Un automne à Seattle

Andersen · Chapitre 3 sur 26

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Un automne à Seattle

Chapitre 2

2

 

Je m’en tirerai avec les honneurs. Il le faut. Agnes m’estimait

capable — nous estimait capables toutes les trois — de gérer son

héritage. Et rien ni PERSONNE ne m’empêchera de donner le

meilleur de moi-même.

* * *

— Vous avez de quoi vous occuper un bon moment, là, on dirait ?

Jane se crispa en reconnaissant la voix. Le fait qu’elle l’ait identifiée alors qu’ils avaient à peine échangé deux mots lui donna envie de jurer haut et fort. Mais elle se contenta de se composer une expression neutre et se retourna lentement.

Devlin Kavanagh, l’image même de la virilité musclée dans un T-shirt de marin, un jean usé et des boots éraflés, se tenait dans l’encadrement de la porte du salon d’apparat. Ses cheveux auburn luisaient d’un éclat fascinant sous le lustre qu’elle venait d’allumer. Jane prit une discrète inspiration pour calmer son cœur qui tambourinait dans sa poitrine. Les poings sur les hanches, elle se ferma mentalement à son pouvoir d’attraction.

— Qu’est-ce que vous me voulez, Kavanagh ?

— Oh… Voilà qui est aimablement formulé.

Il s’écarta du montant de la porte, se plaça en équilibre sur une jambe, croisa l’autre devant et porta le pouce de la main opposée à son nez.

— Voilà. Je viens de passer le test avec succès : pas une goutte d’alcool dans les veines.

— Pour le moment. Reste à savoir combien de temps cela durera, n’est-ce pas ?

Les yeux de Devlin se muèrent en deux fentes minces qui lancèrent des éclairs dorés entre ses cils.

— Dites, c’est quoi, votre problème, au juste ? Je ne plaisantais pas, quand je vous disais que c’était l’effet du décalage horaire, l’autre soir. Je n’aurais peut-être pas dû descendre ces deux tequilas au bar, mais ce n’est quand même pas une raison pour en faire une montagne. J’étais debout depuis presque deux jours, et le peu d’alcool que j’ai bu m’est tombé dessus comme un coup de massue.

Un sentiment de mortification l’envahit. Car il avait raison : elle jugeait sans savoir. Et ce n’était pas une attitude qu’elle valorisait, en temps ordinaire. Elle ne connaissait rien de cet homme, après tout. De quel droit le condamnait-elle ?

— Je vous présente mes excuses, dit-elle froidement.

Il émit un petit rire sceptique.

— Voilà qui respire la spontanéité.

Que voulait-il de plus, à la fin ? Jane avait des douleurs à la colonne vertébrale à force de se raidir contre la tentation de se rapprocher de lui. Ce que signifiait cette attirance absurde, elle n’en avait aucune idée. Mais elle était sûre d’une chose, en revanche : elle était plus forte que ces quelques hormones à la dérive. Menton levé, elle le regarda droit dans les yeux.

— Alors, je suis désolée aussi pour ma façon de m’excuser. Je reconnais que vos problèmes d’alcool ne me regardent pas.

— Comment ça, mes « problèmes d’alcool » ? Vous ne lâchez pas facilement, vous, on dirait ?

— J’ai dit que j’étais désolée !

— C’était plutôt ambigu, comme excuses. Mais vous avez raison sur un point : si j’avais un problème avec l’alcool, vous n’auriez pas à vous en mêler.

Se critiquer elle-même était une chose. Mais venant de lui, l’attaque était plus difficile à accepter.

— Vous vouliez me demander quelque chose, monsieur Kavanagh ?

— Dev.

Elle le gratifia d’un haussement de sourcils.

— Appelez-moi Dev. Ou Devlin, si vous tenez à rester formelle. Mais « M. Kavanagh », pour moi, c’est mon père.

— Bon. Y a-t-il quelque chose que je puis faire pour vous, Devlin ?

Elle s’accroupit et fouilla dans la collection de vannerie traditionnelle amérindienne qui se trouvait à ses pieds.

