Un automne à Seattle

Andersen · Chapitre 13 sur 26

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Un automne à Seattle

Chapitre 12

12

 

 

Je me demande pourquoi Agnes ne m’a jamais parlé de cette

penderie secrète. Ava pense qu’elle devait être persuadée de l’avoir

fait. Quoi qu’il en soit, c’est une aubaine que j’aie craqué comme

une gamine capricieuse. Je me voyais déjà en train d’expliquer à

Marjorie que je n’avais pas réussi à trouver la collection ! J’aurais

vraiment eu l’air fin.

* * *

Gordon avait les nerfs à vif lorsque le calme retomba enfin sur Wolcott, ce soir-là. Il s’était préparé à la perspective d’avoir à attendre avant que Jane ne quitte l’hôtel particulier. Mais il n’avait pas prévu, en revanche, de le trouver plein à craquer de travailleurs du bâtiment.

Dix-huit heures venaient de sonner, cependant. Ils ne devraient tout de même pas tarder à rentrer chez eux, non ? Craignant qu’un voisin trop curieux ne repère sa présence s’il faisait un tour de pâté de maisons supplémentaire en voiture, il choisit de rouler à faible allure dans la rue qui passait en contrebas de la propriété. L’hôtel particulier était aisément repérable de ce nouveau point de vue. Et en ouvrant la vitre, il percevait même le bruit de travaux qui s’élevait du haut de la maison.

Le problème, c’est que la rue était étroite et pleine de voitures garées dans tous les sens ; il ne pouvait donc se permettre de se déconcentrer trop longtemps de sa conduite. Exaspéré à force de tourner en rond, il finit par immobiliser sa voiture à l’autre bout du pâté de maisons. Ça irait bien comme ça. Personne ne semblait lui prêter la moindre attention, de toute façon. Alors, autant prendre le temps d’observer l’hôtel particulier un peu sérieusement.

Elle était vraiment énorme, cette baraque. Située sur le flanc ouest de la colline Queen Anne, Wolcott bénéficiait d’une vue panoramique sur Lake Union, le centre-ville, ainsi que sur le monument de gloire local, construit à l’occasion de l’Exposition mondiale de 1962 : l’Aiguille de l’espace. L’hôtel particulier en lui-même avait l’air vétuste et mal entretenu, à côté des constructions mastoc et gonflées aux stéroïdes qui avaient poussé dans le voisinage. Mais la propriété devait valoir une petite fortune de par sa situation.

Dont un tiers revenait de plein droit à la Kaplinski.

S’il le savait, ce n’était pas parce qu’elle s’en était ouverte à lui. Ah, ça, non, elle avait gardé le silence radio sur cette affaire. L’information ne lui était pas parvenue non plus par le biais d’un de leurs collègues, au musée. Se vanter publiquement de ce genre d’héritage ne devait pas être bien vu, dans les cercles raffinés dont elle faisait partie. Jane était issue de la haute bourgeoisie de Seattle. Il suffisait de l’écouter parler pour s’en assurer. Et de la regarder, bien sûr.

Plus coincée des fesses que cette nana, tu meurs.

Mais lui, en tout cas, était efficace. Et malin. Son éducation dans les cités ne lui avait peut-être pas appris le raffinement, mais elle lui avait enseigné l’art de la débrouille. Très jeune déjà, il avait compris qu’il fallait toujours être renseigné sur l’adversaire. Il avait donc mené sa petite enquête sur Kaplinski. Ce qui n’avait pas été spécialement compliqué pour lui, car, en tant que conservateur adjoint, il connaissait l’importance de la recherche. On pouvait même dire qu’il l’avait dans le sang.

Gordon Ives n’était pas un amateur, que ce soit sur le plan professionnel ou autre. D’accord, il projetait de faire le grand saut et de passer du musée au poker professionnel. Mais il n’en était pas moins ultra-compétent dans son métier actuel. Ses connaissances en art — appliqué ou non — étaient largement plus étendues que celles de la majorité de ses collègues.

Pour en revenir à Jane, donc, il avait découvert qu’elle n’avait pas seulement eu le privilège d’avoir été imposée par Agnes Wolcott comme commissaire d’exposition pour les collections dont la vieille fille avait fait la donation au Met.

