Un automne à Seattle
Chapitre 1
1
Une chose est sûre : plus jamais je ne me torturerai à porter un
string. Poppy jure ses grands dieux qu’ils sont confortables — ce
qui aurait déjà dû me donner l’alerte…
* * *
— Tu sais quoi, Jane ? Ça y est ! C’est officiel ! hurla Ava au téléphone.
Debout devant la fenêtre de son bureau, Jane écarta le téléphone de son oreille pour protéger ses tympans. La voix de son amie grimpait si haut dans les aigus qu’elle en avait des élancements dans la tête. Mais sa joie prit aussitôt le dessus et elle plaqua de nouveau le combiné contre sa tempe. Elle était tellement excitée qu’elle en aurait dansé sur place.
— Non, c’est vrai ? Le testament est homologué, alors ?
Ava riait si fort qu’on aurait cru entendre une folle échappée de l’asile.
— Il y a deux minutes, oui. L’hôtel particulier des Wolcott est officiellement devenu notre propriété à toutes les trois. Je ne parviens tout simplement pas à y croire. Agnes me manque, c’est sûr. Mais c’est carrément magique, ce qui nous arrive ! Oups… J’ai un peu de mal à respirer, là. Il faut que j’appelle Poppy pour la mettre au courant aussi.
De nouveau, elle s’interrompit sur un éclat de rire.
— Inutile de dire que ça se fête. Cela t’ennuie de venir faire un saut à Seattle Ouest, Jane ?
— Attends une seconde, je vais voir.
Etirant le fil du téléphone aussi loin que possible, Jane sortit de son bureau étriqué, situé au sixième étage du Metropolitan Museum de Seattle, pour jeter un coup d’œil par la porte ouverte de sa directrice, deux volées d’escalier plus bas. Le bureau d’angle universellement convoité offrait une vue panoramique embrassant à la fois le quartier de Magnolia, le mont Rainier et les montagnes Olympiques dressant leurs silhouettes enneigées de l’autre côté de la baie d’Elliott. De l’endroit où elle se trouvait perchée, Jane ne discernait pas grand-chose de ces splendeurs. Mais le paysage était la dernière de ses préoccupations en cet instant. Son objectif était juste de jauger l’état de la circulation.
— Non, ça va, je crois que c’est jouable. Ça a l’air de plutôt bien rouler, dans cette direction.
— Parfait. Alors, on se retrouve au Matador dans une heure. Les boissons sont hors de prix, mais c’est ma tournée.
Jane se surprit à sourire jusqu’aux oreilles alors qu’elle enfilait ses chaussures de marche et fourrait ses escarpins à talons dans son fourre-tout. Remuant les hanches au rythme de la musique festive qui chantait dans sa tête, elle rafraîchit son rouge à lèvres, puis le tube rejoignit ses chaussures dans le sac.
— C’est la grande euphorie par ici, on dirait ?
Jane laissa échapper un cri.
— Oh ! mon Dieu…
Plaquant une main contre son cœur battant, elle pivota pour faire face à l’homme qui se tenait dans l’encadrement de la porte. Gordon Ives, son collègue, conservateur adjoint comme elle, pénétra dans la pièce.
— Désolé. Je ne pensais pas te faire peur. C’était pour quoi, ce petit pas de danse ?
Normalement, elle aurait tenu sa langue. Elle avait toujours eu pour principe, au travail, de garder le silence sur sa vie privée. Cette politique lui avait réussi depuis le début de sa carrière, et elle ne voyait aucune raison d’en changer maintenant.
Mais, mais, mais…
Une partie de l’héritage aurait un impact direct sur le musée, et donc Gordon finirait assez vite par le savoir. Et la simple vérité, c’est qu’elle était surexcitée.
— Je vais obtenir les collections Wolcott.
Il la fixa un instant en silence, ses yeux bleu pâle marqués par l’incrédulité.
— Wolcott, tu dis ? Comme dans Agnes Bell Wolcott ? La Wolcott qui se promenait en pantalon et parcourait librement le monde, cheveux au vent, pendant que les femmes de sa génération et de son milieu restaient à la maison pour élever leurs enfants, et ne sortaient de chez elles que gantées et chapeautées ?
— Celle-là même, oui. Mais elle n’a pas toujours passé sa vie en pantalon. Agnes Wolcott a également porté pas mal de robes mémorables.
— J’ai toujours entendu parler de ses collections. Mais je croyais qu’elle était décédée.
— Elle est morte, oui, hélas. Depuis mars dernier.