— Je suis à la recherche de plans d’architecte récents pour Wolcott. Le bâtiment est vieux de plus d’un siècle et je ne dispose pas non plus des originaux. Rien ne me dit que cette vieille baraque n’est pas truffée de passages secrets et de cachettes. Je préfère savoir où je vais avant de commencer à casser. Parce que les portes dérobées et les couloirs secrets représentent généralement un bon argument de vente. Et Bren m’a dit que votre objectif à terme était de vous défaire de Wolcott.

L’idée d’un éventuel passage secret lui plaisait, mais elle refusait de se laisser divertir. Plus vite elle serait débarrassée de M. Musclor-le-Magnifique, mieux cela vaudrait. Au lieu de lui répondre directement, cependant, elle s’entendit demander :

— Et pour quelle raison venez-vous me poser cette question ?

— J’ai cru comprendre que vous étiez la personne de référence à qui s’adresser pour les problèmes courants. Alors, savez-vous, par hasard, où se trouvent ces plans ? s’enquit-il avec impatience.

— Non, je suis désolée.

Et elle l’était sincèrement, car plus Kavanagh Constructions aurait d’informations, plus la restauration serait faite dans les règles de l’art. Et elle serait vraiment très heureuse que la vieille demeure retrouve l’aspect qu’elle méritait.

— Je suis persuadée qu’il existe plusieurs séries de plans d’architecte, mais je n’ai pas la moindre idée de l’endroit où Agnes classait ce genre de documents. Tout ce que je sais, c’est qu’elle nous a dit que Wolcott avait été rénové à plusieurs reprises. La dernière fois, c’était en 1985, lorsque l’intérieur de la maison a été refait de fond en comble.

Il hocha la tête.

— Ah, oui, je m’en souviens. L’année où les diamants Wolcott ont été volés par le chef de chantier.

Jane cessa de faire mine de se concentrer sur son inventaire et se redressa face à Devlin.

— Comment se fait-il que vous soyez au courant ?

Elle aurait été prête à parier son héritage que le sourire qu’il lui adressa alors lui avait ouvert l’accès de plus d’une chambre à coucher.

— Je suis un enfant de Seattle, chère amie. Ces diamants sont une légende, dans cette ville. Tout le monde connaît cette histoire.

Pas tout le monde, non. Elle était une fille de Seattle, elle aussi.

— Moi, je ne le savais pas. Je ne l’ai appris que récemment. Agnes ne parlait jamais ni des diamants ni du meurtre d’Henry… C’est Poppy qui a entendu parler de l’histoire et qui a travaillé Agnes au corps pour qu’elle nous raconte ce qui s’était passé.

Elle sourit au souvenir de la conversation.

— Poppy a un petit côté pitbull, lorsqu’elle a une idée en tête.

Devlin voulut faire un pas dans la pièce, mais il dut remarquer sa crispation car il s’arrêta net. Calant une épaule musclée contre le jambage de la porte, il accrocha les pouces dans les passants de son jean.

— Henry, vous dites ? C’était le conseiller ou je ne sais quoi qui s’est fait assassiner lorsque le voleur est revenu chercher les diamants qu’il avait cachés ?

— C’est vous l’expert, l’enfant du pays !

— Je n’étais encore qu’un gamin lorsque ça s’est passé. Je me suis intéressé au meurtre, mais c’étaient surtout ces diamants partis dans la nature qui me fascinaient. Il y en avait pour des millions et des millions, je crois.

— En fait, Henry était son homme à tout faire. Il faisait office de majordome, de secrétaire, de conseiller financier, et je crois qu’ils couchaient aussi probablement ensem…

Jane s’interrompit, horrifiée. A quoi jouait-elle ? Elle ne savait rien de Devlin Kavanagh. Et même si elle avait sans doute tiré des conclusions un peu trop hâtives en lui attribuant des problèmes de dépendance alcoolique, ce n’était pas une raison pour lui accorder une confiance illimitée. Il s’agissait d’ailleurs d’une simple supposition qu’elle avait forgée avec ses amies. Jamais leur mentor ne leur avait confié ouvertement que Henry avait été pour elle plus qu’un simple employé. Mais elles disposaient malgré tout de quelques indices : l’émotion qu’avait manifestée Agnes en évoquant cet homme. Et le fait que rien ne justifiait la présence de son conseiller chez elle, la nuit où Maperton était entré par effraction pour récupérer les diamants qui avaient disparu l’année précédente.