Comme si la chance ne lui souriait pas déjà suffisamment, ses copines de la haute et elle avaient hérité de toute la baraque — meubles et objets d’art y compris.

Là, il y avait carrément de l’abus. Chaque fois, c’étaient les déjà riches qui retiraient leur épingle du jeu. Non seulement ils accroissaient leur capital en permanence, mais c’étaient eux qui, à tous les coups, décrochaient les promos et les traitements de faveur.

Alors que les gogos comme lui étaient tout juste bons à ramasser les restes.

Il sentit la tension familière l’envahir et fit un effort conscient de volonté pour détendre sa mâchoire, sa nuque, ses épaules, son plexus solaire. Il prit quelques respirations profondes, puis fit rouler sa tête de droite à gauche tout en remuant les doigts pour les décrisper. Ce n’était pas le moment de se tendre au point de sortir plié en deux de sa voiture. Il était calme ; il était confiant. Et il garderait une parfaite maîtrise de lui-même jusqu’à ce qu’il en ait fini avec la tâche à accomplir. Après, il pourrait toujours se lâcher. Mais, en attendant, il avait intérêt à fonctionner en mode zen.

Et à la jouer fine.

Parlant de jouer fin, d’ailleurs, il était temps qu’il se bouge de là avant que le voisinage ne s’émeuve de sa présence. Dans les quartiers hautement privilégiés comme celui-ci, ils avaient peut-être leurs propres formes de réseaux de surveillance ? Leurs bonnes sud-américaines avaient sans doute mission de coller leurs grands yeux bruns au judas sept jours sur sept et vingt-quatre heures sur vingt-quatre, pour vérifier qu’aucun inconnu ne s’attardait dans le secteur.

Il trouva une place de parking à une distance raisonnable. Attrapant son imperméable Burberry pour se prémunir des brusques averses de saison, Gordon le glissa avec soin dans le sac à dos qu’il avait apporté pour transporter ses « acquisitions ». Il ferma la poubelle qu’il avait achetée pour remplacer sa chère Lexus — un sacrifice douloureux mais inévitable, qu’il avait dû consentir pour calmer les hommes de main d’Eddy. Puis il gagna la rue sur laquelle donnait l’entrée de l’hôtel particulier. Parvenu à l’intersection, il s’immobilisa à l’ombre d’un vieux cerisier et examina prudemment les lieux.

A ce moment précis, trois véhicules sortirent en marche arrière de la résidence.

Eh bien… Ce n’était pas trop tôt ! Il les regarda disparaître au bout de la rue, puis se dirigea d’un pas tranquille vers Wolcott et vérifia qu’aucune voiture ne se trouvait plus dans l’allée. Il évita avec soin tout comportement suspect, comme ralentir le pas ou jeter des regards furtifs autour de lui. La tête haute, il remonta l’allée comme s’il était le propriétaire de cette modeste chaumière.

Lorsqu’il se trouva devant la porte de la cuisine, il s’autorisa à jeter un rapide regard autour de lui. Le jardin entouré de murs était petit et envahi par une végétation indisciplinée. Et la maison aurait eu besoin, au minimum, d’une nouvelle couche de peinture. Mais c’était bien le dernier de ses soucis en ce moment. Il n’était pas venu là en acheteur. Plutôt en… emprunteur, si l’on pouvait appeler les choses ainsi. Souriant de son humour, il tira une clé de sa poche.

Avec une compassion feinte, il secoua la tête. Pauvre Jane… Elle était si prévisible que c’en était désolant. La vie devait être terne à mourir, lorsqu’on manquait d’imagination à ce point. Dieu sait qu’il avait plus de créativité dans le petit doigt qu’elle n’en avait dans son triste petit corps anorexique.

Car que faisaient les femmes de leur sac à main, lorsqu’elles étaient au travail ? Elles les fourraient dans le tiroir de leur bureau, bien sûr. Et comme par hasard, c’était là qu’il avait trouvé le sien, tout en bas, au fond. Elle n’avait même pas pris la peine de fermer le meuble à clé, c’était dire. Grâce à son sens aigu du détail, il ne lui avait pas fallu trois secondes pour identifier la clé de Wolcott parmi les quatre qui se trouvaient sur le même anneau.

