Un automne à Seattle

Andersen · Chapitre 11 sur 26

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Un automne à Seattle

Chapitre 10

10

 

 

Les hommes, décidément, appartiennent à une autre espèce. Aucune

comparaison possible avec nous !

* * *

Lorsque Jane s’engagea dans l’allée privée devant l’hôtel particulier, il n’y avait plus de place pour garer ne serait-ce qu’un tricycle. L’espace restreint était encombré par toutes sortes de véhicules. Une chance qu’elle ait fait attention en entrant ! Elle ressortit en marche arrière, et passa six pâtés de maisons avant de trouver un espace suffisamment grand pour pouvoir y caser sa voiture. Il ne lui restait plus qu’à faire le trajet à pied jusqu’à Wolcott, juchée sur les talons hauts de ses bottines. Dommage qu’elle n’ait pas changé de chaussures au Met, au lieu d’attendre son arrivée pour enfiler les confortables ballerines jaunes qu’elle laissait sur place. Qui pouvaient bien être les propriétaires de tous ces véhicules garés devant l’hôtel particulier ?

Avant même d’introduire sa clé dans la serrure de la porte, à l’arrière, elle entendit un son de voix masculines. Des voix expansives, bruyantes, qui n’émanaient pas seulement de la cuisine, mais roulaient du haut des escaliers de la vieille demeure pour se répandre jusque dans le jardin à travers les fenestrons et les petites fentes ici et là. Jane aperçut deux, peut-être trois silhouettes masculines de l’autre côté de la vitre. Leur nombre était difficile à déterminer, car ils étaient en mouvement, et sa vision était fragmentée par les lamelles des stores vénitiens, si anciens qu’ils étaient redevenus à la mode.

Elle chercha à introduire la clé dans le pêne du verrou. Mais les crans étaient devenus trop larges, apparemment, et elle se heurta à une résistance. La poignée tourna alors sous sa main et quelqu’un ouvrit la porte à la volée. Déséquilibrée, elle partit en avant.

Si elle avait trouvé le brouhaha sonore, de l’extérieur, ce n’était rien à côté du vacarme qui l’assaillit à l’intérieur. Le haut de la maison résonnait du fracas des lattes brisées et du crissement des vieux clous arrachés. Sur les deux étages régnait une ambiance résolument masculine faite de cris, de rires et de jurons sonores.

— Bravo, bien joué, David.

La voix qui venait de s’élever était grave et plutôt troublante. Des mains qui lui parurent chaudes, même à travers l’épaisseur de son manteau, la retinrent par les épaules, l’empêchant de s’étaler au sol.

— Grâce à toi, elle a failli s’aplatir sur le carrelage. Tu n’as jamais su t’y prendre avec les femmes, toi.

L’homme qui l’avait empêchée de tomber lui pressa les épaules d’un geste de réconfort.

— Ça va, jeune fille ? Plus de peur que de mal, apparemment ?

Levant les yeux, elle découvrit un visage long et étroit. Des cheveux bruns tombaient sur des yeux assez profondément enfoncés, de la couleur du chocolat amer. Il avait un nez long et osseux, des pommettes aiguës et l’aspect austère d’un moine trappiste. Même s’il n’y avait rien de monacal dans la façon dont il l’examinait de la tête aux pieds.

En voyant qu’elle l’avait pris sur le fait, il sourit, sans paraître le moins du monde embarrassé, et la libéra sans se presser.

— Vous devez être Belles Jambes. Je suis Finn Kavanagh. Et l’andouille qui vous a ouvert la porte, c’est David, notre petit frère.

Le David en question était brun, lui aussi. Un peu plus lourd d’aspect que Finn, de quelques années plus jeune et a priori doté d’un peu moins d’assurance.

— Salut, dit-il presque timidement. Et désolé de vous avoir fait perdre l’équilibre.

