Un automne à Seattle

Andersen · Chapitre 5 sur 26

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Un automne à Seattle

Chapitre 4

4

 

Eh bien ! Ils ont l’air d’être vraiment très nombreux, dans la famille

Kavanagh. Je suis incapable de me représenter une enfance avec

une telle masse de frères et sœurs. Mais je parie que ça ne doit

jamais être morne.

* * *

Deux soirs plus tard, Dev jura tout bas en pénétrant dans la cuisine de l’hôtel particulier, après avoir composé le code de l’alarme.

— Franchement, Hannah, tu es infernale. Si tu veux mon avis, c’est une grosse erreur de débarquer ici à une heure pareille.

La vétusté du système d’alarme lui sauta aux yeux une fois de plus, mais il écarta cette préoccupation d’un haussement d’épaules. L’obsolescence de l’installation de sécurité, c’était le problème de la triade de nanas propriétaires. En ce moment, il avait un plus gros problème sur les bras.

— Tu as fini de râler, Dev ?

Son « problème », sous la forme de sa sœur Hannah, entra dans la cuisine sur ses talons et fit claquer ses doigts joints sur l’arrière de son crâne.

— Aïe ! Tu es folle.

— Si tu avais pris la peine de prolonger tes séjours éclairs à Seattle et de rester un peu plus d’une semaine d’affilée, tu saurais que pour chaque projet que nous acceptons, je visite toujours au moins une fois le chantier.

Tout en frottant le point douloureux à l’arrière de sa tête, il lui jeta un regard mauvais.

— Je constate que tu es toujours aussi chiante. Et essaie de ne pas déformer les faits, d’accord ? Je reviens faire un tour ici au minimum une fois par an, alors que je compte sur les doigts de la main les occasions où vous êtes venus me voir en Europe. Et à part l’année dernière où j’ai dû rentrer en catastrophe pour convoyer un voilier du Maroc, mes séjours se prolongent toujours au-delà d’une semaine.

Sachant qu’à chacun de ses passages, il se sentait heureux de retrouver sa famille, et cependant vaguement déconnecté du reste du clan Kavanagh.

— Quand tu venais en visite, tu ne consacrais pas beaucoup de temps à nos chantiers, en tout cas.

Hannah eut l’heureuse idée de cesser de le harceler pour s’intéresser à Wolcott.

— Je ne compte plus les occasions où il a été question de cet hôtel particulier à la table familiale. On m’en a tellement parlé, depuis que je suis petite, que c’est un peu comme si je me retrouvais nez à nez avec Elvis Presley.

— L’avantage de cette légende-ci, au moins, c’est qu’il y a encore moyen de la ramener à la vie.

Hannah examina le sol avec ses carreaux arlequin noirs et blancs et l’électroménager couleur avocat, type années soixante-dix.

— La ramener à la vie, oui, mais ça ne va pas se faire tout seul, constata-t-elle en se dirigeant vers la porte pour visiter le reste.

— Hé, attends une seconde !

Il la suivit au pas de charge et eut juste le temps de la voir disparaître dans la salle à manger, de l’autre côté du couloir. Elle tapotait déjà ses annotations sur son BlackBerry lorsqu’il la rejoignit.

— Celui qui a mis ces festons autour des fenêtres mérite d’être abattu sur place, Dev. Cette pièce a une magnifique ossature, mais elle a été habillée avec les froufrous les plus ringards.

— Toute la baraque est bourrée de machins comme ça, acquiesça-t-il.

— Puis-je faire quelque chose pour vous ?

Le ton de la question laissait entendre qu’ils avaient intérêt à pouvoir justifier leur présence par un motif valable.

Ravalant un juron, Dev se retourna lentement, sachant déjà qui il trouverait devant lui. Comme il fallait s’y attendre, en effet, Jane se tenait dans l’encadrement de la porte, vêtue d’un legging sombre sous une courte tunique noir et marron avec un col mao. Le tout surmonté d’une petite veste noire très courte, dont les pans étaient noués sous ses petits seins logés à l’aise dans leurs bonnets A.