Cela dit, nul besoin d’être un observateur de génie pour repérer une clé neuve et brillante au milieu d’autres, un peu plus ternes et usées. Surtout lorsque l’une d’entre elles était à l’évidence une clé de voiture avec commande à distance.

Il n’avait pas eu besoin de déployer des stratégies spectaculaires, à la différence de l’ami 007, le roi des espions chic. Comme Bond, il aurait pu prendre une empreinte rapide dans une boîte pleine de mastic et replacer la clé ensuite. Mais il ne connaissait personne, à vrai dire, qui saurait fabriquer une clé à partir d’une simple empreinte. Et puis, il avait le goût du risque dans la peau.

Mais s’il aimait tenter des coups de poker — et pour cause —, il était suffisamment intelligent pour mettre toutes les chances de son côté et ne prendre que des risques calculés. Il avait choisi un moment où Jane avait été « invitée » — pour ne pas dire sommée — à retrouver Marjorie pour faire le point sur les expos Wolcott. Dès l’instant où il l’avait vue disparaître dans le bureau de la directrice, il avait détaché la clé de l’anneau et avait marché tranquillement jusqu’au kiosque du cordonnier, en bas du Comstock Building. Une fois muni de son double, il avait replacé tranquillement l’original. Tout cela dans les temps.

Et maintenant qu’il avait la clé et le code de l’alarme, il ne lui restait plus qu’à se remplir les poches.

Il entra par la porte de la cuisine et désactiva l’installation de sécurité. Adoptant une respiration régulière pour rester calme et concentré, il jeta un rapide regard autour de lui. Bon, rien d’intéressant pour lui dans cette pièce. C’était juste une cuisine, ni superbement restaurée ni monstrueusement laide non plus. Inutile d’espérer trouver des lingots d’or disposés sur l’évier, prêts à être cueillis et emportés. Estimant qu’il n’avait aucune raison de s’attarder, il sortit dans le couloir.

— Je meurs de faim, lança une voix féminine en provenance de la pièce au fond du hall, avec une arcade carrée. Je vais voir si je trouve quelque chose dans le frigo.

Oh, putain ! Gordon se plaqua contre le mur, son cœur battant avec une telle violence qu’il fut surpris qu’il ne déclenche pas l’alarme de la voiture du voisin. En voyant les trois véhicules partir, il avait cru que la maison était vide. Voilà qui lui apprendrait à tirer des conclusions trop hâtives. A chaque mot prononcé, le son de la voix se rapprochait de l’endroit où il se tenait comme une vulgaire bestiole prise dans le faisceau des phares.

Il était grillé. Le regard paniqué qu’il jeta autour de lui confirma ce qu’il savait déjà : il n’y avait aucun endroit dans ce grand couloir où il aurait pu se cacher. Sauf s’il le retraversait pour regagner la cuisine. Mais une telle manœuvre pouvait l’amener dans le champ de vision de la personne qui s’apprêtait à passer sous l’arcade.

Ces pensées lui traversèrent l’esprit à la vitesse de la lumière alors qu’il se déplaçait latéralement, toujours plaqué contre le mur pour tenter de s’éloigner au maximum des personnes qui se trouvaient à Wolcott.

— Toi et ton éternel appétit ! s’éleva la voix amusée de Jane. Si tu peux tenir encore dix petites minutes, je t’invite à dîner.

— Tu veux dire que tu envisages sérieusement d’arrêter le travail pour ce soir ?

La voix de l’autre femme paraissait étonnée. Mais déjà un peu plus lointaine, par chance, comme si elle venait de se retourner vers l’intérieur de la pièce qu’elle s’apprêtait à quitter.

— C’est marrant. J’étais convaincue que tu passerais la nuit entière avec ta collection haute couture pour célébrer ta découverte.

— Tu es vraiment un drôle de numéro, Poppy.

Sauvé. A la vague de soulagement succéda très vite une montée de colère contre les deux femmes qui l’avaient mis dans cette position humiliante. Poppy ! Coquelicot, autrement dit ! Ce n’était pas un prénom, ça, franchement ! Pour une petite fille, à la rigueur, mais pour une femme ! Et la troisième larronne, comment s’appelait-elle ? Capucine ? Secouant la tête, il décida qu’il pouvait désormais retourner dans la cuisine sans trop de risque. A pas de velours, il traversa de nouveau le vestibule et se retrouva en relative sécurité.