— Aucune importance. J’ai juste été surprise. D’habitude, Devlin travaille seul, donc je ne m’attendais pas à trouver tant de monde à l’intérieur. Et mon nom est Jane, précisa-t-elle en gratifiant Finn d’un regard appuyé… qui se fixa soudain sur le nouvel écran de sécurité, où s’allumait un clignotant rouge, juste à la droite de son épaule puissante.

— Oh ! mon Dieu ! L’alarme !

Elle se précipita pour la désactiver mais, une fois plantée devant l’appareil, un grand vide se fit dans sa tête. Le code ? C’était quoi, déjà, le nouveau code, bon sang ?

Finn prit appui d’une main contre le mur juste au-dessus du clavier numérique. Il se tenait juste derrière elle, sans la toucher, et pourtant elle avait le sentiment d’être enveloppée par sa présence physique. Il pencha la tête et ses lèvres effleurèrent son oreille.

— Dev l’a désactivée, ma belle.

Puis il s’écarta. Et fit un pas en arrière.

Elle aurait dû se sentir soulagée de l’apprendre. Au lieu de quoi, alors qu’elle se retournait lentement pour lui faire face, elle eut à composer avec une étrange faiblesse. Une sensation de flou qui n’avait que très peu à voir avec les questions d’alarme. Même si la proximité physique de Finn ne provoquait pas les réactions exacerbées que suscitait Devlin, elle avait une conscience aiguë du fait que les deux hommes dans la pièce étaient… des hommes.

Qu’avaient-ils donc de si particulier, ces frères Kavanagh ? Auraient-ils reçu plus que leur part de phéromones à la naissance, ou quelque autre phénomène biologique de ce genre ?

Refusant de se comporter comme un lapin apeuré au milieu des loups — même si elle ne se sentait que très modérément à son aise —, elle prit son air le plus digne.

— Et de quel droit a-t-il pris l’initiative de la désactiver ?

— Il n’en fait qu’à sa tête, notre Dev, commenta David.

Avec un sourire jusqu’aux oreilles, il tira une chaise de la pointe de sa chaussure de chantier et l’écarta de la table minimaliste créée par Jean-Michel Frank. Balançant une jambe par-dessus le dossier, il s’installa face à une petite glacière. Jane nota alors qu’il y en avait trois sur la table, avec autant de bouteilles Thermos.

— Cela peut lui arriver, oui, admit Finn. Mais dans ce cas précis, il a agi pour des raisons purement pratiques.

Finn la regarda droit dans les yeux. Il ne restait plus trace dans son attitude du côté « moi homme, toi femme » qu’il avait adopté avec elle quelques instants plus tôt.

— Nous avons passé la matinée à entrer et à sortir, pour monter des outils et évacuer des gravats. Impossible de refaire le code à chaque passage.

Jane songea que sa réaction avait été stupide. Et elle l’admit sous la forme d’un léger sourire.

— J’imagine qu’aucun cambrioleur ne serait assez maso pour se risquer à entrer ici alors que trois hommes solides et hautement visibles ont investi les lieux. Surtout avec le boucan que vous faites.

— Quatre, rectifia David en vidant le contenu d’une glaciaire pour le disposer sur la table.

Devant son air surpris, il précisa :

— Nous sommes quatre à être des… Comment avez-vous dit, déjà ?

— Quatre hommes solides et hautement visibles, intervint Finn en lui décochant un sourire. Aucune inquiétude à avoir alors que nous sommes dans les parages… David, fais une démonstration à la dame.

David détacha à peine les yeux de son pique-nique, mais condescendit à faire jouer les muscles d’un bras. Sous la manche lâche de son sous-vêtement thermique, Jane distingua un biceps de taille impressionnante.

— Voilà. Tout ça pour dire que nous sommes quatre hommes solides et hautement virils à occuper les lieux.

Finn secoua la tête et appliqua une pichenette sur le crâne de son frère.

— Hautement visibles, crème d’andouille.

David haussa les épaules, dévissa sa bouteille Thermos et versa du café dans le couvercle qui faisait office de gobelet.

— Virils, visibles, tout ce que vous voudrez. Et pour ce qui est du facteur sonore, c’est seulement en votre absence, Jane. Nous avons l’ordre strict de la fermer quand vous êtes là.