Mais elle n’avait aucune intention de partager ces conjectures intimes avec quelqu’un comme Devlin Kavanagh.

— Bon…

Elle le gratifia de son sourire le plus professionnel.

— J’ai du travail qui m’attend. Comme je vous le disais, j’ignore où se trouvent les plans. Je ne suis même pas certaine qu’ils existent. Mais j’ouvre l’œil. Et je si je tombe dessus, je vous les ferai passer.

Il la regarda un instant sans rien dire, puis il recula d’un pas, les mains enfoncées dans les poches de son jean.

— Merci. J’ai un jeu de plans pour la cuisine qui constitue une extension datant de 1909. Je vais faire un saut au centre-ville pour voir ce que je peux trouver au cadastre. Ils disposent sans doute des originaux. Et je trouverai peut-être même les plans des différentes rénovations.

Il la gratifia d’un examen visuel complet, de la tête aux pieds, s’humecta la lèvre inférieure, puis la salua d’un signe de tête.

— Bon, à plus, Belles Jambes.

Belles Jambes ? Le regard surpris de Jane oscilla de la porte aux membres en question, sagement cachés sous un vieux jean lambda qu’elle avait apparié avec un blazer noir et une chemise blanche. Elle avait des jambes longues, soit. Mais c’était plus ou moins le seul atout qu’elle pouvait leur trouver. Elles lui avaient toujours paru un peu trop fines. Vraiment pas de quoi se pavaner en se prenant pour une star de music-hall !

Jane se secoua mentalement et se donna l’ordre ferme de ne plus y penser. Mais nom de nom ! Ce type était à lui seul une zone de péril vital pour l’espèce féminine. Avec une anatomie pareille, couplée à son regard et à son assurance, il devait faire pleuvoir les filles à ses pieds depuis le jour de sa puberté. Et peut-être même avant.

Elle ne tomberait pas dans le panneau, en tout cas. A partir de maintenant, il serait M. Invisible. Elle garderait ses distances. Le gommerait de ses pensées.

Et allait se mettre au boulot dare-dare.

Faire de l’ordre dans les collections d’Agnes, de manière à pouvoir entamer les recherches en vue du catalogue, représentait un travail énorme. Elle était à la fois aux anges, à la perspective de mettre la main sur toutes ces merveilles, et paralysée par l’importance du legs destiné au musée. Autant dire qu’elle n’avait pas de temps à perdre. Jamais encore elle n’avait œuvré à une pareille échelle, jusque-là. Et elle avait une date butoir à respecter.

— Et voilà. J’entends l’inexorable horloge du temps, et tout ce que j’ai fait aujourd’hui, c’est courir dans tous les sens comme Bip Bip et le Vil Coyote, rien que pour essayer de déterminer par quoi je dois commencer, confessa-t-elle à Ava, lorsque son amie passa la voir en fin d’après-midi. Il faut reconnaître que tous ces objets ramènent des bouffées de souvenirs, et que je me surprends en permanence à sombrer dans des rêveries nostalgiques.

Elle fit une grimace contrite.

— Résultat : je n’ai même pas encore démarré.

— Jane, Jane, Jane…

Ava s’empara d’un roman des années quarante dans son édition originale et caressa la reliure en cuir. Puis elle le replaça avec précaution sur l’étagère où elle l’avait trouvé et planta son regard dans le sien.

— C’est simple comme bonjour, ma petite Jane. Dans le doute, tu sais bien : toujours commencer par les bijoux !

Un rire surpris jaillit des lèvres de Jane, et elle embrassa impulsivement son amie.