Les vêtements sombres et couvrants semblaient être sa signature — à l’exception de ses pieds, une fois de plus. Cette fois, elle portait une paire de ballerines en velours jaune surmontées chacune d’une extravagante touffe de plumes de marabout. Leur gaieté créait un effet incongru sur elle, et semblaient beaucoup moins à leur place chez Jane Kaplinski que le pli qui barrait son front.

— Ah, c’est vous, constata-t-elle sans grand enthousiasme en le reconnaissant. J’ai entendu des voix et…

Elle s’interrompit en secouant la tête et porta son attention sur Hannah qui, depuis l’âge de treize ans, ne mettait jamais un pied hors de chez elle sans se maquiller en mode majeur et s’habiller pour séduire. Le pli entre les sourcils, qui commençait à se détendre, se remit fermement en place.

— Vous ramenez vos petites copines ici, maintenant, Devlin ?

— Eh bien, oui. Sympa, non ?

Exaspéré de la voir tirer toujours les conclusions les plus insultantes à son sujet, il s’avança vers Jane et ne s’immobilisa que lorsqu’ils se trouvèrent orteils contre orteils. Sans les talons hauts qu’elle portait d’habitude, elle lui parut nettement moins grande qu’il ne l’avait imaginé jusque-là.

Mais ce constat n’avait aucun rapport avec le sujet qui le préoccupait, et il écarta cette considération de ses pensées.

— Ma petite poule que voici est une fétichiste de la demeure ancienne. Je lui fais faire une visite rapide du rez-de-chaussée pour la chauffer, et puis, une fois là-haut, nous tirerons les stores et nous nous livrerons à des ébats effrénés. Cela vous pose problème, miss Gambettes ?

— Chez moi ? Et à mes frais ?

Ses yeux bleus luisaient comme deux flammes. Et elle ne semblait pas le moins du monde intimidée par sa proximité.

— Oui, je crois qu’on peut dire que ça me pose un problème. Et je ne parle pas seulement des piètres goûts de votre amie dans le choix de ses amants.

Hannah éclata de rire.

— Ah, là, elle t’a eu, mon pote !

S’avançant vers eux à son tour, elle tendit la main à Jane, le forçant à s’écarter.

— Enchantée. Mon vrai nom est Hannah. Je suis la sœur de Devlin.

Il eut un sourire sarcastique.

— Je te laisse lier connaissance avec Jane Kaplinski, Hannah. Grande tireuse de conclusions erronées devant l’Eternel.

La peau claire et fine de Jane s’embrasa.

— Oh ! zut, je suis vraiment désolée…

Il remarqua que ses excuses ne s’adressaient qu’à sa sœur. Jane examina celle-ci de la tête aux pieds pendant qu’elles échangeaient une poignée de main.

— Vous ne vous ressemblez pas, conclut-elle, comme s’il s’agissait d’une excuse valable.

Hannah sourit avec bonne humeur et rejeta ses cheveux noirs ondulés dans son dos.

— Oui, je sais. Finn, Bren, Maureen et moi, nous tenons plutôt du côté de la famille de notre père, alors que David et Dev tiennent du côté maternel. Même si David, lui, est plutôt châtain. Pour Kate, on ne sait pas trop. Elle a la même couleur de cheveux que Dev, mais pour le reste, elle ressemble à… à personne de particulier, en fait. « Donc au facteur », dit toujours mon père. Mais c’est juste pour la taquiner.

— Oui, enfin, on n’en sait rien, en fait, intervint-il.

Jane, fidèle à elle-même, passa à côté de la note d’humour. Elle fixait Hannah sans ciller.

— Vous avez six frères et sœurs ?

Il fit mine de s’émerveiller.