— Alors comment se fait-il que je te trouve là à bavasser ? s’éleva une voix derrière eux.

La silhouette de Devlin se découpait dans l’encadrement de la porte donnant sur le vestibule. Le rythme cardiaque de Jane connut une accélération notable. Une onde de chaleur monta dans sa poitrine et sa gorge avant de gagner ses joues. Elle envia la nonchalance de David, qui ne tourna même pas la tête à son entrée.

— Oh ! ça va… C’est la pause déjeuner. Et elle ne travaille pas encore, là. Je me prépare mentalement à faire silence.

— Tu as bien l’air de te préparer, tiens !

Bren, que Jane trouva plus maigre que le soir où elle l’avait croisé au Matador, vint prendre place à la table face à la troisième glacière.

— Bon, d’accord, je ne me prépare pas, je mange, admit David d’un air débonnaire, en prenant une grosse bouchée de l’énorme sandwich qu’il venait de déballer.

Tout en mâchant, il ouvrit un paquet de chips. Fascinée, Jane regarda Bren déballer son propre déjeuner. Il sortit une boîte qu’il tendit à Devlin. Ce dernier l’examina un instant d’un regard neutre, puis il se dirigea vers le four à micro-ondes. Finn sortit son propre repas et les quatre frères procédèrent à un partage. Les voir agir avec une évidence tranquille mâtinée d’humour était un régal pour les yeux. C’était comme un ballet — évident, harmonieux, sans qu’aucune parole soit nécessaire entre eux.

— Tu as montré à Jane comment utiliser la nouvelle alarme ? demanda Dev à Finn.

— Ah, merde, non, j’ai oublié.

Finn se leva de table et lui fit signe de le rejoindre.

— Tenez, venez voir… Vous savez déjà comment la désactiver en entrant le code. Mais comme Dev a dit qu’il vous arrivait de travailler seule ici, le soir, et que la maison est immense, nous l’avons réglée de façon à ce qu’elle se remette automatiquement en marche. Ce qui veut dire que vous aurez également à composer le code avant de ressortir. Pour le cas où, comme nous, vous auriez à entrer et à sortir fréquemment, il vous suffira de la débrancher complètement.

— O.K. Cela ne paraît pas trop compliqué.

Finn lui appliqua une petite tape sympathique sur la joue.

— Oui, je crois que vous devriez faire ça comme un chef. Que dis-je ? Comme une reine.

Jane le suivit des yeux alors qu’il regagnait la table. Chauds, très chauds devant, les hommes Kavanagh.

Pendant que Dev faisait chauffer sa pitance, Bren sortit un sac rempli de médicaments. Il leva les yeux juste à temps pour la surprendre à le regarder. Elle prit soudain conscience qu’elle était restée plantée là, à les fixer d’un œil ahuri.

— Désolée d’empiéter sur votre temps de pause. Je vous laisse manger en paix.

Le micro-ondes fit entendre son appel en trois temps, mais Devlin ne l’ouvrit pas tout de suite. Il tourna la tête par-dessus son épaule pour la regarder.

— En paix ? Vous avez eu le temps de vous faire une idée de ce que donne un moment de « paix » chez les Kavanagh. Cela ne ressemble à rien de ce que pourraient imaginer les gens ordinaires.

Oh ! mon Dieu, ne me souris pas comme ça ! Elle comprit soudain pourquoi il lui avait intimé l’ordre de ne pas lui adresser de sourire, la veille. S’il avait été affecté par le sien comme elle était affectée en ce moment…

Bren l’examina d’un air de sollicitude.

— Vous avez mangé ?

Jane réussit à se ressaisir et tapota la besace qu’elle portait en bandoulière.

— Pas encore, non. Mais j’ai ce qu’il faut dans mon sac. Je grignoterai à mon bureau.

Quatre regards scandalisés se fixèrent sur elle et David secoua la tête.

— Vous avez de la chance que notre mère ne soit pas là pour vous entendre dire une insanité pareille. Elle vous enverrait au coin.

