Un automne à Seattle

Andersen · Chapitre 17 sur 26

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Un automne à Seattle

Chapitre 16

16

 

Il faut que j’apprenne à me fier à mes intuitions. Cette désagréable

impression que quelque chose ne tournait pas rond n’avait rien

d’une illusion. J’avais de bonnes raisons de m’inquiéter.

* * *

Jane était euphorique. Elle avait fait un saut chez le photographe sur le trajet jusqu’au musée. Et même si elle avait juste eu le temps de regarder les clichés en coup de vent, elle avait déjà pu se faire une idée : les photos étaient bonnes — excellentes, même. Elle longea le couloir du sixième étage en dansant un boogie-woogie enthousiaste.

Gordon Ives sortit la tête de son bureau en la voyant virevolter.

— Eh bien ! Il y en a qui ont l’air en grande forme.

Jane agita l’enveloppe avec les photos sans arrêter de danser.

— Je suis excitée comme une puce ! J’ai photographié la robe que j’ai choisie comme pièce maîtresse de mon expo « Haute couture à travers le siècle ». Et le résultat est encore meilleur que ce que j’en attendais. Si le reste de la collection rend aussi bien, mon catalogue va flasher.

Elle s’immobilisa en plein déhanchement et lui adressa un sourire rayonnant.

— Gordon, tu as un œil exercé — je te considère comme un des meilleurs experts de notre profession. Ça t’intéresse de les voir ?

— Absolument.

Gordon lui emboîta le pas et la suivit dans son bureau.

— Hier, j’ai déposé une carte mémoire chez le photographe pour avoir quelques tirages…, expliqua-t-elle en se dirigeant tout droit vers sa table de travail.

Ouvrant le tiroir du bas, elle y déposa son sac.

— … et là, comme une idiote, j’oublie de les récupérer. Quand je m’en suis souvenue, j’avais déjà rentré ma voiture au chausse-pied dans une place de parking grande comme un mouchoir de poche, et parcouru deux kilomètres à pied pour regagner Wolcott.

Refermant le tiroir avec le pied, Jane jeta sur le bureau son enveloppe en papier kraft, contenant l’inventaire sur lequel elle planchait depuis quelques jours, et se débarrassa de son manteau d’un rapide mouvement d’épaules. Normalement, elle n’avait pas à travailler sur des documents personnels pendant ses heures de travail payées par le musée. Mais elle avait la ferme intention d’y jeter un coup d’œil, si elle parvenait à dégager une minute ou deux dans son planning surchargé.

— Oh là, attention ! murmura Gordon en tentant de retenir la pochette qui, emportée par son élan, glissait sur la surface lisse du bureau.

Le dossier s’ouvrit et son contenu glissa par-dessus bord.

— Ah, zut !

Jane alla rejoindre Gordon pour l’aider à ramasser ses papiers. La veille, elle n’avait pas eu le courage de retourner à sa voiture et de s’extirper de sa place de parking pour refaire le trajet jusqu’au centre-ville et récupérer ses tirages. Mais elle aurait peut-être eu avantage à y retourner quand même. Car elle avait passé la nuit à s’inquiéter au sujet de ces photos.

Elle s’accroupit pour aider Gordon à récupérer la liste d’inventaire éparpillée sur le sol. Les photos avaient une importance décisive, en fait. Si la Dior avait été décevante, il aurait fallu tout reprendre au début et chercher une nouvelle pièce maîtresse. Une tâche tellement coûteuse en temps qu’elle préférait ne pas y penser. D’autant plus que la Dior correspondait à un choix viscéral.

Elle tendit la main pour récupérer les papiers que Gordon avait ramassés et qu’il scrutait d’un air absent. Posant ses feuillets sur les siens, elle se redressa.

— Merci, Gordon.

Jetant un regard sur la page du dessus, elle fronça brièvement les sourcils à la vue de deux items surlignés en jaune.

— Je m’inquiétais pour les photos, mais je crains d’avoir des soucis d’une autre nature, murmura-t-elle, consciente qu’il était temps de sortir la tête hors du sable.

Car elle avait la certitude, désormais, que des objets de valeur avaient disparu à Wolcott.

— Je peux t’être utile en quelque chose ?

— J’apprécie ta proposition, mais je crains qu’il n’y ait plus que la police qui puisse m’aider pour résoudre ce problème.

