Un automne à Seattle

Andersen · Chapitre 15 sur 26

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Un automne à Seattle

Chapitre 14

14

 

 

Je suis quoi, pour lui ? Tantôt à prendre, tantôt à laisser ? Je

préférerais que Dev choisisse une attitude claire et qu’il s’y tienne.

* * *

— Désolé de t’avoir jetée hors du lit sans t’avoir laissé le temps de te ressaisir.

Jane jeta un regard en coin à Devlin, qui avait les yeux rivés sur le rétroviseur alors qu’il se préparait à déboîter. Elle sentit ses joues s’empourprer.

— Je n’ai pas eu l’impression d’avoir été sauvagement mise à la porte, murmura-t-elle.

Lorsqu’il avait repris suffisamment de forces pour la soulager de son poids et rouler sur le côté, il l’avait attirée dans ses bras, et ils étaient restés enlacés ainsi dix bonnes minutes. Elle avait senti les pulsations régulières de son cœur sous sa joue pendant qu’il lui passait les doigts dans les cheveux, lui caressait le dos et faisait pleuvoir une pluie de baisers sur son front, ses joues, ses tempes et le bout de son nez.

Elle avait eu le sentiment d’être enveloppée de douceur, d’attention, de sécurité.

Mais il lui parut préférable de ne pas en faire la remarque à Dev. Car il paraissait dangereux, dans son cas, de s’habituer à la sensation d’être dorlotée et protégée…

— Et puis, je comprends tout à fait que tu n’aies pas le temps de te prélasser, enchaîna-t-elle, optant pour une attitude pragmatique. J’ai entendu ce que t’a dit Finn avant que tu ne leur fausses compagnie. Tu dois avoir mauvaise conscience de laisser tes frères travailler sans toi.

Il hocha la tête et murmura un commentaire évasif. Le silence qui se prolongeait entre eux commençait à la mettre mal à l’aise.

— Avec ça, poursuivit-elle, j’ai des objectifs urgents à remplir, moi aussi. Ça nous arrangeait donc l’un et l’autre de ne pas traîner trop longtemps au lit.

D’une certaine façon, elle était soulagée. Qu’était-on censé se raconter dans l’après-coup d’une expérience sexuelle apocalyptique ? Sa vision d’une activité qu’elle avait toujours considérée comme surfaite avait soudain évolué pour prendre les proportions d’un champignon atomique. Elle ne savait pas très bien comment se comporter, et encore moins quoi dire.

Dans ces conditions, ne serait-il pas capricieux de sa part de s’offusquer du peu d’efforts consentis par Dev pour entretenir un semblant de conversation ?

Ils gardèrent le silence pendant le reste du trajet jusqu’à Wolcott. Lorsqu’ils eurent franchi — toujours sans rien dire — la porte de la cuisine, Jane n’avait qu’une hâte : se retrouver seule. Laissant à Devlin le soin de composer le code de l’alarme, elle fila dans le vestibule pour retourner à son QG.

Il la rattrapa par le bras juste avant qu’elle n’écarte les portes coulissantes.

— Hé, qu’est-ce qui se passe ? dit-il en lui tendant ses clés de voiture. Tu as l’air bien pressée de te débarrasser de moi.

— Tu n’as pas été particulièrement bavard, Dev. Je pensais que tu avais envie d’être débarrassé de ton côté.

Jane baissa les yeux sur sa main calleuse reposant sur sa manche en organza. Elle était tentée de se dégager, de lui fermer la porte au nez et de s’abîmer dans la garde-robe d’Agnes. Avec ses chers objets, elle savait exactement comment procéder. Alors que la relation homme-femme était nettement plus compliquée à aborder. Elle avait bien compris qu’il ne s’agissait pas d’un engagement durable. Dev et elle vivaient une passade, une histoire purement sexuelle qui ne se conjuguait qu’au temps présent. Mais une fois le cadre posé, il lui manquait malgré tout le mode d’emploi. Ils venaient de passer une heure et demie ensemble. Peut-être que tout s’arrêtait là ? Etait-elle censée s’effacer avec un gracieux sourire et oublier pudiquement ce qui venait de se passer ?