— Une insanité ? Moi ? Je n’ai pas prononcé de gros mots, que je sache ?

Ce qu’elle les avait surpris à faire tous les quatre dans un langage assez coloré, lorsqu’elle était arrivée.

— Nous, les Kavanagh, nous prenons notre alimentation très au sérieux, expliqua Bren. Et manger en travaillant contrarie la digestion.

— Ce n’est pourtant pas moi qui me promène avec une trousse bourrée de médicaments.

Les mots tombèrent de ses lèvres avant qu’elle ait eu le réflexe de les rattraper au passage. Elle se pétrifia, consternée d’avoir pu sortir une horreur pareille.

Il y eut une seconde de silence pendant laquelle les quatre hommes la tinrent clouée au centre de leur attention. Puis Finn siffla entre ses dents.

— Elle n’a pas sa langue dans la poche, la petite.

— Je suis vraiment dé…

— Et elle a franchement un mauvais fond, avec ça, pour s’attaquer à un homme malade du cancer, renchérit Devlin.

Bren hocha la tête. Il la considéra le temps d’un, deux, puis trois battements de cœur.

— Cela me plaît assez, ce genre de brutalité chez une femme. Si je n’avais pas été un mari aussi comblé, ça m’aurait excité. Sérieusement, même.

Du bout du pied, il repoussa la chaise en face de la sienne et lui fit signe.

— Assieds-toi donc avec nous, Jambes de Rêve, si je puis me permettre de te tutoyer.

Jane s’exécuta sans piper mot.

— Elle préfère qu’on l’appelle Jane.

Devlin apportait la ration fumante de Bren, exhalant de divins fumets à présent que le couvercle était ouvert. Puis il repartit en direction du réfrigérateur et l’interrogea du regard par-dessus la porte ouverte.

— Pendant que j’y suis, je peux te rapporter quelque chose à boire, Jane ?

— Je veux bien un Coca, s’il y en a.

La sensation de chaleur commençait tout doucement à se retirer de ses joues. Et peut-être — mais rien n’était moins sûr — avaient-elles perdu leur teinte cramoisie.

— J’imagine que tu n’es pas capable de le boire comme un homme ?

Elle soutint le regard de Devlin sans broncher.

— Je ne sais pas. S’agit-il d’écraser la canette dans ma main au-dessus de ma bouche ouverte et d’essayer de viser juste pour ne pas m’en mettre plein la figure ?

— Non. Je te parle juste de boire directement à la canette. Mais je ne sais pas pourquoi je te pose la question. Il suffit de te regarder pour savoir que tu fais partie de ces fifilles qui sirotent leur boisson light dans des verres à cocktail.

Jane faillit répondre docilement qu’elle se passerait de ces commodités. Ses amitiés étaient presque exclusivement féminines. Elle n’avait aucune expérience des hommes comme Devlin et ses frères, qui passaient leur temps à envoyer des vannes tout en jouant à fond sur une certaine séduction. Mais elle se remémora l’attitude d’Hannah, qui ne se laissait pas marcher sur les pieds par les hommes de la famille Kavanagh. Elle songea également que, malgré son embarras manifeste, les quatre frères avaient bien pris sa repartie cinglante, qui correspondait à la forme brutale d’humour qu’elle pratiquait avec Ava et Poppy. Aucun d’entre eux n’avait paru aussi horrifié qu’elle par la façon dont elle avait appelé un chat un chat.

Elle releva légèrement le menton, prit un air de princesse, et posa tranquillement ses exigences.

— Bien sûr que je veux un verre. Et si tu peux me mettre aussi quelques glaçons ?

Elle sortit la minuscule portion de salade qu’elle avait prise à la cafétéria du Met et la posa sur la table. Puis elle fouilla dans sa besace pour essayer de repérer la fourchette en plastique, la serviette en papier et la sauce qui auraient normalement dû rester fixées sur la barquette à l’aide d’un élastique. Juste au moment où elle réussit à retrouver l’ensemble, il y eut un tintement et elle se redressa sur sa chaise. A côté de sa salade, Dev avait posé sa boisson — verre et glaçons compris.