— Tu sais que tu es un génie, Ava ? J’ai passé ma journée à courir d’une collection à l’autre, alors que j’aurais dû me concentrer sur celles qui sont destinées au Met. Et les bijoux feront effectivement un excellent point de départ, vu qu’ils sont destinés au musée.

Attrapant son notebook, elle se dirigea vers l’escalier.

— Tu viens ? J’ai tous les codes du coffre là-dedans. Allons ouvrir la chambre forte et visiter l’île aux trésors.

* * *

17 heures sonnaient à l’église voisine, lorsque Devlin poussa de nouveau la porte de l’hôtel particulier. Il aurait pu regagner directement le petit appartement que sa sœur Maureen avait loué pour lui à Belltown. Mais en chemin, il avait commencé à pleuvoir à seaux. Et il n’avait pas encore eu le temps d’investir suffisamment son deux pièces pour s’y sentir chez lui. L’idée d’allumer un feu dans la cheminée au premier étage de Wolcott lui avait paru plus tentante. Il boirait son café et écouterait la pluie rebondir sur les vitres, tout en examinant les documents qu’il avait réussi à rassembler au service du cadastre, puis à celui de l’Environnement et du Développement.

Documents qui se résumaient à peu de chose, malheureusement. Avant 1936, les matrices du cadastre avaient été annotées à la main et conservées sous forme de cartes de bristol de dix centimètres sur quinze, truffées de corrections et de ratures. Et on n’avait pas pu lui procurer une seule photo. Résultat nul, autrement dit.

Par chance, il avait pu trouver une voiture grâce à l’association d’autopartage à laquelle il s’était inscrit dès son arrivée. Et il avait pu rouler jusqu’aux archives de l’Etat de Washington. Là, il avait récupéré des photos prises à la fin des années trente. Elles ne remplaçaient pas les plans d’architecte, bien sûr, mais c’était toujours mieux que rien. Les photos lui permettraient au moins de s’y retrouver dans les dates des différentes « améliorations » apportées au fil des ans.

Devlin fronçait les sourcils en montant les marches deux par deux. Car l’âne bâté qui s’était chargé des extensions qui boursouflaient la belle vieille demeure méritait d’être pendu haut et court. Il avait déjà eu l’occasion de voir du boulot bâclé, mais c’était la première fois qu’il avait affaire à pareil travail de sagouin. Les changements structurels qui avaient été apportés petit à petit avaient rarement respecté l’architecture d’origine du bâtiment. Certaines pièces, de dimensions sûrement spacieuses et élégantes à l’origine, avaient été divisées jusqu’à perdre toute l’harmonie de leurs proportions initiales.

Restait maintenant à trouver le moyen de réparer les dégâts. Plongé dans ses réflexions, il avait déjà atteint le bureau lorsqu’il s’aperçut que des voix féminines en sortaient. Coupé dans son élan, il s’arrêta net.

Adieu la perspective d’un café tranquille pris devant la cheminée. Il se détournait pour repartir, résigné à regagner son austère petit appartement, lorsqu’un rire de femme retentit. Un vrai rire rauque, spontané et généreux, qui montait du fond des tripes. Le son roula en lui comme une vague brûlante et il se surprit à se diriger vers sa source en marche automatique — à l’instar de ces personnages, dans les vieux dessins animés, que l’on voyait poursuivre une odeur alléchante.

Comme l’idée ne lui avait même pas traversé l’esprit que ce beau rire franc et sensuel pouvait provenir de Fesses-Serrées-Kaplinski, il chercha automatiquement des yeux son amie la rousse voluptueuse, qu’il voyait assise de profil de l’autre côté de la pièce. Mais ce n’était pas Ava qui riait — ou alors elle avait de réels talents de ventriloque. Car la jolie rousse se contentait de sourire, les yeux rivés sur l’autre côté de la table basse ovale. Dev suivit la direction de son regard…

… et resta un instant groggy, comme s’il avait pris un coup de massue.