Devlin fit un pas vers elle.

— Tut trouves que j’étais silencieux ? Probablement parce que j’étais sous le choc de cet après-midi. Et que je me demandais quand j’aurais l’occasion de te revoir.

— Ah…

Un léger vertige la saisit. Leur histoire n’était donc pas vouée à s’achever sur un épisode unique ?

— Eh bien… Tu peux venir demain soir chez moi, si tu es libre.

Il se pencha plus près encore.

— Et ce soir ?

— Pas possible.

Son cœur battait fort dans sa poitrine ; son ventre était parcouru de frémissements. Elle était tentée, vraiment tentée d’annuler ses projets pour la soirée.

Mais interdiction formelle de lâcher ses amies pour un mec : tel était le pacte sacré passé avec Ava et Poppy. Un engagement qui remontait à l’époque où elles se promenaient encore en brassière fillette. Enfin… Poppy et elle, du moins. Ava, elle, avait connu une éclosion plus précoce.

— Je ne peux pas, ce soir. J’ai mon abonnement au théâtre.

— Alors, va pour demain soir.

Il lui attrapa la nuque et l’attira contre lui pour lui prodiguer un baiser qui la laissa chancelante et médusée, les lèvres gonflées et palpitantes.

Il la laissa aller aussi brusquement qu’il l’avait saisie. Avec une vague sensation de tournis, elle se retrouva à le suivre des yeux, le regard rivé sur les mouvements de contraction et de détente de son fessier mémorable, tandis qu’il quittait la pièce à grands pas.

Secouant la tête pour chasser son vertige, elle fit coulisser les portes sculptées, accrocha son manteau sur un cintre et remonta mentalement ses manches pour se mettre à la tâche.

Enfin… elle essaya, du moins. Car sa concentration stagna au degré zéro. Son esprit était bombardé par un fouillis d’images, de souvenirs, de sensations qui la parasitaient de la tête aux pieds. Elle finit par s’avouer vaincue et s’accorda un temps de pause. Si elle prenait quelques minutes pour cesser de penser, de supputer, de s’inquiéter, de s’interroger sur la façon dont son monde avait soudain basculé hors de son axe, son esprit ne finirait-il pas par s’éclaircir ?

Elle tira un fauteuil jusque dans le fond de la pièce et passa dans la cuisine pour se préparer un chocolat chaud. Puis elle s’installa avec son breuvage dans le coin sud-est du grand salon, un endroit où elle n’avait plus vraiment l’occasion de se poser, toute son attention étant requise par les bijoux et la haute couture. Tout en sirotant son chocolat, elle se régala de la vision des verres de chez Lalique, des fragiles broderies anciennes, des vases et des flacons avec des représentations de scènes d’hiver de Daum. Et surtout de sa collection préférée : les camées anciens dans une vitrine de verre.

Petit à petit, le calme se fit en elle.

Elle serra son mug de chocolat entre ses mains jusqu’à ce qu’il soit presque froid. Puis elle finit son fond de tasse d’un trait et se leva avec le sentiment d’avoir rechargé ses batteries. Cette fois, la concentration devrait de nouveau être au rendez-vous.

Et pourtant, en regagnant l’avant du salon, elle ressentit un malaise difficilement définissable. Elle aurait été incapable de dire ce qui la chiffonnait, mais c’était comme si elle avait inconsciemment enregistré une anomalie, un écart, un accroc. Les choses n’étaient pas exactement comme elles auraient dû être.

Mais quelles choses, au juste ?

Sûrement un élément d’une des collections qu’elle venait d’utiliser comme tranquillisant. Elle ne voyait pas d’autre réponse possible. Le problème, c’est qu’elle n’avait rien vu, consciemment, qui soit de nature à susciter la moindre inquiétude.

