Un automne à Seattle
Chapitre 22
22
Il m’est déjà arrivé de passer des journées pourries, mais j’étais
loin de me douter qu’on pouvait atteindre un tel degré de souffrance
psychique. Quant à la peur… J’ai vraiment cru que ma dernière
heure était arrivée.
* * *
Elle ne pouvait pas rentrer chez elle : c’était la seule pensée à peu près claire qui surnageait encore dans la tête de Jane. Luttant contre les éléments, elle réussit à regagner sa voiture, s’assit au volant et resta un long moment dans un état second à regarder droit devant elle, sans rien voir de la rue déserte balayée par le vent. Si elle retournait dans son appartement, elle tournerait en rond jusqu’à devenir folle, seule avec elle-même, ses pensées et l’absence de Devlin.
Poppy et ses parents l’accueilleraient à bras ouverts, si elle décidait d’aller épancher son chagrin chez les Calloway. Elle avait également la possibilité de rouler jusque chez Ava, à Alki Beach. Mais elle avait la gorge tellement nouée qu’elle était incapable de prononcer un mot sans pleurer. Son cœur était resserré sur lui-même, comme une boule hérissée de milliers d’épines de souffrance. Et ses émotions restaient trop confuses pour qu’elle puisse s’en ouvrir et les soumettre à discussion.
Travailler, en revanche, était une possibilité. Jane émit un petit rire ténu. Le travail, oui. Même si sa brève histoire d’amour avait lamentablement capoté, il lui restait son identité sociale. Comme d’habitude, d’ailleurs. Enfant, déjà, elle avait trouvé refuge dans l’étude lorsque le reste devenait invivable. La crise de cet après-midi n’avait fait que précipiter, au demeurant, un dénouement inévitable. Car elle n’aurait jamais quitté Seattle pour suivre Devlin en Europe.
Pour partir avec lui, il aurait fallu renoncer à sa carrière, à ses aspirations. Autrement dit, réduire à néant tout le chemin qu’elle avait déjà parcouru. Et sans son travail, qui était-elle ?
Personne. Absolument personne.
Jane se mordit la lèvre. Même pour une femme aux prises avec un cœur fracassé, il serait pathétique de se complaire dans le lamento. Pathétique et contraire à ses convictions les mieux ancrées. Ce serait tout de même un comble qu’une passion contrariée la fasse plonger dans de tels abîmes de pitié de soi. Arrête de geindre ! se morigéna-t-elle sévèrement en se redressant sur son siège. Tu as la chance d’avoir un travail que tu aimes. Et c’est un immense privilège. Alors, secoue-toi, et cours t’immerger dans une activité sur laquelle tu gardes un minimum de contrôle. Arrange-toi pour faire de cette expo un chef-d’œuvre. Allez, ouste !
Jane démarra et prit la direction de l’hôtel particulier.
* * *
Mais qu’est-ce qui s’est passé, nom de nom ? Pour la troisième fois, Dev cessa d’arpenter l’entrée de son appartement. Et se passa la main dans les cheveux en fixant le battant clos d’un œil hagard. Comment en étaient-ils arrivés là ?
Il avait jeté Jane dehors en pleine tempête.
Ses épaules se crispèrent, et il fronça les sourcils de plus belle. Parce qu’elle l’avait bien cherché, bon sang ! En arrivant, elle lui avait fait miroiter un espoir, puis l’avait douché illico. Et s’était-elle contentée de tourner les talons en le laissant à terre et le cœur ensanglanté ? Non ! Elle l’avait achevé en lui cassant du sucre sur le dos au sujet de sa famille. Le tout assaisonné d’un insupportable jargon psy.
Ne dévie pas du sujet, mon pote, lui fit remarquer sa conscience. Tu as jeté Jane dehors.
EN PLEINE TEMPETE !
Les extrémités de ses doigts s’engourdirent, un symptôme heureusement temporaire qui se manifestait depuis l’enfance chaque fois qu’il commettait un acte dont il n’avait pas lieu d’être fier. Croisant les bras sur la poitrine, il plaça les mains sous ses aisselles. Même s’il y avait eu des paroles regrettables de part et d’autre — et il ne s’était pas privé d’enfoncer Jane en critiquant sa famille —, la façon dont il s’était comporté avec elle ne lui ressemblait pas. Cette forme de brutalité lui était même résolument étrangère.