— Oh ! mon Dieu ! Elle sait même compter.

Hannah lui enfonça le coude dans les côtes.

— Eh oui. Comment expliquer ça ? Nous sommes à la fois irlandais et catholiques. C’est plus ou moins un synonyme de « famille nombreuse ».

— Je suis fille unique, expliqua Jane. Et mes deux meilleures amies partagent le même sort. Donc, je n’ai aucune notion de ce qu’est une grande famille. Mais cela m’impressionne toujours.

Son regard se porta alternativement sur Hannah et sur lui.

— Cela a dû être…

Comme elle hésitait sur son choix de mots, Hannah compléta pour elle :

— Une maison de fous.

— Un calvaire où on vivait dans une totale absence d’intimité au milieu d’un vacarme permanent, précisa-t-il sombrement.

Ce n’était pas pour rien qu’il avait mis les voiles pour l’Europe à l’âge de dix-neuf ans.

Jane secoua la tête avec un sourire désolé.

— Oh ! non ! J’allais dire que vous avez dû vivre une enfance gaie. Vivante. Heureuse. Ça doit être rassurant, non, de pouvoir tabler à coup sûr sur cette solidarité familiale ?

Il émit un rire ironique.

— Il n’y a que les enfants uniques pour croire au mythe « famille nombreuse, famille heureuse ».

Lui-même, en tout cas, avait toujours eu du mal avec le bruit et la fureur qui formaient la toile de fond du quotidien des familles nombreuses. Quoi que vous fassiez, les autres étaient toujours au courant. Très vite, il avait éprouvé le besoin de s’« anonymiser » dans des contrées où il pouvait exister par lui-même, et non plus en référence à tel ou tel de ses frères ou au clan Kavanagh dans son ensemble.

Le regard d’Hannah se durcit.

— Arrête de généraliser, Dev. Au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, tu es le seul à avoir éprouvé le besoin de fuir. Pour le reste d’entre nous, la famille représente bel et bien un lieu de ressourcement et de soutien.

— De « fuir », Hannah ? C’est toi qui pourrais peut-être baisser d’un cran dans le registre mélodramatique, non ?

Il n’avait pas fui. Il s’était habilement soustrait à une situation où il se retrouvait en permanence en porte-à-faux avec sa famille. C’était différent.

Hannah émit un soupir écœuré, censé signaler qu’il racontait des énormités. Refusant d’aller plus loin dans ce débat, il reporta son attention sur Jane. C’était elle, après tout, qui avait mis le sujet sur le tapis, sans doute pour le malin plaisir de les provoquer un peu — et de le mettre dans une rogne noire.

Sauf que…

Elle avait l’air complètement sincère. Plus que sincère, même : douce, émue, avec une lueur rêveuse au fond de ses grands yeux bleus, comme si elle ne concevait rien de plus beau au monde qu’une enfance au sein du clan Kavanagh.

Sa propre réaction lui déplut.

Profondément, même. Le petit tiraillement qu’elle suscitait au fond de ses tripes réveillait chez lui toutes sortes de sentiments obscurs et indéfinissables dont il ne voulait surtout rien savoir.

— Qu’est-ce que vous regardez comme ça, Devlin ?

L’irritation de Jane dissipa aussitôt son début d’attendrissement. Lui lançant mentalement un « merci, ma chère », il lui adressa son sourire le plus satanique.

— C’est vous que je regarde, petite chose. Je me disais que vous aviez l’air d’une môme de cinq ans avec le nez collé contre la vitrine du marchand de bonbons.

— N’importe quoi !

Elle fit un pas furieux dans sa direction, le menton pointé, l’œil courroucé, affichant ce qu’il appelait désormais son « attitude Kaplinski par défaut ». Et, une fois de plus, le mouvement brusque de la tête libéra une mèche soyeuse qui serpenta sensuellement le long de son cou.