Donne-toi une minute ou deux pour essayer de comprendre de quoi il retourne, suggéra une voix en elle. Une fois que tu auras fait la lumière sur cette affaire, tu te sentiras le cœur plus tranquille. Elle avait fait volte-face et retournait vers le fond de la pièce lorsque des pas lourds dévalèrent l’escalier.

— Hé, Jane ?

Elle hésita, puis finit par hausser les épaules et revint sur ses pas. On frappa à la porte coulissante qui s’écarta avant même qu’elle ait crié d’entrer.

— Jane, tu es là ? s’éleva la voix de David. Jane ?… Ah, la voilà !

Les trois frères de Devlin se tenaient à l’entrée de la pièce. Elle ne put s’empêcher de leur sourire tant il émanait d’eux une gentillesse spontanée couplée à une tranquille assurance. Tous trois la gratifièrent d’un sourire en retour.

— Que se passe-t-il ?

Elle s’était adressée à David, mais se surprit à porter son attention sur Dev lorsque ce dernier apparut en arrière-plan, juste derrière ses frères. Elle fit passer dans son regard une question muette.

Mais il n’en savait apparemment pas plus qu’elle, car il indiqua d’une mimique qu’il n’était pas au courant de ce que tramait le reste de sa fratrie.

— Cela te dirait de venir à une fête ? demanda Finn.

— Hé ! C’est moi qui devais lui demander ! protesta David.

— Quand ? Demain ? Jane a du boulot jusqu’aux oreilles. Elle ne peut pas passer la journée à attendre que tu te décides à pondre ton invitation.

— Euh… une fête ?

La proposition inattendue avait un instant détourné son attention de Dev. Mais elle ne put s’empêcher de sonder de nouveau son expression. D’expression, elle ne lui en trouva aucune, cependant. Son visage était devenu étrangement neutre, fermé, comme absent.

Tout au fond d’elle-même, quelque chose de fragile se recroquevilla, comme une fleur précoce saisie par le gel. Inutile d’être un membre à temps plein du Club des Psychologues de Génie pour comprendre que Dev n’avait aucune envie que ses frères l’invitent quelque part.

Tête haute, elle se concentra de nouveau sur les trois autres hommes de la famille Kavanagh.

— Qui organise cette fête ? Quand ?

Si elle avait bien interprété l’attitude de Dev, elle n’y assisterait pas, de toute façon. Mais elle n’avait pas l’intention de refuser de but en blanc, alors que les frères Kavanagh avaient toujours été adorables avec elle.

— Ce samedi, claironna David. Chez nos parents.

— Oh, non ! protesta-t-elle, sincèrement horrifiée. Je ne peux pas m’imposer au milieu d’une fête de famille !

Les trois hommes renversèrent la tête en arrière et rugirent de rire. Même Devlin esquissa un rapide sourire.

— Pour nos parents, une fête n’est une fête que si la maison regorge de monde, dit-il.

Bren acquiesça.

— Voilà. C’est exactement ça. Et tu aurais l’occasion de rencontrer ma Jody. Depuis que je lui ai parlé de toi et du travail que tu fais au musée, elle meurt d’envie de te connaître.

Il lui décocha un sourire séducteur à la Kavanagh.

— Alors ? Qu’est-ce que tu décides ? Tu acceptes ? Je suis sûr que ça va te plaire.

— Absolument, intervint David. Avec les Kavanagh, on peut être sûr d’une chose : ils savent organiser des moments mémorables.

— Comme des combats à coups de poing sur le gazon, par exemple, marmonna Devlin. Ça frappe les mémoires.

— Ça suffit, Devlin ! protestèrent ses trois frères à l’unisson.

Finn précisa :

— Si tu ne vivais pas à l’étranger, tu saurais qu’il n’y a plus eu de bagarres chez les Kavanagh depuis le milieu des années quatre-vingt-dix.

Dev se rembrunit et Jane leur adressa un sourire crispé.

— C’est bête, j’ai laissé mon agenda chez moi. Cela me ferait vraiment plaisir de venir, mais je crains d’avoir déjà quelque chose ce samedi. Je n’ai plus tout à fait mon programme de la semaine en tête. Il faut que je vérifie.