Pour la seconde fois en l’espace de quelques minutes, le chagrin lié à cette perte noua la poitrine de Jane. Jusqu’à l’âge de douze ans, elle avait vécu avec un grand blanc dans le cœur. Un espace vide qu’Agnes Wolcott avait su remplir. Sous les coups de boutoir du chagrin, Jane dut prendre une grande respiration pour se ressaisir. Elle s’entendit confier, comme malgré elle :
— Elle m’a légué la majeure partie de ses collections. A moi et à deux de mes amies.
Avec l’hôtel particulier en plus. Mais cela, Gordon n’avait pas besoin de le savoir.
— Non ! Tu me fais marcher ou quoi ? Pourquoi t’aurait-elle laissé ses objets d’art ?
— Parce que nous étions amies. Plus que cela, même — Poppy, Ava et moi, nous étions un peu comme sa famille.
Leur première invitation à prendre le thé, dix-huit ans plus tôt, avait donné le coup d’envoi à une longue série de visites mensuelles. Peu à peu, une véritable affection les avait unies, toutes les quatre. Affection qui s’était approfondie à mesure que l’extraordinaire vieille dame s’était activement intéressée à leurs rêves et à leurs projets, les traitant, d’une certaine façon, comme si elles étaient toutes trois des créatures aussi fascinantes qu’elle-même. Agnes Wolcott s’était toujours mise en quatre pour elles, se réjouissant de leurs réussites comme personne d’autre ne l’avait jamais fait — du moins dans son cas et dans celui d’Ava.
Jane songea au dîner de fête qu’Agnes avait organisé chez Canlis, le plus impressionnant restaurant de fruits de mer de Seattle, le jour où elle avait décroché son emploi au musée. Elle se passa les doigts sur la bouche pour dissimuler le soudain tremblement de ses lèvres, et se reprit sévèrement en main. Tant qu’elle était au musée, elle tenait à garder une attitude strictement professionnelle. A fortiori devant Gordon.
— A propos, je ne viendrai travailler ici que le matin, pendant les deux prochains mois. Certaines des collections de Mlle Wolcott font l’objet d’une donation au musée, et Marjorie me laissera libre tous les après-midi pour que j’aille les cataloguer sur place, à Wolcott.
— Parce que notre directrice était au courant ?
— Forcément, oui, puisque le musée bénéficie d’un legs.
— Je suis surpris que personne d’autre ici n’ait été informé.
Elle lui jeta un regard étonné.
— Pourquoi aurait-il fallu que ça s’ébruite ?
— C’est bien toujours ainsi que les choses se passent, non ? Ce musée est une vraie ruche où les rumeurs circulent en permanence. Tout le monde sait toujours tout sur chacun.
— C’est vrai. Mais en l’occurrence, il s’agit d’un héritage privé qui est arrivé entièrement par surprise — pour mes amies comme pour moi. Puis il a fallu des mois avant que le testament soit homologué. Cela nous a pris un certain temps pour comprendre comment tout fonctionnait. Et je n’en ai parlé à Marjorie que parce que l’un des legs d’Agnes Wolcott concerne directement le musée. Je n’avais aucune raison de mentionner cet événement de ma vie personnelle à des gens qui n’étaient en rien concernés.
Pressentant que son collègue trop curieux s’apprêtait à l’interroger sur la nature du legs en question, et peut-être même sur l’identité des deux autres bénéficiaires, elle jeta un coup d’œil à sa montre — objet résolument utilitaire, avec son grand cadran et son large bracelet en cuir.
— Oups ! Il faut que j’y aille. Je vais manquer mon bus.
Elle attrapa son sac et poussa Gordon hors de son bureau avant de fermer à clé derrière elle. Emergeant dans la rue quelques minutes plus tard, Jane enfila un fin gilet noir en cachemire, pour se protéger du vent, et ses lunettes de soleil contre le soleil d’octobre. Elle avait juste invoqué le prétexte de l’autobus pour échapper aux questions de Gordon, mais, après un bref débat intérieur, elle décida de ne pas retourner chez elle récupérer sa voiture et remonta Marion Street pour prendre le 55.
En approchant du carrefour de l’Alaska, elle remit ses escarpins et sourit en contemplant le petit modèle à bouts ouverts. Elle adorait ces chaussures, et c’était probablement une des dernières fois qu’elle avait l’occasion de les porter cette année. Les Cassandre de la météo étaient unanimes : on vivait les dernières journées ensoleillées de la saison.
En poussant la porte du Matador, Jane vit que ni Poppy ni Ava ne l’avaient devancée. Même en ce jour de semaine, l’établissement se remplissait déjà à vue d’œil. Elle commanda donc une eau gazeuse au bar, et se hâta de réquisitionner une des rares tables encore libres.