Elle soupira, puis son regard tomba sur l’enveloppe du photographe. Laissant un instant ses préoccupations de côté, elle en vida le contenu sur le bureau.

— Mais je veux bien que tu me donnes ton avis d’expert là-dessus, en revanche, reprit-elle en lui faisant signe de s’asseoir.

D’un geste vif, elle disposa les tirages devant lui de manière à ce qu’il puisse les examiner.

— Tiens, regarde, et dis-moi ce que tu en penses.

— Nom de…

Son exclamation se perdit dans un murmure alors qu’il se penchait pour étudier les différents clichés de la robe en crêpe de Chine, d’une subtile teinte champagne. Sur certaines photos, elle figurait seule ; sur d’autres, avec la cape en hermine assortie.

— Christian Dior, commenta-t-il à haute voix.

Il finit par lever les yeux pour lui jeter un regard.

— Fin des années cinquante ?

— Exact.

— Elle est dans un état de conservation parfait, d’après ce que je vois. Et elle rend superbement en photo.

— Oui, tu trouves aussi ?

Jane dut se faire violence pour ne pas repartir dans une danse sauvage autour de son bureau.

— Tu me confortes dans ce que je pensais, Gordon. C’est une merveille, cette robe. Je suis vraiment contente de mon coup.

Elle retourna s’asseoir en se forçant à marcher d’un pas mesuré. Mais ses hanches, elles, n’avaient pas dû retenir la consigne, car elles virevoltèrent victorieusement juste avant qu’elle ne s’effondre dans son fauteuil de bureau.

— La cape est magnifique aussi, bien sûr. Mais je crois que c’est vraiment la robe qui fera le clou de l’expo.

Son téléphone fixe sonna et elle s’excusa pour répondre.

— C’est toi, Belles Gambettes ?

La voix sensuelle de Dev coula comme un nectar dans ses oreilles, en réponse à son « allô ».

— Désolé de t’appeler à ton travail, mais je sais que tu as une vie sociale très papillonnante.

Elle émit un raclement de gorge en guise de protestation.

— Pfff…

— Ah, c’est très gracieux et féminin, comme réponse, commenta Dev. C’est ce que j’apprécie chez toi.

Elle refusa de lui donner la satisfaction d’éclater de rire, mais elle sourit, avec une délicieuse sensation de chaleur dans le ventre, en faisant basculer le dossier de sa chaise de bureau vers l’arrière.

— Que puis-je faire pour toi, Kavanagh ? Comme tu l’as souligné toi-même, je suis sur mon lieu de travail et j’ai à faire.

— Je voulais juste mettre la main sur toi avant que ton agenda n’affiche complet. Tu es libre ce soir ?

— Jusqu’à présent, oui. Mais la journée ne fait que commencer.

— Voilà pourquoi on m’appelle M. Lève-tôt, justement. Je suis un oiseau du matin, pas chagrin. Veux-tu prendre un verre avec moi, ce soir ? Et enchaîner sur un dîner ?

Jane se surprit à battre des cils, comme s’il pouvait la voir. Et rougit de ses propres gamineries.

— Oh, ciel, monsieur, dois-je comprendre que vous me proposez un rendez-vous dans les formes ?

— Cela y ressemble, oui. Acceptes-tu de dîner avec moi ce soir, Jane ? Je t’achèterai peut-être même une rose, si tu me promets de te laisser embrasser.

Elle ne put s’empêcher de rire.

— Comme si j’allais entrer dans ce genre de transaction sur ma ligne professionnelle, cher monsieur !

— Tu as raison. C’est une conversation que nous reprendrons à l’heure du dessert. Tu es d’humeur à manger mexicain ? Nous pourrons nous regarder dans les yeux au-dessus d’une assiette de fayots.

Cette fois, elle rit plus franchement encore.

— Tu es d’un romantisme aigu, Devlin K.

— Tu n’imagines même pas à quel point, mon cœur. Alors, ça marche pour Mama’s Kitchen ?

— C’est noté.

— Merveilleux. On se revoit cet après-midi à Wolcott pour finaliser le projet. Tu me diras à quelle heure je pourrai passer te prendre chez toi.