— Aucun problème, répliqua Bren. Tu nous donneras la réponse demain.

Ils repartirent tous les quatre, y compris Devlin. Elle s’était pourtant attendue à ce qu’il reste pour lui demander instamment de ne pas accepter l’invitation. Pivotant sur ses talons, elle retourna à son ordinateur portable. Même si elle avait les nerfs à vif, elle pouvait se vanter de s’être tirée honorablement d’une situation sur le fil du rasoir. Sa réponse avait laissé entendre qu’elle aurait eu plaisir à venir, ce qui était d’ailleurs le cas. Elle aurait été ravie d’assister à ce grand rassemblement familial pour observer les Kavanagh en live. Mais il était clair que si Dev la considérait comme une partenaire acceptable pour rouler entre ses draps, il ne souhaitait pas la voir approcher sa famille de trop près.

Jane tenta de concentrer son attention sur ses tenues haute couture afin d’apaiser le ressentiment qui bouillonnait en elle. Mais elle avait les mâchoires crispées et se surprit à ressasser tout haut pendant qu’elle entrait ses données sur l’ordinateur.

Trois heures passèrent ainsi avant qu’elle ne se souvienne du malaise suscité par les collections exposées au fond de la pièce. Elle avait bien avancé dans son travail, cet après-midi — beaucoup mieux que ce qu’elle avait espéré accomplir au moment où elle était revenue de sa petite virée crapuleuse avec Devlin. La colère avait été un excellent moteur, apparemment. Elle vérifia que chaque pièce cataloguée durant l’après-midi avait bien été placée sur le portant roulant, avec les affaires destinées à être replacées dans la penderie secrète. Puis elle s’éloigna vers le fond de la pièce pour essayer de mettre le doigt sur l’anomalie qui l’avait titillée, plus tôt dans l’après-midi.

Jane balaya les collections d’un regard insistant en se focalisant tout particulièrement sur les camées. Elle se concentra de toutes ses forces pour essayer de contraindre sa mémoire à lui restituer la position exacte de chaque pièce, la dernière fois qu’elle était venue les admirer.

— Et zut ! Pourquoi Agnes n’a-t-elle pas gardé des traces claires de tous ses achats ?

— Des traces, elle en avait. Le problème, c’est qu’elles étaient dans sa tête et qu’elle les a emportées dans la tombe.

Avec un cri de panique étouffé, elle se retourna vers Ava.

— Ah, c’est toi ! Tu m’as collé une peur bleue !

Elle tapota son pauvre cœur qui battait la chamade. Ava porta la main à sa bouche.

— Désolée de t’avoir effrayée.

Sans faire montre d’une grande contrition, son amie entra dans la pièce, ses hanches somptueuses ondulant comme sur des roulements à billes.

— Comme nous sommes venues avec la voiture de Poppy, je pensais que tu nous aurais entendues arriver de loin. Cette petite aurait grand besoin de changer son pot d’échappement.

— Cette « petite » à un compte en banque exsangue, lança Poppy en les rejoignant.

Ava secoua la tête.

— Hé, mais nous avons fait un gros héritage, oui ou non ? Il doit quand même y avoir assez d’argent dans les caisses pour que tu puisses t’offrir une malheureuse réparation chez le garagiste.

— Tu ne comprends pas : Agnes était riche en objets d’art, mais à court de liquidités. Et l’exécuteur testamentaire a dû régler pas mal de frais pour payer le notaire, les impôts fonciers et toutes sortes de taxes. Puis il y a eu les annonces légales adressées à des créditeurs éventuels qu’il a dû placer dans la presse spécialisée. Et l’acompte qu’il a fallu verser aux Constructions Kavanagh pour lancer la restauration.

— C’est sûrement anti-américain de ma part, admit Ava, mais ça me fait mal aux seins de payer des impôts fonciers.

Jane fit claquer sa langue contre son palais.

