Une reine

Judith Elmaleh · Chapitre 1 sur 27

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Une reine

Chapitre 1

1.

 

Simha

Je n’avais jamais porté une robe aussi somptueuse.

C’était une robe, une vraie, pas un de ces assemblages de fortune composés d’une jupe rapiécée et d’une blouse trop large, que j’arborais d’habitude. Non, elle était magnifique, d’un vert profond, lumineux.

Brodée de galons d’or, la jupe s’évasait sous une large ceinture qui m’enserrait la taille. Maman et Sultana, ma sœur aînée, m’avaient fait enfiler plusieurs jupons en voile dessous, pour donner du volume et cacher ma maigreur. Sultana s’agenouilla devant moi et glissa à mes pieds propres, gainés de bas de soie blancs, des babouches dorées, beaucoup trop grandes pour moi.

Cette tenue d’apparat nous avait été prêtée par la famille aisée d’une de nos voisines. Dans ce velours épais qui pesait lourd sur mes épaules, je me sentis présente, concrète, existante.

*

Quel jour étions-nous, je ne m’en souviens pas – pas plus que je ne connais ma date de naissance. Je sais juste que nous devions être au mois de juillet, car quelques jours auparavant notre roi Mohammed V avait célébré les dix ans de son fils aîné, Moulay Hassan. Les rues bruissaient de la bonne nouvelle et, avant le dîner du shabbat, notre père avait prié pour la santé et la longévité du prince héritier.

Maman et Sultana s’étaient affairées auprès de moi depuis le lever du jour. Ensommeillée, je marchais entre elles à travers le dédale des venelles encore désertes du mellah, le quartier juif de Casablanca. La fraîcheur matinale promettait d’être éphémère en cette chaude semaine d’été. Nous nous dirigions vers le hammam. Maman me poussait dans le dos pour me forcer à accélérer le pas, agacée, car j’écartais les bras pour essayer de toucher du bout des doigts les murs de part et d’autre des rues étroites. Je faisais cela depuis toujours. Quand j’arrivais à atteindre les deux bords, je m’autorisais un vœu qui, forcément, devait se réaliser.

Aujourd’hui, je priai Dieu de pouvoir passer une journée, une seule, derrière les murailles et contempler l’océan. Mais aussitôt, je me sentis coupable de cette légèreté.

« Mon Dieu, pardon, j’annule. Maître du monde, accorde plutôt la guérison à mon père. »

Ce faisant, je touchai bien les deux parois pour appuyer ma requête.

« Simha, arrête de faire la gamine, ce n’est pas le moment ! » persifla Sultana.

Et, à son tour, elle me poussa dans le dos.

À cette heure matinale, le hammam était dépeuplé. D’ordinaire, je m’y rendais le jeudi après-midi et prenais mon unique bain de la semaine, au sein d’une foule de corps féminins chauds et luisants se préparant à être parfaitement propres pour le shabbat.

Aujourd’hui, Simon, mon petit frère, ne nous accompagnait pas. Aujourd’hui, je n’étais pas de corvée pour frotter le dos de ma mère, ni celui de ma sœur. Ce furent elles qui m’allongèrent sur le comptoir de pierre dans la demi-pénombre, et m’astiquèrent le corps avec application. Je regardais avec désolation la silhouette de ma mère, si maigre, son dos chétif arqué, son sternum rentré à l’intérieur de son poitrail, comme la marque indélébile d’un violent coup de poing. Ses mains rêches me massaient vigoureusement en même temps que l’odeur forte de fleur d’oranger se mêlait à la vapeur chaude et me plongeait dans un état d’abandon profond.

Sultana démêlait mes cheveux, si longs qu’ils m’arrivaient jusqu’à la naissance des hanches. Elle prenait bien soin de séparer chaque mèche. Les dents du peigne me griffaient agréablement la peau, à travers ma chevelure mouillée plaquée sur mon dos. Je sortis de mon alanguissement pour chahuter ma sœur en l’aspergeant d’eau, en lui plantant mes doigts dans les côtes pour la faire rire, mais elle gardait son air grave et poursuivait consciencieusement sa tâche. Maman, aussi imperturbable, inspectait mes ongles un à un, veillant à leur impeccable propreté. Je décidai alors de lâcher prise, et accueillis ces égards exceptionnels avec étonnement et volupté.

