Un automne à Seattle
Chapitre 18
18
Je ne sais pas ce que je deviendrais sans mes amies. Le monde ne
serait plus aussi vivable, sans Ava et Poppy.
* * *
Vingt minutes après l’appel de Jane, ses deux amies arrivaient à Wolcott ventre à terre.
— Je suis vraiment, vraiment désolée, les filles, conclut-elle après leur avoir exposé en détail ce qui s’était passé. Je n’ai pas assuré, sur ce coup-là.
Poppy secoua la tête.
— Sans blague ? Et moi qui pensais que tu étais la perfection même ! Voilà que les événements prouvent le contraire. Quelle horreur !
— Comment ? Elle n’est pas parfaite ? s’écria Ava d’un ton incrédule, avant de hausser les épaules avec philosophie. Dans un sens, c’est un soulagement, non ? C’est tellement décourageant pour les autres, les gens qui ne commettent jamais d’erreur…
Ava lui passa un bras autour des épaules et l’attira dans son étreinte généreuse.
— Allez, arrête, Janie, ordonna-t-elle d’un ton plus grave. La responsabilité ne repose pas que sur toi.
Sur un hochement de tête, Poppy s’employa à lui remonter le moral à son tour.
— Toi, au moins, tu avais repéré que des éléments de collection manquaient. Ni Ava ni moi ne nous en étions rendu compte.
— Oui, c’est ça, lancez-moi des fleurs, pendant que vous y êtes, rétorqua-t-elle d’un ton morose. J’ai constaté les disparitions, et puis j’ai passé tout mon temps à essayer de me convaincre que je ne savais pas ce que je savais.
— Mais c’est tout à fait normal que tu aies réagi ainsi ! Nous avons installé à grands frais un système de sécurité du tonnerre de Dieu. Tu n’avais aucune raison de penser que quelqu’un ait pu passer à travers.
Dev franchit la porte ouverte et les rejoignit dans le salon. Il se dégageait de lui une impression rassurante de solidité et de compétence. Ses épaules musclées se dessinaient sous le pull tout doux qu’il avait mis en l’honneur de leur dîner ensemble.
Un « rencard » qui semblait remonter à des années-lumière.
— Finn et David sont partis, annonça-t-il. Et j’ai configuré l’alarme pour changer le code. Vous vous souvenez de ce que vous devez faire, une fois que vous aurez entré les nouveaux chiffres ?
— Oui, c’est bon. Je me rappelle.
Jane se tourna vers ses amies.
— Il ne nous reste plus qu’à inventer un nouveau code. Vous avez des idées ?
Dev se détourna.
— Je vous laisse délibérer.
— Non, reste. Nous te confierons le nouveau code dès que nous l’aurons choisi, de toute façon. Du moins…
Elle interrogea Ava et Poppy du regard.
— A condition que vous soyez persuadées comme moi, toutes les deux, que notre voleur ne peut pas être un des frères Kavanagh ?
Sa propre certitude était viscérale. Elle n’en sentit pas moins monter une certaine nervosité en attendant la réaction de Poppy et d’Ava. Etant très différentes toutes les trois, elles n’avaient pas toujours des opinions concordantes dans tous les domaines. Mais en règle générale, elles ne se chamaillaient que sur des questions de détail. Si Ava ou Poppy devaient avoir des doutes, ce serait leur premier vrai différend sur un sujet important.
— Pas de problème pour moi, répondit Poppy. Je partage entièrement ta conviction.
Le soulagement relâcha la tension musculaire de Jane. Elle tourna la tête vers Ava. Sa rousse amie la rassura d’un regard et s’adressa directement à Dev.
— Je n’ai pas passé autant de temps avec toi et tes frères que ces deux-là, mais j’ai confiance en Jane. Elle a un instinct très sûr.
Au coin de ses lèvres joua l’amorce d’un sourire amusé.