— Merci.

Le micro-ondes tinta et Devlin retourna chercher son propre déjeuner. Jane suivit son large dos des yeux puis se tourna pour sourire à ses trois frères. Et découvrit qu’ils la considéraient avec une stupéfaction manifeste. Plus que stupéfaits, même, ils avaient l’air consterné.

— Qu’y a-t-il ? Qu’est-ce que j’ai ?

Par automatisme, elle porta la main à sa bouche.

— J’ai quelque chose de coincé entre les dents ?

La question était d’autant plus stupide qu’elle n’avait encore rien mangé.

— C’est ça, ton déjeuner ? demanda David en désignant la petite boîte en plastique noir qui contenait sa salade.

Jane baissa les yeux en se demandant ce qu’elle pouvait contenir de si particulier pour que les trois hommes s’en émeuvent à point.

— Euh… oui. Pourquoi ?

— Ce n’est pas un repas, ça, trancha Finn en secouant tristement la tête. C’est de la nourriture à lapin. Et il y a à peine de quoi maintenir un organisme humain en état de survie.

Bren prit la situation en main et organisa le sauvetage.

— Dev ? Apporte-moi un bol pour Jane. Je veux qu’elle mange de ma soupe au chou et à la poitrine de bœuf.

Scandalisée, elle protesta vivement.

— Ah, non ! Il ne manquerait plus que je vous ôte le pain de la bouche. Vous travaillez dur physiquement, tous les quatre. Ce n’est pas tout à fait mon cas.

Sans tenir compte de son refus énergique, Bren vida une part de sa ration dans un bol, se servant de sa cuillère pour faire tomber les morceaux de viande en même temps que les légumes et le bouillon.

— Tu ne m’enlèveras rien de la bouche, Jane. Jody me prépare toujours des quantités déraisonnables de nourriture dans l’espoir de me faire reprendre du poids. Si je lui rapporte des restes à la maison, elle s’inquiète. Elle s’acharne à vouloir m’engraisser, mais je n’ai pas un gros appétit, en ce moment. Si tu m’aides, ça m’évitera d’en jeter la moitié à la poubelle.

Dev posa un verre de lait sur la table.

— Tiens, Bren. Avale tes cachets.

Il prit sa propre gamelle brûlante et vint s’installer à côté d’elle.

— Mange ta soupe, Jane.

Le regard qu’il lui jeta indiquait clairement que ce n’était pas le moment de discuter. Elle prit la cuillère qu’il lui avait apportée et but une gorgée de bouillon. Les quatre hommes avaient les yeux rivés sur elle et guettaient sa réaction. Jane se demanda si la gêne qu’elle ressentait se lisait sur ses traits. Elle réussit cependant à produire un sourire à l’intention de Bren et à lui dire la vérité :

— C’est une pure merveille.

Tous hochèrent la tête.

— Absolument, acquiesça Bren. Ma Jody est une formidable cuisinière.

Il commença à manger à son tour, et la tension se dissipa.

— Est-il vraiment raisonnable de travailler alors que tu es encore sous traitement ? demanda-t-elle à Bren.

Les trois autres Kavanagh se tournèrent d’un bloc pour le regarder, et Bren roula les yeux dans ses orbites.

— Ah, non, ne commence pas, toi aussi ! Crois-moi, ils m’ont tellement allégé le travail que même un bébé pourrait y arriver. Et j’aime mieux être occupé ici et me rendre utile plutôt que de tourner en rond à la maison, à jouer les grands malades.

Jane se mordit la langue et s’abstint de répondre que « jouer » n’était pas vraiment le mot. Elle se contenta de faire honneur à sa soupe et à sa salade, tout en écoutant les propos qui fusaient entre les quatre hommes. Ils s’insultaient tous sans complexe, mais il était clair qu’il existait un attachement fort entre eux. Tous les quatre avaient pour point commun d’être singulièrement bien dans leur peau. Au moins dans le cadre familial, en tout cas.