Lorsque la voix de Jane s’éleva, à l’autre bout du couloir, elle était un peu moins distincte mais toujours audible.

— En tout cas, nous avons bien avancé, cet après-midi. Tu ne peux pas imaginer comme je suis soulagée d’avoir enfin mis la main sur cette garde-robe fantôme. Je ne suis pas encore prête à camper avec ces robes toute la nuit, mais je suis vraiment rassurée de les avoir à disposition. Je propose que nous remontions toutes les pièces que nous avons cataloguées pour les remettre dans la penderie… Ah, non, pas celle-ci, par contre. Elle reste là.

— Tu viens de dire que tu voulais ranger tout ce que nous avions déjà catalogué ?

— Je sais, je sais…

Même de l’endroit où il se trouvait, Gordon perçut une pointe de contrition amusée dans la voix de Jane.

— Je voulais dire, tout sauf la Dior. Elle me tient lieu de talisman et je veux la garder sous les yeux pendant que nous poursuivrons notre inventaire. Je devrais avoir terminé bien avant que les travaux ne commencent à cet étage. Aucun risque qu’elle prenne la poussière.

— Ne t’inquiète pas, Janie-Jane. Je comprends que tu aies envie de l’avoir à portée de main, rétorqua la femme au nom stupide. C’est une splendeur, cette robe. Tu n’aurais pu rêver plus belle pièce centrale pour ton expo.

— Elle fera fureur, c’est sûr. Je suis surexcitée comme une gamine de cinq ans, Poppy. Allez, viens, on se dépêche de ranger tout ce qu’il y a sur ce portant, puis je t’emmène au mexicain d’à côté et tu pourras commander tout ce qu’il y a sur la carte, et même plus encore !

Pendant que les deux femmes discutaient, Gordon ouvrit doucement la porte du placard à balais de la cuisine. Il fit un rapide calcul et estima qu’il était probablement assez mince pour se glisser à l’intérieur. Il était moins sûr, en revanche, de pouvoir le faire sans déplacer le contenu. En entendant les filles sortir dans le vestibule avec leur chargement et emprunter l’escalier central, il traversa la cuisine sans bruit et se dirigea vers une autre porte qui ne donnait ni sur le couloir ni sur l’extérieur. Il tourna la poignée et tira doucement.

Les gonds grincèrent horriblement.

A l’exception de sa tête qui pivota pour regarder par-dessus son épaule, son corps entier se pétrifia. Mais aucune exclamation de surprise ne s’éleva, suivie d’une soudaine cavalcade de pas précipités courant dans sa direction. Gordon, qui ne s’était même pas rendu compte qu’il retenait son souffle, recommença à respirer doucement. Il en conclut que le son qui lui avait fait l’effet d’un coup de canon dans le silence n’avait été qu’un petit craquement insignifiant, inaudible hors de la pièce, et encore moins de l’étage au-dessus. Reportant son attention sur la porte, il risqua un regard par l’entrebâillement.

Ah ! Impeccable ! Une buanderie. Avec précaution, pour ne pas provoquer de nouveaux grincements, il ouvrit un peu plus grand et se faufila dans la pièce. A côté du lave-linge se dressait une armoire haute jusqu’au plafond. Gordon l’ouvrit et constata qu’il y avait largement la place pour un homme de taille moyenne. A condition de se tasser un peu, bien sûr. Il grimpa à l’intérieur et s’assit, les jambes repliées. Puis il tira pour refermer la porte.

Et il attendit.

Et attendit.

Et attendit encore.

Avec l’impression que cela n’en finissait pas et que les dix minutes annoncées s’étaient écoulées depuis des siècles. Enfin, il entendit les deux femmes entrer dans la cuisine. Avec deux grosses portes entre elles et lui, il ne pouvait plus suivre le détail de leur conversation et ne perçut que quelques mots ici et là. Mais il en entendit suffisamment, en tout cas, pour comprendre qu’elles se préparaient à partir.