Jane occupait une causeuse tendue de velours placée perpendiculairement au feu qui crépitait dans l’âtre. Ses bottines à talons gisaient abandonnées sur le tapis. Elle avait les jambes croisées aux chevilles et on voyait ses jolis pieds fins calés sur la table basse au milieu d’un monceau d’écrins ouverts. D’autres boîtes l’entouraient, empilées avec plus de soin, et elle tenait un notebook, ouvert sur les genoux, qu’elle retenait d’une main pour l’empêcher de glisser tandis qu’elle riait à gorge déployée, la tête rejetée en arrière dans un abandon jubilatoire.

C’était la première fois qu’il la voyait complètement détendue depuis qu’il s’était approché en titubant de sa table, au Matador, l’autre soir. Au total, leurs rencontres s’élevaient au maigre nombre de trois. Mais les deux autres fois, elle était restée aussi raide qu’une barre d’armature, telle une princesse sidérée de s’être égarée par erreur dans le monde des gens du commun.

Il sourit en la voyant reprendre le contrôle d’elle-même et redresser la tête. L’image de la figure princière avait été bien choisie, vu qu’elle était couverte d’une montagne de bijoux royale.

Elle avait retiré son blazer et roulé les manches de sa chemise, et des rangs de perles et d’émeraudes s’alignaient à ses poignets comme à son cou. La sage Jane brillait de tous ses feux, avec le diadème en diamants fixé sur son chignon vacillant. Une cascade de pierres précieuses qu’il ne réussit pas à identifier pendait de ses oreilles, et chacun de ses doigts rutilait, décoré d’une bague différente.

Ava portait aussi quelques joyaux, mais Dev ne s’attarda pas à la regarder très longtemps. Parée de quelques pièces soigneusement choisies, elle donnait l’impression de les avoir portées toute sa vie. Jane, elle, avait l’air d’une petite fille qui s’amusait à jouer à la princesse. Et vu son côté petite souris bien sage, il aurait parié un trophée de la prochaine coupe de l’America — trophée dont il devait reconnaître qu’il n’avait pas la moindre chance de le décrocher — qu’elle n’avait pas souvent eu l’occasion de jouer à des jeux de petite fille, même lorsqu’elle avait quatre ans.

— A ton tour, Ava !

La jeune femme rousse se pencha pour prendre un écrin en velours sur la table entre elles. Mais sa main s’immobilisa avant de l’atteindre et elle tourna la tête dans sa direction. Dev disposa d’une nanoseconde, pendant que leurs regards se croisèrent, pour regretter de ne pas s’être retiré discrètement pendant qu’il en était encore temps.

Mais Ava le salua avec une totale décontraction.

— Ah, tiens, Dev.

Jane tourna la tête en sursaut, arracha les pieds de la table en envoyant voler des écrins qui chutèrent au sol. Jurant tout bas, elle se pencha pour les ramasser et son diadème bascula. Elle retira la petite couronne d’un mouvement brusque et il vit une rougeur lui envahir le cou. Un peigne minuscule, qui retenait encore le bijou d’un côté, emporta avec lui une mèche de cheveux, qui se déroula pour glisser jusqu’au coin de ses lèvres.

Jane souffla dessus pour dégager son visage et s’assit de nouveau le dos droit, raide comme la justice, sur le bord de la causeuse. Menton levé, elle soutint son regard.

— Oui, Devlin ?

Il fit claquer ses talons et s’inclina.

— Votre Altesse.

Bon, d’accord, c’était facile. Mais lorsque la vie vous offrait pareille opportunité sur un plateau, ç’aurait été un coup de pied à la face du karma de la laisser passer sans rien faire. Il ravala un sourire.

— Vous avez besoin de quelque chose, Devlin ? demanda Ava.

— Euh… pardon ?

S’arrachant à la contemplation des joues empourprées de Jane, il se tourna vers son amie.

— Non, rien en fait. J’avais juste l’intention d’allumer un feu et de m’installer devant pour examiner des photos de Wolcott que j’ai récupérées aux archives aujourd’hui. Je n’avais pas prévu que la place serait déjà prise.

