tu as vu ses nichons ?

— Oui.

— Putain, tu mènes la grande vie, mec. Alors, tu viens faire un petit tour à la table de jeu ce soir, oui ou non ?

— Oui, allez. Pourquoi pas ?

— Je te récupère chez toi, si tu veux. A quelle heure ça t’irait ?

— 21 heures ? Ce serait bon pour toi ?

Il songea à l’exquis abat-jour de verre de Steuben avec un motif de plumes étirées qu’il avait repéré à l’hôtel particulier, au cours de sa précédente visite. Il partirait sans doute pour 1 100 dollars par les voies officielles. Et pouvait en rapporter 700 ou 800 s’il passait par un receleur. Un petit sourire joua au coin de ses lèvres.

— Il faudra juste que je fasse un saut à ma banque pour effectuer… un retrait. Et après ça, ton heure sera la mienne.

* * *

Jane n’avait encore jamais vu autant de monde entassé dans une maison de taille ordinaire.

— Tu es sûr que tu ne veux pas me laisser entrer d’abord toute seule ? proposa-t-elle à mi-voix à Devlin. Ta famille n’a pas besoin de savoir qu’il y a un petit truc entre nous.

Mais il avait déjà poussé la porte d’entrée, et la rumeur de la fête les submergea comme une vague.

— Trop tard, répondit-il, fataliste. Ma mère nous a déjà dans son champ de vision.

Avant que Jane ait eu le temps de repérer Mme Kavanagh, Dev lui entoura les épaules d’un geste résolu, la fit contourner prestement un couple qui sortait pour fumer, leur cigarette déjà fichée entre les lèvres. Il évita deux hommes dans la force de l’âge débattant des mérites de divers réchauds de camping, et sillonna entre une horde de gamins qui passèrent comme une tornade en hurlant à pleins poumons.

— De toute façon, je te l’ai déjà dit, Janie. Les femmes de la famille Kavanagh ont un sixième sens pour savoir qui couche avec qui. Ce n’est même pas la peine de chercher à se cacher… Salut, m’man.

Il la lâcha pour embrasser une petite femme ronde avec la même couleur de cheveux que lui, qu’il gratifia d’une étreinte « spécial Dev ». Il la souleva du sol, la serra à l’étouffer, puis la reposa sur ses pieds et lui fit claquer un baiser sur chaque joue.

— Je te présente mon amie, Jane. Jane, ma mère, Erin Kavanagh.

Jane tendit la main.

— Enchantée, madame Kavanagh. C’est très gentil de m’accueillir chez vous.

Mais la mère de Dev ne voulut rien savoir d’une poignée de main et la serra spontanément dans ses bras.

— Oh…

Jane se figea dans un premier temps, ne sachant trop comment elle était censée réagir. Les seules personnes avec qui elle était habituée à avoir ce genre de contact physique étaient Ava et Poppy. Timidement, elle leva les mains et tapota les épaules d’Erin d’un geste maladroit.

— Nous sommes ravis — plus que ravis — de vous avoir ce soir parmi nous, Jane.

La mère de Devlin recula d’un pas pour la tenir à bout de bras en l’examinant d’un œil bienveillant. Puis elle la lâcha.

— Depuis le temps que j’entends parler de vous par mes autres fils, je suis contente d’avoir enfin un visage pour accompagner le nom.

D’un geste large de la main, Erin lui indiqua l’arrière de la maison.

— Vous trouverez de la bière, du vin et des boissons sans alcool dans la cuisine. Quant au buffet, il est dans la salle à manger. La maison est à vous. Servez-vous de ce qui vous fait envie et demandez à M. Bouche Cousue que voici de vous présenter à tout le monde.

Devlin s’y employa activement. Il lui fit faire connaissance avec ses deux autres sœurs, Kate et Maureen. Puis ce fut un défilé continu de cousins, de tantes et d’oncles, entrecoupé d’une armée de neveux, de nièces et de famille au second degré — sachant qu’il en manquait apparemment une bonne moitié. Dev l’entraîna ensuite au cœur du salon où trônaient ses deux grands-mères, Hester et Katherine. Puis ce fut le dressoir de la salle à manger où son grand-père et son père devisaient en dégustant un doigt de whisky. Lorsqu’ils tombèrent sur son frère David qui arrivait avec sa petite famille, Devlin lui présenta sa femme, Julie, ainsi que son fils et sa fille.