Il n’avait jamais eu le caractère emporté que l’on attribuait aux Irlandais. En temps normal, il lui fallait une bonne dose de provocation avant d’atteindre le stade critique. Mais une fois que ça éclatait, il lui fallait un moment pour se calmer. Et entre sa sœur et Jane, il avait été doublement provoqué.
Mais tout de même… Ce n’était pas ainsi qu’on lui avait appris à se comporter avec une femme. Si, par malheur, son père avait vent de cet exploit, il l’enverrait « réfléchir » quelques heures dans la cabane de jardin. Même à trente ans.
Dev émit une sourde exclamation d’autodérision. Qui espérait-il tromper, au juste ? Le problème ne touchait pas son comportement avec les femmes, mais avec une femme en particulier. La scène improbable qui venait d’avoir lieu l’avait opposé à Jane — sa Jane, qui l’avait retourné sens dessus dessous depuis l’instant où ils s’étaient rencontrés. Qui le rendait fou de désir. Le faisait rire. Le mettait en hargne.
L’avait rendu amoureux.
Un grand silence se fit soudain en lui. Il venait de toucher au cœur du problème, non ? La discrète Jane Kaplinski avait su faire de lui un homme amoureux.
Un coup sec frappé à la porte le fit se retourner en sursaut. Une vague de soulagement déferla sur lui, balayant d’un coup le poids d’angoisse qui lui pesait sur les épaules. Il ouvrit en grand.
— Ah, j’aime mieux ça ! Tu es revenue à la raison !
— J’ignorais que je l’avais perdue, riposta Finn en entrant sans attendre d’y avoir été invité.
En proie à un violent sentiment de frustration, Dev referma la porte d’un coup de pied.
— Ho ! On peut savoir ce qui se passe ? C’est le jour du défilé de la fratrie Kavanagh ? Qu’est-ce que tu viens foutre ici, toi aussi ?
Finn lui jeta un regard par-dessus son épaule lorsqu’il le rejoignit à grands pas dans le living.
— Bonjour, Dev, comment vas-tu ? Tu ne t’attendais pas à ma visite, de toute évidence. Mais je suis heureux de te voir aussi transporté de joie à la perspective de passer un moment en ma compagnie. Il est vrai que les gens m’adorent. D’habitude, ce sont surtout les femmes qui réagissent ainsi, mais…
Dev frappa l’épaule de son frère du plat de la main.
— Arrête tes conneries, Finn.
Son frère soupira.
— Dis donc, tu es un véritable rayon de soleil, toi, aujourd’hui. La tempête à côté, c’est du gâteau.
Finn se laissa tomber sur le divan et scruta ses traits d’un œil perplexe.
— Tu m’avais dit que tu irais bosser à Wolcott ce matin, alors je m’y suis arrêté pour voir si tu voulais que je te raccompagne en voiture… Mais quand je suis arrivé là-bas, j’ai vu que tout le quartier était privé d’électricité. J’en ai déduit que tu avais dû repartir, et je suis passé là pour voir si tu étais rentré.
Avec le souvenir d’Hannah encore tout frais à la mémoire, Dev considéra son frère d’un œil noir de suspicion.
— Parlons clair : tu as quitté le confort de ton foyer pour venir te porter à mon secours en pleine tempête et m’offrir tes services de chauffeur bénévole. Quelle est la motivation, à la base ? La grande bonté de ton âme ?
Le ton de Finn trahit un début d’irritation.
— J’avais un rencard hier avec une nana qui vit dans le quartier Queen Anne, sur le versant est de la colline. Alors, comme j’étais dans le secteur…
— Tu n’es pas venu en mission commandée pour me convaincre qu’il faut que je renonce à l’Europe ? l’interrompit-il dans un sursaut de méfiance.
Sombrerait-il dans la parano ? Il avait affaire à son frère Finn qui, à la différence de leur sœur, ne s’était jamais mêlé de ses décisions. Dev commençait à subodorer qu’il était en train de se couvrir de ridicule. Mais il ne put s’empêcher d’insister.
— Tu n’es pas mandaté pour me persuader qu’il faut que je revienne ici pour de bon ?
Finn se leva.
