Un automne à Seattle

Andersen · Chapitre 25 sur 26

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Un automne à Seattle

Chapitre 24

24

 

 

Pendant quelques instants, je suis restée anéantie avec une seule

pensée en tête : où est Devlin ? S’il te plaît, s’il te plaît, Dev, ne

m’abandonne pas, j’ai besoin de toi !

* * *

Saturé d’adrénaline, dans un état de surexcitation démoniaque, Gordon laissa se consumer le gros tas de copeaux qu’il avait trouvés dans une pièce voisine en travaux. Il les avait allumés juste en dessous des fins voilages suspendus aux fenêtres de la chambre à coucher principale. La peau parcourue de tressaillements, il dévala l’escalier pour se diriger vers la salle à manger du rez-de-chaussée.

Rien à foutre, après tout. Que la vieille baraque crame donc de la cave au grenier, et cette salope de Kaplinski avec ! Il ne lui restait plus qu’à récupérer le sac-poubelle qu’il avait laissé la dernière fois, à allumer quelques foyers supplémentaires, puis à attendre encore un peu pour s’assurer qu’il avait bien réussi à mettre la garce hors jeu. Puis il disparaîtrait d’ici pour de bon. Quel bordel, nom de Dieu ! Il avait vraiment foiré dans les grandes largeurs.

Il le savait, pourtant, qu’il aurait dû se tenir à carreau et ne plus jamais remettre les pieds à Wolcott. Mais l’idée de la Dior pourrissant dans un sac-poubelle au fond du monte-charge l’avait fichu en rogne. Puis la tempête s’était déchaînée et il l’avait interprétée comme un signe : les dieux étaient de nouveau de son côté. Car, même si l’installation de sécurité n’avait pas été désamorcée par la panne de courant, les flics seraient pris jusqu’au cou par les urgences habituelles. Un déclenchement d’alarme ponctuel ne susciterait pas de réaction, sachant qu’avec les coupures d’électricité, durables ou intermittentes, les sirènes des installations de sécurité beugleraient dans toute la ville. Tel avait été le raisonnement — d’une logique impeccable au demeurant — qui l’avait poussé à retourner à l’hôtel particulier. Alors même que son instinct d’auto-conservation lui avait hurlé de ne surtout pas bouger.

Voilà qui lui apprendrait à mieux écouter ses instincts. Car il se retrouvait dans la désagréable nécessité de régler son compte à Jane.

Glissant un doigt dans l’échancrure de son coupe-vent, il tira dessus et tourna la tête à gauche puis à droite. De nature, il n’était pas un tueur. Mais Jane l’avait mis dans une situation impossible. Elle avait tous les éléments en main pour le dénoncer. Et il savait pertinemment que malgré ses airs de sainte nitouche, elle se ruerait chez les flics pour le dénoncer.

Le grand inspecteur au profil d’aigle qui l’avait déjà dans le collimateur obtiendrait son mandat de perquisition, et là, bonjour les dégâts. Ils trouveraient à la fois les objets d’art volés ici et ceux qu’il avait sucrés dans différents musées. Inutile de préciser qu’il serait bon pour des années de tôle, une institution qu’il avait passé sa vie à éviter.

Sa peur viscérale à l’idée d’être coffré pesait lourd, très lourd dans la balance. S’il fallait choisir entre sa perte et celle de Jane ? Il choisissait Jane.

L’odeur de fumée se fit plus prononcée. Cette grosse baraque, toute vieille et sèche, s’effondrerait probablement comme un château de cartes une fois que le feu aurait pris pour de bon. Il n’était pas vraiment tranquille et n’avait qu’une hâte : abandonner le navire en perdition et se réfugier chez lui. Mais il ne pouvait pas partir avant que l’incendie ne fasse rage pour de bon. Sinon, Jane serait bien capable de trouver le moyen de sortir de là comme une fleur. Cette petite garce avait eu une chance tellement phénoménale, jusqu’à présent… Une chance comme il aurait dû être le seul à en avoir.

