Un automne à Seattle
Epilogue
Barcelone, Espagne. J’ai un nouveau mantra : le bonheur, c’est une
jeune mariée avec un époux en tenue d’Adam.
* * *
Jane souleva ses lunettes de soleil pour mieux regarder son mari. Son mari. Inimaginable, non ?
— Mon Dieu…, murmura-t-elle, toujours un peu déroutée par cette idée.
La cérémonie, après tout, ne remontait qu’à trois jours.
— Que puis-je faire pour toi, mon enfant ?
Dev prit sa photo, puis leva les yeux du viseur, après l’avoir cadrée, avec, pour toile de fond, l’impressionnant bâtiment du musée d’Art catalan, dans l’immense palais qui dominait les fontaines de Monjuic.
Il se mit à rire lorsqu’elle leva les yeux au ciel.
— Je croyais que tu t’exerçais à me donner mon titre.
— Dans tes rêves, ô mon héros !
— Absolument.
Il reporta son attention sur son écran.
— Montre un peu tes jambes, ma chérie, tu veux bien ?
Elle souleva les volants de la jupe aux couleurs vives qu’il venait de lui acheter, et prit une pose de danseuse de flamenco.
— J’étais en train de m’étonner une fois de plus de la vitesse avec laquelle tu m’as conduite jusqu’à l’autel.
Dev lui jeta un regard flamboyant de séducteur latin.
— Comme si j’avais eu à surmonter la moindre résistance ! Tu me désirais si passionnément…
— Mmm…
Elle mit à son tour une bonne dose d’ardeur dans son regard.
— Je savais que tu serais une conquête facile. Que je pouvais t’avoir quand je voulais, comme je voulais. D’ailleurs, je n’ai eu qu’à claquer des doigts, susurra-t-elle en joignant le geste à la parole. Et je n’avais pas besoin de t’épouser pour ça.
— C’est vrai. Mais j’ai su être si persuasif, si brillant… Mes talents rhétoriques ont eu raison de tes faibles résistances.
— Pff… Disons que j’en ai eu assez de tes supplications incessantes, et que j’ai voulu t’éviter de sombrer dans une pathétique mendicité affective.
— Tu dis ça, tu dis ça… Mais le résultat est là : je t’ai séduite, conquise et enlevée en un tour de main. Pas vrai, madame Kavanagh ?
Elle se mit à rire.
— J’adore mon nouveau nom. C’est tellement mieux que Kaplinski.
Jane revit en pensée leur mariage organisé en un temps record et dans une relative discrétion. Puis elle songea à la gigantesque réception que les parents de Dev avaient donnée en leur honneur. Un pli pensif barra son front.
— Je ne sais pas si je réussirai à m’intégrer dans ta famille, en revanche.
— Quelle idée ! Ils t’adorent tous. Ma mère ne parle plus que de toi, et se vante auprès de qui veut bien l’entendre de l’extraordinaire expo qu’on peut visiter au Met. Naturellement, elle s’empresse de préciser que c’est sa nouvelle belle-fille, nommée conservateur depuis peu, qui l’a mise au point. Je ne serais pas surpris d’apprendre qu’elle a acheté des cartes d’entrée pour toute la famille à l’occasion de la Saint-Valentin.
— Ils m’embrassent tout le temps, Dev ! Je n’ai encore jamais rencontré de famille où on se touche autant.
Elle se demanda si elle parviendrait jamais à s’habituer. D’un côté, c’était plaisant et chaleureux, bien sûr. Mais…
— Ils me serrent tous dans leurs bras quand j’arrive à une réunion de famille. Et au moment du départ, hop ! Ça repart pour un tour. Et pas seulement ta mère. Tes oncles, tes tantes, tes cousins… Tout le monde ! Tu crois que c’est vraiment nécessaire ?
— Il me semble, oui. Pas moyen d’y échapper.
— Mais je ne sais jamais comment réagir ! Ni où mettre mes mains.
— Où est le problème ? Tu les laisses faire.
Comme pour donner l’exemple, il la serra lui-même dans ses bras.
— Tu fais d’ailleurs de grands progrès, tu sais. Au début, tu étais tellement raide que j’ai envisagé d’annuler nos billets d’avion. J’aurais pu aussi bien t’équiper d’une voile, et nous aurions traversé l’Atlantique en nous laissant porter par le vent.
Elle lui donna une tape sur le bras.
— Ha, ha ! Très drôle.
Mais elle dut faire un effort pour contenir le rire qui lui chatouillait la gorge. Dev lui entoura tendrement les épaules.
— Tu verras, tu t’habitueras. Lorsque Ava et Poppy t’embrassent, tu es tout à fait à l’aise. Alors, détends-toi et laisse-toi porter par les circonstances.
Il caressa tendrement son avant-bras vêtu de cachemire.
— Tu as vu suffisamment d’art roman pour une journée ? Ou tu veux qu’on enchaîne sur un second musée tout de suite ?
— J’ai eu mon content pour le moment. C’est un régal que je préfère déguster par petites touches.
— Parfait. Alors, si on laissait tomber aussi le funiculaire pour Tibidabo ? Je propose que nous prenions plutôt un taxi pour rentrer à hôtel. Je voudrais que tu t’acquittes de quelques obligations d’épouse avant que nous ressortions déguster une assiette de tapas, et que nous prenions la ligne violette du métro pour aller voir la Sagrada Familia.