Là, rebelote : il fut assailli par une nouvelle vague de sensations d’un registre inconnu. Celles-ci venaient le picoter au niveau des paumes. Envolé, le solide bon sens qui dictait ses actes en temps ordinaire ! Il fit un grand pas en avant, comme s’il jouait encore au « Jacques a dit » de son enfance. Un pas qui l’amena encore une fois au cœur de l’espace vital de Jane. Puis il se vit lever la main et ôter les deux peignes qui retenaient le reste de sa chevelure en place.

— Hé ! Mais ça ne va pas, non ?

Elle tenta de les lui arracher des mains.

— Rendez-moi mes peignes !

Avec un léger rire, il les jeta dans un bol en cuir placé sur un bahut proche. Et bloqua Jane en la retenant par les deux poignets alors qu’elle tentait de passer à côté de lui de force. Pour quelle raison il s’obstinait ainsi, il aurait été incapable de le dire, alors qu’il regrettait déjà l’élan compulsif qui l’avait poussé à la bousculer, à l’écheveler, à chercher quelle femme se dissimulait sous l’image trop sage et trop lisse. Il la regarda. Le rideau de ses cheveux sombres lui cachait un œil et finissait en drapé sur une épaule, lui donnant une allure plus douce. Plus sensuelle.

Quelque chose lui disait qu’il avait tout intérêt à ne pas se pencher de trop près sur les charmes cachés de Jane Kaplinski. Et pourtant…

— C’est quoi, cette manie de vouloir les attacher à tout prix, ces pauvres cheveux ? Si encore ils restaient en place… Mais chaque fois que je vous vois, ils sont à moitié défaits, de toute façon.

— Qu’est-ce que ça peut vous faire ? Vous avez une vocation frustrée pour la coiffure, Kavanagh ? Mêlez-vous de ce qui vous regarde et lâchez-moi immédiatement !

Il resserra sa prise.

— Essayez donc de vous dégager pour voir ?

La voix d’Hannah s’éleva dans son dos.

— Euh… Je crois qu’il est temps pour nous de rentrer, Dev. Jane, j’ai été ravie de vous rencontrer. Et j’adore vos ballerines jaunes, entre parenthèses. Elles sont très sexy.

Jane cligna des yeux comme si elle avait complètement oublié la présence d’Hannah, et fixa ses propres pieds.

— Sexy ? Oh, non, ce sont juste des…

Coupant net ses justifications, elle s’éclaircit la voix.

— Elles sont plus confortables que des talons, pour parcourir cette immense demeure de long en large.

Hannah sourit.

— Confortables… et glamour. J’espère que nous aurons l’occasion de nous revoir. J’aimerais revenir ultérieurement pour faire le tour complet de la propriété. J’ai besoin de me faire une idée de l’ampleur des travaux pour notre programmation. Et cela permet également d’avoir un regard féminin sur nos chantiers. La plupart de mes frères, ajouta-t-elle en lui jetant un regard appuyé, apprécient que je leur livre mon point de vue. Mais la prochaine fois, j’appellerai avant de venir faire un saut, pour choisir un moment où je ne vous dérangerai pas.

C’était exactement ce qu’il avait essayé d’expliquer à sa sœur avant qu’elle ne le force à débarquer à Wolcott à l’improviste. Il libéra Jane en se demandant quelle mouche l’avait piqué. C’était bien la première fois qu’il avait recours à la force dans ses rapports avec une femme. Du jamais vu. Lui avait-il réellement dit : « Essayez donc de vous dégager pour voir ? » Il frotta sa paume sur la couture extérieure de son jean, dans l’espoir d’effacer l’empreinte que sa peau douce avait laissée sur ses doigts.

— Tu n’as qu’à passer le matin. Elle ne vient là que les après-midi, bougonna-t-il, de fort méchante humeur.

Jane ne lui accorda même pas un regard.

— Vous serez la bienvenue quand vous voudrez, Hannah. Tant que vous ne l’emmenez pas avec vous.