Une idée lui vint alors, qui lui rendit presque sa bonne humeur. Puisqu’il était coincé là, de toute façon, pourquoi laisser le précieux contenu de Wolcott partir en fumée ? La vieille dame avait accumulé un trésor grandiose, au cours de sa longue vie. Le vrai crime serait de laisser ces pièces inestimables se transformer en un magma indistinct de verre, de cendres et de métal. D’ailleurs, si tout l’hôtel particulier partait en fumée, quels moyens auraient-ils de savoir ce qui avait été volé ou non ?

Il porta son sac-poubelle jusque dans la cuisine et le plaça près de la porte. Puis il en attrapa un vide sous l’évier et partit faire son marché dans le salon de réception.

* * *

Oh ! mon Dieu, non ! Gordon avait mis le feu à Wolcott ? Il sacrifiait l’hôtel particulier et son contenu pour qu’elle périsse asphyxiée ? Prise de panique, Jane entrouvrit la penderie et jeta un regard dans le boudoir. A première vue, il n’y avait personne dans la pièce, mais Gordon pouvait tout aussi bien l’attendre juste derrière la porte. Une fine nappe de fumée flottait dans le petit salon et elle se laissa tomber à plat ventre, le nez au ras du sol, là où l’air était le plus respirable. Une terreur aveugle la submergeait. Oh, Devlin, Devlin, Devlin… Si seulement il avait été là, auprès d’elle. Sa force, sa solidité, sa capacité à tout affronter auraient tenu la mort à distance.

Mais ils avaient rompu et elle portait une grosse part de responsabilité dans leur séparation. Quelle idiote, mais quelle idiote elle avait été ! Pourquoi avait-elle laissé sa fierté primer ses sentiments ?

Le simple fait de penser à Dev, cependant, parut lui rendre un peu de ses forces. Son affolement diminua et elle retrouva sa capacité à agir. Toujours à plat ventre, elle rampa en s’aidant de ses coudes et en se propulsant avec les pieds. Elle atteignit ainsi la chambre à coucher d’Agnes.

Des copeaux et des chutes de bois qui provenaient à l’évidence du solarium en travaux fumaient et se consumaient entre le lit et la méridienne. Sous ses yeux horrifiés, une flammèche s’éleva avec un crépitement sec et vint lécher les voilages qui pendaient derrière les lourds rideaux en velours retenus par une embrasse.

Le fin tissu en organza s’embrasa d’un coup.

Avec un cri d’horreur, Jane bondit sur pied et arracha les voilages pour les jeter par terre. Puis elle s’empara d’une descente de lit et combattit les flammes en frappant de toutes ses forces.

— Non, non et non !

Elle ne laisserait pas cette misérable fouine de Gordon mettre le feu à la maison d’Agnes.

Priant pour qu’il n’ait pas allumé d’autres foyers d’incendie ailleurs, Jane dispersa les copeaux et le bois d’allumage qu’il avait disposés en forme de tipi. Puis elle attrapa la corbeille à papier et courut dans la salle de bains attenante pour la remplir au robinet de la baignoire. Au passage, elle récupéra une paire de ciseaux pointus dans le tiroir de la coiffeuse et la glissa dans sa ceinture. Puis elle alla vider la corbeille sur le feu. Il y eut un bruit sifflant et un nuage de vapeur s’éleva au-dessus des braises.

Il lui fallut faire deux aller-retour jusqu’à la salle de bains avant d’être vraiment certaine d’avoir maîtrisé le début d’incendie. Passant le creux du poignet sur son front en sueur, Jane examina le chaos dans la chambre normalement immaculée. Une puanteur âcre montait du bois brûlé et détrempé qui fumait encore.

Si elle n’avait écouté que sa peur, elle serait retournée se recroqueviller dans la penderie secrète, en refermant le panneau coulissant sur elle. Mais Gordon avait manifestement décidé de l’éliminer par le feu. Il avait donc dû faire le nécessaire pour s’assurer que la vieille maison serait réduite en cendres. Elle regagna le boudoir pour refermer la penderie, afin de protéger au mieux la précieuse collection à l’intérieur. Puis elle retourna sur ses pas avec précaution, et s’immobilisa devant la porte close de la chambre donnant sur le couloir. Pressant la paume contre le bois, elle constata avec soulagement qu’il n’était pas brûlant — pas même chaud, d’ailleurs. Elle l’ouvrit avec précaution. Le couloir était vide, sans traces de fumée visibles.