Après ce qui lui parut une éternité, Gordon entendit enfin la porte claquer derrière elles. Il se força stoïquement à patienter cinq minutes de plus — qui lui parurent plutôt en durer trente-cinq. Puis il se risqua hors de son armoire. Sa position recroquevillée l’avait engourdi et ses muscles tétanisés protestèrent lorsqu’il tenta de se redresser. Il se dirigea vers la porte d’une démarche claudicante, puis s’immobilisa, la main sur la poignée.

Le moment de vérité.

La porte était si épaisse qu’il n’avait aucun moyen de vérifier s’il y avait encore d’autres personnes dans la maison. Mais Dame Fortune était, en général, plutôt bien disposée à son égard. Et sa mère ne l’avait pas élevé en trouillard.

Il tourna la poignée. Entrebâilla le battant d’un millimètre, puis deux.

Et trouva la cuisine déserte et la maison silencieuse.

Gordon poussa un soupir de soulagement. Car, même si la Chance était son amie, prendre le dessus sur les riches était rarement chose facile. Ils avaient déjà tous les avantages au départ : leurs relations haut placées, leur éducation raffinée, leurs confortables héritages. Mais s’en contentaient-ils, seulement ? Tu parles. Il fallait en plus qu’ils enfoncent la tête des pauvres sous l’eau. Se déplaçant avec précaution, il sortit pour la seconde fois de la cuisine et longea furtivement le couloir jusqu’à la pièce où il avait entendu Jane et sa copine parler. Il jeta un coup d’œil, puis se risqua sous la voûte et resta planté là, les yeux ronds, la mâchoire pendante.

— Eh bien, mon salaud !

C’était une véritable caverne d’Ali Baba, avec des trésors absolument dans tous les coins : sur les étagères, par terre, dans les bibliothèques, sur… Bref, toutes les surfaces horizontales étaient investies. Il y en avait tellement partout qu’il ne savait par où commencer.

Ce qu’il avait lu dans les articles consacrés à la vieille Wolcott se confirmait point pour point. Cette femme avait été une collectionneuse de génie.

Ce fut à peine s’il accorda un regard aux pièces destinées à l’exposition de Jane. Il se contenta de noter la présence de deux portants roulants, dont l’un était bourré à craquer de vêtements haute couture. Lesquels, à première vue, étaient en excellent état de conservation. En toute autre circonstance, il aurait pris le temps d’examiner de très près chaque pièce, chaque accessoire.

Mais aujourd’hui, il n’avait d’yeux que pour le butin transportable. En tant qu’amateur d’art, il était fasciné par le nombre et la diversité des collections, sans parler de leur valeur et de leur caractère exhaustif. En tant que joueur de poker avec une épée de Damoclès suspendue au-dessus de sa tête, il ne gardait que son propre salut en ligne de mire.

Eh oui, les bons amis, je suis sauvé. Gordon eut un sourire jusqu’aux oreilles. Il était plus que verni, là. Béni des dieux ! L’idéal, bien sûr, aurait été de rafler une collection complète. Il aurait tiré une jolie petite fortune de cette série de tabatières anciennes en porcelaine, par exemple.

Mais dans l’immédiat, son but était d’éviter d’attirer l’attention sur ses petits « prélèvements ». Et pour cela, il avait tout intérêt à ne sélectionner que quelques objets disparates ici et là. Une fois à l’abri de la menace qu’Eddy faisait peser sur sa vie, il aurait tout le temps de mettre au point un plan plus élaboré et de s’intéresser au reste de ces trésors. Parmi tous les fabuleux objets d’art qu’il avait sous les yeux, il en voyait certains dont un seul suffirait à financer ses droits d’entrée pour le prochain tournoi de poker.

Dans un premier temps, Gordon fit un tour complet de la pièce, rien que pour le plaisir de se remplir les yeux. Il ne toucha à rien et se contenta d’admirer.

Si on lui avait laissé le soin de rassembler et de valoriser des objets d’une pareille beauté, il aurait peut-être renoncé à ses ambitions de poker pour rester un petit assistant de conservation sous-payé. La vieille dame n’avait pas fait du travail d’amateur, en amassant ces merveilles.

Mais il était réaliste. Et la réalité, hélas, n’avait rien d’édifiant : les expositions de ce calibre iraient toujours aux Jane Kaplinski de ce monde, à des gens nés dans la soie qui avaient fréquenté les bonnes écoles et cultivé leurs relations haut placées. Les damnés de la terre, comme lui, qui avaient fait leur scolarité dans le public après une enfance dans les cités, inspireraient toujours la plus profonde méfiance aux grosses huiles imbues d’elles-mêmes qui dictaient leur loi dans les musées.