C’était la première fois qu’elle venait au Matador, et elle passa quelques minutes à admirer les lieux, détaillant l’espace ouvert entre le bar et le restaurant, les très beaux éléments de décoration en fer forgé, les vitraux qui tapissaient un des murs. Pour tromper l’attente, elle consacra une minute supplémentaire à la lecture du menu, puis céda à la curiosité et s’adonna à une observation détaillée des gens qui l’entouraient.
L’établissement puisait majoritairement sa clientèle dans la catégorie des « vingtenaires ». Mais, côté restaurant, quatre hommes un peu plus âgés rassemblés à une table ne cessaient d’attirer son regard. Leur âge fluctuait entre la trentaine et le tout début de la quarantaine, et ils étaient plongés dans ce qui semblait être une intense discussion. Toutes les deux ou trois répliques, cependant, ils partaient d’un grand rire. L’instigateur, a priori, semblait être le type aux cheveux auburn avec les épaules puissantes.
Elle n’avait jamais été très attirée par les roux, mais celui-ci était résolument atypique. Ses cheveux avaient la riche couleur acajou d’un setter irlandais rouge, et son teint hâlé était aux antipodes de la pâle carnation qu’elle associait automatiquement à ce type de chevelure — association sans doute due à ses années d’amitié avec la blanche Ava.
Jane avait beau porter son attention ailleurs, elle revenait chaque fois sur cet homme dès qu’elle relâchait son contrôle mental. Riant et gesticulant, il avait l’air complètement absorbé dans sa conversation avec ses amis. Ses sourcils sombres se rapprochaient et se levaient tour à tour, son expression passant sans transition de la gravité au sourire. Il parlait beaucoup avec les mains.
De grandes mains tannées. Dures. Avec des doigts longs, aux ongles courts qui pourraient probablement…
Jane sursauta lorsqu’une voix indignée en elle la rappela à l’ordre. Hé, ho, on se ressaisit, et vite ! Qu’est-ce qui lui prenait de fantasmer tout à coup sur les mains d’un inconnu ? Cela ne lui ressemblait pas du tout !
Et qui aurait pu penser que cet homme choisirait ce moment précis pour tourner la tête et la surprendre en train de le dévorer des yeux ? Jane se pétrifia. Alors même qu’il continuait à s’adresser à ses compagnons, il la dévisagea lentement, du haut de son crâne jusqu’à la pointe de ses chaussures, sur lesquelles il s’attarda le temps de quelques battements de cœur, avant de faire le même parcours visuel en sens inverse. Lorsqu’il revint à son visage, il prit une gorgée de sa boisson sans la quitter des yeux, puis repoussa sa chaise et se leva.
Venait-il dans sa direction ? Oh ! mon Dieu…
Tu te calmes, oui ou zut ? Elle n’avait plus dix-huit ans, à la fin ! Et ne se trouvait pas au Matador pour draguer. Un bar serait bien le dernier endroit au monde où elle aurait cherché à rencontrer un homme.
— Désolée d’être en retard, Janie ! Poppy n’est pas encore arrivée ?
Levant les yeux vers Ava, elle nota que tous les regards masculins étaient rivés sur son amie. Et l’homme aux cheveux acajou ne faisait pas exception. Il prit le temps de détailler Ava avant de reporter son attention sur elle. Pendant une seconde, il resta debout, immobile, à se masser la nuque. Puis il haussa ses larges épaules et se dirigea vers les toilettes pour hommes.
Il était incontestablement aussi remarquable de dos que de face. Mais, alors même que son regard s’attardait sur la superbe partie postérieure de sa personne, Jane nota l’hésitation caractéristique dans la démarche, trahissant un état d’ivresse.
— Ah, merde !
Elle ressentait une vive déception, ce qui était d’autant plus stupide qu’ils ne s’étaient même jamais adressé la parole.
— Hou là, quel accueil ! Qu’est-ce qui t’arrive, Jane ?
Ava jeta sa pochette Kate Spade sur la table et se glissa gracieusement sur une chaise. Jane éluda la question de son amie avec un geste vague de la main.
— Rien, rien.
Ava se contenta de la regarder fixement et d’attendre. Jane se sentit rougir.
— Bon, bon, O.K. Je flirtais du regard avec un super rouquin musculeux assis côté restaurant et… Non, arrête, Ava ! Ne te retourne surtout pas ! Il est parti aux toilettes, de toute façon.
— Le flirt visuel est bon. Excellent. Prescrit sur ordonnance, même, dans ton cas, puisque tu ne le pratiques presque jamais. Alors pourquoi t’énerver ?