En passant, elle jeta un coup d’œil dans les autres pièces du premier étage. A sa grande surprise, elle ne vit aucun autre foyer d’incendie. Si le but de Gordon avait été de la réduire définitivement au silence, le petit feu de la chambre à coucher paraissait pour le moins timide. Mais que savait-elle, après tout, des modes de raisonnement de son cher collègue ? Elle ne comprenait pas grand-chose à l’homme qu’était Gordon Ives. Pour l’heure, en tout cas, elle était encore en vie, et l’ennemi ne semblait nulle part en vue. A part que…

On dirait un remake de la même scène.

Cynique, terrifiante, la pensée lui traversa l’esprit alors qu’elle s’immobilisait à mi-escalier pour se pencher par-dessus la rampe. Jane frissonna. De nouveau, elle descendait dans la quasi-obscurité, de nouveau, elle était dans l’ignorance de ce qui l’attendait en bas. Tout se répétait à l’identique, à la différence près qu’elle était infiniment plus tendue que la première fois. Car elle savait à présent que le croquemitaine était réel, et pas seulement le produit de son imagination. Les lèvres serrées, tenant les ciseaux aux lames pointues dans son poing fermé, elle se plaqua contre le côté gauche du grand escalier tournant, là où les ombres épaisses offraient la meilleure protection. Sans bruit, marche après marche, prenant garde de ne pas faire grincer la troisième à partir du bas.

Les hurlements du vent auraient couvert ces sons ténus, cela dit. Mais elle refusait de prendre le moindre risque. Attentive à ne pas renouveler son erreur, cette fois, elle courut directement jusqu’à la porte d’entrée, au lieu de partir vers le fond obscur de la vieille demeure.

Le souffle court, Jane se débattit un instant avec les serrures et poussa un soupir de soulagement lorsqu’elle en vint à bout. Attentive à rester silencieuse, elle tira doucement le battant à elle.

Juste au moment où elle voulut se glisser dehors, le bras de Gordon jaillit par-dessus son épaule et se referma d’un claquement sec. Exactement comme la première fois.

— Surprise, surprise, salope. Ça ne te rappelle pas quelque chose, cette scène ? Un petit air de déjà-vu ?

— Non ! hurla-t-elle.

Pivotant sur elle-même d’un mouvement vif, elle lui plongea de toutes ses forces sa paire de ciseaux dans le ventre.

* * *

— Regarde ! C’est sa voiture !

La tension de Dev retomba et le soulagement l’envahit. Il commençait à se demander s’il la retrouverait jamais. Même si Ava lui avait assuré que Jane se réfugiait toujours dans le travail. Et tout particulièrement dans les moments de sa vie où elle sentait son univers s’effondrer autour d’elle. Dev n’oublierait jamais la façon dont la voix de velours d’Ava s’était durcie au téléphone.

— Si jamais j’apprends qu’il est arrivé quelque chose à Jane par ta faute, tu auras affaire à Poppy et à moi. Et tu regretteras le jour où tu es né.

Mais Ava et Poppy étaient le dernier de ses soucis en ce moment, et il balaya la conversation de ses pensées.

— Pourquoi est-elle garée dans la rue, à ton avis ?

— Parce que l’allée est bloquée, répondit Finn, laconique, au moment précis où il s’y engageait.

Il avança la voiture aussi loin que le lui permit la masse de branchages qui en barrait l’accès. Puis il coupa le contact.

— Ça devrait aller comme ça, non ?

Dev ne répondit pas. Il avait déjà ouvert sa portière et bondissait hors du véhicule pour sprinter jusqu’à l’arrière de la maison, sans attendre son frère, qui le rattrapa le temps qu’il ouvre la porte de la cuisine.

— Jane ! cria-t-il à pleins poumons.

Il fronça les narines, frappé par une odeur âcre, totalement inhabituelle. Son regard interrogateur se posa sur Finn.

— A ton avis, pourquoi ça sent comme un vieux feu de camp mouillé par la pluie, là-dedans ?