Il vit rouge. Tant que vous ne l’emmenez pas avec vous ? Il travaillait sur place, non ?

— Hé, mais dites donc, vous ne manquez pas d’air ! Je…

Hannah lui attrapa le biceps gauche à deux mains et le tira vers la porte.

— A bientôt, Jane.

Une rafale humide le souffleta au visage lorsque sa sœur le poussa dans la nuit fraîche où le vent se déchaînait en bourrasques mouillées de bruine. Il détacha la main qu’elle tenait toujours crispée sur son bras.

— Oh ! ça va, je sais me tenir. Je n’avais pas l’intention de lui envoyer mon poing dans la figure.

— L’idée que tu puisses la frapper ne m’a pas traversé l’esprit.

Actionnant la commande à distance de sa voiture, Hannah contourna le capot au pas de charge.

— Purée, Devlin ! J’ai déjà vu toutes sortes de préliminaires sexuels bizarres dans ma vie, mais vous deux, vous remportez le pompon.

Il se figea, la main sur la poignée, et fixa sa sœur par-dessus le toit de la voiture.

— Quoi ?

— Quel admirable air de surprise ! Tu aurais dû choisir le métier d’acteur.

Elle le regarda en secouant la tête.

— Franchement, j’ai failli appeler les pompiers. Si vous aviez continué à faire voler les étincelles une seconde de plus, la maison entière partait en flammes.

Il laissa échapper un petit rire coupant.

— N’importe quoi. Et dire que tu es censée être la tête pensante de la famille !

— Tu te mélanges les pédales, en plus. C’est Kate, mon cher, notre intello Kavanagh.

Sans réagir à sa riposte, il tira violemment la portière à lui et prit place sur le siège passager. Puis il cloua sa sœur du regard lorsqu’elle s’installa au volant.

— A ton âge, il serait temps que tu apprennes à faire la différence entre le désir et l’irritation, fillette. Jane Kaplinski est une maniaque coincée qui n’a cessé de penser les pires horreurs à mon sujet dès le premier instant où nos regards se sont croisés.

Erreur. Pas tout à fait au premier instant, admit-il en se remémorant l’appel dans les yeux de Jane, lorsqu’ils s’étaient regardés pour la première fois.

Là, oui, l’échange avait été brûlant.

Hannah démarra et sortit en marche arrière de l’allée.

— J’ai entendu dire que tu avais eu l’alcool maladroit, ce jour-là.

— Naturellement, que tu l’as entendu. Dans le clan Kavanagh, l’information circule vite.

— Chez les Kavanagh, tout s’est toujours su et tout continuera de se savoir, acquiesça-t-elle joyeusement.

Il y avait des années qu’il avait renoncé à justifier ses actes auprès de qui que ce soit. Et pourtant, il se surprit à pivoter sur son siège pour faire face à sa sœur. Il avait toujours été proche d’Hannah et de Finn, à la fois par l’âge et par les centres d’intérêt.

— J’étais complètement cassé par le décalage horaire. Puis papa m’a servi quelques whiskys de derrière les fagots pour fêter mon arrivée. Et lorsque j’ai avalé deux tequilas là-dessus en arrivant au bar avec Bren, David et Finn, mes jambes m’ont lâché pour de bon. Même si j’avais la tête encore très claire.

— C’est en effet la version de l’histoire qui prévaut dans la famille. Il semble y avoir consensus là-dessus.

Il émit un rire dépourvu d’humour.

— Et tu te demandes encore pourquoi j’ai passé toute ma vie d’adulte de l’autre côté de l’Atlantique ? Cela ne t’épuise pas qu’ils soient toujours au courant de chaque geste que tu fais, presque de chaque pensée qui te traverse l’esprit ?

— Non.

Elle s’immobilisa au stop de l’avenue Queen Anne et lui pinça affectueusement la joue.

