Une reine
Chapitre 4
4.
Le lendemain, pour la première fois depuis ma séparation, j’ouvris les yeux sans tressaillir face à la place vide à côté de moi. Je n’étais pas assommée par cette tristesse qui ventousait mon corps au matelas. Je me levai d’un bond, animée par mon objectif de la journée. Je devais annoncer à mon père mon départ pour Casablanca et lui déléguer la supervision de mon chantier de cuisine. À cause de son côté rêveur et distrait, il n’était certainement pas la personne indiquée pour cette tâche, mais il était si désemparé de me voir malheureuse que j’en étais arrivée à m’inquiéter de son inquiétude à mon égard. En lui attribuant ce rôle, je savais qu’il irait mieux car il aurait la possibilité de m’aider… à aller mieux.
Je bus mon café en ondulant – Whitney Houston, sur ma playlist, avait très très envie de danser « with somebody ». Des années que je n’avais plus écouté ma musique en toute liberté, des années que mon mari coupait brutalement la chanson sur laquelle je fredonnais joyeusement pour lui substituer un de ses morceaux de jazz préférés en lançant « Ça, c’est de la musique », avant de se diriger vers la douche. (Depuis, n’importe quel titre de jazz provoquait en moi un agacement viscéral.)
Flanquée de mon petit garçon, cartable sur le dos et croissant à la main, je me pointai sans prévenir au Valois, la brasserie de quartier préférée de mon père, sûre de l’y trouver à cette heure-là. De l’autre côté de la rue, j’aperçus sa crinière laiteuse se détachant des autres matinaux attablés.
D’aussi loin que je me souvienne, mon père avait toujours eu les cheveux blancs. Comme s’il n’avait jamais vieilli, comme s’il avait toujours été sage. Au cœur de l’agitation, il se tenait assis, le dos droit, face à sa tasse de café, et contemplait de son œil rêveur d’éternel badaud le simple spectacle de la rue. Quand j’étais enfant et que nous partions en balade, il arrivait qu’il me perde en route. Intrigué par une scène, un lieu, une personne, il lâchait ma main et accélérait le pas. Je me retrouvais seule et tentais de le rattraper, en suivant à la trace son cumulus de cheveux.
Jules le tira de sa rêverie en lui effleurant affectueusement le bras.
« Ça, c’est une belle surprise ! Qu’est-ce qui me vaut l’honneur, cher Monsieur ? » s’écria-t-il en serrant théâtralement la main de son petit-fils.
Je le regardai avec amour : mon papa, tout en lui était à la fois jeu et tendresse. Il m’adressa un sourire interrogateur, surpris de me voir débarquer à l’improviste, puis tendit son téléphone à Jules en lui disant : « Tu tombes bien : il est bloqué. Je ne comprends pas, je suis pourtant sûr que c’est le bon mot de passe. Tiens, essaie ! C’est mssemen1925. »
Mon père appliquait la même règle pour tous ses mots de passe : le nom d’une pâtisserie marocaine accolé à l’année de naissance de sa mère. Jules, fier de sa mission, fit quelques essais infructueux avant de poser son diagnostic implacable.
« Il ne marche pas, ton mot de passe. Tu dois faire vérifier ton portable par un spécialiste.
— Pour qu’il fouille dedans et qu’il sache tout de ma vie ? Pas question ! »
C’était la hantise de mon père, depuis toujours. Bien avant les portables, l’informatique et les problèmes de données personnelles, il semblait redouter que des pans entiers de son existence, jusque-là bien cachés, fussent découverts.
De sa jeunesse, je savais juste qu’il était parti seul du Maroc à treize ans pour suivre une formation en ferronnerie d’art à Strasbourg. C’était tout, rien de plus. Rien de ses trois années passées dans un internat loin de sa famille. Il n’exerça jamais ce métier, mais, dès qu’il avait un crayon en main, il griffonnait des volutes et des rosaces, uniques réminiscences de ses années d’apprentissage. Malgré son humour, ses sourires, son regard bienveillant, il devenait mutique dès qu’on le questionnait sur cette période.
« Je vais en racheter un tout neuf. Tu vas m’aider à choisir », dit-il en pinçant le ventre de mon fils pour lui prodiguer ce qu’il appelait une « injection d’énergie solaire ».
Mes frères et moi avions eu droit au même traitement et croyions mordicus à ses bienfaits. Nous venions même le lui réclamer le matin avant d’aller à l’école.
Alors qu’il faisait rire Jules aux éclats, mon regard s’accrocha à son oreille droite, dont le lobe était percé. Je n’y avais jamais prêté attention jusqu’au jour où mon grand frère se fit percer l’oreille en cachette, à dix-sept ans. Mon père s’en était aperçu au dîner et avait piqué une colère noire. Mal lui en prit : mon grand-père et mes deux oncles se chargèrent de lui rappeler qu’ils avaient tous l’oreille percée. C’est alors que je vis ce que je n’avais encore jamais remarqué tout en l’ayant eu sous les yeux : les quatre arboraient la marque de cette vieille coutume. Ce qui avait commencé comme un drame se termina en fou rire, car Papiel, convaincu que mon frère avait voulu perpétuer cette tradition, le prit dans ses bras et le remercia solennellement de sa loyauté.
Là, au Valois, devant nos cafés qui refroidissaient, je tentai une nouvelle fois d’en découvrir la signification.