— Mes obligations d’épouse consisteront-elles à frotter tes chemises dans l’eau de la fontaine sur la petite place ? J’avoue que je meurs d’envie d’essayer.
Elle le sentit sourire alors qu’il avait les lèvres pressées contre sa tempe.
— Oui, voilà. Un brin de lessive. C’est le top de mes priorités en voyage de noces.
La propriétaire de l’hôtel, à la réception, leur remit un morceau de papier à leur arrivée.
— Una dona va trucar per vostè, expliqua-t-elle en portant le pouce à l’oreille, l’auriculaire pointé vers la bouche, dans le signe universel désignant un appel téléphonique.
— Moltes gràcies, répondit Jane, dans son meilleur catalan.
Se penchant pour déchiffrer le numéro, elle se tourna vers Dev.
— C’est Ava qui a appelé.
Une fois dans leur chambre, Dev ne put s’empêcher de sourire, affichant ce que Jane ne manquerait pas d’interpréter comme une fatuité de propriétaire, lorsqu’elle retira son gilet et décrocha le téléphone pour enfoncer une série de touches. Non sans prendre le temps de lui lancer un sourire par-dessus son épaule.
Le soleil qui entrait à flots par la fenêtre allumait des reflets dans ses longs cheveux alors qu’elle parlait avec Ava. Mais il s’interrompit dans sa contemplation admirative quand il vit ses sourcils se froncer. Quelques minutes plus tard, elle reposa le combiné et vint le rejoindre. Relevant gracieusement ses jupes, elle grimpa sur le lit où il était assis et se plaça à cheval sur lui.
— Gordon a plaidé coupable, aujourd’hui. Il a accepté d’en prendre pour quinze ans.
— Il aurait mérité de finir ses jours en prison, grommela-t-il en lui entourant les hanches de ses bras, pour enfouir les lèvres dans son décolleté.
Quand il pensait à ce que Gordon Ives avait été prêt à faire pour effacer toutes ses traces…
Jane lui attrapa la tête à deux mains et appuya la joue sur ses cheveux.
— C’est vraiment un drôle de personnage, ce type. Quoi qu’il en soit, pour le procureur de district, il s’agit d’un verdict raisonnable, m’a expliqué Ava. S’il n’avait pas allumé ce feu, il n’aurait écopé que de quelques années, dans la mesure où il n’avait pas d’antécédents judiciaires et qu’il n’était pas armé. Mais l’incendie, même s’il s’y était pris comme un manche pour l’allumer, équivalait à une tentative de meurtre.
— Encore une chance que ce fou n’ait pas été fichu de mettre le feu à une maison… Et qu’en est-il des œuvres d’art volées qu’on a trouvées dans son appartement ?
— Je pense qu’elles ont dû contribuer aussi à alourdir sa peine.
Jane chassa ces considérations d’un haussement d’épaules.
— Ecoute, je suis contente que ce soit fait. Et au moins, ainsi, je n’aurai pas à témoigner. Maintenant, on l’efface de nos pensées, d’accord ? Je n’ai pas envie de laisser Gordon Ives s’immiscer dans notre voyage de noces. C’est du temps pour nous et rien que pour nous.
— Et je le revendique, oui.
Il frotta son nez dans le creux de sa poitrine et s’intéressa passionnément à ses seins.
— Alors ? demanda-t-il, le souffle un peu court, en relevant la tête. Que penses-tu de l’Europe jusqu’à présent ?
— Qu’elle a une grande et merveilleuse chambre à coucher.
Il sourit, car c’était la vérité. Ils n’étaient à Barcelone que depuis deux jours, et avaient passé nettement plus de temps dans leur chambre d’hôtel que la moyenne des touristes. Mais tel était le but avoué des voyages de noces, non ? Qui dit lune de miel dit chambre nuptiale. Et ils ne pouvaient rester plus de quelques heures d’affilée sans éprouver l’impérieuse nécessité de faire l’amour.
— Je t’aime fort, madame Kavanagh.
— Et moi encore plus, monsieur K.
— Impossible.
Il se laissa tomber sur le dos et la plaça sur lui.
— Mais il y aurait sans doute deux ou trois petites choses que je pourrais te faire, qui élèveraient ton amour à la hauteur de mes sentiments.
Jane rit doucement et tortilla les hanches.
— Je crois que je sens la hauteur des sentiments en question, chuchota-t-elle. Mais le monde est petit, n’est-ce pas ? J’allais justement te proposer deux ou trois petites actions de mon cru qui pourraient presque hisser ta passion à la hauteur de la mienne.
Elle pencha la tête pour lui murmurer quelques mots brûlants à l’oreille.
— Ah, mi querida…
Il dut prendre sur lui pour garder les bras écartés de son corps, en une attitude désinvolte, alors qu’il aurait voulu relever sa jupe, la débarrasser de son adorable petite culotte rouge ardent, et prendre position dans l’endroit du monde qui était devenu l’adresse fixe de son bonheur. Levant les yeux vers sa jeune épouse dressée sur ses coudes, en appui au-dessus de lui, il vit dans le pétillement de ses yeux et l’impudence de son sourire qu’elle savait pertinemment à quoi il pensait.
— Bon, soupira-t-il en lui attrapant les hanches. Puisqu’il le faut… Honneur aux dames.
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