— Mais c’est que je suis une solide gaillarde, moi. Alors que notre Devlin, c’est un petit cœur sensible, déclara-t-elle emphatiquement, avec un accent irlandais à couper au couteau.

Il ne put s’empêcher de sourire.

— Tante Eileen t’a déjà surprise en train de l’imiter ?

— A ton avis ? J’ai l’air d’être suicidaire ?

Elle prit à gauche pour descendre la rue abrupte qui menait au pied de la colline. Puis elle lui jeta un regard où ne subsistait plus la moindre trace d’humour.

— Wolcott est une très belle opportunité pour nous. Je compte sur toi pour ne pas la foutre en l’air.

— Il n’y a rien entre Kaplinski et moi qui risquerait de compromettre quoi que ce soit, si c’est ce qui t’inquiète.

L’œil incrédule, elle se contenta de le fixer en silence.

— Aucune attirance, je te dis. Mais même s’il y avait quelque chose, je ne ferais jamais rien qui puisse mettre en péril la réputation — ou le chiffre d’affaires — des Kavanagh. D’accord ?

— Le succès de l’entreprise te concerne aussi, entre parenthèses.

Ce n’était pas tout à fait vrai. Dès la seconde où le cancer de Bren entrerait dans sa phase de rémission, et où son frère serait de nouveau en état de travailler, il lâcherait sa casquette BTP et retournerait en Europe. Sa vie était là-bas, à présent. Il la gagnait en convoyant des voiliers et en travaillant sur des chantiers ici et là, dans les creux entre deux périples à la voile. Mais les temps morts dans son activité de convoyage étaient de plus en plus rares, ces dernières années.

Comme il gardait le silence, Hannah reprit :

— Au fond de moi, je savais déjà que tu ne ferais jamais rien qui puisse nuire à l’entreprise familiale.

Il émit un son dubitatif.

— Tu avais l’air d’en douter, pourtant.

— Non. Je suis sérieuse. Même si je ne te connais plus aussi bien qu’avant, ta vraie nature n’a pas changé. Et je sais que tu n’irais jamais délibérément à l’encontre des intérêts de la famille, même si la Kavanagh attitude te rend parfois à moitié dingue.

Ils traversèrent Denny Way, laissant le quartier de Queen Anne derrière eux pour entrer dans Belltown. Hannah le déposa sur la Seconde Avenue et poursuivit son chemin. Dev traversa la rue et poussa la porte du Noodle Ranch, un restaurant asiatique qui proposait des plats à emporter. Il prit une bière pour patienter sur place, et commanda des nouilles sautées au basilic pour chez lui. En attendant, il choisit une table proche et feuilleta un magazine alternatif. La rubrique « rencontres » offrait généralement un dérivatif intéressant pour tuer le temps.

Mais son attention distraite revenait plus volontiers se poser sur ce qu’Hannah avait dit de Jane que sur les annonces de gamines punks survoltées cherchant « homme dominant pour soumission totale ». Ainsi, Hannah voyait leurs prises de bec systématiques comme des préliminaires déguisés ? C’était du pur délire, non ? Du grand n’importe quoi. Peut-être qu’en son absence, sa sœur s’était mise à sniffer des substances illicites ?

Dev prit une gorgée de bière et secoua la tête. Comme si cela risquait d’arriver.

Mais quand même… L’idée était à peine plus absurde que la théorie qu’elle lui avait assenée.

— Une nouille sautée au basilic à emporter ! lança l’employé au comptoir.

Il se leva sans attendre, soulagé de mettre le couvercle sur le bouillonnement exaspérant de ses pensées. En atteignant le comptoir, il vit surgir une femme portant un manteau noir, des jambières et des bottes noires à talons. D’un même mouvement, ils tendirent tous deux le bras vers le sac en papier contenant le plat à emporter. Sa main entra en contact avec la sienne. Et il sentit…

La chaleur de sa peau.