David, le benjamin, n’était déjà plus un gamin. Elle apprit d’ailleurs au fil de la conversation qu’il était marié et père de deux enfants. Un garçon et une fille. Laquelle fille était restée à la maison, ce jour-là, pour cause d’otite. Bren était le père de trois filles. Finn, lui, était encore célibataire.

Et il défendait férocement son statut, à en croire les taquineries sans fin dont il faisait l’objet. Le menton calé dans la main, Jane observait le jeu permanent entre les quatre frères, les concessions subtiles et néanmoins constantes, les signes d’affection prodigués alors même qu’ils se traitaient de tous les noms d’oiseaux.

* * *

Et Devlin observait Jane en train de les observer. Il était resté un instant cloué sur place, en la trouvant dans la cuisine en compagnie de ses frères. Ils ne s’étaient plus recroisés depuis l’épisode fatal de la veille, où il lui aurait fait l’amour sans hésiter contre le mur, au milieu des décombres du solarium. Compte tenu de sa propre attitude au cours de cette scène malencontreuse, il avait pris la décision de rester à distance de Jane dans la mesure du possible. Car une fois son excitation retombée, il avait dû se rendre à l’évidence : il s’était comporté comme un goujat de premier ordre.

Il ignorait encore ce que Jane avait de si singulier, mais il avait renoncé à faire du déni systématique : l’attirance sexuelle qui flambait entre eux était d’une espèce particulièrement détonante, autant le reconnaître. Assis à côté d’elle, il captait par bouffées capricieuses ses effluves de poire et de bois de santal, et se demandait quel style de lingerie elle avait choisi, aujourd’hui, sous le noir — ô surprise ! — du sobre tailleur-pantalon qu’elle portait avec un chemisier couleur marron glacé. Vu la façon dont il réagissait à sa présence, il aurait fallu qu’il ait la mauvaise foi chevillée au corps pour affecter l’indifférence.

Il se renversa contre son dossier pour contempler les jambes de Jane et jeter un coup d’œil sur ses chaussures affriolantes du jour. Il s’agissait en l’occurrence d’une paire de bottines à talons aiguilles avec suffisamment de brides pour faire le bonheur d’une dominatrice fétichiste, fouet en main.

La voix de David le ramena en sursaut à la conversation en cours.

— … et puis il y a Dev.

— Euh… oui ?

Arrachant son regard de la vision fatale, il vit que David avait terminé son sandwich et versait ses dernières chips au creux de sa main. Tout en enfournant les ultimes restes de son repas, son plus jeune frère pointa un doigt vers lui à la manière du canon d’un pistolet. Quelques miettes chutèrent sur la table.

— Waouh ! Quand même… Je me demandais ce qu’il fallait te dire pour détourner enfin ton attention des jambes de Jane.

David se tourna vers sa voisine et prit de faux airs onctueux, comme un marchand de tapis.

— Il faut t’en méfier, de celui-ci, Jane, lui dit-il solennellement. Notre Dev a une femme dans chaque port. C’est un marin sans terre et sans attaches.

Il avait toujours eu un certain succès avec les femmes, et cela l’amusait beaucoup, d’ordinaire, de voir que ses frères le considéraient comme une sorte de tombeur globe-trotter. Mais pour des raisons qu’il avait du mal à cerner, il n’avait pas envie de donner une fausse impression à Jane.

Elle se contenta de faire pivoter son menton, posé au creux de sa paume, pour le regarder.

— Ah, vraiment ?

Ses yeux bleus se posèrent sur lui pour l’examiner de la tête aux pieds avant de remonter pour décrire le trajet en sens inverse.

Bon, d’accord. Elle avait d’excellentes raisons d’adhérer à l’image de lui que présentaient ses frères. Il ravala un sourire d’autodérision. Dieu sait qu’il ne s’était pas illustré avec elle par la subtilité de ses approches !

— Ce Kavanagh-ci, Jane, est une pierre qui roule et qui n’amasse pas mousse, poursuivit David, la mine lugubre. Les filles, il les prend et les jette comme des mouchoirs en papier.

