Un automne à Seattle
Chapitre 3
3
Le sexe est surfait. Moi, par exemple, je m’en passe très bien.
Honnêtement.
* * *
Assise dans le salon de réception, à Wolcott, Jane tapait des annotations dans son notebook, en vue de sa réunion du lendemain matin avec sa directrice. Mais ses pensées, loin de rester centrées sur son rapport, dérivaient en permanence sur un certain individu aux cheveux couleur de bois rouge.
Qu’avait-il donc de si particulier, ce Devlin Kavanagh, bon sang ? Son incapacité à se concentrer à cause de ce type était absurde. Et sans précédent, en plus.
Bon, enfin… Pas tout à fait sans précédent, quand même. A trente ans, il lui était déjà arrivé d’être attirée par des hommes.
Mais pas à ce point. Jamais elle n’avait ressenti cette impression impérieuse du type « Il me le faut, ici, tout de suite ». Le pire étant l’aspect incontrôlé du phénomène.
Oui, tout le problème était là, en fait. Car la perte de contrôle, c’était niet. Pas son truc. Ayant grandi dans un foyer où le drame succédait au drame, elle avait pris la ferme décision, avant l’âge de dix ans, que le chaos et la passion, ce ne serait pas pour elle.
Qu’avait-elle fait dans ses vies antérieures pour mériter un couple de comédiens comme parents ? Tout ce qu’elle demandait, pourtant, c’était une famille toute simple — juste aimante et chaleureuse. Mais l’avait-elle obtenue ? Que nenni. Dieu devait s’en taper les cuisses d’hilarité, là-haut, au ciel, en pensant au « Dorrie and Mike Reality Show » qu’il lui avait infligé. C’était injuste, tout simplement injuste. Son père et sa mère n’avaient jamais de simples différences d’opinion ; ils ne pratiquaient que la guerre, la crise, la tragédie. Le tout dans des proportions épiques. Ce qu’à la rigueur elle aurait encore pu supporter. S’ils n’avaient pas toujours essayé de l’attirer sur le champ de bataille en lui demandant de choisir son camp.
Donc, non. Exit l’incontrôlé. Chez Jane Kaplinski, on ne faisait pas cet article.
Un principe qui aurait dû lui simplifier la vie, dans la situation présente. Mais qui, bizarrement, ne lui était pas d’un grand secours. Pourquoi, elle n’en savait rien, mais ce type touchait un point de vulnérabilité chez elle.
Jane jura tout bas et se concentra sur son écran.
— Flûte, barbe et zut. Il faut que je me ressaisisse.
— Eh bien, ça se présente mal, ce boulot, si tu en es déjà réduite à parler toute seule.
Elle laissa échapper une exclamation involontaire et fit les gros yeux à Poppy qui entrait d’un pas nonchalant.
— Oups ! Tu m’as fait peur. Je suis à deux doigts de la crise cardiaque.
Poppy n’y pouvait rien, cela dit, si elle se laissait absorber par un homme au point de perdre toute notion de son environnement.
— Désolée, lança son amie sans manifester de contrition excessive. Mais dis-moi, jeune fille : ce sont bien les collections d’Agnes qui te font soliloquer, au moins ?
— Si seulement… Ç’aurait été tellement plus simple.
Jane se donna mentalement une tape sur la tête. La ferme, Kaplinski. La ferme. La ferme. Elle n’avait aucune envie de s’épancher sur le sujet Devlin Kavanagh et ses effets sur sa libido. Fatale erreur que de laisser entendre à Poppy qu’elle pourrait avoir quelque chose à lui cacher.
Mais il était trop tard, évidemment. Comme elle l’avait elle-même confié à Devlin la veille, Poppy avait un petit côté pitbull, à ses heures. Et déjà, son amie, l’air trompeusement doux et accommodant, avec ses grands yeux bruns, ses boucles blondes et sa tenue New Age, rivait sur elle son redoutable Mauvais Œil Calloway.
— Parle, ordonna-t-elle. Vidange !
Et comme un vieux pétrolier rouillé en eaux claires, elle s’exécuta.
— Je crois que je suis tombée tête la première dans la tentation de la luxure.