— Il est soûl. Et je ne m’en suis aperçue qu’au moment où il s’est levé.
— Oh ! Janie… Tout homme qui boit un verre de trop un soir dans un bar n’est pas pour autant un malade alcoolique. Il arrive à des gens formidables de se déchirer occasionnellement.
— Tout à fait, oui, se hâta-t-elle d’admettre.
En partie parce que c’était vrai. Mais surtout parce qu’elle n’avait aucune envie de débattre de la question.
Le problème, avec les amies de toujours, c’est qu’elles vous connaissent par cœur. Ava se pencha vers elle et le rideau lumineux de sa chevelure coula le long de sa joue. Elle rejeta ses cheveux en arrière et les glissa derrière une oreille.
— Tu nous as déjà vues avec quelques verres dans le nez, Poppy et moi. Cela ne t’a jamais éloignée de nous pour autant.
— Evidemment ! Parce que je sais que c’est exceptionnel, dans votre cas, et que vous ne remettrez pas la sauce le lendemain.
Elle haussa les épaules avec impatience.
— Ecoute, je sais que je ne suis pas tout à fait objective sur ces questions d’alcool. Même sans avoir passé dix ans sur un divan, je peux comprendre que je suis échaudée par les problèmes de mes parents. Mais tu sais aussi, Ava, que je resterai toujours sur le qui-vive par rapport à d’éventuels alcooliques, que ce soit justifié ou non. Alors, je propose qu’on laisse tomber le sujet, qu’est-ce que tu en dis ? Nous sommes ici pour fêter une grande nouvelle.
Deux jolies fossettes se creusèrent dans les joues de son amie.
— Pour fêter, nous allons fêter, oui. Je suis vraiment hyper-excitée, pas toi ?
— Tu parles. Je suis déchaînée. Rien que l’idée d’avoir toutes ces collections entre les mains me donne le vertige. J’ai de la peine à penser droit. Je n’ai pas eu le temps de parler à Marjorie cet après-midi, mais à moins que quelque chose d’inattendu ne se présente au Met — et tout a l’air plutôt calme, cette semaine —, je devrais pouvoir m’y mettre tout de suite et être à pied d’œuvre dès lundi.
— Désolée pour le retard, les filles !
Hors d’haleine, Poppy arrivait à son tour à leur table.
Ava secoua la tête.
— Comme s’il t’arrivait jamais d’être à l’heure ! Je crois que nous ferions une drôle de tête, Jane et moi, si c’était un jour le cas. Vous vous êtes garées où, au fait, les filles ? Dans la rue ? Ou sur le parking au-dessus de l’allée ?
Poppy s’effondra sur sa chaise.
— Sur le parking.
— Et moi, j’ai pris le bus.
Ses deux amies la contemplèrent bouche bée. Surprise, elle cligna des yeux.
— Eh bien quoi ?
— Tu sais que tu es folle ? protesta Poppy en levant les yeux au ciel.
— Pourquoi ? C’est devenu choquant d’emprunter les transports en commun ?
— Ce n’est pas ça. Mais il y a nettement moins de bus le soir. Et ce n’est pas très sûr de traîner à un arrêt après la tombée de la nuit.
— Plus dangereux que de passer par des allées obscures pour regagner un parking, vous croyez ? Sans compter que je peux toujours appeler un taxi. Ava m’a demandé si je pouvais être ici en moins d’une heure. Et si j’étais passée chez moi récupérer ma voiture, je n’aurais pas réussi à être dans les temps.
— Or, de même que Poppy est toujours en retard, toi, tu es systématiquement à l’heure, constata Ava.
Jane haussa les épaules.
— Nous avons toutes nos petites manies, n’est-ce pas ? Nous pourrions parler des tiennes, ma chérie ?
Ava sourit.
— J’en parlerais très volontiers si j’en avais. Mais je vous laisse le monopole des bizarreries, ô mes sœurs de moindre vertu.
D’un geste serein, elle fit signe à une serveuse et commanda une tequila.
Poppy demanda la même chose puis se tourna vers elle.
— Et toi, Jane ? Tu rempiles sur l’eau gazeuse ?
— Non, ce sera un verre de vin, cette fois… Le vin de la maison fera l’affaire, précisa-t-elle à la jeune femme en tablier qui venait de s’approcher, carnet en main.
Ses amies poussèrent des cris de joie et tambourinèrent sur la table, riant et multipliant les commentaires ravis sur son choix de boisson inhabituel. Jane les épingla du regard lorsque la serveuse fut partie.
— Dites, vous deux ! Contrairement à ce que veut l’opinion commune, je suis capable de faire une exception de temps en temps… Et une occasion comme celle-ci mérite bien un verre, enchaîna-t-elle en souriant.