« Est-ce qu’on saura un jour pourquoi tu as l’oreille percée ? »
Jules scruta mon père interdit puis s’excita.
« Je veux me faire percer l’oreille comme Papi ! S’il te plaît, Maman !
— C’est de l’histoire ancienne, une tradition berbère, Jules.
— Moi aussi je suis un Berbère ! protesta mon fils.
— Voilà, tu es contente ? »
Les deux me fixaient avec leurs yeux de la même teinte bleu pâle.
Un bref coup d’œil à ma montre : j’avais quinze minutes pour annoncer à mon père que je partais à Casablanca, et que la lourde charge de surveiller mes travaux de cuisine lui incombait.
Je commençai par la cuisine. Il sembla soulagé de changer de sujet. Bien sûr, il allait s’en occuper ; il était même heureux que je lui demande enfin de l’aide.
« Un divorce, c’est terrible. Surtout un deuxi… »
Il se ravisa avant de finir sa phrase. Je le fis à sa place, avec la formule que l’on me servait depuis l’annonce de ma séparation.
« Oui, surtout un deuxième. »
Il sourit, désolé.
« Je me charge de ta cuisine, ça te permettra de souffler un peu. »
Je saisis l’expression au vol. Justement, comme j’avais besoin de souffler un peu, je m’apprêtais à partir pour Casablanca me réconforter auprès de Mimi. Son visage passa de l’étonnement à l’embarras. Il ne prononça pas un mot et, durant une longue minute, j’eus l’impression que le vacarme de la brasserie s’était suspendu : la machine à café avait cessé son grondement, les cliquetis des cuillères s’étaient tus, la gouaille du serveur s’était évanouie. Il bredouilla une suite de phrases cotonneuse.
« Anna chérie, c’est compliqué, elle est fatiguée. Tu as des choses à faire, ton emménagement, tes enfants… Attends un peu et nous irons tous ensemble. »
Il alla même jusqu’à solliciter le soutien de mon fils.
« Jules, qu’en penses-tu ? Ce n’est pas trop le moment que Maman s’en aille, n’est-ce pas ? »
Jules, très pragmatique, me sauva la mise.
« Faudra quand même pas qu’on tarde, sinon Mimi va mourir ! »
Depuis ses cinq ans, mon père lui promettait de l’emmener voir son arrière-grand-mère et de lui faire visiter sa ville natale. Comme pour tous ses projets, mon père voulait d’abord « faire le tour de la question ». Et des questions, il s’en était posé, pendant de longues soirées avec Jules. Partiraient-ils en avion, en bateau, en voiture ? Et combien de temps ? Quelle saison serait la plus appropriée ? Qu’iraient-ils visiter en premier ? Que dirait Jules à son arrière-grand-mère ? Bien que cette complicité entre mon père et mon fils m’émût, les années passant, je compris avec amertume que ce voyage resterait un mythe.
J’ai grandi avec cela. Mon père est un rêveur velléitaire. Avec lui, imaginer un projet est un projet en soi, plus important que sa concrétisation elle-même. Enfants, nous avions tant travaillé notre imagination avec lui. Nous partions ensemble pour des voyages fous sur les ailes fantastiques d’un avion imaginaire, sans bouger de notre salle à manger.
« Mimi n’aime pas les surprises, ajouta-t-il comme dernier argument.
— Ce n’est pas une surprise, je l’ai prévenue. Elle est très contente que je vienne. Et j’ai pris un billet qui n’est ni modifiable ni remboursable.
— Ni responsable ! » lança-t-il, contrit.
Ses maigres épaules s’affaissèrent, et son menton se mit à trembler. Je ne me laissai pas émouvoir par son air malheureux et ne cédai pas à ce chantage affectif silencieux qu’il avait souvent exercé sur moi. Plus que la colère, il me montrait de la tristesse quand je ne me comportais pas comme il l’entendait.
Je continuai d’ancrer mon départ dans le concret en lui demandant ce que je pouvais offrir à sa mère.
« Elle n’aime pas les cadeaux », rétorqua-t-il sèchement.
Nous restâmes l’un en face de l’autre, silencieux. Même Jules se taisait. Le sachet de sucre que mon père malaxait nerveusement depuis le début de la conversation explosa et se répandit sur la table. Il balaya les cristaux du revers de la main, en répétant : « Quel maladroit, mais quel maladroit ! »
Qu’est-ce que cette attitude pouvait bien exprimer au fond ?
Mimi avait toujours été un sujet sensible pour lui, mais je ne me doutais pas que c’était à ce point. Je m’attendais à ce qu’il soit heureux de cette initiative de bonne petite-fille.
« Ce n’est pas le bon moment. Je ne suis pas d’accord pour que tu ailles voir ma mère. »
Je rectifiai.
« Je ne vais pas voir ta mère, je vais voir ma grand-mère. »
Probablement surpris par ma détermination, il capitula et se radoucit. Il se mit à fouiller ses poches, en sortit son portefeuille, d’où il extirpa deux billets verts pliés en quatre que je connaissais bien : des billets de cinquante dirhams, l’équivalent de dix euros.
« Je les garde toujours sur moi. Tu en auras besoin. »
C’était comme s’il me donnait sa bénédiction. Je me levai, apposai un baiser sur son front, troublée et très en retard pour le petit déjeuner des parents d’élèves de la classe de Jules.
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