— Quant à Poppy, avec ses grands yeux bruns étonnés, ses boucles blondes et ses longues jupes néo-hippies, elle passe peut-être pour une douce rêveuse sexy planant à dix mille pieds. Mais Jane et moi, nous pouvons témoigner de sa ténacité et de son attention scrupuleuse au détail. Avant de passer un contrat avec votre entreprise, elle a procédé à toutes les vérifications possibles et imaginables.
— C’est un fait, oui, acquiesça Poppy.
Mais elle n’éprouva manifestement pas le besoin d’en dire davantage, car elle enchaîna aussitôt :
— Vous savez ce qui me gonfle le plus, dans cette histoire — à part le fait que Janie ait perdu la pièce cruciale de son expo, bien sûr ? Eh bien, c’est l’attitude de la police. Parce que quelqu’un — homme ou femme — est venu se servir à Wolcott. Nous savons que ni nous ni les Kavanagh ne sommes les coupables, mais les flics décrètent qu’ils centreront leur enquête sur nous, point barre. Ce qui équivaut à donner à notre voleur l’autorisation de continuer tranquillement son petit trafic. Et franchement, ça me fout dans une rogne noire.
Ava acquiesça vigoureusement.
— Je suis de ton avis. Et je me demande si je ne vais pas en toucher un mot à mon oncle Robert. Sachant qu’il va pousser sa balle de golf avec le maire quasiment tous les mercredis…
Ava s’interrompit pour laisser éclater un rapide sourire carnassier, qui offrait un contraste marqué avec le côté « déesse de la terre » — tout en douceur flamboyante et en courbes généreuses — qu’évoquait son apparence physique.
— Je pense qu’il serait temps qu’ils abordent des sujets un peu plus sérieux, tous les deux, que de parler match-play et double-bogey.
* * *
— Il vaut mieux éviter de se mettre sur le chemin d’Ava lorsqu’elle est en colère, apparemment, observa Dev alors qu’il raccompagnait Jane chez elle, une demi-heure plus tard. C’est un peu comme si on voyait une Marilyn Monroe à qui il pousserait soudain des dents d’alligator.
Jane ne répondit pas. Du coin de l’œil, il vit qu’elle avait le regard tourné vers la vitre.
— Elle a réellement l’oreille du maire, alors ?
Avec un effort manifeste pour effacer le pli soucieux qui barrait son front délicat, elle porta son attention sur lui.
— Tout à fait, oui. Ses parents ne sont peut-être pas du genre chaudoudou, mais ils ont des relations haut placées chez les politiques de la ville, du comté et de l’Etat.
— Pratique.
— Je suppose, oui, acquiesça-t-elle sombrement. A défaut d’une enviable famille cocon comme la tienne, c’est aussi bien d’avoir quelques politicos dans sa poche.
Mmm… Moyen, moyen, pour l’« enviable famille cocon ». Mais considérant l’origine de cette remarque, il tendit le bras et lui posa une main réconfortante sur le genou.
— Je suis désolé pour la robe.
Elle fit la grimace.
— Et moi donc ! Je réagis vraiment comme un bébé, pour le coup.
Se redressant sur le siège passager, elle tenta, sans grand succès, de faire meilleure figure.
— J’imagine que c’est absurde de se laisser abattre pour un bout de tissu. Comme notre chère policière de service l’a fait remarquer, il n’y a pas mort d’homme. Ce n’est pas comme si j’avais trouvé la formule imparable pour instaurer la paix dans le monde et que j’avais perdu le bout de papier où je l’aurais notée.
— Cette flic est un âne. Et je pense que ce soir, tu devrais t’autoriser à déprimer sans complexe. Il sera toujours temps de te ressaisir demain matin.
Elle lui adressa son premier véritable sourire depuis sa découverte du vol.
— Ça me plaît bien, cette idée. Merci, Dev. Je vais renoncer à lutter pour ce soir. Et demain sera un autre jour.
Il trouva une place de parking juste devant son immeuble. Lorsqu’il passa un bras autour de ses épaules, en descendant de voiture, elle s’affaissa contre lui comme si elle était trop lasse pour soutenir son propre poids. Pour la seconde fois, il se rendit compte à quel point elle était démoralisée par les cambriolages. Une drôle de sensation se diffusa en lui : une envie de protéger, d’écarter les obstacles sur la route de Jane Kaplinski.