— Hé, ho, Dev, tu pourrais arrêter de m’agresser, deux minutes ? Vu ton humeur, j’aime autant que tu restes là-bas, à convoyer tes bateaux. C’est quoi, ce trip hargneux ?
Le visage de Finn s’éclaira brusquement et il hocha la tête d’un air sagace.
— Ah, je vois… Tu t’es pris la tête avec Jane-aux-belles-jambes.
— Et pas qu’à moitié.
Finn le considéra avec une méfiance toute masculine, à l’idée de tomber dans une conversation qui pourrait porter sur de l’émotionnel.
— Je suppose que tu n’as pas envie d’en parler ?
— Surtout pas, non. Mais je peux te dire que j’ai été très cool, très courtois. Je lui ai dit de faire attention de ne pas se ramasser la porte dans le dos en dégageant de chez moi.
Finn fixa sur lui un regard stupéfait.
— Non, sérieux ? Tu l’as jetée dehors ? En pleine tempête ?
Dev porta la main à sa nuque et enfonça les doigts dans ses muscles raidis par la tension.
— Oui. Et je vais être obligé de te mettre dehors aussi, car je vais essayer de la retrouver.
Son frère hocha la tête.
— Sage décision. Cours te faire pardonner.
— Je ne suis pas sûr qu’il y ait encore un pardon possible, Fineas. Mais je peux au moins m’assurer qu’elle est bien rentrée. Et peut-être essayer de relancer la conversation. Sans laisser ma sale humeur prendre le dessus.
— C’est rare que tu pètes les plombs. J’aurais aimé être une mouche sur un mur pour voir ce qui t’a mis dans cet état.
Dev se contenta de secouer la tête sans fournir de détails.
— Tu veux que je te conduise chez elle en voiture ?
Dev hésita. Pas évident de rappliquer avec son frère dans son sillage, alors qu’il se préparait à affronter la femme avec qui il avait eu la dispute la plus spectaculaire de son existence.
Puis la petite ampoule s’alluma dans sa tête.
— Oh ! merde ! Il n’y a pas de Flexcar, aujourd’hui !
Finn hocha la tête.
— C’est pratique, ces voitures en libre partage, mais le système a parfois ses limites.
— Le métro européen manque, ici. Et j’imagine que les bus risquent d’être en rade… Attends, je vais d’abord appeler pour être sûr qu’elle est bien chez elle.
Il composa le numéro de Jane. Compta les sonneries. Au bout de quatre, le répondeur se déclencha. Une pointe d’angoisse lui vrilla le ventre au son de sa voix annonçant qu’elle était absente, mais qu’il pouvait laisser un message et qu’elle rappellerait dès que possible.
— Jane ? dit-il après le bip. Décroche, si tu es là ! Euh… je veux dire : décroche, s’il te plaît.
Il soupira lorsque aucune réponse ne vint.
— Ecoute, je n’appelle pas pour t’agresser. Et si tu ne veux pas discuter, c’est O.K. Mais dis-moi juste que tu es bien rentrée, malgré ce vent infernal.
Après un nouveau temps d’attente, il raccrocha et appela sur son portable, où il laissa le même message sur sa boîte vocale. Jurant vigoureusement, il empocha son téléphone.
Finn lui jeta un regard interrogateur.
— Elle n’est pas chez elle ?
— Je ne sais pas. Elle ne répond sur aucun de ses téléphones, mais il se peut qu’elle ait coupé le son parce qu’elle n’a pas envie de recevoir d’appels… Ou, plus exactement, pas d’appels de moi, rectifia-t-il piteusement.
Finn le considérait d’un œil inquiet, comme s’il redoutait vaguement qu’il ne lui tombe en larmes dans les bras.
— Bon, il n’y a qu’un moyen de le savoir, frangin, trancha-t-il. On prend ma bagnole et on y va.
* * *
Jane réussit assez honorablement à faire le vide dans ses pensées et à se concentrer sur sa conduite en pleine tempête. Elle était tellement focalisée sur la route qu’elle ne remarqua même pas, en passant, que le quartier de Queen Anne était plongé dans le noir. Des monticules de branches arrachées, dont une fourchue d’un diamètre important, barraient l’entrée de Wolcott, si bien qu’elle dut faire une marche arrière pour ressortir dans la rue. Alors, seulement, elle s’aperçut qu’aucune maison alentour n’était éclairée.