— Aucune idée, mais regarde ça !

Finn s’était penché sur un sac-poubelle noir dans un coin et en sortait une robe du soir.

— Dis donc, ce ne serait pas, par hasard, celle que Jane avait toujours auprès d’elle, dans le salon, sur le portant ? La robe qu’on lui avait volée, justement ?

— Oui, ça y ressemble, en tout cas. Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel, encore, nom d’un chien ?

Il courut ouvrir un tiroir de cuisine et en sortit deux couteaux de boucher.

— Si on tombe sur notre cambrioleur, on ne le laissera pas filer.

Il tendit une des armes blanches à son frère et passa la tête par la porte donnant sur le vestibule.

— Qu’est-ce que…

Il distinguait une paire de chaussures et le bas des jambes d’une personne immobile au pied de l’escalier. Finn et Dev échangèrent un regard, puis se dirigèrent avec précaution vers la forme en question. Un homme était affalé sur la deuxième marche. Des mains étaient crispées sur une paire de ciseaux qui semblait être enfoncée dans son flanc. L’inconnu leva vers eux un regard éteint.

— Elle a foutu mon Helmut Lang en l’air. Je l’avais payé six cents dollars, putain.

Dev se retint de le secouer par les épaules.

— Et Jane ? Qu’avez-vous fait de Jane ? JANE ? cria-t-il en direction du premier étage.

L’homme ne dit rien. Il avait l’air hagard. Aucune réponse non plus ne s’éleva de l’intérieur de la maison. Dev tourna un regard affolé vers son frère.

— Où peut-elle être ? Toi, là, si tu as osé toucher un cheveu de sa tête, je…

Un son auquel il n’avait pas encore prêté attention lui frappa soudain l’oreille. Laissant sa menace en suspens, il pivota sur lui-même et vit la porte ouverte, au fond du vestibule, qui claquait furieusement au vent.

— Surveille-le ! cria-t-il à Finn en se ruant vers l’entrée.

La dernière chose qu’il entendit avant de sortir par l’avant de la maison fut le commentaire désabusé de Finn.

— Tu l’as payé six cents dollars ce machin ? Ça ne tourne pas rond dans ta tête, mon pote ? Aucun coupe-vent au monde ne vaut un prix pareil.

Jane n’était nulle part en vue dans le jardin en façade balayé par la tempête. Il poursuivit son chemin vers l’arrière en continuant à hurler son nom. Il faillit la renverser au passage alors qu’il tournait à l’angle de la maison. A genoux par terre, elle vomissait dans les buissons.

Il tomba accroupi à côté d’elle.

— Janie ?

Elle tressaillit, poussa un cri étouffé et tenta de fuir à quatre pattes. La rattrapant par la taille, il la ramena contre lui et la cala entre ses jambes écartées.

— Tu es blessée ?

— Devlin ?

Elle se dévissa le cou pour lui jeter un regard par-dessus son épaule. Puis, avec un énorme sanglot, elle se retourna dans son étreinte pour nouer les bras autour de sa nuque et se cramponner à lui, comme une noyée agrippée à son ultime planche de salut.

Il se leva en la soulevant dans ses bras.

— Qu’est-ce qu’il t’a fait ? Tu as mal ? Réponds-moi, Jane.

— Non, non, moi, ça va, assura-t-elle à mi-voix, en lui passant les jambes autour de la taille.

Le soulagement lui gonfla la poitrine.

— Ça vaut mieux pour lui.

La maintenant contre lui en glissant les mains sous ses fesses, il entra par la cuisine. Refermant la porte sur eux, il laissa les miaulements furieux du vent au-dehors.

Il reposa Jane sur le sol, mais en la gardant solidement ancrée dans son étreinte. Il était tellement heureux de la voir indemne qu’il en oubliait de respirer.

Elle leva vers lui un visage livide.

— Moi, je suis indemne, mais lui, je l’ai poignardé, Dev… Gordon Ives. Mon collègue du musée. Il est encore là ? Je l’ai tué ? J’ai senti le moment où la lame s’enfonçait dans sa chair et ça a produit un bruit de succion mouillé, comme une sorte d’horrible couinement et…

Avec un haut-le-cœur, elle courut vers l’évier. Mais apparemment, elle n’avait plus rien à régurgiter.