J’étais allongée sur le ventre quand, derrière les volutes de vapeur, de mon œil mi-clos, je crus distinguer Hassiba, la sœur de Maman, assise dans un recoin. Nous ne la fréquentions que très rarement, lorsqu’elle venait nous visiter pour la nouvelle année. Depuis qu’elle s’était remariée, elle vivait hors de nos murs, dans la médina. J’avais à peine quatre ans à l’époque de son départ, mais je me souvins que ce remariage avait créé des remous dans notre microcosme. Je laissais traîner mes oreilles ; les cancans des voisines m’avaient appris qu’elle était tombée sous le charme d’un garçon de dix ans son cadet, alors qu’elle était déjà mariée. Les deux amants avaient été démasqués, Hassiba dut divorcer, et finit par épouser le jeune homme fou d’amour.

Je l’observais de loin, devinais son regard bleu perçant à travers la buée ; j’avais l’impression qu’elle regardait dans notre direction. C’était la première fois qu’elle m’apparaissait sans son foulard. Ses cheveux gris noués en deux longues tresses épaisses couvraient sa poitrine menue. Elle se leva, dévoila une silhouette souple et ferme, un corps intact, alors que celui de Maman, qui avait quelques années de moins, était si abîmé.

Je m’apprêtais à lui dire que sa sœur était là, mais je reçus un broc entier d’eau glacée, qui inonda mon visage et créa un nouvel écran de vapeur autour de moi. Quand je repris mon souffle après ce choc thermique et rouvris les yeux, ma tante s’était volatilisée.

Je ne me doutais pas, à cet instant, que je serais bientôt liée à Hassiba pour le restant de mes jours.

Dans une douce indolence, je sortis du hammam, mes cheveux soigneusement enturbannés dans une serviette de bain. Je n’effleurais plus les murs de mes mains, je me sentais trop propre pour cela. Mon corps, bouilli par la moiteur brûlante, se mouvait au ralenti.

Au détour d’un passage, nous fûmes happées par le tohu-bohu du mellah qui s’était réveillé entre-temps. En moins d’une heure, la foule avait surgi, dense et tumultueuse, mue par un signal de départ invisible. Nous étions obligées de jouer des coudes pour nous frayer un chemin dans cette cohue compacte. Les marchands étaient installés de part et d’autre des ruelles et présentaient aux chalands des étals odorants, où étaient disposés du curcuma, du paprika, du cumin, des pains de sucre, des pommes de terre en monticules, des tomates bien mûres, des carottes terreuses, des pièces de viande rouge brun pendues à des crochets autour desquelles bourdonnaient des nuées de mouches. S’y mêlaient les ânes, les carrioles, les artisans accroupis qui martelaient le cuivre devant leurs échoppes, les hommes qui se rendaient à la synagogue d’un pas pressé, les porteurs du marché qui ployaient sous de lourds paniers écrasant leurs épaules, le rémouleur ambulant qui de son sifflet rameutait les clients, les femmes qui lançaient des seaux d’eau sur le pas de leur porte, les enfants qui piaillaient, couraient, jouaient, inlassablement.

Et au-dessus de cet enchevêtrement de sons matinaux désordonnés s’élevait, par-delà les murs du quartier juif, le chant mélodieux du muezzin appelant les fidèles à la prière. J’avais environ quatorze ans, et je ne connaissais rien d’autre que ce vivier grouillant de monde, ce ventre chaud où je me sentais en sécurité.

Une fois passé le seuil de la maison, nous cheminâmes à travers les pans de linge mouillé, étendus d’un bord à l’autre de la cour centrale. Cette maison, nous y habitions à huit familles, chacune occupant une pièce. Nous vivions dans une de ces chambrées de quelques mètres carrés, avec mes trois frères, ma sœur et mes parents. Nous y accomplissions les activités du quotidien, dans la promiscuité la plus totale : dormir, manger, travailler, et parfois même nous y recevions de la visite.

Quand Sulika, notre voisine, nous vit apparaître dans le patio, elle s’empressa de donner le signal en émettant un youyou strident. D’autres voix de femmes fusèrent de tous les coins de l’habitation et lui répondirent en canon. J’étais joyeuse et confuse en même temps : ce chant semblait m’être adressé et, depuis ma tendre enfance, on m’avait appris qu’il était celui des événements heureux.

Je me tenais toujours debout, immobile dans ma robe de velours, j’osais à peine cligner des yeux. Sultana m’avait maquillée. Elle avait coloré mes joues avec de la poudre de coquelicot, puis collé sur mes paupières des paillettes aux reflets verts avec ses doigts humectés de salive. Je ne m’étais pas observée dans le miroir, mais leurs regards, et le sourire ému de ma mère qui me contemplait comme un trésor, suffisaient : moi, la petite fille, je me sentais resplendissante.