— On l’appelle le Briseur de cœurs, renchérit Finn en adressant un clin d’œil à Jane. Il vaut mieux que tu saches que Dev est incapable de rester plus d’un mois ou deux au même endroit. C’est un libertin sans feu ni lieu qui court plus vite que son ombre.

Bren hocha la tête avant d’en rajouter une couche à son tour.

— C’est vrai. Il ne tient pas en place, notre Dev. Dès l’instant où je serai rétabli, il repartira pour la Grèce, l’Espagne ou l’Italie. Et il disparaîtra si vite qu’on ne verra plus de lui que le nuage de caoutchouc brûlé qu’il laissera dans son sillage.

Le regard de Jane se fit pensif alors qu’elle le dévisageait.

— Mmm… je vois. Le genre d’homme qui fait rêver toutes les femmes, on dirait ? observa-t-elle nonchalamment.

— Ce n’est rien de le dire, répliqua l’intéressé. Les nanas font la queue rien que pour jouir un instant de ma formidable compagnie. Elles sont nombreuses à s’être jetées dans la Méditerranée à la seule pensée qu’elles pourraient me perdre !

Elle inclina gracieusement la tête sur le côté.

— Tu es sûr qu’elles ne le font pas pour se rincer à grande eau de la pellicule de suffisance qui semble te coller à la peau ? C’est un peu comme la bave d’escargot. Une fois qu’on en a sur soi, il faut une grande quantité d’eau salée pour s’en débarrasser.

Il ne put s’empêcher de rire. Jane éveillait sa curiosité. Elle avait l’air toute sage, toute rangée — du genre « plus carrée et rationnelle, tu meurs ». Mais Finn avait raison : elle avait de la repartie. Et son humour était en phase avec le sien. Un léger sourire vint jouer en écho sur les lèvres de Jane. Puis elle se détourna résolument pour s’adresser à ses frères.

— Alors ? Comment se fait-il que vous soyez tous rassemblés ici, aujourd’hui ?

Il n’écouta que d’une oreille pendant que Bren expliquait qu’ils disposaient de deux jours de battement, en attendant une livraison retardée de colle à joint à base de résine pour le chantier sur lequel ils travaillaient. Il ne demandait qu’une chose, en fait : que l’attention de Jane se porte ailleurs que sur lui. Car il était en train de s’apercevoir qu’il appréciait cette fille. Vraiment. Il aimait son sens de l’humour, sa simplicité, la façon dont sa peau fine pâlissait et s’empourprait tour à tour. Mais l’affection durable pour une femme ne figurait pas dans ses projets. Apprécier la petite Jane Kaplinski pourrait mener trop facilement à des complications dont il ne voulait surtout pas entendre parler.

Cette pensée le fit tressaillir et il se redressa sur sa chaise. « Hé ! Tu divagues ou quoi, Kavanagh ? » S’il devait se passer quelque chose entre Jane et lui — et il était, pour sa part, plutôt disposé en ce sens —, il n’y aurait strictement aucune complication pour autant. Il lui parlerait sans détour afin qu’elle entre dans cette histoire les yeux ouverts, avec une notion claire de ce qu’elle pouvait attendre de lui : une relation brève, mutuellement satisfaisante, hautement érotique, qui serait agréable et détendue tant qu’elle durerait, mais dont le terme naturel coïnciderait avec son départ pour l’Europe.

Mais c’est peut-être très « suffisant » de ta part de faire ce genre de projet ? songea-t-il avec une légère pointe de dépit. Car Jane lui paraissait appartenir à cette catégorie de personnes qui ne prenaient pas les choses à la légère. Autrement dit, pas le genre de fille à se jeter à corps perdu dans une aventure limitée dans le temps et fortement axée sur sa composante sexuelle. Donc, le jour où il lui proposerait de faire un petit tour entre ses draps…

Autant regarder les choses en face : il avait neuf chances sur dix pour qu’elle l’envoie bouler avec fracas.

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