Et il huma…

L’odeur doucement parfumée de ses cheveux.

Son odeur ne s’était peut-être pas encore gravée dans son système de reconnaissance sensoriel, mais il savait à qui appartenait cette peau.

Jane tourna la tête par-dessus son épaule et, s’il n’avait pas été lui-même pris de court, il aurait souri devant le O parfait que formèrent ses lèvres lorsqu’elle vit celui qui tentait de lui arracher le plat. Une fois le gros de la surprise passé, ses yeux se firent minuscules et elle le gratifia d’un de ses regards cinglants, type garce psychotique ulcérée.

Elle pivota pour lui faire face, et la longue coulée de ses cheveux défaits brilla sous la lumière en se répandant librement sur le col de son manteau.

— Mais ce n’est pas possible, j’hallucine ! Vous me suivez, maintenant ?

Elle tira d’un geste sec sur le sac en papier kraft entre eux. Mais il ne lâcha pas prise.

— Vous vous faites de grosses illusions, là, ma biche. J’étais là avant vous. Et ce sont mes nouilles sautées que vous cherchez à m’arracher de vos petites mains avides.

— Les coups de bluff, ça ne marche pas avec moi, Kavanagh. Je vis dans ce quartier. Ma présence ici est naturelle.

— Ah oui ? Eh bien, moi aussi, j’habite par ici. En fait, c’est vous qui me filez le train, ma belle.

Il lui caressa la main avec le pouce. Elle était viscéralement agréable à toucher.

Dev pesta intérieurement. D’où lui venaient ces impulsions bizarres, bon sang ? Elle avait un caractère épouvantable, elle était intolérante et — chaussures de charme mises à part — ne savait pas s’habiller pour plaire. Il n’y avait strictement aucune raison, en conséquence, pour que cette fille éveille en lui un féroce appétit sexuel.

Et pourtant, il ne pouvait décemment continuer à prétendre que Jane Kaplinski le laissait froid. Mentir au FBI ? D’accord. Mentir aussi à sa sœur ? A la rigueur. Mais à soi-même ? Non, jamais. Il avait toujours eu pour politique de regarder la réalité en face. Et la vérité était la suivante : si l’occasion s’offrait, il sauterait, sans une seconde d’hésitation, sur cette Jane Kaplinski à la peau de soie. Elle était pourtant aux antipodes de son type de femme, et il ne comprenait rien à cette attirance. Mais voilà : il fallait composer avec la réalité, si bizarre soit-elle.

Le phénomène était peut-être simplement lié à son chromosome Y, cela dit. Les hommes formaient une espèce qui voyait des opportunités sexuelles partout, y compris dans les circonstances les plus saugrenues. Mais à part abattre tous les mâles jusqu’au dernier, il n’y avait pas grand-chose à faire pour remédier au problème.

Jane frissonna et il sentit sa main se crisper contre la sienne.

— Ce ne sont pas vos nouilles sautées, Kavanagh, mais prenez-les, puisque…

— Euh… désolé, m’dame. Mais il s’agit bien de la commande de ce monsieur, intervint l’employé au comptoir. La vôtre sera prête dans une minute.

— Ah…

Il vit la gêne et la mortification passer dans ses yeux bleus. Mais elle se ressaisit très vite et le considéra d’un regard neutre.

— Dans ce cas, je vous présente mes excuses.

Les joues en feu, elle ajouta à voix si basse qu’il dut se pencher pour l’entendre :

— Je ne sais pas comment je me débrouille avec vous, mais je me mets chaque fois en position d’avoir à vous demander platement pardon.

Secouant la tête, elle pivota sur ses talons et s’éloigna, la tête haute.