« Epouse-la vite, mon coco, sinon, c’est moi qui lui passe la bague au doigt. »
Son pas se suspendit, pendant un millième de seconde, puis il repartit avec un petit sourire amusé. Oui, c’est ça, Finn ! Il voulait la protéger des coups du sort comme celui qu’elle avait reçu ce soir. Pas s’enchaîner à vie avec une femme qu’il connaissait à peine.
Ils avaient presque atteint l’entrée de la copropriété, et Jane cherchait ses clés dans son sac lorsque des voix théâtrales lançant des invectives enfiévrées filtrèrent à travers les portes de verre. Elle s’immobilisa en sursaut et leva la tête.
— Oh ! non… La cerise sur le gâteau. C’est vraiment ma soirée, aujourd’hui.
Il fronça les sourcils en regardant le couple entre deux âges qui se querellait en gesticulant.
— Ce sont des gens que tu connais ? Des voisins ?
— Oh ! bien mieux que ça ! Je te présente les duettistes de choc : Mike et Dorrie, les Amants Ennemis et leur cirque ambulant permanent.
Elle dut lire sa perplexité sur ses traits car elle précisa :
— Tu as devant toi Mike et Dorrie Kaplinski, Dev.
— Aïe ! Autrement dit…
— Mes chers parents, oui.
Jane rejeta les épaules en arrière.
— Ecoute, Dev, le plus simple serait que tu rentres chez toi. Inutile de t’infliger une séance de mélodrame. Je te promets que je t’appelle dès que j’aurai fini de régler la crise imaginaire du jour.
Se dressant sur la pointe des pieds, elle pressa un baiser sur ses lèvres, puis plongea sous son bras pour se dégager et poussa la porte de l’immeuble.
Tu crois que je vais te laisser comme ça, ma belle ? Sans un mot, il la suivit.
La fille qui tenait le bureau d’accueil de la copropriété les vit entrer avec un soulagement manifeste.
— Regardez ! s’exclama-t-elle pour attirer l’attention du couple occupé à se déchirer. Votre fille est arrivée.
Jane jeta un regard d’excuse à la jeune employée.
— Bonsoir, Sally. Ils sont venus séparément, je parie ?
— Oui, comme d’habitude. Cette fois, c’était votre père, d’abord, puis votre mère. S’il vous plaît, cela vous ennuierait de les faire monter chez vous ?
Le ton de la fille était presque suppliant. Jane soupira.
Un homme au teint rougeaud avec les mêmes cheveux d’un brun brillant que Jane se leva du canapé.
— Voilà plus d’une heure que nous t’attendons, Jane Elise.
La femme aux cheveux méchés orange-rouge demeura assise, en revanche, ses bras écartés posés sur le dossier. Une attitude qui faisait saillir sa poitrine pendant qu’elle croisait et décroisait ses jambes gainées d’une matière ajustée bleu électrique. A chaque changement de position, le pied du dessus battait l’air avec impatience.
— Non seulement tu arrives à point d’heure, Jane, mais cette jeune personne, dit-elle en pointant le menton vers la dénommée Sally, a refusé de nous laisser monter chez toi. C’est un comble !
Voyant que Dev l’avait suivie, Jane lui attrapa la main et se dirigea sans un mot vers l’ascenseur. Les portes s’écartèrent dès qu’elle actionna le bouton d’appel. Dev nota que le père de Jane leur emboîtait résolument le pas, et que sa mère se levait en hâte pour faire de même. Ils s’entassèrent à quatre dans la cabine.
— Si vous aviez téléphoné pour vous annoncer, observa Jane d’une voix neutre, j’aurais pu vous donner l’heure approximative de mon retour. Enfin… plus ou moins. Car avec tous les ennuis que j’ai eus ce soir…
Elle s’interrompit et secoua la tête.