— Super. Juste ce qui manquait à mon bonheur !
Elle trouva une place de stationnement un peu plus loin, se gara et regagna l’hôtel particulier à pied. En d’autres circonstances, elle aurait renoncé. Mais l’idée de rentrer dans son appartement vide restait insoutenable. Elle avait une lampe de poche dans sa boîte à gants. Ce serait toujours mieux d’avancer un peu dans son catalogage, même avec un maigre rayon de lumière, plutôt que d’affronter la solitude et l’inactivité chez elle.
Une fois à pied d’œuvre, cependant, elle s’aperçut qu’elle n’avançait qu’à pas de fourmi. La moindre petite tâche requérait un temps fou, même si elle avait ouvert les rideaux du boudoir où se trouvait la penderie secrète, afin de bénéficier du faible reste de lumière naturelle. Par chance, sa Maglite n’était pas une de ces minuscules lampes stylos ridicules. Mais elle n’avait rien à voir non plus avec l’énorme torche dont avait été équipée la brigadière venue suite au cambriolage. Jane aurait donné cher pour disposer d’un de ces gros engins.
Mais son vrai problème, bien sûr, était ailleurs que dans ces questions d’éclairage. Des vignettes de sa brève histoire avec Dev venaient se découper sans prévenir sur l’écran blême de ses pensées. Le rythme soutenu auquel elle avait prévu de travailler aurait dû faire barrage au phénomène, mais elle progressait trop lentement pour que son cerveau soit efficacement mobilisé.
Tout commença par des couleurs : le T-shirt à manches longues de Dev, qui épousait ses épaules solides, et le relief des muscles de son torse, dont la teinte jaune d’or faisait paraître ses cheveux plus flamboyants, et soulignait la pointe de vert dans ses yeux. Puis ce fut la vision inattendue de la nuance exacte de bleu de la tranche d’un de ses magazines de sudoku — alors qu’elle n’avait prêté aucune attention à la revue en question pendant qu’ils se disputaient.
Ces images sans queue ni tête ne cessaient de surgir.
« Une femme trop dégonflée pour oser faire le moindre pas hors de sa petite zone de confort. Et pourquoi ? A cause de la crainte stupide qu’à la moindre montée d’émotion elle puisse soudain se mettre à ressembler à papa et maman ! »
La voix de Devlin, dans sa tête, arrêta net le mouvement de sa main alors qu’elle griffonnait des notes sur les items vestimentaires qui exigeraient un complément de recherches. Son bras inerte retomba sur ses genoux, et elle prit une profonde inspiration.
Mieux valait encore penser au livre de sudoku, en définitive. L’absurde était préférable à cette forme subtile de torture. Mis à part qu’il était trop tard pour revenir en arrière. L’accusation prononcée par Dev continuait de rugir sous son crâne, et il ne lui restait d’autre choix que de faire face. Ou de se frapper les tempes jusqu’à ce que sa voix finisse par se taire.
Dev avait raison : elle était lâche. La vérité faisait mal, mais elle avait passé l’essentiel de sa vie à fuir. Fuir l’amour sous toutes ses formes — à l’exception de sa passion avouée pour son métier. Parce qu’elle avait été confrontée, depuis l’enfance, à la version frelatée que ses parents lui avaient toujours donnée en spectacle. Et pourtant, bizarrement, ce n’était jamais leur inlassable ardeur l’un pour l’autre qui lui avait posé problème. Du moins, pas de la façon dont elle l’avait toujours pensé.
Le notebook et le stylo de Jane chutèrent sans bruit sur le sol. Elle se leva mécaniquement, les bras ballants, et fixa les motifs fanés du tapis. Mon Dieu… Comment avait-elle pu s’aveugler aussi longtemps ? Ce n’était pas leur amour-passion en lui-même qui avait été à l’origine de ses souffrances. Pas vraiment. Mais longtemps, en tant que petite fille, elle avait aspiré à ce que leur attention indéfectible — leur passion — vienne l’englober, elle aussi.