Jane reposa le combiné d’un geste rêveur. Ainsi, il lui proposait une vraie soirée en tête à tête, dans les règles ! Avec enlèvement et livraison à domicile, tout le bataclan. Si elle avait laissé libre cours à sa spontanéité, elle se serait tortillée de plaisir sur son siège. Mais elle avait déjà fait preuve d’un manque suffisant de sérieux professionnel devant son collègue pour ce matin. La réaction de Gordon ne se fit d’ailleurs pas attendre.

— Très hot, le rencard, apparemment ?

Son premier réflexe fut de le remettre à sa place avec quelques mots cinglants. Mais il serait injuste envers Gordon de flirter ostensiblement devant lui au téléphone, puis de le punir pour avoir eu l’inélégance de s’en apercevoir. Difficile, qui plus est, de monter sur ses grands chevaux alors qu’elle avait un sourire jusqu’aux oreilles à la perspective de sa soirée avec Dev.

— Hot, je ne sais pas. Une invitation à dîner, en tout cas…

— Ce soir ?

— Eh oui !

Il soupira.

— Tu as bien de la chance.

Jane le regarda en s’interrogeant pour la première fois sur la vie amoureuse de son collègue. Elle n’était même pas certaine de connaître les préférences sexuelles de Gordon. A priori, il paraissait hétéro, mais vu le temps qu’il passait en soins, vu sa méticulosité, ses tenues recherchées, vu le fait qu’elle ne l’avait encore jamais vu en compagnie d’une femme… Elle aurait eu du mal à se prononcer dans un sens ou dans l’autre, à vrai dire.

Car il fallait bien reconnaître qu’elle ne l’avait jamais vu non plus en compagnie d’un homme.

— Et toi ? s’entendit-elle demander. Tu vis avec quelqu’un ?

— Non.

— Tu vois quelqu’un occasionnellement, peut-être ?

— Même pas, en ce moment. Je suis pour ainsi dire marié à mon travail, ces derniers temps.

— Oui, je sais ce que c’est.

Elle le savait d’autant mieux qu’elle avait fonctionné ainsi… jusqu’à Dev. De petites ondes la traversèrent lorsqu’elle prit conscience qu’elle n’était déjà plus la même personne que quelques jours plus tôt. Batifoler avec Dev lui avait apporté une forme d’équilibre. Un équilibre dont elle n’avait jamais eu conscience d’être privée. Ava et Poppy lui avaient toujours apporté une forme de stabilité, le sentiment d’être comprise, aimée, acceptée. Mais le fait d’avoir banni de sa vie tout ce qui ressemblait de près ou de loin à l’amour l’avait peut-être rendue un peu trop sérieuse, un peu trop grave. Peut-être le désir et la passion n’avaient-ils pas que des côtés négatifs ?

A condition, bien sûr, qu’ils lui soient inspirés par un homme qui aurait pris le large avant qu’elle ne tombe dans l’accoutumance et ne devienne aussi esclave de ses passions que ses parents.

Gordon se leva avec brusquerie.

— Bon, je ferais mieux de me remettre à mon travail.

Elle se mit également sur pied.

— Oui, je t’ai encore pris du temps. Merci de m’avoir consacré ce moment pour regarder les photos. J’ai une pleine confiance en ton jugement. Et je te l’ai déjà dit, mais je ne le répéterai jamais assez : je te suis vraiment très reconnaissante pour toutes les heures de travail que tu as investies dans l’exposition espagnole.

— Aucun problème. Ça me fait plaisir de t’aider.

* * *

T’aider, oui. T’aider à basculer du haut de la Space Needle 1. Gordon regagna son bureau au pas de charge et referma la porte derrière lui d’un geste mesuré. Cela l’aurait soulagé de la faire claquer à péter les gonds. Mais il ne pratiquait pas ce genre de défoulement. En tant qu’individu civilisé, il gardait le contrôle de lui-même, contrairement aux hommes de Néandertal avec qui il avait grandi dans sa cité.

Il avait besoin d’un temps de réflexion. Kaplinski était à la fois plus rapide et plus observatrice qu’il ne l’avait pensé, puisqu’elle avait déjà repéré la disparition de certains éléments de ses collections. Cela dit, son amie la Chance avait joué une fois de plus en sa faveur. Certes, il était sur le point de perdre sa poule aux œufs d’or. Mais c’était quand même un hasard fabuleux qu’il se soit trouvé là juste à temps pour rattraper le dossier que Kaplinski avait fait tomber. En ramassant les feuillets qui s’en étaient échappés, il avait vu une liste d’objets d’art dont certains étaient surlignés. Ceux-là mêmes qu’il avait prélevés pour sa cause. Ses objets à lui.