— Mais je ne sais pas pourquoi je vous raconte ça. Vous ne vous intéressez pas à ces détails.
Dev lui jeta un regard surpris. Comment pourraient-ils ne pas être intéressés par les difficultés que traversait Jane ? C’était le propre des parents de se soucier des ennuis de leur progéniture, non ?
Cela dit, à sa grande surprise, aucun des deux époux Kaplinski ne demanda de précisions sur les « détails » en question. Alors que Jane les avait pourtant provoqués à le faire par sa remarque. Dev secoua la tête. Tout compte fait, il devrait peut-être arrêter de se raccrocher à des généralités, et admettre qu’elle connaissait ses parents mieux que lui.
— Quant à Sally, maman, si elle ne vous a pas autorisés à monter chez moi, c’est parce que j’ai laissé des instructions strictes dans ce sens à toutes les personnes qui travaillent à l’accueil.
— Tu refuses d’ouvrir ta porte à ta propre mère ? Je n’ai encore jamais rien entendu d’aussi glaçant. Mais est-ce vraiment étonnant, de la part de l’iceberg que tu as toujours été ?
Dev tressaillit. La réalité de sa présence finit par s’inscrire sur le radar de Dorrie, car elle tourna enfin les yeux vers lui alors qu’ils atteignaient l’étage de Jane.
— Vous êtes qui, vous, au juste ? demanda-t-elle alors que Jane introduisait sa clé dans la serrure.
Dorrie l’examina de la tête aux pieds d’un regard d’expert.
— Pas le petit ami de ma fille, ça, c’est sûr. Vous avez trop d’énergie sexuelle pour notre prude petite Jane. Vous travaillez ensemble au musée, peut-être ?
Une rougeur envahit la nuque de Jane, en réaction à la remarque cruelle de Dorrie. Une colère glacée noua le ventre de Dev. Comment une mère pouvait-elle dénigrer sa propre fille ainsi ?
— Mes rapports avec votre fille n’ont rien d’édulcoré, madame Kaplinski.
Passant un bras autour du cou de Jane, il laissa pendre délibérément une main sur sa poitrine. Puis il cueillit une mèche de ses cheveux, l’enroula autour de l’index et caressa leur texture soyeuse avec le pouce, la jointure de ses doigts effleurant ses seins à chaque mouvement.
— Mon nom est Dev. Et je suis le mec de Janie.
— Ah, tiens ! Sérieusement ?
Dorrie se tourna vers sa fille et haussa les sourcils avec ironie.
— Je croyais que les relations passionnelles te faisaient fuir à toutes jambes ?
Jane jeta un regard neutre à sa mère.
— Tu ne sais rien de mes arrangements avec Devlin.
— De toute façon, le problème n’est pas là, intervint Mike avec impatience.
Dev fixa sur lui un regard stupéfait. Tout père normalement constitué, apprenant que sa fille avait une relation « tout sauf chaste » avec un type dont il ne savait rien, était censé réagir au quart de tour, et prendre l’homme entre quatre yeux pour lui poser quelques questions. Mais a priori, Mike se fichait comme d’une guigne de savoir avec qui couchait sa fille, car il ne jugea même pas utile de jeter un regard dans sa direction.
— J’aimerais que tu fasses entendre raison à ta mère, Jane.
— Non, papa. Je ne prends pas parti entre vous et tu le sais. Suis-je la seule à avoir mémorisé nos vingt-cinq dernières conversations sur ce même thème ?
Aucun de ses parents ne répondit et Jane soupira.
— Bon… Je vais me répéter une fois de plus : je ne veux plus servir d’arbitre entre vous, d’accord ?
Dev comprit très vite pourquoi Jane subissait la vingt-sixième édition d’une scène perpétuellement renouvelée, car son père poursuivit sans paraître l’avoir entendue :
— Jane, nous donnons La Chatte sur un toit brûlant et Dorrie veut jouer le rôle de Maggie ! Explique-lui qu’elle a passé l’âge, bon sang ! Je le lui ai dit et répété jusqu’à en perdre la voix, mais tu sais comment est ta mère lorsqu’elle a une idée en tête.