Il ne lui présenta pas Jody, la femme de Bren, mais uniquement parce que Bren l’attira à part pour se charger lui-même des formalités. En l’espace d’une demi-heure, elle avait échangé tant de sourires et serré tant de mains qu’elle en avait le vertige.

— Cela me fait penser à ton portrait de famille — gonflé aux stéroïdes, observa-t-elle en se tassant dans un coin de la cuisine resté libre pendant que Devlin sortait une bière et un coca light du réfrigérateur. Tu es apparenté avec tous ces gens ?

Dev se redressa et pencha la tête.

— Quoi ?

Elle éleva la voix pour essayer de couvrir le vacarme sonore produit par un petit groupe d’hommes qui avaient entamé l’hymne national irlandais, debout à côté de l’évier.

— Tous ces gens que tu m’as présentés ? Ils font partie de ta famille ?

— La plupart, oui.

Attrapant une poignée de glaçons dans le congélateur, il les fit tomber dans un verre qu’il lui tendit avec sa boisson. Avec un sourire en coin, il décapsula sa bière.

— Je t’avais prévenue, Jambes de Rêve. C’est une tribu à rallonge. Terrifiant.

A ses yeux, pas si terrifiant que cela. Elle ressentait plutôt une bonne dose d’envie. Toutes les personnes qu’elle avait croisées ce soir semblaient liées les unes aux autres par une sorte d’évidence. Il lui semblait rassurant de pouvoir se fondre de temps en temps dans le clan, de sentir que l’on faisait partie d’un ensemble aussi vaste, aussi soudé.

Dev lui attrapa la main.

— Allez, viens ! cria-t-il. Je ne m’entends plus penser, là-dedans. On va essayer de retrouver Hannah et Finn. Je parie qu’ils se sont planqués au sous-sol. Et telle que je connais Hannah, elle a dû rafler un assortiment de trucs sympas sur le buffet.

Ils se faufilaient dans la cohue, progressant en direction d’une porte située au fond de la cuisine, lorsqu’une femme entre deux âges surgit dans la pièce. Elle avait des cheveux d’un roux ardent dont l’éclat, estima Jane, avait sans doute été obtenu par les prodiges de la chimie la plus raffinée. La couleur aurait normalement dû jurer avec l’orange de sa veste déstructurée mais, pour une raison inexpliquée, les deux teintes s’accordaient à la perfection, au contraire. Avec son port de tête, sa carrure, la respectable ampleur de son buste droit comme un I, l’arrivante avait une présence qui se fit sentir aussitôt dans la pièce.

Elle cria avec un fort accent irlandais, à l’intention des chanteurs :

— Hé, c’est bientôt fini, cette cacophonie ? Vous ne voyez pas que vous faites trembler les vitres ? Allez beugler dehors. Et plus vite que ça !

Le chœur d’hommes improvisé se tut. Et sortit en file indienne sans émettre un mot de protestation.

Dans le silence relatif qui suivit leur départ, la femme porta les poings à ses hanches et laissa courir son regard sur la foule de ceux qui étaient restés. Dès qu’elle les repéra, elle et Devlin, elle se dirigea vers eux d’un pas martial.

— Devlin, te voilà. Embrasse-moi, mon petit.

Dev s’exécuta sans discuter.

— Alors, tante Eileen ? Tu as l’air en grande forme, comme toujours. Je te présente mon amie Jane.

— Ravie de faire votre connaissance, madame. J’ai vu une très belle photo que vous avez prise de la famille de Devlin.

— Mmm… Le portrait que notre Dev a posé sur sa table de chevet, juste à côté de son lit ?

— Eh bien… euh…

La figure dominante de la famille lui fit subir un rapide examen visuel de la tête aux pieds.

— Vous avez quoi, là… Vingt-huit ans ? Vingt-neuf ?

— Tante Eileen…

En entendant la nuance d’avertissement dans la voix de Dev, Jane eut de la peine à réprimer un sourire.