Ainsi, la garce se préparait à faire intervenir les flics ? Puisque son robinet à devises se refermait, il ne lui restait plus qu’à effectuer une ultime expédition à Wolcott. Ce soir, puisque Jane avait son rencard. (Qui aurait jamais cru qu’il se trouverait un homme, en ce bas monde, pour avoir envie de se taper Miss Cul-coincé ? Cela paraissait difficile à imaginer, mais ce qu’il avait perçu de leur conversation pointait tout de même assez nettement dans ce sens. Et il fallait voir comme la Kaplinski avait eu l’air émoustillé.)

Mais ce n’était pas le moment de se perdre en digressions oiseuses. Puisque sa réserve secrète devait lui être enlevée, il pouvait aussi bien donner à la police quelques objets supplémentaires à rechercher.

Et pendant qu’il y était, qu’est-ce qui l’empêchait de mettre un gros bâton dans les roues de sa très chère et estimée collègue, et de contrarier ses brillants projets ? Il lui rirait au nez une dernière fois en lui montrant quelle haute opinion il avait d’elle.

L’opération ne lui rapporterait pas un centime. Mais cela ficherait en l’air la semaine de cette péteuse.

Et rien qu’à cette perspective, il se sentit déjà beaucoup mieux.

* * *

— Tu as pu obtenir une table dans le salon Elvis Presley ?

Jane tourna la tête pour sourire à l’hôtesse qui les guidait dans la pièce remplie à craquer de souvenirs d’Elvis.

— Comment as-tu réussi cet exploit, Dev ?

Il détacha son regard de l’oscillation de ses hanches, et en oublia un instant de s’interroger sur la couleur de la lingerie cachée sous la sage jupe bleu marine.

— J’ai le bras long, moi, madame.

Elle lui jeta un regard sceptique.

— Je croyais que chez Mama’s Kitchen, ils ne prenaient de réservations qu’à partir de six personnes ?

— Bon, O.K., disons que j’ai peut-être juste eu un coup de chance.

Il avait demandé une table dans la salle Elvis, mais on ne lui avait rien promis, car le restaurant accordait effectivement la priorité aux groupes. L’hôtesse écoutait leur conversation avec un petit sourire amusé. Elle les laissa seuls après les avoir conduits jusqu’à leur table, et il se pencha vers Jane, effleura le dos de sa main, puis glissa ses doigts entre les siens. Jamais, lui semblait-il, il ne se lasserait de la douceur de sa peau.

— Je leur ai dit que je voulais ce qu’ils avaient de plus beau pour ma belle, chuchota-t-il.

Elle battit des cils.

— J’adore les hommes influents.

— Alors, lâche-toi, et vis sur un grand pied : commande le margarita à la fraise et l’assortiment complet.

Elle suivit ses recommandations à la lettre et, quelques minutes plus tard, une serveuse leur apporta leurs boissons. Il regarda Jane prendre une gorgée de son cocktail de jus de fruits.

— Tu ne bois jamais d’alcool, Jane ?

Elle hésita un instant avant de répondre.

— Il m’arrive de boire un verre de vin ici et là. Mais en principe, j’évite, parce que mes parents sont… de gros buveurs.

Son front délicat se plissa.

— « Gros buveur » est encore un euphémisme. Ils sont alcooliques, en fait.

Son impulsion première fut de lui prendre les deux mains. D’offrir une consolation. Mais il garda non sans mal sa pose nonchalante. Car une consolation était à l’évidence la dernière chose à laquelle elle aspirait.

— Ton père et ta mère ?

— Oui, les deux.

Que lui dire, alors ? Ce n’était pas non plus le genre de révélation que l’on saluait d’un « Ah bon ? » laconique. Les doigts de Jane pianotaient au rythme de la musique. Comme pour signifier son besoin de passer à autre chose.

Il s’entendit murmurer malgré tout :

— Je suis désolé, Janie. Ton enfance n’a pas dû être facile.

Elle haussa les épaules et détourna les yeux. Ce n’était manifestement pas un sujet qu’elle avait envie d’aborder en grignotant ses chips. Sans compter qu’ils étaient censés passer une soirée à s’amuser et à se détendre. Il reconnut le morceau de musique diffusé dans le restaurant, et remarqua que Jane reprenait les paroles à mi-voix.