Dev ne put s’empêcher de jeter un regard noir au père de Jane. Comment sa fille était-elle censée répondre à une requête pareille, franchement ? Dans tous les cas de figure, elle était perdante. Si elle donnait raison à son père, elle vexait sa mère. Et en même temps, il était difficile de soutenir que Dorrie avait encore un physique à jouer les jeunes premières.
Mais Jane était faite d’une étoffe plus solide qu’il n’y paraissait. Ou peut-être était-elle habituée à gérer ce duo improbable depuis son âge le plus tendre. Car elle rétorqua du tac au tac :
— Je suppose que tu considères que de ton côté tu es encore assez jeune pour le rôle de Brick ?
— Exactement ! s’écria Dorrie. Alors, explique à ce vieil imbécile qu’il se couvrirait de ridicule si…
— J’ai un flash d’actualité pour vous deux ! lança Jane, coupant sans hésiter la parole à sa mère. Vous êtes l’un et l’autre trop âgés pour tenir encore ces rôles. Alors, pourquoi ne pas donner une pièce qui serait en rapport avec votre âge, pour changer ? Arsenic et vieilles dentelles, par exemple ? Cela me paraît tout trouvé.
— Merci bien, rétorqua Dorrie d’un air horrifié. Comme si j’étais en âge de jouer les vieilles dames. Et partager le premier rôle avec une femme… plutôt mourir !
Elle avait l’air aussi défaite qu’une mère digne de ce nom à qui on aurait demandé de remettre son enfant à un marchand d’esclaves.
— Alors, vous n’avez qu’à donner Qui a peur de Virginia Woolf ! lança Jane, à bout de nerfs.
Il y eut un instant de silence confondu. Puis…
— Aaaah…, fit Dorrie pensivement.
— Pas mal, acquiesça Mike. C’est même une riche idée !
Il sourit à sa fille.
— Tu n’aurais pas une bouteille de gin qui traîne ? On pourrait s’asseoir et approfondir l’idée en partageant un verre.
Jane se frotta les tempes d’un geste las.
— Tu as déjà vu une bouteille d’alcool « traîner » chez moi, papa ?
— Non, c’est vrai. Ce n’est jamais très accueillant, chez notre fille, hélas.
— A qui le dis-tu ? soupira Dorrie. Mais tu viens quand même d’avoir une idée brillante, ma chérie.
Dev vit une fugitive expression de plaisir glisser sur les traits de Jane. Mais sa mère se détournait déjà pour poser la main sur le bras de son mari.
— Il n’y a que six acteurs en tout dans la pièce, et il y aurait moyen de prendre des étudiants du conservatoire pour jouer la serveuse et… c’est qui l’autre, déjà ? Le barman ? Non, le gérant, je crois.
Elle secoua la tête.
— Enfin, peu importe. L’essentiel, c’est que nous devrions pouvoir nous débrouiller pour prendre des jeunes qui tiendront ces rôles sans trop se faire payer.
— Ma tête va exploser, murmura Jane.
Dev estima que, cette fois, la mesure était comble. Ces deux-là étaient infernaux. Manifestement, leur fille n’existait pour eux que lorsqu’ils pensaient pouvoir l’utiliser comme une arme à brandir contre l’autre. D’un geste impatient, il sortit son portefeuille de sa poche, préleva un billet de vingt dollars et le tendit à Mike.
— Tenez. Allez boire un café. Comme ça, vous pourrez discuter tranquillement hors de la pièce. Jane a passé une très mauvaise soirée et elle a besoin de repos.
— Et d’aspirine, marmonna-t-elle. J’aurais vraiment, vraiment besoin de deux aspirines et d’un grand verre d’eau.
Son père n’hésita pas à empocher le billet.
— Merci, fiston, c’est gentil. Tu viens, Dorrie ? On pourrait aller au El Gaucho et retourner quelques idées.
— Ah, non, tu ne me feras pas entrer dans ce pub qui pue le vieux cigare ! Allons plutôt au Viceroy.
