Une reine
Chapitre 10
10.
19 heures, je m’étais effondrée sur une des banquettes du salon et avais dormi tout l’après-midi, bercée par les sons familiers de Mimi qui s’affairait dans la cuisine. Pendant ma longue sieste, elle avait pris soin de fermer les rideaux et m’avait couverte d’un drap léger. Je n’avais pas eu le courage d’appeler mes enfants, et mes parents m’avaient abreuvée de messages angoissés, m’interrogeant sur la durée des travaux de ma cuisine, me demandant si j’étais sûre de mon choix, si je ne préférais pas attendre d’être sur place – autant de questions inutiles auxquelles je n’avais rien répondu.
Pour me sortir de ma torpeur, assise dans la vieille baignoire au fond rêche, je laissai couler un mince filet d’eau tiède sur mon crâne. En me redressant, le reflet de mon corps nu m’apparut dans le miroir piqué de taches brunes comme une photo ancienne. Je ne me souvenais plus de la dernière fois où je m’étais regardée sans me fuir.
Ma silhouette se superposa à celle que je contemplais adolescente dans ce même miroir. La gravité avait fait son travail, mes contours étaient devenus incertains, mais je décidai de me faire face et soutins mon regard sans faiblir. Malgré ma peine, je me sentais intacte et forte.
Enveloppée dans une serviette ocre élimée, je courus pieds nus sur le carrelage froid du couloir. Des effluves de poisson en sauce se mêlaient à ceux du céleri rissolé et du bœuf au cumin.
Nous étions vendredi, soir de shabbat. Un marquage du temps qui avait rythmé ma vie au Maroc, du coucher du soleil jusqu’à l’apparition de trois étoiles dans le ciel le samedi soir. Ce rendez-vous était un véritable renouvellement hebdomadaire. Peu importait la semaine que nous avions vécue, nos états d’âme du moment, nous avions l’assurance de nous retrouver en famille, propres et bien habillés, autour d’un repas de fête.
Mimi avait célébré tous les shabbats de sa vie, avec et sans enfants, avec et sans petits-enfants, seule avec Papiel et, à présent, seule, tout court. Par respect des coutumes et pour lui faire plaisir, j’avais enfilé ma robe noire à col Claudine blanc emportée pour l’occasion, et disciplinai mes cheveux en un sage chignon. Mimi désapprouvait ma coiffure aux boucles volumineuses qui, selon elle, me donnait un air « fofolle ».
La salle à manger baignait dans une ambiance de fête triste. Le drap blanc avait été remplacé par une nappe rose pâle brodée de fleurs, impeccablement repassée ; les housses avaient disparu des chaises, et un couvert était mis pour deux à l’extrémité de la grande table. Je m’assis à ma place, celle que j’avais toujours occupée. Pour la première fois, j’allais dîner seule avec elle. Les tête-à-tête étaient rares dans notre famille, comme s’il fallait toujours qu’un témoin surveille ce qui se disait entre deux de ses membres. Je posai près de son assiette un petit sac en papier glacé contenant le cadeau que je lui avais acheté à l’aéroport. Un parfum que j’avais choisi pour son flacon noir et or, chic et sobre.
Mimi fit son apparition, les bras chargés du plateau de notre dîner. Elle disposa la corbine aux citrons confits saupoudrée de coriandre, les boulettes de viande au céleri, la tchaktchouka, les betteraves, les carottes au cumin, les aubergines frites – un repas de shabbat complet mais en modèle réduit. Comme à l’accoutumée, elle avait refusé toute aide. Elle s’efforçait de sourire, mais sa pâleur et ses traits tirés trahissaient ses efforts.
Je glissai le paquet devant elle.
« C’est pour moi ? Pourquoi ? Merci, ma fille », me dit-elle, visiblement embarrassée.
Elle marqua un temps et, sans le déballer, alla ranger le présent sur le buffet. Un silence s’installa. Pour y mettre fin, je me saisis du livre de prières de mon grand-père que j’avais trouvé dans sa chambre et pris soin d’apporter pour le dîner. Le volume aux pages jaunies et dentelées d’usure s’ouvrit, de lui-même, sur les pages de l’office du shabbat. Pensant faire plaisir à Mimi, je lus la prière, psalmodiant d’une voix tremblante, sans oser chanter fort. Je ne m’étais jamais entendue prier, ma voix était toujours mêlée à celles de mon père et des hommes de la famille. Mimi tapotait nerveusement sur la nappe, elle ne semblait pas ravie.
« Voilà, on est toutes seules, personne pour faire la prière », lança-t-elle, amère.
Mes yeux se brouillèrent.
« Ah non, on ne pleure pas ! Tu veux du Coca ? »
Je hochai la tête en hoquetant copieusement. Chez Mimi, le verre de Coca était la récompense suprême, la consolation des gros chagrins. Elle déverrouilla un des compartiments du buffet d’un double tour de clé ; y trônait une bouteille qu’elle posa devant moi, comme un barman présenterait une bouteille de scotch au héros déprimé d’un film américain.
Pendant que je me calmais en buvant le Coca chaud et éventé, Mimi m’observait en triturant des bouts de hallah, le pain brioché de shabbat qu’elle avait pétri et cuit le jour même.
« Tu sais, benti, tu as de la chance. Dieu me pardonne, j’ai tout fait pour divorcer ; mais je n’ai jamais pu. »
Je n’osai relever la tête, stupéfaite.
Ce moment était une bascule, je le sentais. Je retins mon souffle, ne voulant émettre le moindre son qui pût la dissuader de poursuivre. La tête toujours baissée, je fixais ses mains crispées sur ses cuisses et priais intérieurement pour qu’elle continue.
« Mange, ma fille. »
Mon assiette débordait. Je n’avais pas faim, mais j’attaquai le poisson sans protester. Elle repoussa la sienne, qu’elle n’avait pas touchée, soupira, s’agita sur sa chaise, but une gorgée d’eau, puis une autre, revissa inutilement la bouteille de Coca… J’avalai péniblement une bouchée et, dans cette salle vidée de sa foule domestique, tonitruante, elle se lança enfin.
« Ton grand-père était un homme bon, il vivait selon les commandements de la Torah. Dans mon malheur, j’ai été bénie que ce soit lui, sinon je n’aurais jamais survécu à cette situation qui m’a été imposée. »
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