— Je parie que tu étais fan de Bon Jovi, lorsque tu étais adolescente, lança-t-il avec une moue dédaigneuse.

— Comment ça, « était » ? Je ne l’ai jamais renié, cet homme. As-tu déjà pris le temps de regarder Jon Bon Jovi avec attention, au moins ?

— Pas franchement, non. Il n’est pas tout à fait mon genre.

Elle reposa son verre.

— Mmm… Tu n’es pas branché blonds ?

— Très drôle, Kaplinski.

Les lèvres de Jane se relevèrent en une mimique autosatisfaite.

— Cent millions de fans ne peuvent pas se tromper massivement. Mais je parie que tu préférais le hard rock version Van Halen.

Plantant son menton au creux de sa paume, elle l’examina un instant en silence, les yeux plissés par la concentration.

— J’essaie d’imaginer ton look de l’époque. Tu refusais de porter autre chose que des jeans, c’est ça ? Non, attends ! Je parie que tu te baladais vêtu d’un pantalon en toile de parachute et que tu faisais du breakdance. Je te vois comme si j’y étais, à tourner sur toi-même, tête en bas.

Il sourit.

— Raté. C’était Finn, le roi du breakdance, chez nous. Et j’allais à l’école religieuse, donc je portais un uniforme. Tu imagines la joie ! A la maison, je mettais des jeans. Mais j’avoue avoir passé une année entière à frimer en pantalon parachute. Il fallait voir la classe que j’avais, avec ces frocs. Les filles salivaient devant moi. Elles me voulaient toutes.

— Je suis sûre que tu devais être une légende vivante… à tes propres yeux.

Elle laissa glisser sur lui un regard lent et appuyé qui fit passer entre eux un long frisson électrique. Désamorçant la charge érotique, elle lui adressa un sourire enjoué.

— Je vais t’avouer une chose, bourreau des cœurs. J’ai un petit faible pour les pantalons parachute. Et je crois même qu’ils redeviennent à la mode. Il se pourrait que je m’en achète une paire, un de ces quatre.

— Ho, ho ! Toi ? En rouge franc ? Coquelicot ?

Elle se mit à rire.

— Je n’irai peut-être pas jusque-là, non.

— Alors, quelle est ta couleur préférée ? Non, attends, ne dis rien. Je vais deviner.

Il ferma les yeux, prit un air concentré et porta deux doigts à son front.

— Ça y est… Je vois… Le noir !

— Raté, gros malin. Le vert.

Devlin ouvrit les yeux et se redressa, étonné.

— Sérieux ?

— Tout à fait. J’ai un grand amour pour le vert. Surtout dans des teintes assez douces. Genre vert sauge.

— Comme les murs de ta chambre à coucher.

Il avait eu l’occasion de se familiariser grandement avec cette pièce, l’autre soir, et il avait aimé l’atmosphère créée par le vert-gris tendre contrastant avec le blanc immaculé des boiseries. La même harmonie de couleurs se retrouvait dans la housse de couette, avec un motif de feuilles de palme, et dans les petits coussins adossés à ses oreillers.

— Oui, comme dans ma chambre, acquiesça-t-elle. Et toi ? Ta couleur préférée ?

— Bleu. Comme tes yeux, mon cœur.

— Pfff…

Il lui sourit, songea que ses cheveux souples et lisses glissaient sur sa joue comme une coulée de soie. Et se souvint d’un style de coiffure qu’affectionnait sa sœur Hannah, lorsqu’ils étaient ados.

— Quand tu étais au lycée, tu te crêpais les cheveux pour qu’ils se dressent autour de ta tête ?

Elle le regarda de haut.

— Merci pour le compliment. Tu es infiniment plus vieux que moi, c’est clair. Je n’avais que onze ou douze ans à l’époque où ça se faisait.

Il se mit à rire.

— Raison de plus ! Comme si les filles prépubères ne s’intéressaient pas aux modes des grandes… Ho ho, je vois ! Tes cheveux sont trop raides pour que tu puisses prétendre à un look type afro ? conclut-il avec un sourire entendu.

— Et voilà, tu as mis le doigt sur le point névralgique, admit-elle sans chipoter. Je reconnais que j’étais vexée comme un pou. Poppy avait une superbe masse sur la tête, alors que nos coiffures retombaient comme des soufflés, à Ava et à moi.