— Tu veux rire ? Ils ont tous l’âge de Jane, là-dedans.
Jane les raccompagna jusqu’à la porte, mais ils semblaient déjà avoir oublié son existence. Ils sortirent en continuant à se chamailler et disparurent dans le couloir sans même un au revoir. Ni Mike ni Dorrie n’avait embrassé Jane, songea Dev, sidéré. Dans sa famille, on n’entrait et ne sortait jamais de chez un proche sans passer par une vigoureuse accolade assortie d’une bise ou deux. Et chez sa mère, sa tante et ses grands-mères, c’était toujours de franches embrassades. Jusqu’à ce soir, il avait considéré ces façons de faire comme allant de soi et ne s’était guère interrogé sur ces pratiques, sauf pour souhaiter, occasionnellement, que tante Eileen opte pour les nouveaux rouges à lèvres non transférables. Mais ce soir, il voyait soudain sa famille sous un autre angle.
Prenant Jane au mot, il passa dans la salle de bains, en face de la cuisine, et se tint prêt avec un verre d’eau et deux aspirines lorsqu’elle revint.
— Ah, super… Merci.
Elle prit les deux cachets et avala toute l’eau d’un trait, jusqu’à la dernière goutte.
— Je t’en remets encore un peu ? demanda-t-il en désignant le verre.
— Non, ça va, merci. Tout ce que je voudrais, maintenant, c’est dormir, dormir, dormir.
— Va te préparer, alors. Et je te ferai un petit massage de la nuque avant de te border.
Elle lui jeta un regard las.
— Tu n’es pas obligé de faire tout ça.
— Obligé, non. Mais j’ai envie d’être avec toi, ce soir.
Jane releva la tête, comme si elle faisait un effort sur elle-même pour rassembler sa dignité.
— Je devrais sans doute m’excuser pour le comportement de mes parents. Et me sentir malade d’embarras que tu les aies vus à l’œuvre dans leurs pires moments. Mais j’ai décidé il y a quelques années que les actes de Mike et de Dorrie ne concernaient qu’eux, et que leur façon d’être ne rejaillissait en rien sur ma personne. En bref, je considère que je n’ai rien à voir avec eux.
— Alors là, je confirme. Il n’y a pas photo, acquiesça-t-il avec emphase.
— C’était soit ça, soit passer ma vie dans un état de honte permanente, admit-elle avec son habituelle franchise.
Jane observa un temps de silence, puis confessa avec une petite grimace :
— Bon, d’accord, je vais être tout à fait sincère : j’aurais préféré que tu n’assistes pas à cette scène épique, illustrant notre glorieuse dynamique familiale. Et je suis désolée que tu aies eu droit à cet étalage sordide. C’était mignon de ta part d’avoir pris parti pour moi et…
Il souleva une mèche de cheveux qui tombait sur les yeux de Jane.
— Mignon ? Ce n’est pas tout à fait mon style, ma caille. Ta mère ne sait pas qui tu es, si elle te voit comme sexuellement coincée. Et j’ai pensé qu’il serait intéressant qu’elle ouvre les yeux et découvre la vraie nature de sa fille… Cela dit, toutes les familles ont leurs zones d’ombre et leurs côtés tordus, ajouta-t-il gentiment.
Elle laissa reposer le front contre son torse.
— Oh ! mon Dieu… Ne sois pas si compréhensif. S’il te plaît. Je crois que c’est un peu trop pour moi, ce soir.
— D’accord. J’arrête.
Il la prit par les épaules, la fit pivoter en direction de sa chambre et lui donna une petite tape sur les fesses.
— File te changer.
Sans une protestation, elle disparut dans la petite salle d’eau attenante à la chambre.