Les enfants avaient des besoins affectifs qui demandaient à être satisfaits. Mais les siens avaient toujours été négligés, car son père et sa mère n’avaient d’yeux que pour eux-mêmes. Elle avait toujours eu le sentiment de jouer le rôle du spectateur invisible, et n’avait pas su réclamer une place à part entière. Peut-être aurait-il suffi d’ouvrir la bouche et de crier : « Regardez-moi ! J’existe ! Occupez-vous de moi. »
Mais elle n’avait rien dit. Et Mike et Dorrie étant Mike et Dorrie, ils avaient considéré qu’elle se suffisait à elle-même. Ainsi, à force de se sentir solitaire et ignorée, elle avait fini par diaboliser l’amour que ses parents éprouvaient l’un pour l’autre et à le rendre responsable de ses maux. Elle avait alors clamé haut et fort qu’elle ne voulait pas de passion dans sa vie.
Sauf que ce n’était pas la passion en elle-même qui était à proscrire. Et que, lorsqu’elle avait fini par la rencontrer, elle avait pu constater qu’elle n’avait rien d’infréquentable.
Peut-être même pouvait-elle revendiquer de la vivre ?
L’horrible nœud dans son ventre commençait à se desserrer. Jane actionna le mécanisme de la penderie, referma les rideaux du boudoir et sortit. Elle prendrait son courage à deux mains, et retournerait voir Devlin pour essayer de renouer le fil perdu de leur relation. Cette fois sans utiliser les mécanismes de défense qu’elle avait élaborés au fil des ans pour se retrancher.
Et si ça ne marche pas ? Si cette seconde tentative se solde par un nouvel échec ? Eh bien, tant pis. Elle aurait au moins eu le courage de s’aventurer hors de sa « petite zone de confort ».
Malgré la coupure de courant, la vieille demeure restait faiblement éclairée par le jour grisâtre qui filtrait à travers les vitraux encadrant la porte d’entrée. Jane s’engageait dans l’escalier lorsqu’il lui sembla entendre un faible grincement rythmique en provenance de l’arrière de la demeure. Elle se pétrifia, puis se pencha avec précaution par-dessus la rampe. Le vestibule sombre, en dessous d’elle, était vide et elle n’entendait plus rien de particulier, hormis le mugissement du vent et le craquement des arbres. Son imagination avait dû lui jouer un tour. Vu la férocité du temps, il était plus que probable que le son venait du dehors et non de l’intérieur. Peut-être le crissement d’une branche contre une vitre ?
Elle éteignit sa lampe de poche, mais trouva plus rassurant de la garder à la main. Combien de temps la batterie du système d’alarme tenait-elle la charge, en cas de coupure de courant ? Elle n’en avait aucune idée. Mais, adoptant la théorie du « Espérons le mieux et prévoyons le pire », elle traversa le vestibule à pas de loup et poussa prudemment toutes les portes pour s’assurer qu’il n’y avait personne. Comme elle le soupçonnait déjà, son inspection ne révéla rien d’anormal. Et elle se détendit petit à petit, à mesure qu’elle progressait vers l’arrière de la maison sans rien rencontrer d’inquiétant.
Pourquoi, d’ailleurs, se livrait-elle à ces héroïques vérifications, comme ces personnages de film d’horreur auxquels on avait envie de hurler : « Non ! Arrête, espèce d’idiote ! Ne descends pas à la cave maintenant ! Sors de là en courant ! »
C’était bien gentil de vérifier s’il y avait ou non un intrus dans la maison. Mais que se passerait-il si d’aventure elle découvrait quelqu’un en train de cambrioler ? Elle n’était pas en état de le maîtriser physiquement. Autrement dit, elle aurait eu intérêt à détaler aussi vite que possible par la porte d’entrée, au lieu de procéder comme d’habitude et de sortir par la cuisine, à l’arrière.
Jane secoua la tête. Elle se faisait probablement des frayeurs pour rien, comme à l’adolescence, avec Ava et Poppy, lorsqu’elles se racontaient d’atroces histoires de goules et de fantômes, couchées toutes les trois sous la tente, dans le jardin de Poppy. En attendant, elle ne serait pas fâchée de quitter les lieux et de se retrouver en sécurité dehors, dans la rue. Sans électricité, la vieille demeure avait quelque chose de terrifiant. Jane eut une soudaine pensée pour Henry, le majordome-amant d’Agnes, assassiné dans l’hôtel particulier. Un frisson glacé lui courut dans le dos.