D’habitude, j’étais transparente. J’étais d’ailleurs très douée pour me rendre invisible. Je me fondais allègrement dans l’environnement bruyant et surpeuplé dans lequel je vivais. J’aimais que l’on m’oublie ; cela me permettait de rêver.

Mon père n’aimait pas que j’aie l’esprit ailleurs. Combien de fois m’avait-il surprise, le regard au loin, figée en plein nettoyage de sol ou épluchage de légumes ? Pour me rappeler à l’ordre, il tapait dans ses mains, me sortant brusquement de ma torpeur. Je me remettais alors en action, tête baissée, n’osant affronter son air réprobateur.

Le seul moment où je pouvais m’évader sans risque, c’était la nuit, quand tout le monde était enfin couché. Dans notre pièce commune, ma place se trouvait le long du mur, à droite en entrant, près de la porte. Simon, mon petit frère chéri, dormait tout contre moi.

Au milieu de la nuit, Papa, qui souffrait d’emphysème, gémissait de douleur, réveillant ma mère qui pour le soulager lui apportait des décoctions, et parfois même de l’eau-de-vie. Afin de couvrir le son de sa complainte déchirante, je chuchotais dans l’oreille de Simon une berceuse que ma mère m’avait apprise : « Nini ya momo… » Cette comptine avait le don de nous apaiser tous les deux, et nous nous bercions mutuellement, la petite main potelée de Simon dans la mienne. Son corps était entièrement couvert de plaques rouges qui le démangeaient sans cesse dans son sommeil. J’avais pris soin de laisser pousser les ongles de ma main droite pour pouvoir lui gratter le dos et le soulager.

Ils étaient nombreux à avoir attrapé la teigne, à l’école rabbinique. Je les voyais, entassés les uns sur les autres, dans cette minuscule synagogue sans air et sans lumière. Rabbi Mimo, leur maître aveugle, hurlait des versets de la Torah à une horde d’enfants sales et décharnés, qui braillaient à leur tour en balançant leur torse comme des pantins. Je me doutais que, dans ces conditions, il n’apprenait pas grand-chose des textes sacrés ; mais au moins, là-bas, mon petit Simon avait de la soupe chaque jour et ne traînait pas dans les rues. Depuis que notre père était tombé malade, il avait perdu sa place au marché où il vendait des légumes, et nous mangions rarement à notre faim.

Mes frères et ma sœur dormaient au milieu de la pièce, mais le plus souvent mes deux grands frères ne rentraient pas de la nuit. Ils vagabondaient dans le quartier et couchaient on ne savait où. Amran, l’aîné, était musicien, au grand dam de notre père. Parfois, quand il jouait de son oud, Papa se laissait attendrir, le temps d’une chanson. Amran faisait courir ses doigts sur les cordes et entonnait de sa belle voix grave un refrain que mon père reprenait tout bas. Il semblait s’apaiser un instant ; puis il se ressaisissait soudain et lui ordonnait d’arrêter.

Mes parents dormaient de l’autre côté de la chambrée, l’un près de l’autre, la moitié du mois. J’avais eu mes premières règles trois mois auparavant. Sultana m’avait expliqué qu’une fois mariée, je ne pourrais pas partager le lit de mon mari durant cette période. Je compris alors que, lorsque Maman se couchait près de nous, c’est qu’elle était impure.

Dans cet espace exigu et encombré, sans air, bruissant des souffles de notre famille, des frottements de nos corps, de nos râles, de nos borborygmes, j’attendais qu’ils soient tous assoupis afin de m’évader. Les yeux clos, je laissais mon esprit divaguer et me détachais de ce lieu, de son étroitesse. Je m’imaginais libre et me voyais survoler le mellah à toute allure. C’était fulgurant, je ne connaissais aucune limite. Le vacarme de la journée s’estompait, des images me revenaient par bribes, crépitaient sous mes paupières et s’évanouissaient à mesure que je m’élevais dans un espace cotonneux et silencieux. Je pouvais enfin sombrer dans un sommeil profond, dont j’étais rudement extirpée par Maman au petit matin.

Aujourd’hui, cependant, elle m’avait réveillée en répétant avec

douceur : « Simha, nodi ya benti  1. » Et c’est avec une tendresse inhabituelle qu’elle plaça sur ma tête une coiffe brodée de perles et de pièces d’or. Elle déposa un long baiser sur mon front, les larmes aux yeux, puis murmura : « Voilà. Comme une reine… »

Mon père et mes frères nous attendaient dans le patio, propres et bien habillés. Je n’avais jamais vu Papa aussi élégant. Il avait troqué son habituelle djellaba poussiéreuse et rapiécée contre une zokha, cette longue blouse noire ouverte sur le devant, soulignée à la taille par une ceinture rayée.