Se concentrant de nouveau sur sa mission, Gordon prit note mentalement des quelques possibilités qu’offrait le salon, puis il quitta la pièce pour voir ce qui se présentait ailleurs.

La baraque, dans son ensemble était un vaste panier aux œufs d’or, conclut-il trois quarts d’heure plus tard. Pas une pièce qui ne soit pleine à craquer de petites merveilles. Au premier étage, il préleva quelques éléments de collection ici et là, les roulant dans les torchons de cuisine dont il s’était muni à cet effet. Mais il savait que ces quelques jolies prises ne suffiraient pas à le libérer de ses dettes. Il aurait préféré ne pas avoir à toucher aux collections qui se trouvaient dans le salon où Jane passait apparemment le plus clair de ses journées, et où elle remarquerait plus facilement l’absence de certaines pièces. Mais il n’avait pas le choix. Car c’était là qu’Agnes Wolcott avait entreposé ses plus précieux trésors.

Il redescendit à l’étage inférieur.

Il faisait sombre dans le salon de réception. Ou d’apparat — Dieu sait comment les riches appelaient ce genre d’endroit. Par chance, la pièce donnait sur l’arrière. Il ferma donc hermétiquement les hautes portes coulissantes de bois ouvragé et se risqua à allumer une petite lampe de bureau. Puis il sortit une puissante lampe torche de son sac pour examiner de plus près les antiquités que le faible halo de l’abat-jour laissait dans l’ombre. A dessein, il entama son inspection parmi les séries d’objets situés le plus loin possible de l’espace de travail de la chère Jane.

Il opéra ses choix avec minutie et prit soin de réarranger les collections de manière à ne pas laisser de vide révélateur. Une heure et demie déjà s’était écoulée lorsqu’il estima avoir réuni de quoi se débarrasser une fois pour toutes du redoutable Eddy.

Il avait éteint la lampe et se préparait à sortir lorsque la masse sombre du portant avec ses vêtements haute couture attira son regard. Gordon ralluma sa torche et s’accorda quelques instants pour examiner la collection d’un peu plus près.

Tout dépendrait de la façon dont Jane saurait s’y prendre pour mettre son exposition en scène, bien sûr, mais ce qu’il voyait là avait un sacré potentiel. Elle risquait de se faire une belle réputation dans le métier, la garce. Et même de passer rapidement conservateur. Une vague de ressentiment intense monta en lui, comme un poison lent qui se disséminait dans ses veines.

Une vision de la dague cachée dans la pipe à opium chinoise du XIX

e siècle qu’il avait subtilisée s’imposa un instant à son esprit. Il vit la lame étroite et acérée et se visualisa en train de ravager sa collection. Penser aux dégâts irréversibles qu’il pouvait opérer en moins d’une minute lui procura une satisfaction intense quoique trop brève.

Ce ne serait que justice, au fond. Il était plus brillant, plus instruit, plus doué qu’elle. Mais cette fille lui volait son avenir sous son nez. Bon, d’accord, il ne voulait pas sacrifier le reste de sa vie à un musée où il n’était pas apprécié à sa juste valeur. Mais était-ce une raison pour que Jane lui marche sur la tête et se hisse en haut de l’échelle hiérarchique ? Quelques petits coups de couteau bien placés suffiraient à les remettre à égalité.

Avec un soupir résigné, Gordon éteignit sa lampe et écarta les portes coulissantes. Toucher à la collection de Jane équivaudrait à signer son passage. Or il avait bon espoir que sa petite visite de fin d’après-midi passerait inaperçue. Ce qui lui laisserait toutes ses chances pour revenir tranquillement par la suite faire son marché dans le Monde Merveilleux d’Agnes Wolcott.

Il partirait aussi discrètement qu’il était venu, donc. En laissant la future collection haute couture de Jane dans l’état où il l’avait trouvée. Mais une fois qu’il aurait fini de dérober tout ce qui l’intéressait, il démolirait Kaplinski. Et il frapperait là où ça fait le plus mal.

En plein dans sa sacro-sainte carrière.

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