— Pfff… C’est très américain, au contraire, de renâcler quand il s’agit de payer ses taxes. Mais si ça peut te consoler, nous aurions normalement dû en acquitter beaucoup plus. A part pour l’argenterie et les bijoux, le soi-disant expert nommé pour évaluer les possessions d’Agnes a largement sous-estimé la valeur de toutes ses collections. Je crois qu’il a dû jeter un regard rapide et se dire que c’était juste de la bimbeloterie et des froufrous de vieille fille.

— Quel idiot, marmonna Poppy.

— Un idiot, certes, mais providentiel pour nous. S’il avait eu la moindre idée de la valeur de ces vases, de ces dentelles et de ces flacons, nous aurions été bonnes pour vendre le tiers de nos collections rien que pour payer l’Etat.

Tout en parlant, elle copia sur une clé ses fichiers du jour et éteignit son ordinateur, avant d’accorder sa pleine attention à ses amies.

— Nous n’avons pas encore abordé la question des décaissements. C’est quelque chose dont nous devrions sans doute prendre le temps de débattre. Il faut que nous calculions combien nous devons mettre de côté pour finir de payer les travaux. Nous aurons également à régler les impôts sur le revenu d’Agnes portant sur le premier trimestre de l’année où elle était encore vivante. Il faudra prévoir aussi les frais de fonctionnement de Wolcott, et mettre un peu d’argent à gauche pour faire face aux imprévus. Puis je pourrais sortir mes antennes et essayer de trouver des acheteurs pour certaines pièces. Mais je n’aurai pas vraiment le loisir de m’en occuper avant d’avoir fini de préparer mes expos, donc, en attendant que je puisse dégager plus de temps, je propose que nous vendions les collections de linge de maison ancien. Là, au débotté, j’ai déjà trois possibilités en tête. Nous n’aurions aucun mal à les écouler. Cela pourrait résorber ton découvert, Poppy.

Ah, tiens, à ce propos… Où était donc passée la nappe brodée et ajourée des années vingt, avec ses six serviettes de table assorties, qu’Agnes avait utilisée la première fois qu’elles étaient venues prendre le thé chez elle, à douze ans ? Jane se rappela qu’elle ne l’avait pas vue avec le reste du linge de table, cet après-midi. C’était peut-être cela qui avait déclenché ses signaux d’alerte. Agnes s’en était toujours servie pour dresser sa table chaque fois qu’elles s’étaient retrouvées toutes les quatre. C’était devenu une tradition, au même titre que le carnet relié de cuir qu’elle leur offrait chaque année pour qu’elles puissent continuer à tenir leur journal.

Il n’était pas impossible, bien sûr, qu’un usage constant ait fini par user la nappe. Ramenant son attention sur la discussion en cours, Jane fit un rapide calcul mental pour établir la valeur approximative de la collection. Pour être plus précise, il aurait fallu qu’elle la réexamine d’un peu plus près, bien sûr. Mais comme ça, au jugé…

— Je pense que nous devrions pouvoir en tirer entre 15 et 20 000 dollars. Donc, en divisant ça entre nous trois, cela nous rapporterait…

Ava fit la moue.

— Des clopinettes.

— Parle pour toi, riposta vertement Poppy. Cela représente peut-être une somme dérisoire pour toi, mais cinq ou six mille dollars, à mes yeux, c’est une manne qui devrait m’assurer au moins trois mois de sourires de la part de mon cher banquier.

— Oh ! désolée, Pop…

Ava passa un bras autour des épaules de son amie et la serra contre elle avec une grimace de contrition.

— Je regrette, vraiment. J’ai parlé sans réfléchir.

Poppy appuya la tête au creux du bras d’Ava.

— Tu es toute pardonnée. Je sais bien que tu ne l’as pas dit par méchanceté. Tu es tellement habituée à nager dans l’opulence que tu n’as pas vraiment la notion de ce que les gens normaux considèrent comme une somme conséquente.

La tête toujours inclinée sur l’épaule d’Ava, Poppy plissa les yeux.