Nous sortîmes ; je tenais fermement le bras de ma mère et, de l’autre côté, la petite main chaude de Simon, qui pleurait continuellement, sans bruit. Sultana marchait derrière en soulevant ma robe, pour éviter que ne la souillent les détritus qui jonchaient le sol. Cela faisait partie du paysage du mellah ; ces ordures amassées en monticules fétides pouvaient rester des semaines avant d’être enlevées.

Mes deux frères fermaient la marche avec mon père. À intervalles réguliers, ils s’arrêtaient pour le laisser souffler et tousser à s’en arracher les poumons. Nous arrivâmes devant une porte étroite en métal vert foncé et cloutée sur toute sa surface, qui s’ouvrit sur une assemblée éparse et informe que j’évaluai à une quinzaine de personnes. À peine étais-je entrée que tout, et tout le monde, devint flou.

Des fragments de cette soirée jaillissent dans ma mémoire. Le bruit de verre cassé, celui qu’avait écrasé Eliahou, le mari de ma tante, de son pied droit. À l’époque, j’ignorais la signification de ce geste. Un rabbin avait récité une prière courte et monotone, puis un youyou faible et enroué avait percé le silence de plomb qui s’était ensuivi.

Je ne comprenais pas bien ce qui se déroulait sous mes yeux mais je me sentais rayonnante, illuminée par les regards qui convergeaient vers moi. De ma vie, jamais je n’avais été au centre de l’attention comme ce soir-là. J’avais l’étrange sensation de n’être plus reliée au sol, je flottais. Les visages alentour se déformaient, les voix dissonaient, les sourires s’étiraient à l’infini.

Plus tard, dans la soirée, je me retrouvai assise à une longue table parsemée de petites assiettes remplies de victuailles. Maman m’avait ordonné de jeûner en me répétant que c’était la tradition. Je n’avais pas posé de question. Le ventre creux, je salivais en reluquant la viande baignant dans sa sauce, les olives rutilantes, les sardines farcies, les poivrons rouges, les carottes au cumin, le pain moelleux. Je ne m’expliquais pas ma présence ici, assise avec les adultes, entre ma mère et Eliahou. J’aurais voulu être auprès de Simon que j’apercevais tout seul rôdant autour des plats et affairé à engloutir en cachette tout ce qu’il pouvait attraper.

Quand je questionnai discrètement Maman sur l’absence de ma tante, elle me fit taire de son regard sévère. J’observai Eliahou, rencontré seulement quelques rares fois quand j’étais enfant. À peine plus grand que moi, il me paraissait élégant dans son costume trois pièces gris foncé. Je songeai qu’il devait être riche pour s’habiller comme les Français et m’interrogeai sur l’âge qu’il pouvait bien avoir en détaillant son front haut, son nez imposant, ses oreilles décollées, et les deux profondes rides qui rejoignaient la commissure de ses lèvres charnues.

À peine m’avait-on servie que je me jetai sur mon assiette. Un violent coup de coude dans les côtes me freina. Ma mère me chuchota à l’oreille :

« Doucement, ma fille, c’est honteux !

— Laisse-la », dit le mari de ma tante d’une voix douce, en me fixant de ses yeux bleu pâle.

Et il effleura mon bras pour m’encourager à manger. Un frisson glacé me parcourut le corps ; je m’arrêtai net et repoussai mon assiette. Il se pencha vers moi, sourit et posa ses larges mains bien à plat sur la table. Étrangement, à cet instant-là, je me dis que ce devait être un homme gentil.

Je sentais qu’il me dévisageait avec insistance tandis que je m’efforçais de rester immobile, malgré ma robe qui m’écrasait, la chaleur qui me montait au visage et la sueur froide qui coulait le long de mon échine.

Je cherchai du regard la présence réconfortante de Simon. Les deux mains jointes sous sa joue, il s’était endormi par terre, repu par l’inhabituelle abondance des mets.

« Simon est fatigué, je veux rentrer », dis-je à ma mère.

Ce furent mes premiers mots de la soirée, et je les avais prononcés assez fort pour être entendue autour de la table. Quelques convives étouffèrent des rires et ma mère me sourit faiblement.

« Tu ne vas pas rentrer ce soir, ma fille. »

Je ne suis pas rentrée, et je suis restée là pour la vie.

 

1. « Simha, lève-toi, ma fille. »

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