— Ho ho !
Poppy se laissa choir dans le fauteuil le plus proche et agita les doigts dans un geste qui disait : « Amène, amène ! »
— Allez, Janie. Raconte tout à ton amie Poppy. Sans omettre un seul détail, s’il te plaît.
— Moi, Jane. Soumise à la tentation de la chair. Il n’y a pas de détails. Ça s’arrête là.
Poppy plissa les lèvres en une moue sceptique.
— Tsss… Nous parlons attirance sexuelle, donc ? Avec cœurs battants, souffle court et nerfs survoltés ? C’est bien cela ?
Et comment ! Jane fit oui de la tête.
— Dans ce cas, il y a forcément quelque chose à raconter. Lorsqu’on touche au vertige des sens, une histoire s’ensuit.
— Pas dans le cas présent.
Poppy lui jeta un regard indigné.
— Comment cela ?
— Ce n’est pas parce que je ressens une certaine inclination que je suis obligée de satisfaire mes penchants. Je n’ai donc pas agi de manière à combler mon désir, et je n’ai pas l’intention de le faire.
Elle sauvegarda son fichier et éteignit son ordinateur. Tout en repliant le capot du notebook, elle soutint calmement le regard de Poppy.
— C’est juste un épisode de désir sexuel. J’ai l’intention d’attendre que ça passe.
Poppy lui jeta un regard sincèrement surpris.
— Pourquoi ? Le désir, c’est positif, non ? Il mène à la sexualité, et la sexualité, c’est bon pour notre santé physique et mentale. C’est prouvé par la science… Non que je puisse me réclamer d’une expérience personnelle de la chose, cela dit, précisa-t-elle en affichant une expression vertueuse.
Jane eut un sourire en coin.
— C’est ça. A neuf ans, déjà, tu niais toute expérience personnelle de la chose, alors que tu nous faisais de la désinformation sexuelle à Ava et à moi… Mais à cet âge-là, au moins, tu avais l’excuse de l’innocence.
— Comment ça, de la désinformation sexuelle ? J’ai toujours été la première de nous trois à décrocher les vrais scoops en la matière.
— Mmm… Du genre : pour faire un bébé, il faut qu’un garçon et une fille échangent leur salive ?
— Ah oui, d’accord. Mais c’était la faute de la copine de la sœur de Karen Copelli. Elle avait l’air vraiment très sûre de son coup. Et c’était déjà une femme à part entière.
— Bon, j’admets l’argument. Elle devait bien avoir douze ans, à l’époque. Ce qui faisait d’elle une adulte avertie à nos yeux. Mais il faut quand même que je te dise qu’après cette histoire de salive, j’ai pris la décision ferme et définitive de ne jamais avoir d’enfants. Car berk…
Poppy sourit jusqu’aux oreilles.
— Oui, ça ne paraissait pas très alléchant, en ce temps-là, hein ? Par chance, l’expérience effective du premier baiser réconcilie avec le concept.
— Non que tu puisses te réclamer d’une expérience personnelle de la chose, bien sûr…
Avec un léger sourire, Poppy pointa l’index sur elle.
— Absolument. Mais ne détourne pas le sujet, Jane. Car nous en étions au chapitre de ta vie sexuelle.
— Alors, je propose que nous changions de chapitre.
— Bon, ça marche. Nouveau sujet : et si ce que tu analyses comme une attirance purement sexuelle était tout à fait autre chose ?
Elle envisagea cette possibilité pendant… deux bonnes secondes avant de secouer la tête.
— Non, crois-moi, c’est du sexuel pur et dur.
Sous une forme massive, même. Prurigineuse et inflammatoire.
— A moins qu’il ne s’agisse d’aigreurs d’estomac ? rectifia-t-elle en riant.
Son amie pratiqua la surdité sélective, qui faisait d’elle une redoutable inquisitrice.
— Et si c’était tout simplement le début d’une longue et belle histoire d’amour ?
— Très drôle ! Et un conte de fées aussi, pendant que tu y es ?
— Ben quoi ? Regarde mes parents ! Et même ceux d’Ava ! Ils n’ont pas toujours été exemplaires sur le plan parental, mais ils sont quand même mariés depuis des lustres.