— Tiens… Il y a quelque chose de changé chez toi, Jane. Tu t’es offert un soin du visage ?

— Hein ?

— C’est comme si ta peau avait un éclat différent, une sorte de lumière intérieure…

Poppy se tut abruptement. Puis elle écarquilla les yeux, lui faisant penser à ces personnages de bande dessinée pour qui une ampoule s’allumait brusquement au-dessus de la tête.

— Hééééé !… Tu l’as fait ! Les galipettes avec Devlin !

Jane sentit le rouge lui monter aux joues sous le regard incrédule qu’Ava posa d’abord sur Poppy, puis sur elle.

— Janie ? Parle !

En entendant des voix d’hommes s’élever, tantôt dominantes, tantôt dominées par le fracas des travaux, elle leva les yeux au plafond avant de reporter son attention sur ses amies.

— Je ne veux pas aborder le sujet ici.

— Alors, c’est VRAI !

De stupéfaction, Ava lâcha l’épaule de Poppy, qui s’avança vers le portant où étaient suspendues les tenues déjà cataloguées. Une fois de plus ce jour-là, Jane vit son manteau arraché de son cintre.

Son amie le lui lança.

— Tiens, attrape !

Elle prit une brassée de vêtements qu’elle posa sur son bras.

— Aide-moi à monter tout ça là-haut, Ava, qu’on puisse fermer pour la nuit. Et après ça, on file boire un coup toutes les trois, avant la pièce.

Jane eut droit à un regard d’avertissement.

— Et il y en a une parmi nous qui aura tout intérêt à nous faire un exposé en règle. On veut tout savoir, jusqu’au plus infime détail.

* * *

— Les exposés, ça n’a jamais été mon truc, marmonna Jane vingt minutes plus tard, alors qu’elles étaient installées à une table de café, juste à côté du théâtre où elles devaient assister à leur représentation.

Poppy secoua la tête.

— Tsss… En classe, tu étais toujours ravie de nous montrer à quel point tu étais savante.

— Mais seulement lorsqu’il s’agissait de fournir des données objectives, rectifia Ava. Janie n’est jamais très à l’aise dès qu’il est question d’émotions et de sentiments.

Et comme elle était retournée comme un gant, elle se trouvait en plein dans sa zone d’ombre. Difficile de faire plus gênée qu’elle ne l’était en ce moment. Mais espérer que ses amies la laisseraient en paix si elle gardait le silence sur son aventure avec Devlin était irréaliste. Elle leur narra donc son entrée en matière avec Dev — un exploit dont elle était assez fière :

— Bon, les filles, vous n’allez pas me croire. Mais cet après-midi, je suis tombée sur Dev tout seul dans la cuisine. Et je lui ai demandé tout de go s’il voulait faire l’amour avec moi sans engagement de part et d’autre.

Ses deux amies restèrent un instant bouche bée. Poppy fut la première à se ressaisir.

— Tu nous racontes une craque ?

— Pas du tout.

Elle adorait cette image d’elle-même en Super Jane, audacieuse et libérée. Le problème, c’est qu’Ava et Poppy la connaissaient presque aussi bien qu’elle-même. Elle admit donc en toute franchise :

— J’ai voulu jouer les filles désinhibées, mais j’ai failli tomber dans les pommes avant même d’avoir fini de formuler ma proposition.

— Je suis sur le flanc, en tout cas, murmura Ava dans un souffle.

Sa rousse amie se tut pour laisser à la serveuse le temps de poser leurs boissons devant elles. Mais dès que la note fut réglée, elle se pencha au-dessus de la table pour la presser de questions.

— Et comment a-t-il réagi ? Il t’a sauté dessus pour te prendre sauvagement sur le carrelage de la cuisine ? Quels ont été ses premiers mots ?