— Je ne te le fais pas dire, acquiesça Poppy.
Lorsque leur commande arriva, Ava leva sa tequila.
— A notre nouveau statut de propriétaire !
Jane prit une gorgée, puis porta un second toast.
— A Mlle Agnes.
Elles trinquèrent de nouveau.
— A Mlle Agnes.
— Oh, là, là, elle me manque…, murmura Poppy.
— A moi aussi. Je n’ai jamais connu d’adulte comme elle.
Ce fut au tour de Poppy de lever son verre.
— A toi, Jane. Puisses-tu cataloguer vite et sans encombre toutes les collections Wolcott !
— A moi ! acquiesça-t-elle en riant pendant que ses amies renchérissaient.
— A Jane !
Dans un accès de doute aussi soudain qu’inhabituel, elle s’inquiéta à mi-voix.
— Et si je me plante ?
Elles se regardèrent un instant en silence, la possibilité de l’échec planant tout à coup comme un spectre insidieux autour de la table. Puis Ava éclata de rire, Poppy émit un vilain borborygme et Jane secoua la tête, son accès de nervosité se dissipant sur-le-champ. S’il y avait une part d’elle-même en laquelle elle croyait sans restriction, c’était bien son talent dans le champ de compétences qui était le sien.
— Ah, tiens, au fait !
Poppy se tourna sur sa chaise pour regarder de l’autre côté du bar.
— J’ai demandé au responsable de Kavanagh Constructions de faire un saut ici s’il avait une minute à nous consacrer ce soir. J’aimerais que vous fassiez sa connaissance, toutes les deux. Et je viens de l’apercevoir juste à côté.
Stupéfaite, Jane vit Poppy faire signe à l’un des hommes assis à la table qu’elle avait longuement observée en arrivant. Sa blonde amie quitta sa chaise et se dirigea d’un pas dégagé vers le côté restaurant. Avec son habituelle assurance, Poppy s’accroupit à côté du type chauve — le plus âgé de la tablée, qui devait avoir une petite quarantaine. Elle s’adressa à lui avec la confiance des femmes sûres de leur ascendant sur le sexe opposé. Ils échangèrent quelques mots, puis Poppy se leva dans un gracieux tourbillon de jupes pour échanger des poignées de main avec les trois compagnons du chauve. Elle fit ensuite un geste en direction de leur table.
Jane vit avec horreur que le type chauve n’était pas le seul à emboîter le pas à Poppy. Le beau gars sexy avec ses cheveux couleur de bois exotique arrivait sur ses talons. Au passage, il heurta une chaise inoccupée, puis tangua en terminant son trajet vers leur table. Il dut abattre les deux poings sur le plateau pour recouvrer son équilibre. Et ponctua la manœuvre d’une belle bordée de jurons.
— Dev ! lui dit son compagnon chauve. Calme ta joie.
Le Dev en question les gratifia d’un sourire contrit.
— Excusez mon vocabulaire, belles dames. Mais j’ai un gros, gros souci de décalage horaire.
Jane bouillait.
— Plutôt un gros, gros souci d’ébriété, riposta-t-elle tout bas.
Poppy éleva la voix pour couvrir le son de la sienne.
— Jane, Ava, je vous présente Bren Kavanagh et son frère Devlin. Comme je vous l’ai expliqué tout à l’heure, Kavanagh Constructions se chargera de nos travaux. Bren était justement en train de m’expliquer que Devlin que voici aura la responsabilité de notre chantier. Il supervisera les travaux de restauration de Wolcott et…
— Non.
Repoussant sa chaise, Jane se leva, le cœur battant sous l’outrage. Supporter un homme ivre pendant quelques heures dans un bar était une chose. Mais il était hors de question qu’elle endure la présence d’un alcoolique dans son environnement professionnel, alors qu’elle serait occupée à cataloguer la collection la plus importante de toute son existence.
Devlin, qui était resté muet, le regard un peu trop fixe, à contempler ses mains, leva les yeux sur elle. Ce qu’il lut sur son visage ne dut pas lui plaire car il plissa les yeux, ses sourcils noir corbeau se resserrant au-dessus de l’arête d’un nez solidement dessiné.
— Pardon ?
— J’ai dit « non ». Il s’agit d’un mot relativement simple à comprendre, monsieur Kavanagh. Quel aspect du concept avez-vous du mal à saisir ?
— Ho, hé, écoutez…
— Non, c’est vous qui allez m’écouter. Je refuse qu’un abruti d’alco… Hé !
Elle poussa un cri lorsque Poppy lui attrapa le poignet et la tira presque de force sur ses pieds.