Pendant son absence, il alluma les bougies sur la console, derrière le canapé en velours vert, et éteignit toutes les lumières à part une petite lampe, dans la cuisine, qu’il régla très bas. De retour dans le living, il alluma le poêle au gaz et vit les flammes orange aux pointes bleues s’élever, grandir et lécher les bûches artificielles. Retirant ses chaussures, il s’assit pour attendre, le dos contre l’accoudoir rembourré du canapé, la jambe droite étendue le long des coussins et la gauche écartée, le genou plié et le pied sur le parquet. Son regard distrait se posa sur la fenêtre, et il fit craquer ses jointures en regardant un ferry illuminé glisser sur la baie, entre les flammes des bougies qui se reflétaient sur la vitre obscure.
Jane aussi jeta une ombre noire sur le carreau lorsqu’elle vint le rejoindre un peu plus tard, vêtue d’un caleçon d’homme et d’un top serré sous un peignoir en polaire noué autour de la taille.
Ecartant encore plus sa jambe pliée, il tapota le coussin entre ses cuisses et lui attrapa le poignet lorsqu’elle arriva à sa portée. Son visage démaquillé paraissait doux et fragile, à la lumière des bougies qui allumaient des reflets de feu dans ses cheveux. Il l’attira entre ses jambes, lui ordonna de desserrer le peignoir et fit glisser l’encolure sur ses épaules lorsqu’elle se fut exécutée. Une fois le terrain de manœuvre dégagé, il entreprit de lui masser la nuque.
Avec un petit son de gorge, elle laissa tomber la tête en avant et lui laissa toute liberté pour agir.
Il pétrit avec ses doigts, pressa avec les pouces. A chaque manipulation, elle émettait un petit grognement d’aise en abandonnant sa tête aux mouvements de ses mains. Petit à petit, cependant, les sons s’interrompirent, sa respiration s’allongea tandis qu’elle sombrait dans le sommeil. Les dernières traces de tension disparurent dans sa nuque, et son menton toucha sa poitrine.
Dev la renversa en arrière contre lui et la regarda dormir. Il vit à la lumière des bougies que son caleçon et son top étaient gris, ce qu’il n’avait pas pu discerner dans la pénombre, lorsqu’elle s’était approchée. Avec un sourire, il écarta une mèche de cheveux restée collée sur sa lèvre inférieure. Si sa mère avait toujours porté des couleurs électriques et agressives comme celles qu’il avait vues ce soir, il comprenait mieux les penchants de Jane pour le neutre, le sombre, la demi-teinte.
Il la fit pivoter, centimètre par centimètre, de manière à placer un bras sous son dos et l’autre sous ses cuisses. Puis il se releva en la tenant bien calée contre sa poitrine. La portant jusque dans sa chambre, il souleva la couette et la déposa délicatement dans son lit. S’il l’avait pu, il lui aurait retiré le peignoir, mais il avait peur de la réveiller s’il procédait à des manœuvres trop compliquées. Et Dieu sait qu’elle avait besoin de sommeil, après la soirée qu’elle venait de subir.
Comme il se redressait pour s’éclipser discrètement, elle entrouvrit les yeux et le rattrapa par les épaules.
— Où tu vas ? murmura-t-elle d’une voix endormie.
— Je rentre. Je te laisse dormir tranquillement.
— Non.
Ses bras se refermèrent autour de son cou, et il sentit la caresse luxuriante de la polaire marine contre sa peau.
— Reste.
Elle bâilla largement, longuement, puis s’humecta les lèvres, les paupières languides, cherchant son regard. Un imperceptible sourire releva les coins de sa bouche.
— Fais-moi l’amour.
Dev savait qu’il aurait dû résister à l’invite de ce chaud sourire à demi endormi. Il aurait dû se contenter de lui masser encore les épaules jusqu’à ce que le sommeil s’empare de nouveau d’elle — ce qui n’aurait été l’affaire que de quelques minutes.
Et pourtant, il se pencha sur son visage. Et trouva sa bouche.
Avec un petit bourdonnement de plaisir indolent, elle l’attira vers elle et il prit place sur le lit, à moitié couché sur elle pendant qu’ils échangeaient un baiser long, lent et profond.