— Il s’est d’abord redressé en silence. Puis il a juste dit : « Va chercher ton manteau ! »

Elle raconta la scène sans omettre trop de détails jusqu’au moment où — après l’avoir couverte de baisers pendant qu’elle tenait sa photo de famille — Dev l’avait fait pivoter dans son étreinte et qu’ils étaient tombés, bras et jambes enchevêtrés, sur son dessus-de-lit. Pour la suite, elle n’avait pas l’intention d’entrer dans les détails. L’intime restait l’intime. Mais le seul fait d’y repenser avait suffi à réveiller une foule de sensations torrides. Elle pressa les cuisses l’une contre l’autre, tant la pulsation entre ses jambes se faisait moite et insistante.

Poppy scruta ses traits avec une attention soutenue.

— Je suis sûre qu’il s’y est pris comme un dieu, observa-t-elle avec un demi-sourire.

— Oh ! si tu savais…

Elle faillit gémir tout haut et serra les genoux de plus belle.

— J’étais loin de me douter que…

Poppy hocha la tête d’un air avisé.

— Je me souviens d’être venue te voir pendant tes études. Tu m’avais présenté ton petit ami intello, là… Comment s’appelait-il, déjà ?

— Eric.

— Ah, oui, voilà, Eric. Il n’avait pas l’air d’être la sensualité incarnée, ce type. Mais ce qui se passe entre Dev et toi me paraît explosif… Tu es sûre d’être en accord avec le fait qu’il doit repartir assez rapidement en Europe ?

— Oui. Aucun problème de ce côté-là. Son départ prochain a été un gros argument de vente, au contraire.

Ava soupira en secouant tristement la tête.

— Oh ! Jane, Jane, Jane…

Les lèvres de Poppy se plissèrent en une amorce de sourire, mais elle ne se laissa pas distraire par l’intervention d’Ava.

— Donc, la date de péremption rapide est un point positif à tes yeux. Et vous avez vécu des instants sexuellement sublimes ?

Elle prit une gorgée de son vin et reposa son verre sur la table. Tournant le pied, elle observa le va-et-vient du liquide ambré, glissant sensuellement le long de la paroi. Puis les doigts de Poppy s’immobilisèrent et elle planta son regard dans le sien.

— Toutes les conditions devraient donc être réunies pour que tu flottes sur un petit nuage. Mais ce n’est pas du tout l’impression que tu donnes. Pourquoi ?

D’un côté, il fallait le reconnaître, elle aurait aimé avoir l’avis de ses amies sur la situation avec Dev. Mais la simple idée d’avoir à déballer ses émotions et — pire, même : son sentiment de vulnérabilité — sur la table lui tordait l’estomac. Elle aurait préféré de loin faire bonne figure et changer de sujet de conversation.

Mais difficile d’échapper à la perspicacité de Poppy et d’Ava. Quelle idée d’avoir des amies qui la connaissaient quasiment par cœur !

Levant son verre d’eau gazeuse, elle contempla la danse verticale des bulles qui se précipitaient pour éclater à la surface. Elle reposa sa boisson sur la table sans même penser à boire.

— J’avais imaginé que notre histoire ne se bornerait pas à un épisode unique. Maintenant que j’ai découvert les plaisirs de la chair avec un expert, je me réjouissais à la perspective d’approfondir l’expérience, pendant deux semaines, ou un mois, ou je ne sais combien de temps…

Elle reprit son verre, en scruta un instant le fond et conclut d’une voix étranglée :

— Je pensais que ce serait une bonne façon pour moi de tremper les orteils dans les eaux tumultueuses de la passion, sans prendre le risque de m’y noyer et de devenir aussi ravagée que mes parents.

Poppy secoua la tête.

— Sérieusement, Jane… Je pense que les personnalités mélodramatiques de ta mère comme de ton père, et les quantités massives d’alcool qu’ils ingurgitent ont joué un rôle beaucoup plus important dans les désastres qu’ils ont commis que l’amour passionné — et très charnel — qu’ils éprouvent l’un pour l’autre.

Ava se pencha pour poser sa main fraîche sur la sienne. Il fallut ce geste de réconfort de la part de son amie pour que Jane s’aperçoive qu’elle avait serré les poings. Elle les détendit, rassérénée par la compréhension dont Ava faisait preuve.