Elle pressa le pas et ne s’arrêta pas pour inspecter le contenu de la salle à manger, se contentant de jeter un rapide coup d’œil au passage avant de se précipiter dans la cuisine.
Où elle s’arrêta net.
Le flash de terreur monta le long de sa colonne vertébrale, culminant dans sa nuque, où les cheveux s’étaient hérissés d’horreur. Non, ce n’était pas un effet de son imagination. Elle avait vu quelque chose — quelqu’un — près du placard qui dissimulait l’ancien monte-charge. Le cœur cognant furieusement dans la poitrine, elle se rua jusqu’à la porte, s’escrima sur la poignée et laissa échapper un bref sanglot de soulagement lorsqu’elle tourna enfin entre ses doigts gourds. Le battant s’ouvrit…
… et une main masculine apparut au-dessus de son épaule, pour tirer sur la porte qui se referma avec un claquement sec.
Jane ouvrit la bouche et hurla à s’en déchirer les tympans.
* * *
— Tu crois que je rends maman malheureuse ? demanda Dev à Finn, alors qu’ils tournaient autour de l’immeuble de Jane pour chercher à se garer.
L’accusation lancée par sa sœur le rongeait moins que son inquiétude au sujet de Jane. Mais elle lui pesait quand même lourdement sur l’estomac.
— Quoi ?
Finn lui jeta un rapide regard en coin, puis reporta son attention sur sa conduite.
— Non, je ne crois pas. Qu’est-ce qui te fait penser ça ?
— Hannah a dit que…
— Ah, Hannah ! Elle a toujours été proche de toi et c’est elle qui souffre le plus de ton éloignement. Tu lui manques, Dev. Et à notre mère aussi, bien sûr. Mais je crois que maman comprend mieux qu’elle ce qui t’a poussé à prendre tes distances. Tu as dû remarquer qu’elle fait beaucoup d’efforts pour ne pas se mêler de ta vie, depuis que tu es revenu à Seattle.
Non, il n’avait rien vu du tout. Ce qui prouvait à quel point il avait été peu attentif. Quel âne égocentrique il faisait ! Car, en réfléchissant à la question, il dut admettre que, même si leur tante Eileen avait fait pression et parlé bébés, comme à son habitude, leur mère, elle, avait été d’une discrétion exemplaire lorsqu’il était venu à leur fête en compagnie de Jane. Et même lorsqu’il était revenu, par la suite, elle n’avait pas fait l’ombre d’une allusion à un mariage éventuel.
D’ailleurs, avec le recul, il devait admettre que les comportements avaient évolué, dans sa famille. Et qu’il était le seul à traîner encore ses préjugés de grand adolescent. En continuant, à trente ans, à ressasser de vieux griefs qui avaient perdu leur raison d’être.
— Merde…
— Comment ça « merde » ? Tu veux rendre maman malheureuse ?
— Gare-toi là, vite !
Il désigna du doigt une voiture qui quittait son stationnement. Finn coupa les deux voies sans hésiter et réussit à s’insinuer juste avant une femme en Mini Cooper, qui briguait le même emplacement.
Pendant que son frère manœuvrait pour faire son créneau, Dev reprit le fil de leur conversation.
— Evidemment que je n’ai pas envie de faire de peine à maman ! Pourquoi crois-tu que je me sois mis en rogne, lorsque Hannah a abordé la question ? Mais je suis en train de m’apercevoir que j’en voulais aux Kavanagh à cause d’un comportement familial qui n’existe plus que dans mes souvenirs…
L’ombre d’un sourire joua au coin de ses lèvres.
— Enfin… Si on excepte notre tante Eileen, bien sûr.
— Elle ne changera jamais, elle, c’est sûr ! Quant à maman, ne va pas en conclure qu’elle a renoncé à l’espoir que tu lui donneras une flopée de petits-enfants. Mais lorsque tu as interrompu tes études du jour au lendemain pour t’exiler en Europe et que tu y es resté, année après année, alors que tout le monde s’attendait juste à un court épisode de rébellion, elle a pris peur — vraiment peur. Elle ne cherchera pas à te mettre la pression. Et se contente de remercier le ciel pour chaque jour que tu passes ici.