Lorsque ses spasmes se calmèrent, elle se tourna vers le plan de travail et posa la tête sur ses bras repliés. Dev ouvrit le robinet et mouilla un torchon pour lui essuyer doucement le visage. Puis il alla jusqu’au réfrigérateur et lui servit un Coca. Pendant qu’elle buvait quelques minuscules gorgées, il chercha dans les placards le paquet de crackers qu’ils gardaient sous la main pour Bren, les jours où il avait sa chimio.

— Ton Gordon Ives est en état de choc, mais je crois que la blessure est superficielle, expliqua-t-il en lui tendant les biscuits salés.

Il n’était pas spécialiste, mais le type ne lui avait pas paru anormalement livide ; il n’avait pas vu d’intestins répandus et n’avait pas senti d’odeur nauséabonde.

— Finn est avec lui dans la pièce voisine. Tu es en état de me raconter ce qui s’est passé ?

Lorsque Jane eut terminé son récit des événements, il dut se faire violence pour ne pas se précipiter à côté et passer sa colère sur Ives. Contenant ses pulsions de meurtre, il décrocha le téléphone mural et poussa un soupir de soulagement lorsqu’il entendit la tonalité. Il composa le 911 puis, tout de suite après, appela l’inspecteur De Sanges, dont la carte de visite était coincée entre l’appareil et le mur. Puis il passa la tête dans le couloir pour mettre Finn au courant.

— Attache ce connard à la rampe et viens ici. Et ne perds pas ton temps à le ménager.

* * *

Pendant des heures d’affilée, l’hôtel particulier avait grouillé d’une foule hétéroclite, de la cave au grenier : pompiers, ambulanciers, policiers, quelques membres de la famille Kavanagh et, naturellement, Poppy et Ava. Lorsque Jane put enfin s’échapper de la cohue et regagner son appartement avec Devlin, elle se sentait passablement à vif. La première chose qu’elle fit en franchissant le seuil de son appartement fut de suspendre la Dior en sécurité dans la penderie de l’entrée.

Puis elle se tourna lentement vers Dev.

— Je suis sûre que demain, je serai en état de me réjouir de l’avoir récupérée. Mais maintenant, je ne veux qu’une chose : me coller sous une douche chaude. Je me sens… je ne sais pas… souillée.

Elle retint son souffle, redoutant qu’il ne lui propose de se joindre à elle dans la salle de bains. Ce n’était pas de cette façon qu’elle avait envie de le retrouver. Enfermée dans son réduit obscur à Wolcott, avec une menace planant sur sa vie, elle avait eu le temps de redéfinir ses priorités. Et une certitude s’était imposée très vite : il lui serait insupportable, désormais, de ne vivre leur relation que sous l’angle de la sexualité — même si ç’avait été son intention initiale.

Mais Dev se contenta de lui appliquer une pression réconfortante sur l’épaule.

— O.K. Prends tout le temps qu’il te faut. En attendant, je nous fais couler du café. Ou tu préfères un chocolat chaud ? Dommage que tu ne boives jamais d’alcool. Ce serait le moment ou jamais d’avaler une bonne rasade d’un truc bien costaud, qui fasse un peu électrochoc.

Jane frissonna.

Elle se traîna jusqu’à la salle de bains et ferma la porte derrière elle. Réglant d’abord le robinet de la douche, elle se débarrassa de ses vêtements. Oubliant son habituelle méticulosité, elle les abandonna à même le sol et grimpa dans la baignoire. Longtemps, elle demeura sans bouger sous le jet puissant de la douche, laissant les pulsations chaudes et rythmées laver la peur et dénouer les tensions.

Aujourd’hui, à Wolcott, elle avait été en danger. Et lorsqu’elle sortirait pour retrouver Dev, elle se mettrait de nouveau en danger, même si c’était sur un tout autre plan. Se dévoiler, mettre son cœur à nu faisait partie des épreuves qu’elle fuyait avec soin, d’ordinaire. Mais si la journée d’aujourd’hui lui avait appris quelque chose, c’est que la vie était tendre, éphémère et fragile comme une aile de papillon.