Ava se redressa et tendit une main impérieuse.

— Des photos ? Faites voir.

Il traversa la pièce et lui tendit une enveloppe en papier kraft. Elle la prit et tapota la place à côté d’elle.

— Là !

— Assis ! dit Jane, sur le même ton du maître qui s’adresse à son chien.

Tiens, tiens… Aurait-elle de l’humour, tout compte fait ? Mais lorsqu’il l’interrogea des yeux, son regard demeura insondable. La réponse était probablement non. Il fit rouler ses épaules et s’installa à côté d’Ava.

Celle-ci voulut vider le contenu de l’enveloppe sur ses genoux, mais il la retint en resserrant les doigts sur l’ouverture. Devant son regard de reine offensée, il précisa.

— Ne les déversez pas en vrac, s’il vous plaît. Glissez la main à l’intérieur pour les sortir. J’aimerais autant ne pas avoir à les remettre en ordre une seconde fois.

Elle se conforma à ses indications et émit une exclamation ravie en découvrant la première photo.

— Comme elle est belle ! Viens voir, Janie, à quoi ressemblait Wolcott avant l’ajout de cette horrible véranda.

Il fut vaguement surpris lorsque Jane obéit, posant son ordinateur de côté pour les rejoindre. Ava se colla contre l’accoudoir et tapota de nouveau le coussin à côté d’elle.

— Tenez, approchez-vous, Dev. On va vous mettre au milieu pour que nous puissions regarder les photos ensemble.

Il sentit plus qu’il ne vit l’hésitation de Jane. Mais ce fut peut-être un simple effet de son imagination car, une seconde plus tard, elle se faisait une petite place à côté de lui.

Dans une minuscule causeuse. En temps normal, il aurait été le premier à proclamer qu’être pris en sandwich entre deux belles filles sur un canapé conçu pour deux était une situation privilégiée. Alors pourquoi avait-il du mal à respirer, tout à coup ?

— Euh… Je ne crois pas que ce siège soit conçu pour trois personnes.

Conscient de la chaleur de Jane sur son flanc gauche, il ajouta sans réfléchir :

— Surtout que l’une d’entre nous a des hanches aux courbes impressionnantes.

Ce n’était pas très fin, comme compliment, même si Ava avait effectivement une croupe splendide qui monopolisait l’espace. Mais il ne s’était pas attendu à sentir ses deux compagnes se pétrifier l’une et l’autre. Et encore moins à voir la belle rousse tourner vers lui un visage dépourvu d’expression pour demander froidement :

— Vous me trouvez trop volumineuse, Devlin ?

— Quoi ? Non, ce n’est pas ça du tout ! Je voulais juste…

Oui, tu voulais quoi, gros malin ? La vérité, c’est qu’il ne s’était pas servi de sa tête et s’était contenté de sortir le premier prétexte qui lui traversait l’esprit pour s’extirper de là. Et voilà que son cerveau, ordinairement agile et prompt à la réplique, lui faisait le coup du grand vide blanc.

Le joli sein rond de Jane vint s’aplatir contre son biceps lorsqu’elle pivota sur le côté pour regarder son amie dans les yeux.

— Il a dit « courbes impressionnantes », Ava. Il n’a pas dit « grosse ».

Choqué, il tressaillit et tourna les yeux vers Jane pour la première fois depuis qu’elle s’était glissée dans le minuscule espace libre à côté de lui.

— Evidemment que je n’ai pas dit « grosse » ! Cela ne m’aurait même pas traversé l’esprit. Je ne connais pas un seul homme normalement constitué qui penserait à Ava en ces termes. Enfin, quoi ! Elle a une anatomie de rêve ambulant !

Il vit les yeux bleus de Jane s’écarquiller et fut tenté de se donner un grand coup sur la tête. Mais qu’est-ce qui te prend de parler comme un abruti primaire, Dev ? Tu avais plus de tact à l’âge de neuf ans !

Cela dit, il n’avait peut-être pas dérapé tant que ça, car il sentit Ava se détendre. Même Jane alla jusqu’à lui adresser un petit sourire.