— Trente ans, madame, répondit-elle poliment.

— Et la maternité, vous y songez ? Vous avez prévu de mettre un enfant ou deux au monde, avant que vos ovules ne prennent un coup de vieux ?

Ce fut plus fort qu’elle. Un rire irrépressible monta du fond de sa poitrine et éclata joyeusement.

Eileen fronça les sourcils.

— J’ai dit quelque chose de drôle ?

— Seulement parce que cela correspond, mot pour mot, à ce que Devlin m’avait annoncé que vous me diriez.

Devlin soutint le regard de sa tante.

— J’ai essayé d’expliquer à Jane pourquoi j’étais stressé en entendant Finn l’inviter à cette fête. Je savais que les forces de l’Inquisition se déchaîneraient sur elle.

— Hé là, hé là, mon garçon ! Tu ne crois pas que tu t’emballes un peu, là ? J’ai juste posé une seule question et tu m’accuses de la harceler ?

Jane intervint en souriant :

— En tout cas, c’est un peu tôt pour me demander où j’en suis de mes projets de maternité.

Elle posa spontanément la main sur la manche d’Eileen.

— Je compte au total une soirée passée avec votre neveu. Aujourd’hui y compris.

— Hé ! Tu oublies que nous avons déjà mangé des nouilles sautées au basilic en tête à tête.

— Avec chacun notre panier-repas à emporter ? Ce n’est pas vraiment l’idée que je me fais d’une soirée romantique, Kavanagh. Cela dit, si tu veux y retourner et m’offrir mon dîner…

Une expression interdite se peignit sur les traits de Devlin. Et elle se demanda s’il venait d’avoir la même pensée qu’elle : s’ils avaient déjà fait l’amour à en déchirer les draps, ils n’étaient encore jamais sortis ensemble, au sens classique du terme.

Dev dut faire le même constat de son côté, vu qu’il se hâta de proposer :

— On pourrait essayer Mama’s Kitchen, plutôt. Si tu aimes la nourriture mexicaine, du moins. Sinon, si tu préfères les fruits de mer, nous avons toujours la possibilité d’aller au Belltown Bistro.

Elle prit une gorgée de sa boisson.

— Les deux me font envie, en fait.

— Lundi soir ?

Un sentiment de bonheur inattendu l’envahit et elle se surprit à sourire. Accès de sentimentalisme aigu. Ce n’était pas prévu au programme de sa relation avec Dev. L’espace d’un instant, l’inquiétude la pétrifia sur place.

Mais elle chassa au loin ses appréhensions. Leur histoire prendrait fin avec le départ de Dev pour l’Europe. Rien ne servait d’analyser et de disséquer chaque émotion fugitive qu’elle croiserait sur son chemin. Le but, après tout, était de vivre pleinement cette aventure en temps limité.

— Je suis libre lundi soir, et ouverte à toutes les possibilités.

Dev lui attrapa le cou au creux de son bras et se pencha pour lui prodiguer un très doux baiser. Sans détacher son regard du sien, il releva la tête.

— A plus tard, tante Eileen.

Entrelaçant ses doigts aux siens, il se dirigea vers le fond de la pièce, se frayant adroitement un chemin dans la foule.

— Juste une dernière question, jeune fille, lança tante Eileen en élevant la voix. Vous préférez les mariages de printemps ou les noces d’automne ?

— Je croyais que c’était ta mère qui était censée me poser cette question, chuchota-t-elle à Dev.

Il haussa les épaules.

— Ma mère est restée très discrète, ce soir. Elle a peut-être décidé de faire une cure d’austérité, et de réduire drastiquement sa quantité quotidienne d’interférences dans la vie d’autrui.

Jane tourna la tête par-dessus son épaule pour répondre à sa tante.

— Je ne me suis jamais vraiment interrogée sur mes préférences en la matière… Mais j’ai déjà choisi mes demoiselles d’honneur, ajouta-t-elle après avoir laissé passer un temps de silence.

Dev se mit à rire et franchit avec elle la porte donnant sur l’escalier du sous-sol.

Ni Jane ni lui ne virent le sourire satisfait avec lequel sa tante Eileen les suivait des yeux.

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