— Si tu ne formules pas aujourd’hui ce que tu désires, rien ne prouve que tu pourras encore l’avoir demain, murmura-t-elle à voix haute.

Elle repoussa aussi longtemps qu’elle le put le moment de s’extraire de la douche. Puis, rassemblant son courage, elle se sécha avec soin et enfila un petit haut noir avec le pantalon parachute que Dev lui avait offert. Après s’être brossé les cheveux, elle examina une dernière fois son reflet dans le miroir, respira un grand coup et quitta le confort embué de la salle de bains.

Devlin avait éteint les lumières, mis le petit chauffage au gaz en marche et allumé toutes ses bougies. La voix magnifique de Diana Krall s’élevait des enceintes de son installation stéréo. Elle eut l’impression de marcher dans un rêve lorsqu’il se leva à son approche et l’attira dans ses bras.

— Je ne veux jamais, jamais, jamais revivre un jour comme celui-ci, déclara-t-il d’une voix rauque.

Un rire étranglé lui échappa.

— Je ne suis pas vraiment prête non plus à remettre ça.

Elle respira son odeur — mélange d’embruns et de savon. Puis elle fit un petit pas en arrière, tira sur l’ourlet de son top, inspira à fond, et le regarda.

Et se lança comme si elle se jetait du plongeoir des dix mètres.

— Voilà, Dev… Je ne sais pas comment tu vas accueillir ce que je vais te dire. Je n’ai pas oublié que je t’avais proposé une relation sans engagement réciproque. Et que ce n’est pas très réglo de vouloir changer la donne en cours de route. Mais le problème, c’est que je crois que je t’aime.

Il lui jeta un regard presque menaçant.

— Que tu crois que tu m’aimes ?

— D’accord. Que je sais que je t’aime.

Elle redressa la taille dans un élan de fierté, même si elle avait l’estomac tellement noué qu’elle ne respirait plus qu’à peine. Mais elle se devait d’être entièrement franche avec lui.

— C’est en pensant à toi — à nous — que j’ai trouvé la force de lutter, cet après-midi, lorsque j’étais la souris du chat Gordon. Et…

Elle poussa un petit cri pointu, comme une gamine de dix ans, lorsque Dev la souleva soudain du sol et la fit tournoyer autour de lui.

— Hé ! Mais qu’est-ce que tu fais ? Veux-tu m’écouter, quand j’essaie de te parler sérieusement ? protesta-t-elle en lui frappant l’épaule du plat de la main. Repose-moi par terre tout de suite !

Il obtempéra, mais garda les bras passés autour de sa taille. Puis il se renversa en arrière pour la gratifier d’un immense sourire.

— J’ai cru que j’avais une attaque, quand tu m’as parlé d’amour au conditionnel, comme si tu n’étais pas sûre du tout de ton affaire. Parce que je suis fou amoureux de toi, moi, mademoiselle Kaplinski. Et que j’ai eu tellement peur pour toi, cet après-midi, que j’ai pensé perdre la tête.

Jane connut alors une sensation nouvelle et étrange comme elle n’en avait encore jamais expérimenté : ce fut soudain comme si elle avait avalé le soleil tout rond, avec son éclat, sa chaleur, son rayonnement.

Levant vers lui un regard encore incrédule, elle secoua la tête.

— Tu es sûr ?

— J’ai l’air de plaisanter, à ton avis ? Pourquoi crois-tu que je me suis comporté comme une brute avec toi, cet après-midi, quand j’ai cru que tu jouais avec mes sentiments ? J’ai un bloc, une masse, une montagne de sentiments pour toi ! Et quand j’ai cru que tu n’en avais rien à faire…

— Mais si, j’en ai quelque chose à faire. J’en ai un maximum à faire, j’en ai tout à faire, je…

Elle s’interrompit et secoua la tête avec impatience.

— Ce n’était pas vraiment le terme que j’aurais choisi pour te dire ce que tu représentes, Devlin Kavanagh !