— Ava est magnifique, oui. Et ce sont vos épaules de déménageur qui bouffent toute la place, mon coco.

Ava lui tendit les photos avec un sourire contrit.

— Non, ce sont probablement mes hanches. Je suis désolée, Dev. Je ne voulais pas vous imposer une de mes petites crises. Je suis une ex-ado en surpoids. Et je continue à avoir de petits problèmes avec mon physique.

Ahurissant. Qui l’aurait jamais cru ? Avec ses trois sœurs, il aurait dû, normalement, avoir quelques notions de psychologie féminine, mais il se sentait carrément désemparé. A l’ouest.

— Croyez-moi, vous pouvez oublier vos problèmes, se contenta-t-il d’affirmer en guise d’injonction thérapeutique. Vous avez le genre de corps dont tous les hommes rêvent, Ava.

Et pourtant, ce n’était pas la rousse opulente qui retenait son attention alors qu’ils examinaient les photos. Même s’il ne comprenait rien à ses réactions, il était entièrement focalisé sur Jane.

Cette fille avait peut-être une personnalité réfrigérante, mais elle n’en dégageait pas moins une intense chaleur corporelle. Il sentait ses émanations brûlantes irradier tout son côté gauche. Nerveux comme une puce, il s’arracha à son flanc pour poser son café sur la table. Vu qu’il n’avait pas la place de respirer, il pouvait difficilement manier ET son gobelet en polystyrène ET les photos. Sans compter que dans son état, il ne lui fallait surtout pas de supplément de chaleur interne. Il brûlait déjà comme un volcan.

Il concentra son attention sur les ongles nus de Jane — sur les ongles rongés de Jane. Ce n’était pas très noble de sa part, mais cette vision le réjouit quand même. Elle n’était peut-être pas aussi imparablement sûre d’elle qu’il y paraissait.

Toujours est-il que cette fille avait une peau extraordinaire. Pour le peu qu’il pouvait en apercevoir, du moins. Dieu sait qu’elle était harnachée et boutonnée de la proue à la poupe. Mais il ne pouvait s’empêcher de noter la douceur de ses doigts lorsqu’ils effleuraient les siens à chaque échange de photos. Et de remarquer que la carnation de son poignet dénudé luisait d’un éclat opalescent, plus lumineux encore que les perles qu’elle portait.

Mal à l’aise, il changea de position. Qu’est-ce qui lui arrivait, nom d’un chien ? Quel phénomène aberrant subissait-il à son insu ? Il avait depuis longtemps perdu le compte des femmes qui avaient transité par sa chambre à coucher. Et il était marin et charpentier, bon sang ! Des mots comme « opalescents » et « carnation » n’étaient même pas censés figurer à son vocabulaire.

— Bon, allez…

Il s’extirpa d’entre les deux filles et se remit sur pied.

— Désolé, mais j’ai les yeux qui se croisent. Le décalage horaire continue de me jouer des tours. Je crois que je vais rentrer dormir.

Mais pas tout seul, rectifia-t-il in petto, en rassemblant ses photos. D’abord, trouver un bar sympa et une femme pour la nuit. Il fit ses adieux et partit au pas de course sous la pluie battante. Une femme comme il les aimait, avec un décolleté généreux, un vrai sourire, des lèvres rouges. Et des ongles de féline pour lui labourer le dos. Une femme qui verrait en lui un cadeau des dieux, un bel animal viril apte à la faire hurler de plaisir — et pas un sombre poivrot au bord du coma éthylique.

Sauf que…

Au lieu de se diriger vers l’un de ses pubs préférés à Belltown, il retourna tout droit à l’appartement, prit une douche et se glissa chastement sous la couette.

Demain soir, alors. Quoi qu’il arrive, il s’arrangerait pour se trouver une fille. Car s’il avait atteint le stade où même la petite Kaplinski — coincée, hautaine et sensuelle comme un manche à balai — le faisait fantasmer, il était grand temps qu’il s’envoie en l’air avec une femme digne de ce nom.

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