Devlin sortit son portefeuille de sa poche. Le gros problème n’était pas l’attirance qu’elle exerçait sur lui malgré sa notable absence d’humour et sa détermination à s’habiller en dissimulant tout ce qui valait le coup d’œil dans son anatomie. Non, le vrai problème, c’était la promesse qu’il venait de faire à sa sœur de ne pas mettre en péril l’alléchant contrat que les Kavanagh avaient passé avec Jane et ses amies. Car Hannah l’abattrait sans hésiter, elle. Et quelque chose lui disait que sa théorie sur le chromosome mâle ne passerait pas auprès de sa sœur.

Sans compter qu’il tenait toujours parole. C’était une des premières leçons qu’il avait apprises de son père, et elle s’était inscrite en lettres d’airain au fronton de sa conscience. « Un homme ne vaut que ce que vaut sa parole, fiston. » Chez les Kavanagh, cette maxime avait pratiquement valeur de credo.

Il paya pour ses nouilles sautées, hésita une seconde, puis se dirigea vers l’endroit où Jane s’était dissimulée derrière l’édition du jour du quotidien local.

— On pourrait parler cinq minutes ?

Comme elle ne répondait pas, il prit place à sa table.

Elle fit mine de s’absorber encore un peu plus dans son article. Si elle avait murmuré : « Dégage ! », le message n’aurait pas été plus clair.

Il resta assis sans prononcer un mot et attendit.

Avec un profond soupir, elle finit par abaisser son journal. Une touche de rose fleurissait encore ses joues lorsqu’elle affronta son regard. Elle poussa un second soupir, qui ne fut guère plus qu’une fragile expiration.

— Bon, voilà, c’est parti : je suis réellement désolée. Pour plusieurs raisons : je n’ai cessé de vous lancer des accusations injustifiées ponctuées de commentaires désagréables. Je sais que vous aurez du mal à le croire, mais je ne suis pas comme ça, d’habitude. Et je m’engage à changer d’attitude. Dès maintenant.

En un sens, c’était un coup bas. Puisqu’il était dit qu’il n’aurait pas l’occasion de la voir déshabillée entre ses draps, il aurait aimé se raccrocher à l’idée qu’elle était imbuvable. Mais comme il était venu la solliciter pour lui montrer qu’il pouvait se comporter de façon professionnelle, il redressa les épaules et récita à son tour son mea culpa.

— Je me suis entendu prononcer des trucs, avec vous, qui ne sont pas tout à fait mon style non plus. Des trucs pour lesquels ma mère m’aurait attrapé par l’oreille en me traînant devant le lavabo pour que je me « lave » la bouche au savon. Donc, je propose que nous signions une trêve.

Elle l’observa un instant, comme pour s’assurer de sa sincérité, puis acquiesça d’un signe de tête.

— Je suis d’accord. Il faudrait que nous travaillions ensemble — que dis-je ? Nous allons travailler ensemble pendant les quelques mois à venir. Et je n’ai pas envie de les passer dans un état de colère noire à me ronger le foie.

Elle lui tendit la main par-dessus la table.

Il la prit à contrecœur, n’imaginant que trop bien ce qu’il ressentirait en touchant sa peau d’ange. Mais Jane eut l’heureuse idée d’abréger le contact. Et il découvrit qu’elle avait une bonne poignée de main, solide et sincère.

Il découvrit aussi qu’au lieu de l’électriser avec le courant à 220 volts qui semblait courir entre eux en permanence, ce geste symbolique servit surtout à remplir sa fonction : sceller un pacte.

Soulagé, il se renversa contre le dossier de sa chaise.

— Donc, vous êtes un aficionado des nouilles sautées au basilic du Noodle Ranch, vous aussi. Je pensais emporter les miennes chez moi. Mais si ça vous dit, on pourrait manger un morceau ici ensemble ? Ce serait l’occasion de faire un peu connaissance.

Elle n’eut pas l’air très convaincue, mais elle hocha la tête quand même.

— Pourquoi pas ?

Bon, eh bien, à Dieu va… Avec un peu de chance, ce ne serait, tout au plus, que modérément inconfortable.

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