— La consolation, maintenant, c’est qu’Ava et toi, vous n’avez pas de photos embarrassantes dans vos tiroirs, qui permettront aux générations futures de vous tourner en ridicule.

— C’est un fait.

Leurs commandes arrivèrent et ils continuèrent à échanger des anecdotes au sujet de leur adolescence. A se regarder dans les yeux au-dessus d’un plat de haricots. A se raconter des anecdotes plus récentes. A se regarder toujours plus intensément dans les yeux.

Puis à se parler de leurs métiers respectifs.

— Ton projet, donc, c’est de continuer à convoyer des voiliers pendant le restant de ta vie active ? s’enquit Jane, après l’avoir écouté évoquer ses traversées en Méditerranée.

— Probablement pas jusqu’à la fin de ma carrière, non. Une part de moi adore ce boulot, adore la beauté des îles et la vie en mer, et ne peut même pas imaginer faire autre chose. Mais l’autre partie risque de se lasser, dans quelques années, de mener une existence itinérante avec juste un sac sur le dos.

— C’est un mode de vie que je n’arrive même pas à imaginer, admit Jane. J’adorerais voyager, découvrir le reste du monde. Mais je ne partirais jamais plus de deux ou trois semaines d’affilée. Je suis une fille de Seattle, viscéralement attachée à ma ville. Et puis il y a Poppy et Ava, mon travail au musée…

Elle prit une fourchetée de riz mais la laissa en suspens, sans la porter jusqu’à ses lèvres.

— Mais raconte-moi tes îles magiques, Dev.

Leurs dîners refroidirent dans leurs assiettes respectives pendant qu’ils partageaient des bribes de leur passé. Plus ils parlaient et riaient ensemble, plus Dev sentait une prise de conscience se dessiner.

Jane lui plaisait. Réellement. Et pas seulement à cause de l’extraordinaire compatibilité sexuelle qui les faisait partir en flammes chaque fois qu’ils s’effleuraient. Ils s’accordaient à tant de niveaux que cela l’effrayait presque. Et plus il passait de temps avec elle, plus il découvrait de nouvelles affinités.

Lorsque la serveuse apporta un flan de queso pour Jane et un café pour lui, il se renversa contre son dossier et la regarda prendre une cuillerée de son dessert.

— Donc, pour en revenir au sujet que nous avons abordé au téléphone, ce matin… Savoir si tu te laissais embrasser dès le premier rencard…

Prenant le temps de lécher sa cuillère, Jane posa les yeux sur lui, l’observant sous ses cils baissés, si bien qu’il ne voyait que l’éclat des iris bleu pâle soulignés par un anneau plus sombre. Elle finit par lui adresser un sourire de jeune fille sage et abaissa le regard sur son assiette.

— Je ne suis pas ce genre de fille, monsieur.

— Aïe ! Mon cœur saigne.

La pointe de l’escarpin de Jane lui caressa alors la cheville sous la table, alors qu’elle continuait de le regarder avec le même sourire d’ingénue.

— Si j’ai affaire à une forte détermination en face, je pourrais peut-être changer d’avis, cela dit… Je suis sensible aux arguments des hommes qui ont un haut degré de motivation.

Sa réaction éclair fut de lever le bras pour appeler la serveuse.

— Hé, mademoiselle ? L’addition, s’il vous plaît. Nous sommes terriblement pressés.

Jane se mit à rire et retira son pied pour le ramener sagement de son côté de la table.

Ils se dirigeaient vers la voiture de sport qu’il s’était procurée en vue de leur sortie lorsque son portable sonna. Il vérifia d’où venait l’appel et s’excusa.

— Désolé. Mais je suis obligé de répondre… Allô ? Finn ? Tu as un problème ?

— Tu as déjà apporté la grosse scie circulaire à Wolcott ?

— Oui. Je vais en avoir besoin pendant quelques jours.

— Il va falloir modifier tes projets, frérot. Nous en avons besoin demain pour le chantier Morris. Je suis en route pour l’hôtel particulier, là. Tu l’as mise où ?

— Dans le débarras, dans la pièce à côté du solarium. Côté nord. C’est tout ce que tu voulais me demander ?

— Oui, c’est tout.

— Bon. Ne me rappelle plus, alors. J’ai un rencard.

Finn se mit à rire.