— Excusez-nous un instant, s’il vous plaît.
Sur ces mots, Poppy se détourna et l’entraîna au pas de charge vers le fond du bar. Jane n’eut d’autre choix que de la suivre, ballottée comme ces jouets dociles que les petits enfants traînent dans leur sillage.
* * *
Sourcils froncés, Dev suivit des yeux la brune coincée embarquée de force loin de la table.
— Bon, O.K. Je me casse.
Il se redressa en position verticale. La main posée à plat sur le plateau, il se stabilisa. Voilà que la pièce se mettait à tourner autour de lui, maintenant.
Bren l’examina d’un œil sombre.
— Tu es fin cuit, mon vieux. Tu ferais mieux d’aller t’asseoir.
Bon plan. Il tira la chaise à côté de la belle rousse aux courbes volup…
— Hep là ! Pas ici. A notre table, frérot.
— Ah, tu crois ? Bon, d’accord. Ça roule.
Il gratifia la fille au corps de rêve d’un signe de tête en échange de son sourire compréhensif. Puis il repartit d’un pas incertain rejoindre Finn et David. Que fabriquait-il ici, d’ailleurs ? Il aurait dû tomber tout droit dans son lit et dormir dix bonnes heures d’affilée. La sagesse aurait voulu qu’il décline la proposition de Bren de discuter, dès ce soir, de la façon dont il comptait prendre le relais pour remplacer leur frère aîné pendant ses chimios. Ou, du moins, ayant cédé, il aurait dû avoir assez de plomb dans la cervelle pour refuser les deux doses de tequila qu’il s’était jetées derrière le gosier. Surtout après avoir déjà éclusé une généreuse quantité de l’excellent whisky que son père gardait de côté pour les grandes occasions. Etant de solide souche irlandaise, il était capable, en temps normal, de tenir l’alcool comme un matelot.
Mais ce soir, cela faisait très exactement trente-cinq heures qu’il n’avait pas fermé l’œil — le voyage en avion depuis Athènes ayant duré plus de dix-neuf heures. Lorsque son frère Finn était venu le chercher à l’aéroport, il avait déjà eu du mal à garder les yeux ouverts.
Mais il n’y avait pas de repos pour les braves. Aux yeux des Kavanagh, en tout cas. Lorsque l’un des rejetons revenait au nid, un rassemblement familial s’imposait d’office. Et aucun repas de retrouvailles digne de ce nom ne se concevait sans la tribu au grand complet. Autrement dit, ses six frères et sœurs, leurs conjoints et enfants, ses parents, ses deux grands-mères et le grand-père restant, ses deux oncles, ses quatre tantes et leurs familles respectives. Normal. Il connaissait la chanson.
Le problème, c’est qu’il aurait mieux fait de s’intéresser un peu plus aux petits plats de sa mère, et un peu moins au précieux whisky paternel.
— Bien joué, Dev.
Le plus jeune de ses frères l’accueillit avec un sourire hilare lorsqu’il atteignit tant bien que mal leur table.
— Tu es de retour à Seattle depuis quelques heures à peine, et tu as déjà réussi à te faire renvoyer à la table des petits pour que Bren puisse parler tranquillement avec les adultes. Chapeau.
— Tu sais que tu es tordant, frérot ?
Crochetant le cou de son jeune frère, Dev vacilla légèrement, se récupéra en prenant appui contre le flanc fraternel, puis passa les doigts dans les cheveux bruns et drus du benjamin des Kavanagh.
— Tu as toujours été un grand comique, frangin.
Il libéra David et se laissa tomber sur la chaise qu’avait occupée leur frère aîné quelques minutes plus tôt.
— Bon, cela dit, je me suis fait jeter, en effet. Apparemment, mon léger état d’ivresse a offusqué l’une de nos clientes potentielles.
— On se demande bien pourquoi, commenta Finn, pince-sans-rire.
Dev grimaça un sourire.
— Oui, bizarre, hein ?
Passant la main sur ses lèvres, qui lui parurent caoutchouteuses sous ses doigts, il secoua la tête.
— Il a fallu que je me lève pour me rendre compte à quel point j’étais naze. Et il était trop tard pour me rasseoir et changer d’avis. Il a fallu que je me concentre comme un dingue rien que pour marcher droit.
Finn le regarda d’un œil impassible.
— Ah oui ? Et cela t’a fait quel effet de marcher droit, pour une fois ?
— Ce n’est que modérément enthousiasmant.
Il jeta un coup d’œil par-dessus l’épaule en direction de son frère aîné, toujours en conversation avec la rousse. Puis il reporta son attention sur Finn et David, et revint d’un coup à un état presque sobre.