Elle prit une grande inspiration. Relâcha l’air lentement, calmement. Puis elle lui sourit. Sans doute pour la première fois de sa vie, elle laissa fleurir librement chaque nuance d’émotion dans son regard.

— Moi aussi, je suis submergée par tout ce que j’éprouve pour toi.

Attrapant la main de Dev qui reposait sur sa hanche, elle la souleva pour la presser sur son cœur, l’autorisant à sentir ses battements tumultueux sous sa paume.

— Tu sens comme il cogne fort ? J’ai parfois l’impression que c’est tellement énorme que ça va déborder, comme une grande lumière qui se répand sur toute chose. Pendant des années, j’ai cru que mon métier était et resterait le grand amour de ma vie. Mais quand j’ai cru que j’allais mourir asphyxiée, à Wolcott, ce n’est pas en pensant au musée que j’ai réussi à tenir debout et à lutter. Entre la perspective de ne plus jamais te revoir et celle d’interrompre ma carrière au Met, mon choix s’est imposé de lui-même… Donc, si tu veux toujours la réponse à la question que j’ai éludée cet après-midi, c’est un vrai oui, Dev. Si tu veux toujours de moi sur tes voiliers, je suis partante. Je te suivrai partout où tu voudras.

— Ah, oui… Justement, à propos.

Un rire bref roula dans sa gorge, et il se passa la paume de la main sur les lèvres. Puis il lui encercla les poignets et l’entraîna jusqu’au canapé, où il se laissa tomber en la prenant sur ses genoux.

Soudain glacée, elle se raidit, le dos droit comme un I.

— Tu as changé d’avis, c’est ça ? Tu ne veux plus que je vienne avec toi ?

— Changé d’avis à ton sujet ? Jamais de la vie ! Mais en ce qui concerne l’Europe ? Peut-être.

Il cueillit une longue mèche de cheveux égarée au coin de ses lèvres. Puis son expression se raffermit.

— Bon, maintenant, écoute-moi très attentivement, car je m’apprête à te dire : « Tu avais raison. » Et c’est sans doute la seule fois que tu m’entendras prononcer ces mots.

Les yeux de Jane pétillèrent.

— Ah oui ? On fait le pari ?

— Peut-être pas, non.

Il lui adressa un sourire tellement franc, tellement tendre, qu’elle en eut le cœur retourné.

— Bon, eh bien, voilà : tu avais raison, déclara-t-il en reprenant son sérieux.

Elle hocha solennellement la tête.

— Avoir raison est un état quasi permanent, chez moi. De quel moment particulier est-il question ?

— Lorsque tu m’as plus ou moins mis au défi de grandir et de me prendre en main pour affronter mes problèmes avec ma famille. Cela fait quinze ans que je les fuis. Mais j’ai compris, aujourd’hui, que je suis le seul à voir encore des complications là où il n’y en a plus depuis longtemps.

Il la ramena plus étroitement contre lui en la faisant glisser sur ses cuisses, et se pencha pour l’embrasser. Lorsqu’il releva la tête, il passa tendrement le pouce sur sa lèvre inférieure.

— Nous ne sommes pas obligés de partir en Europe à tout prix, Janie. Tu as un métier ici. Et deux amies qui comptent pour toi. Cela me convient tout à fait de rester ici.

— Dans ce cas, nous aurons peut-être à établir la liste des pour et des contre. Mais maintenant, je n’en ai pas le courage.

Ce fut elle, cette fois, qui prit l’initiative du baiser. Lorsqu’ils refirent surface pour reprendre leur souffle, elle posa la tête sur son épaule.

— Ce n’est pas une décision à prendre à la seconde, si ?

Il pressa ses lèvres sur son front.

— Pas à la seconde, en effet.

Le cœur de Jane continuait à gagner en volume, menaçant de déborder de sa cage thoracique.

— L’essentiel, c’est que nous ayons un avenir ensemble, qu’en dis-tu ?

— Ce que j’en dis ?

Il l’allongea sur le canapé et se plaça au-dessus d’elle, en appui sur ses coudes.

— J’en dis que notre avenir est tellement éclatant qu’il faudra porter des lunettes de soleil jour et nuit, fillette.

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