— C’est vrai. J’ai longtemps cru qu’ils restaient ensemble parce qu’un divorce leur coûterait trop cher en termes de patrimoine. Mais j’avais peut-être tort. Ils ont l’air de faire pas mal de choses ensemble.
— Tu vois bien. Le monde est infesté d’histoires d’amour avec un grand A. Alors, dis-moi le nom du mec, et je pourrai peut-être t’aider à réfléchir sur la façon dont il convient de traiter la situation.
Elle soutint fermement le regard de Poppy.
— J’ai déjà réglé la question toute seule, merci. Et la méthode est simple : abstention.
— Tuer le désir dans l’œuf ? C’est horrible, comme stratégie.
— Mais c’est la mienne.
— Allez, dis-moi son nom, Janie-Jane.
— Tu n’y arriveras pas en me donnant des petits noms, Pop-Pop.
— Parle !
— Non.
Son amie tenta une nouvelle fois de la foudroyer du Mauvais Œil Calloway, mais Jane demeura inébranlable et se contenta de le lui rendre en version Kaplinski. Sa blonde amie l’observa un instant en silence.
— Bon, bon, ça va. Mais tu sais que je finirai par t’extorquer l’info tôt ou tard. Tu nous épargnerais bien des complications si tu crachais le morceau tout de suite.
— Les complications ne m’ont jamais fait peur.
— Mmm, vraiment ?… Si c’est le cas, pourquoi fuis-tu à toutes jambes devant un homme qui te fait battre le cœur ?
Elle se contenta d’opposer un sourire impénétrable à Miss Poppy-je-veux-tout-savoir. Vaincue, son amie émit un soupir renfrogné.
— Mauvaise, va ! Ce n’est pas pour toi que je suis venue, de toute façon. Ava m’a dit que le beau Dev avait dégoté de super photos de Wolcott aux archives de l’Etat de Washington. Tu l’as vu, aujourd’hui ? Tu sais où je peux le trouver ?
Le cœur de Jane tressaillit puis s’emballa. Par chance, Poppy regardait autour d’elle, comme si le simple fait de prononcer le nom de Dev suffisait à le faire apparaître sur-le-champ. Si son amie avait vu son expression, sa question sur l’objet mystérieux de son désir serait devenue caduque.
Elle réussit à composer ses traits juste avant que Poppy ne reporte son attention sur elle.
— Qui ça ? Dev ? Pas aujourd’hui, non… Mais vu les bruits de godillots que j’ai entendus tout l’après-midi en provenance du solarium, je risque un pari à l’aveuglette : va jeter un coup d’œil à l’étage au-dessus.
Poppy l’examina d’un regard soudain suspicieux.
— Mais dis-moi… Tu ne continues quand même pas en lui en vouloir à cause de ces quelques malheureux verres de tequila qu’il a bus en trop la semaine dernière ?
— Hé, ho ! Sache que j’ai une incroyable ouverture d’esprit. Le fait qu’il était sobre quand je l’ai vu hier a joué en sa faveur, je dois l’admettre. Ainsi que la stabilité des pas qui ont résonné au-dessus de ma tête aujourd’hui.
Elle était déjà parvenue par elle-même à la conclusion qu’elle l’avait jugé trop vite.
— Franchement, Jane ! Il faut que tu arrêtes avec tes conneries moralisatrices, car je te jure que si tu fous tout en l’air avec…
— Stop ! On se calme, d’accord ? Je n’ai rien fait qui soit de nature à compromettre ton précieux arrangement avec les frères Kavanagh. Il se trouve que j’ai été un modèle de professionnalisme avec Devlin, hier. Et si tu ne me crois pas, tu n’as qu’à demander à Ava.
… qui, par chance, n’avait pas assisté à sa conversation de l’après-midi avec lui.
— Cela dit, je ne sais pas si elle a été très attentive à mon attitude, car elle n’avait d’yeux que pour les photos.
Poppy, pour le coup, en oublia de la persécuter au sujet de son cher Devlin Kavanagh.