— Alors, comment va-t-il, Bren ? Il tient le choc ?
— Il a de bons jours et des moins bons. Mais je pense qu’il préférera t’en parler lui-même.
— Ouais, c’est ça. En grand bavard qu’il a toujours été… Cela me reste méchamment en travers de la gorge de n’avoir appris la nouvelle qu’il y a trois jours.
Finn soutint son regard accusateur sans ciller.
— Tu n’étais pas vraiment présent dans la famille, cette dernière décennie, Dev. L’idée a pu nous traverser l’esprit que cela ne t’intéresserait pas forcément.
Il se redressa d’un bond, prêt à empoigner son frère.
Mais Finn se contenta de river sur lui le regard calme de ses yeux sombres. Il finit par se rasseoir, se détendre et argumenta avec la voix plutôt qu’avec les poings :
— Géographiquement, je suis peut-être éloigné de vous, mais aux dernières nouvelles, j’étais toujours un Kavanagh. Je me considère comme un membre de la famille à part entière, c’est clair ?
Bon, d’accord… Cette appartenance éveillait en lui autant de conflits aujourd’hui que lorsqu’il avait dix-neuf ans. Il aimait le clan Kavanagh, mais il ne pouvait passer plus de quelques jours en leur compagnie sans commencer à s’arracher les cheveux. Cela dit, même s’il était parti parce qu’il ne supportait plus que tout le monde sache toujours tout à son sujet, il s’agissait d’autre chose, cette fois, que des « Oh ! vous saviez, vous, que notre Dev sortait avec la fille O’Brien ? Je me demande s’il y aura un mariage à la clé avec May, et bla-bla et bla-bla-bla… ». Aujourd’hui, il n’était pas question de potins, mais du cancer de Bren. Et le fait que personne n’ait pris la peine de décrocher son téléphone pour le mettre au courant l’avait secoué sérieusement.
— Ici ou ailleurs, je fais toujours partie de la famille, insista-t-il, glacial.
— Ne t’énerve pas, Dev. Finn n’a jamais dit le contraire, intervint David d’un ton apaisant. C’est encore un sujet qu’il faudra que tu abordes avec Bren. Il a décidé qu’il ne voulait pas qu’on t’inquiète avec la nouvelle tant que tu ne pouvais rien faire, de toute façon. Mais maintenant que tu prends la relève, ça change tout. Sauf si tu as tout fichu en l’air avec la cliente, cela dit. C’était quoi, son problème, au juste ? Ta piètre résistance à l’alcool ? Tu ne lui as pas expliqué que c’était l’effet du décalage horaire ?
— Evidemment, que je lui ai expliqué.
— Alors, pourquoi a-t-elle fait tout ce foin ?
Il réfléchit à la fille brune. Elle avait attiré son regard à l’autre bout de la salle. Alors qu’elle n’avait ni les rondeurs d’Aphrodite de sa copine rousse ni la beauté de mannequin de sa camarade blonde. En leur compagnie, elle passait sans doute assez facilement inaperçue. Ce n’était pas le type de femme sur lequel il flashait d’habitude. Et pourtant, lorsqu’il l’avait vue pour la première fois, seule à sa table et les yeux rivés sur lui, il avait éprouvé un intérêt aussi inattendu qu’immédiat.
Peut-être parce que l’apparence de cette fille présentait des contrastes assez surprenants. Elle portait un chemisier blanc terriblement sage qui laissait deviner une poitrine plutôt menue. Sa jupe droite noire lui arrivait à mi-mollet. Elle était fendue devant, certes, mais c’était à peine si elle laissait entrevoir ses genoux — quant aux territoires plus intéressants, inutile d’y penser. Mais ses fines chaussures à motif léopard et à talons hauts semblaient avoir été conçues exprès pour qu’un homme s’aperçoive que les jambes qu’elles mettaient en valeur étaient longues, pâles, lisses et singulièrement jolies. Ses cheveux bruns brillants avaient été relevés en un chignon strict, mais posé un peu de guingois, comme si ses cheveux pouvaient à tout instant s’en échapper et cascader sensuellement le long de son cou fragile.
Mais le plus grand contraste, il l’avait trouvé dans ses yeux. Il lui avait été impossible de bien les voir, lorsqu’ils se trouvaient chacun à un bout de la salle, mais ils étaient bleus. Et à la différence de ses vêtements, son regard, lui, n’avait rien eu de sévère. Elle l’avait fixé, en fait, comme si elle se serait volontiers laissé aller à la plus torride des…
Il repoussa l’image qui dansait devant ses yeux, car à quoi bon ? Elle était de toute évidence froide, dépourvue d’humour et bourrée de préjugés. Il répondit donc à la question de David avec un haussement d’épaules.