— Qu’est-ce qui n’a pas marché, Jane ? Devlin doit retourner en Europe plus tôt que prévu ?

— Non.

Les délicats sourcils d’Ava se rejoignirent au-dessus de son nez.

— Alors pourquoi votre histoire s’arrêterait-elle là ?

Ses yeux lancèrent soudain des éclairs.

— Le salaud t’a plaquée dès qu’il a eu ce qu’il voulait ?

Sans même lui laisser le temps de répondre, Ava se redressa d’un air courroucé, offrant l’image même de la justicière outragée.

— Ne me dis pas qu’il a tout raconté à ses frères ?

Un incident douloureux, durant leurs années de lycée, avait rendu Ava particulièrement intolérante aux hommes assez mufles pour transformer un moment d’intimité sexuelle en exploit servant à se faire mousser en public. Elle avait offert sa virginité à un garçon dont elle avait cru qu’il tenait à elle. Pour découvrir, un peu plus tard, qu’il avait couché avec elle suite à un pari fait avec des copains.

Jane retourna sa main, paume offerte, pour serrer celle d’Ava.

— Non, ce n’est pas ça…

Elle parla du silence hermétique de Dev pendant le trajet du retour, de son apparent revirement positif lorsqu’il lui avait rendu ses clés de voiture, puis de l’invitation lancée par ses frères. Et de la façon peu flatteuse dont il s’était renfrogné.

— Cela paraît très ambivalent, comme attitude, admit Ava. Mais tu ne crois pas que tu t’inquiètes peut-être pour rien ? Il est possible que tu aies mal interprété sa réaction.

— Encore aurait-il fallu, pour le savoir, qu’il accepte de communiquer un minimum ! Il n’a pas desserré les dents pendant que nous étions en voiture. Lorsqu’il m’a dit que c’était parce qu’il réfléchissait à la prochaine opportunité de me revoir, j’ai pensé que j’avais eu tort de considérer son silence comme un rejet. Mais juste au moment où je me félicitais que le malentendu entre nous soit levé, il a pris une tête d’enterrement en entendant ses frères m’inviter chez ses parents. C’est vrai qu’il n’a pas hurlé : « Plutôt mourir que de la voir débarquer chez nous ! » Mais il ne m’a pas encouragée à venir non plus. Au contraire.

De nouveau, en parlant, elle sentit la douleur froide causée par son rejet informulé. Elle se raidit, horrifiée par sa propre vulnérabilité face à un homme qu’elle connaissait si peu.

— Je n’avais pas l’intention de m’imposer. S’il ne voulait pas de moi, il lui aurait suffi de me le dire, s’insurgea-t-elle, en une ultime tentative pour se raccrocher à sa dignité.

Comme Ava et Poppy la fixaient en silence, elle finit par admettre sombrement :

— Je ne suis pas faite pour vivre ce fatras émotionnel ! En l’espace de quelques heures, j’ai dû passer de l’émerveillement devant la beauté de l’acte amoureux à la découverte sordide que j’étais un secret honteux pour Dev. Tout ce que je demande, c’est de savoir clairement sur quel pied danser avec lui, c’est tout.

— Jane veut toujours connaître les règles, murmura Ava.

— Exact. J’ai besoin de savoir où j’en suis. Et j’assume cette exigence.

— La communication, ça marche dans les deux sens, Janie, intervint calmement Poppy. Dev sait-il, lui, que tu considères que c’est terminé, pour vous deux ? Si tu veux mon avis, il est resté sur l’idée que vous vous retrouvez chez toi demain soir.

Jane soutint résolument le regard de son amie.

— S’il est assez stupide pour se présenter à ma porte après m’avoir traitée comme une maîtresse honteuse, c’est son problème. Et puisqu’il faut communiquer, je lui ferai savoir en termes clairs ce que je pense du fait d’avoir été désavouée comme… comme un vilain secret d’alcôve.

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