— Tu les as vues, toi aussi, alors ?
— Oui. Et elles sont effectivement aussi intéressantes que ce qu’Ava a dû t’en dire.
— Génial. Je vais essayer de pister Dev pour me faire une idée par moi-même.
Jane rappela Poppy alors qu’elle s’apprêtait à quitter la pièce.
— On se reverra une autre fois, alors. J’étais sur le point de rentrer chez moi.
Où elle avait la ferme intention de bannir Devlin de ses pensées une fois pour toutes, pour se mettre sérieusement à son rapport.
Poppy tourna la tête par-dessus son épaule.
— Patiente un petit quart d’heure, d’accord ? On ira manger un bout quelque part.
Jane hésita, se demandant si elle était prête à livrer un second round, dans son âpre combat pour défendre son droit à conserver quelques fragments de jardin secret… Mais visualisant son réfrigérateur vide et ses placards encore moins fournis, elle hocha la tête.
— O.K., ça marche.
— Super. Je reviens tout de suite… A moins que tu aies envie de m’accompagner là-haut ?
Jane réussit à ne pas pousser un cri d’horreur. « Tu as perdu la tête ou quoi ? » Se ressaisissant non sans mal, elle répondit nonchalamment :
— Non, vas-y sans moi. Je suis en train de plancher sur un rapport. Et ça ira plus vite si nous ne sommes pas deux à baver sur ces photos.
— Comme tu voudras. Je me dépêche.
— Prends ton temps, rien ne presse.
Attendre Poppy ne lui posait pas de problème. Tant qu’on ne lui imposait pas de tête-à-tête avec M. Super-Phéromone, elle était prête à laisser Poppy s’amuser là-haut aussi longtemps que son petit cœur le désirait.
* * *
En début d’après-midi le lendemain, Jane sortit de la salle de réunion du Metropolitan Museum de Seattle. Un peu sonnée, mais motivée à bloc. Son entrevue avec Marjorie, le matin même, s’était bien déroulée, ce qui ne l’avait pas vraiment surprise. La veille, elle l’avait préparée avec le soin obsessionnel propre aux perfectionnistes de son espèce. Après le dîner, elle avait travaillé sans relâche jusqu’à ce que la fatigue oculaire la force à éteindre son ordinateur vers minuit. Dans son appartement ordonné à Belltown, elle avait réussi à écarter Kavanagh-le-Torride de ses pensées. Ce qui lui avait permis de peaufiner son rapport, et même de mémoriser les points essentiels de sa présentation.
Quelqu’un de plus décontracté, à sa place, aurait sans doute bâclé le compte rendu, puisque Agnes avait légué ses bijoux ainsi que son intemporelle garde-robe haute couture au musée, avec pour seule condition qu’elle, Jane, soit nommée commissaire de l’exposition. Les enjeux auraient été plus tendus si Marjorie avait pu la priver de cette responsabilité pour la confier à un conservateur plus expérimenté. Naturellement, elle restait libre de le faire. En tant que directrice, elle pouvait agir à sa guise. Mais si elle voulait que les collections restent au musée après l’exposition, Marjorie devrait se plier aux dernières volontés d’Agnes.
Jane réprima un sourire. Car la question du « bâcler ou ne pas bâcler » était sans objet. La décontraction au travail n’avait jamais été son fort : elle avait la rigueur chevillée au corps. Il lui aurait été impossible de rendre un rapport médiocre à sa supérieure.
L’opportunité que sa vieille amie lui avait généreusement offerte, Jane ne la prenait pas comme un dû. L’exposition Wolcott dont elle serait la curatrice la rendrait immédiatement visible dans le monde de l’art. Son nom sortirait de l’ombre et de nombreux regards se tourneraient dans sa direction. Une expo réussie pouvait donner un formidable coup d’accélérateur à sa carrière. Elle aurait de bonnes chances d’obtenir la place de Paul Rompaul et de perdre son statut d’assistante pour obtenir de vraies responsabilités de conservateur. Pour cette chance inespérée, elle débordait de reconnaissance. Et voulait rendre justice à Agnes en s’appliquant à donner le meilleur d’elle-même.