— Pourquoi elle a pris la mouche comme ça ? Aucune idée. Je ne vois vraiment pas en quoi mon attitude a pu lui poser problème.
* * *
— Mon problème ! Tu veux savoir ce que c’est mon problème ?
Jane dégagea son poignet, que Poppy tenait toujours d’une main de fer, et attrapa le bord du lavabo, derrière elle, pour éviter d’envoyer une gifle à son amie. Il lui était certes arrivé à dix ans de renoncer à toute prudence et de s’exprimer avec les poings, mais elle avait appris, depuis, à se contrôler. Le contrôle était même devenu sa seconde nature, ces dernières années.
— Mon problème, expliqua-t-elle froidement, c’est que : un, je n’apprécie pas que tu me malmènes. Deux — et ça, c’est l’argument majeur, Calloway : tu veux me coller un pilier de bistrot sur le dos alors que j’essaie de cataloguer une collection comme je n’en aurai jamais d’autre dans ma vie. Il s’agit d’un gros, gros boulot, O.K. ? Et tu le sais, merde, que je suis charrette si je veux terminer à temps pour l’exposition de janvier ! Alors, la dernière chose dont j’ai besoin, c’est de perdre mon temps à faire du baby-sitting pour un chef de chantier à la dérive. Voilà mon problème, Poppy Calloway. Et il est de taille.
— Tu crois peut-être que tu es la seule à avoir à te dépasser, en la circonstance ?
Poppy, qui ne décolorait pas, colla presque son visage contre le sien.
— Il n’y a pas que toi qui as un défi à relever, Jane. Nous sommes trois à ne pas vouloir décevoir les attentes d’Agnes, alors qu’elle a placé une si haute confiance en nous. Et de nous trois, tu as la chance d’être la seule à avoir le bagage nécessaire pour bien t’acquitter de ta tâche. Ava est chargée de vendre l’hôtel particulier alors qu’elle n’a jamais travaillé dans l’immobilier de sa vie. Et moi, je suis responsable de la restauration. Et ce n’est pas de la petite bière, Kaplinski, sachant que je gagne essentiellement ma vie en créant des tableaux de menus et autres bricoles du même type !
— Arrête, tu vas me faire pleurer !
Ce fut au tour de Jane d’avancer son visage jusqu’à toucher celui de Poppy.
— Comme si tu ne savais pas qu’Agnes t’a demandé de revoir la déco de son hôtel particulier parce que tu n’as pas arrêté de la pousser à faire des transformations, depuis notre première visite à Wolcott ! Combien de suggestions lui as-tu faites, au cours des dix-huit dernières années ? Des centaines ? Des milliers ? Et il n’est pas difficile de deviner qu’elle a confié la vente à Ava parce qu’elle a des relations à la pelle, et qu’elle navigue dans un milieu où elle a des chances de trouver un acheteur avec les moyens nécessaires.
— Bon, d’accord, d’accord… Tu as peut-être raison sur ce point. Mais je me suis démenée pour faire le tour des entrepreneurs en bâtiment de la ville. Et non seulement les Kavanagh ont une réputation impeccable, mais encore ils ont accepté de travailler à un tarif vingt pour cent moins élevé que celui qu’ils appliquent d’ordinaire. Ils estiment que le prestige associé au nom de Wolcott constituera une publicité telle qu’elle compensera le manque à gagner. Alors, fais un effort, O.K. ? Je refuse que tes fixations au sujet de l’alcool foutent notre boulot en l’air, à Ava et à moi. Et le tien avec, d’ailleurs, si on y regarde d’un peu près.
Jane comprit que la colère de Poppy n’était pas feinte. Un événement suffisamment rare pour qu’elle ravale la sienne.
— Bon. Tu me laisses respirer, oui ou non ? marmonna-t-elle.
Poppy fit un pas en arrière. Jane commença par défroisser sa jupe et repousser les mèches échappées de son chignon. Puis elle céda à contrecœur.
— Bon, d’accord : qu’il reste, ton Kavanagh. Mais que je le surprenne, ne serait-ce qu’une fois, à boire pendant ses heures de travail, et je ne réponds plus de mes actes.
— O.K. Ça me paraît correct.
— Ravie de l’entendre. Car je te préviens que je compterai sur toi pour m’aider à ensevelir le cadavre.
Poppy porta une main à son cœur.
— Tu doutais de ma coopération ? Tu me chagrines, là, Jane. Les amis, c’est fait pour ça, non ?
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