— Ho, hé, pas de chantage affectif, on avait dit !
Son frère eut un sourire en coin.
— Oui, c’est vrai. Pas de pression.
Ils luttèrent contre les éléments pour atteindre l’immeuble de Jane, où la jeune femme à l’accueil leur ouvrit en souriant.
— Bonjour, lança-t-elle, le reconnaissant aussitôt. Vous avez eu du courage de sortir par ce temps.
— Il y a pire. Jane est chez elle ?
— Jane ?
Elle parut surprise.
— Non, j’ai pensé que vous étiez convenus de vous retrouver ici. Elle est partie il y a environ trois quarts d’heure.
Il lança un vilain juron et se fit pardonner en lui adressant une grimace d’excuse.
— Désolé. Ça marche, si on monte l’attendre là-haut ? J’ai une clé de son appartement.
Une fois chez elle, il trouverait forcément un carnet d’adresses avec les numéros de téléphone de ses amies.
— Je pense que cela ne devait pas poser problème. Mais laissez-moi quand même vérifier.
Elle tapota sur son clavier, puis se pencha pour lire le document qu’elle avait fait apparaître à l’écran. Le rouge lui monta aux joues lorsqu’elle leva les yeux pour le regarder par-dessus le comptoir.
— Je suis désolée, vraiment… Mais vous ne figurez pas sur la liste. Je sais que vous êtes proches, Jane et vous — je vous ai vus entrer et sortir ensemble à plusieurs reprises. Mais nous ne sommes pas autorisés à laisser les gens étrangers à l’immeuble aller au-delà du hall d’entrée sans autorisation écrite du propriétaire.
— Oui, je comprends, acquiesça Dev en soupirant.
Mais il était salement tenté de transgresser son fichu règlement et de se précipiter dans l’appartement.
— Cela vous ennuie si nous restons ici un moment, mon frère et moi, pendant que nous essayons de trouver un moyen de la joindre au téléphone ? Avec le vent qu’il y a dehors, on ne s’entendrait pas parler.
— Mais bien sûr. Restez tant que vous voulez.
Ils s’assirent sur le banc le plus éloigné de l’accueil. Dev sortit son portable de la poche de sa parka et passa un appel.
— Tu téléphones à qui, là ?
Il ouvrit la bouche pour répondre à Finn, mais les sonneries cessèrent et sa belle-sœur décrocha.
— Jody ? C’est Dev.
Il y eut une série de craquements inquiétants sur la ligne, et il coupa court aux politesses habituelles.
— Tu peux me passer Bren ? C’est urgent.
Il entendit Jody appeler son mari. Mais la communication était de plus en plus mauvaise et, lorsque Bren prit l’appareil, sa voix lui parvint hachée et peu audible.
— Tu m’entends, Bren ?
Dev crut deviner l’entendre répondre par l’affirmative et enchaîna rapidement.
— Tu as été en contact avec Poppy lorsqu’elle s’est adressée à nous pour la restauration. Tu as un numéro de téléphone où la joindre ?
— Une… seconde… je…
La ligne s’interrompit. Dev résista à la tentation de jeter son portable contre le mur.
— Et merde ! Ça ne passe plus.
— Attends, je vais essayer le mien. J’ai un autre opérateur que toi.
— Si tu arrives à l’avoir, demande-lui aussi le numéro d’Ava. Et celui de Wolcott.
— Il n’y avait pas d’électricité dans le quartier, lui rappela Finn en faisant dérouler ses contacts jusqu’au B de Bren.
— Oui, je sais. Mais j’ai repéré un vieux téléphone filaire, là-bas. Donc, celui-là pourrait encore fonctionner, même sans courant. A condition que Jane et ses amies aient pris un abonnement pour le fixe, bien sûr. Ce qui n’est pas gagné, de nos jours.
Finn referma son téléphone.
— Je n’ai plus de réseau non plus. Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ?
— Je monte chez Jane et j’emmerde la liste où je ne suis pas inscrit. Il nous faut un téléphone qui marche.
La fille à l’accueil murmura quelque chose dans leur dos, et ils se retournèrent d’un même mouvement en se demandant si elle avait surpris leur conversation. Mais en voyant qu’elle était occupée au téléphone, ils échangèrent un regard.
Puis se mirent en marche vers la réception.
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