Mais si elle s’était attendue à un entretien satisfaisant avec sa directrice, elle n’avait pas prévu de trouver, à l’heure du déjeuner, un magnifique gâteau, avec « Félicitations, Jane » écrit en sucre glacé rose. Ni d’entendre Marjorie faire une annonce officielle devant ses collègues rassemblés. Sa directrice lui avait ouvertement attribué le mérite de l’arrivée de deux précieuses collections Wolcott au musée.
Jane avait été émue par l’authentique enthousiasme dont Marjorie avait fait preuve en annonçant que « leur collègue Jane Kaplinski » ne serait présente au Met qu’à mi-temps pendant les deux mois à venir, afin de mettre au point, dans les meilleures conditions, l’exposition programmée pour janvier.
Ces lauriers décernés en public l’avaient vraiment prise au dépourvu. Elle avait plutôt imaginé que sa direction garderait cette histoire sous le manteau le plus longtemps possible, vexée que le commissaire de l’exposition leur soit imposé de l’extérieur.
Vous les voulez, ces collections prestigieuses ? Alors, préparez-vous à prendre la jeune curatrice assistante avec. Même si les choses n’avaient pas été formulées aussi crûment, c’était l’esprit dans lequel avait été rédigé le testament d’Agnes.
Marjorie, cela dit, ne lui avait pas exprimé que des remerciements. Elle lui avait également fait part de ses attentes. Le musée, avait-elle dit, comptait sur l’exposition Wolcott pour générer des revenus dans la période traditionnellement creuse qui suivait les fêtes. Investie d’une pareille responsabilité, Jane se sentait à la fois heureuse et terriblement sous pression. Elle n’avait qu’une hâte : foncer à Wolcott, dégoter les vêtements haute couture d’Agnes qui étaient cachés quelque part dans la vaste demeure, et se mettre au travail ventre à terre.
— Jane, Jane ! Attends-moi une seconde ! appela une voix masculine dans son dos.
Elle hésita à obtempérer. Sous tension comme elle l’était, il lui était impossible — physiquement impossible — de rester sur place. Mais elle se fit violence et patienta pour laisser à son collègue Gordon Ives le temps de la rejoindre.
Grinçant des dents d’avoir été coupée dans son élan, elle adressa à Gordon un sourire forcé si peu convaincant que même un enfant ne s’y serait pas laissé prendre. Cela dit, elle devait avoir l’air d’un bambin de deux ans trépignant d’impatience devant une vitrine de jouets et criant : « J’en ai envie, j’en ai envie ! » Pour une fille qui se vantait d’être toujours dans le contrôle de soi, il n’y avait vraiment pas de quoi pavoiser.
Tant pis. L’impression qu’elle produisait était le dernier de ses soucis en ce moment. Jane était avant tout aux prises avec un besoin compulsif d’agir, d’agir, et encore d’agir. Sourire brillamment dans un pareil état de fébrilité lui paraissait au-dessus de ses forces. Se souvenant de la réaction gracieuse de Marjorie, cependant, elle fit un effort lorsque Gordon la rejoignit. Son collègue montra ses dents artificiellement blanchies pour lui adresser un large sourire en retour.
— Je te l’ai déjà dit, mais je le répète : mes félicitations, Jane. C’est un travail gigantesque auquel tu vas t’atteler.
— Ne m’en parle pas. J’ai eu deux jours pour me faire une idée de ce qui m’attend. Et j’en ai le vertige…
L’ampleur de sa tâche contribuait à la fois à son enthousiasme et à sa nervosité.
— Je suis un peu inquiète par rapport à la date butoir que Marjorie m’a fixée. Il ne faudra pas que je me laisse distraire, ni que je rencontre de trop gros obstacles en chemin.
Gordon balaya ses inquiétudes comme s’il chassait une nuée de vilains moustiques.