— Je vois. Embrasse tendrement Belles Jambes pour moi.

— Pour toi ? Jamais de la vie, non.

Il referma son téléphone, le laissa tomber au fond de la poche de son blouson et passa le bras autour des épaules de Jane.

— Je suis à toi pour le restant de la nuit, beauté.

Un peu plus tard, traversant la pelouse entre les deux immeubles qui formaient la résidence de Jane, Dev s’immobilisa, l’attira dans ses bras et chercha ses lèvres. Il ne releva la tête que lorsqu’il la sentit se liquéfier entre ses bras.

— Invite-moi à boire un dernier verre chez toi, suggéra-t-il.

Ce qu’il aimait vraiment beaucoup chez Jane, c’est qu’elle ne se laissait jamais marcher sur les pieds. Retrouvant sa verticalité, elle dénoua les bras, qu’elle avait accrochés à son cou, et lui effleura la nuque de la pointe de ses ongles.

— Mmm… J’hésite…

Il l’embrassa de nouveau jusqu’à ce que ces mêmes ongles s’enfoncent dans sa chair pour mieux le retenir. Il arracha sa bouche de la sienne.

— Jane Kaplinski, je t’ordonne de m’inviter !

— Cela te dirait d’entrer chez moi un instant pour…

S’humectant démonstrativement les lèvres, elle caressa les petites marques en forme de croissant qu’elle avait imprimées dans sa nuque.

— … boire un dernier verre ? chuchota-t-elle d’une voix si sensuelle qu’il en eut des frissons jusqu’en bas du dos.

— Puisque tu me le proposes si gentiment, Jane…

Ils traversèrent le hall d’entrée sans se toucher, comme deux relations d’affaires. Mais dès que les portes de l’ascenseur se furent refermées sur eux, Dev s’adossa contre la paroi, la crocheta par la taille et l’attira à lui pour mêler sa bouche à la sienne. Lorsqu’il releva la tête, cette fois, Jane se pressait contre lui, une jambe levée pour lui enserrer la cuisse.

Il émit un son rauque.

— Il y a une caméra de sécurité dans cette cabine ?

— Je n’en ai aucune idée.

— Dans le doute, je m’abstiendrai quand même de t’arracher tes vêtements. Je ne voudrais pas te voir apparaître sur internet dans un site réservé aux photos déshabillées prises par une caméra invisible.

Avec un soupir tremblant, elle appuya le front contre le cuir de son blouson.

— Si seulement j’avais acheté mon appartement au troisième étage, nous y serions déjà…

Quelques secondes plus tard, ils sortaient de l’ascenseur et se coursaient jusqu’à l’appartement. Hors d’haleine, il se colla contre le dos de Jane et frotta ses cuisses avec ses paumes en l’embrassant dans la nuque, pendant qu’elle se débattait avec ses serrures. Lorsque le battant céda brusquement, ils tombèrent plus qu’ils n’entrèrent dans son appartement.

Les quelques secondes normalement nécessaires pour traverser l’entrée s’étirèrent pour se transformer en minutes. Ils se laissaient distraire par un baiser qui donnait lieu à un second et s’enchaînait sur un troisième. Le tout accompagné de tentatives fébriles visant à s’arracher le maximum de vêtements au passage. Jane se dégagea non sans mal de son étreinte lorsqu’ils arrivèrent à hauteur de la cuisine.

— Ah, oui ! Ton dernier verre…, murmura-t-elle, pantelante.

Avec un rire étranglé, il la souleva dans ses bras, la porta jusqu’à sa chambre et la jeta sur son lit. Se laissant tomber à côté d’elle, il se souleva sur un coude pour déboutonner son top.

— J’ai un bon tuyau pour toi, ma chérie : ne crois jamais un mot de ce que te raconte un homme torturé par l’obsession de découvrir la couleur des dessous que tu dissimules. Il est capable d’avoir recours à n’importe quelle ruse de bas étage pour accomplir ses noirs desseins.

Ecartant avec une attention presque religieuse un pan de tissu sombre, il retint un instant son souffle.

— Ah, c’est grandiose, chuchota-t-il en imprimant un baiser sur la peau, ô combien délicate, dans le creux fragile entre ses seins. Vert…

 

1. . La Space Needle (littéralement « aiguille de l’espace ») est une tour futuriste construite à Seattle. Elle culmine à 182 mètres.

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