Jusqu’à présent, ils avaient fait l’amour dans le tumulte, l’urgence et la fièvre — chevauchant à bride abattue sur la ligne droite du plaisir, toujours à la limite de la perte de contrôle. Ce soir, il l’aima avec tendresse, avec patience, avec un soin infini. Il la débarrassa de son peignoir, lui ôta son top, retira son caleçon court en le faisant glisser sur la soie fragile de ses cuisses, et jeta le tout par-dessus bord. Ses propres vêtements vinrent s’ajouter au petit tas formé sur le sol.
Puis il revint à elle, peau contre peau. Tantôt il se maintenait en suspens au-dessus d’elle, à la force des poignets, et ils ne se touchaient alors que par leurs bouches mêlées et les bras noués de Jane. Tantôt il pliait les coudes pour se laisser descendre, frottant son torse contre ses seins, pressant l’intérieur de ses cuisses contre l’extérieur satiné des siennes, interrogeant son ventre de la pointe de son sexe, sondant doucement son entrejambe, cherchant le creux doux où son désir brûlait de s’assouvir. Il se mouvait avec une lenteur délibérée, patiente, une sensualité étirée à l’infini. Et il en payait le prix. La sueur inondait ses tempes, et il serrait les dents pour prolonger les préliminaires jusqu’à la limite extrême de ses forces.
— Oh ! viens ! chuchota Jane en soulevant les hanches pour suivre le mouvement des siennes. Viens en moi… Oh ! Devlin, maintenant…
Accrochant ses talons derrière ses genoux, elle s’arc-bouta à sa rencontre. Il sentit sa féminité offerte contre lui, tellement prête à l’accueillir, à l’enserrer, à se donner et à le prendre. Se laissant descendre, il la posséda d’un trait, d’une poussée puissante de ses reins. Comme saisis, ils se figèrent l’un et l’autre, retenant leur souffle, suspendus dans un même silence qui ressemblait à un recueillement.
Puis il vit les cernes sous les yeux de Janie et se remémora sa fatigue. Il était hors de question de se déchaîner en elle. Plantant les coudes dans le matelas, il passa doucement les doigts dans ses cheveux au niveau des tempes et se mut en elle, comme s’ils se berçaient l’un l’autre, alternant des va-et-vient superficiels avec des poussées lentes et profondes. Les yeux de Jane chavirèrent. Il accéléra son rythme et son souffle se fit irrégulier, puis ses ongles s’enfoncèrent dans la chair de ses épaules, et ce fut le déferlement. Elle ondula sous lui et il se sentit enveloppé par les circonvolutions de son plaisir, une longue série de spasmes qui s’enroulaient autour de son sexe, le propulsaient sans appel vers sa propre jouissance.
« Epouse-la, mon coco, sinon, ce sera moi ! »
Il n’avait même pas encore eu le temps de s’effondrer sur le corps prostré de Jane que les mots de son frère vinrent s’inscrire à l’improviste au fronton de ses pensées. Il se tendit, les mains crispées sur le matelas, les coudes fermés. Ça suffit. Finn, fous-moi la paix !
Mais il avait beau essayer de chasser ces mots de son esprit, ils continuaient à folâtrer dans sa tête. C’était d’autant plus absurde qu’il n’était absolument pas prêt à se marier avec qui que ce soit. Mais il devait reconnaître qu’il se sentait désireux de protéger Jane, depuis qu’il avait vu le couple de ses parents à l’œuvre. Et puis, il y avait la façon dont ils venaient de faire l’amour… Leur abandon partagé le laissait à vif, vulnérable, en même temps dans la plénitude de sa force et voué à la défendre contre le monde entier.
Il posa le regard sur elle. Sa chevelure répandue se détachait sur le vert argent des draps, ses cils épais reposaient sur des joues rosies par l’amour, et son sourire de chatte repue offrait un mélange irrésistible de sensualité et d’innocence.
Il posa son front contre le sien et sentit presque malgré lui une détermination d’acier l’envahir.
— Tu sais quoi, Janie ? Tu devrais venir avec moi en Europe, quand je repartirai dans quelques semaines.
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