— L’efficacité est ta qualité première. Et Marjorie te fait clairement confiance. Elle pense que tu peux y arriver dans les temps. Mais si je peux t’être utile en quoi que ce soit…
Jane marmonna quelques syllabes évasives. Pour être honnête, si elle devait se trouver en situation d’avoir à demander de l’aide, elle enrôlerait plutôt Poppy. Son amie n’avait peut-être pas les connaissances d’un Gordon Ives, mais elles avaient une bonne relation de travail. Et avec l’approche des fêtes, Poppy serait probablement ravie d’arrondir ses fins de mois, elle qui jonglait tant bien que mal avec ses petits boulots.
D’autre part, même s’il lui coûtait de l’admettre, elle ne se sentait pas entièrement en confiance avec Gordon. Sans raison bien déterminée, il fallait le reconnaître. Il ne lui avait jamais causé aucun tort. Ce qui la chagrinait chez lui, c’était son côté flagorneur, presque exagérément amical par moments, combiné à une élégance de métrosexuel narcissiquement obsédé par son apparence. Comment prendre au sérieux un individu qui, en six semaines, passait plus d’argent en manucures et en produits cosmétiques qu’elle n’en dépensait elle-même pour une année entière ? Elle préférait décidément les hommes avec un sens un peu plus marqué de leur identité sexuelle. Des hommes-hommes, quoi. Quitte à ce qu’ils soient un peu rugueux sur les bords.
Comme un certain chef de chantier, par exemple…
Erreur d’aiguillage dans ses pensées !
— Merci, Gordon. Si je me trouve coincée par le temps, je me souviendrai de ta proposition.
Elle commença à s’éloigner.
— Tu vas à Wolcott, là ? demanda-t-il, faisant un pas en avant pour chacun de ceux qu’elle esquissait en arrière.
— Oui.
Renonçant à toute manœuvre subtile, elle s’engagea dans le couloir. Ses impatiences dans les membres se calmèrent, mais elle ne put s’empêcher de froncer les sourcils lorsque Gordon lui emboîta le pas. Elle accéléra l’allure et il fit de même.
— Si tu veux, je pourrais faire un saut de temps en temps, après le travail, pour te donner un coup de main ?
La proposition la prit au dépourvu, mais elle formula sa réponse avec prudence.
— Merci, Gordon, j’apprécie ta proposition d’aide. Mais pour l’instant, je suis encore dans une première phase de tri et j’éprouve le besoin de…
Comment exprimer la chose sans paraître trop avide et accapareuse ?
— Tu veux imprimer ta marque avant de laisser une personne extérieure poser la main sur toutes ces pièces ?
— Oui, voilà. C’est exactement cela.
Gordon lui apparaissait soudain sous un tout autre angle, et elle s’en voulait un peu de l’opinion qu’elle avait eue de lui jusque-là. Se faire faire des soins esthétiques jusqu’à l’obsession n’empêchait pas la profondeur, après tout.
— Je te promets que je n’oublierai pas ta proposition. Mais pour l’instant, j’ai trouvé la maison tellement pleine que je n’ai même pas repéré l’endroit où sont les pièces destinées au Met. C’est un peu la panique, je dois dire.
— Mmm… J’aimerais pouvoir te plaindre, mais la vérité, c’est que je suis vert de jalousie. Et le vert ne me va pas du tout au teint.
Elle rit de bon cœur.
— Difficile d’espérer faire pleurer quiconque sur mon sort, n’est-ce pas ? J’avoue que je n’en reviens pas moi-même, que ces collections me soient échues.
Elle accéléra encore le pas.
— A propos de collections, il faut vraiment que je m’y mette, si je veux commencer à voir un peu plus clair dans ce fouillis.
— Bien sûr.
Il ralentit son allure alors qu’elle forçait encore la sienne.
— Bonne chance. Et n’oublie pas que tu peux compter sur moi.
— Je n’oublierai pas. Merci, Gordon !
Elle lui fit un signe de la main, mais poursuivit son chemin sans ralentir en poussant la porte qui donnait sur l’escalier. Elle se sentait d’humeur presque affectueuse envers lui, en cet instant, et sa reconnaissance était sincère.
Mais lorsqu’elle sortit du musée, quelques minutes plus tard, et que le vent frais d’automne lui souffla son haleine humide au visage, son esprit était déjà ailleurs. Une fébrilité joyeuse bouillonnait en elle.
Il était temps de se mettre au travail.
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